22 octobre 2009

Quelle écologie ?


Longtemps, j’ai considéré l’écologie comme quelque chose d’assez accessoire défendu par des militants plus ou moins loufoques. Etre écologiste, cela signifiait pour moi adopter un mode de vie en marge de la grande masse des consommateurs occidentaux, c’est-à-dire la quête d’une certaine originalité. Bien que cette vision me semble s’appliquer à de nombreux écologistes auto-proclamés, à Saint-Germain-des-Près ou ailleurs, la lecture d’un économiste trop méconnu, Nicholas Georgescu-Roegen (noté NGR dans la suite de cet article), m’a fait toucher du doigt que l’écologie était en fait un sujet tout à fait majeur et sérieux, à condition de l’aborder par le bon bout. Son livre principal, La Décroissance (disponible ici), pose les bases de sa réflexion sur l’écologie. Trente années après sa parution, les problématiques de réchauffement climatique et d’épuisement des ressources naturelles démontrent la pertinence de cet ouvrage original. Ces enjeux planétaires me donnent la curieuse impression que l’écologie est un sujet beaucoup plus sérieux que les écologistes traditionnels ne l’avaient pressenti jusqu’ici. Cet article tente de poser quelques bases d’une « écologie sérieuse ».

1. La notion d’entropie en économie

Pour NGR, l’erreur majeure de l’économie « orthodoxe », qui englobe pour lui les écoles keynésienne, néo-classique ou encore marxiste, est de considérer l’économie sous l’angle de la mécanique (« la mécanique de l’utilité et de l’intérêt individuel » selon Jevons), au sens de lois symétriques et réversibles. Dans cette vision, rien ne disparaît jamais, il n’y a que des flux matériels qui s’équilibrent en valeur. La matière et l’énergie ne sont jamais créés, ils sont simplement transformés ce qui semble suffire à générer de l’utilité pour les individus. L’exemple le plus simple c’est celui du champ qui fournit une récolte dont on peut prélever une partie pour planter l’année suivante, et ainsi de suite. A rebours des autres écoles, NGR propose une analogie de l’économie avec la thermodynamique et non avec la mécanique. Pour lui, le processus économique se traduit précisément par son irréversibilité et par la destruction des ressources, nécessaire pour générer de l’utilité (ou de la joie de vivre pour reprendre ses propres termes). Il y a donc bien quelque chose qui est irrémédiablement perdu dans le processus économique.

Ce quelque chose, c’est la basse entropie, c’est-à-dire la matière ordonnée ou l’énergie utilisable. En thermodynamique, l’entropie est une fonction d’état qui décrit l’état de désordre d’un système. Par exemple, il y a plus d’entropie dans un minerai de cuivre que dans une plaque de cuivre réalisée à partir de ce minerai ou il y a plus d’entropie dans une baignoire d’eau tiède que dans une casserole d’eau bouillante. En effet, dans le premier exemple, le cuivre est mieux rangé ou ordonné dans une plaque que dispersé dans le minerai et dans le second, l’énergie thermique est plus utilisable dans la casserole (on peut y faire cuire un œuf par exemple) que diluée dans la baignoire. Le premier principe de la thermodynamique dit la même chose que la mécanique, à savoir que l’énergie ou la matière sont forcément conservés au cours d’une évolution physique. C’est le second principe qui distingue la thermodynamique de la mécanique, puisqu’il pose qu’un système fermé, c’est-à-dire un système qui n’échange ni matière ni énergie avec l’extérieur, voit son entropie (ou son désordre) augmenter.

Si on applique cette loi à l’exemple du minerai de cuivre, on est tout d’abord sceptique puisque l’entropie du cuivre diminue au cours du raffinage du minerai. Mais pour effectuer ce raffinage et fabriquer des plaques de cuivre, de l’énergie doit être apportée de l’extérieur. La « loi de l’entropie » nous dit que la diminution d’entropie dans le minerai de cuivre au cours du processus est inférieure à l’augmentation d’entropie dans la source d’énergie (charbon par exemple) qui a été dégradée pour permettre le processus. Le système fermé minerai+charbon voit donc son entropie augmenter. Il en va de même pour le recyclage des déchets : d’un côté on diminue l’entropie du système puisque l’on transforme des déchets en matières valorisables mais de l’autre on a besoin de dégrader de l’énergie pour réaliser ce processus.

La vie biologique n’échappe pas à la loi de l’entropie : chaque être vivant doit lutter pour maintenir constant son niveau d’entropie afin de ne pas être peu à peu dégradé. Pour cela, il doit utiliser de la basse entropie présente dans son environnement, principalement de la nourriture. Malgré cela, aucun être vivant n’arrive à combattre efficacement la lente dégradation entropique qu’est le vieillissement et qui conduit, tôt ou tard à la mort de l’organisme. A titre d’exemple, un être humain a besoin, pour maintenir constante son entropie, de dégrader 100 W de puissance utile, sous forme de nourriture, en puissance thermique. D’un point de vue thermodynamique, un être humain est donc assimilable à une ampoule forte consommation.

La vie économique n’est qu’une extension de cette vie biologique : l’objectif n’est plus de maintenir constant son niveau d’entropie mais de dégrader encore plus de basse entropie pour générer de l’utilité/joie de vivre/bien-être. En tant qu’être économique, un humain a aujourd’hui besoin en moyenne de 1000W de puissance énergétique, 10 fois plus que ne l’exige sa survie biologique. Même si l’on sait que l’origine de la valeur économique est essentiellement subjective depuis Menger, Walras et Jevons, le concept d’entropie vient redonner une composante objective à cette notion. On peut dire que le point commun à toutes les activités qui créent de la valeur c’est la transformation de ressources peu ou pas utilisables en quelque chose d’utilisable, c’est-à-dire une baisse d’entropie. Une plaque de cuivre a plus de valeur que du minerai de cuivre parce qu’elle possède une plus faible entropie, en revanche, impossible de dire à ce stade si ce surcroît de valeur ainsi obtenu compense le coût du raffinage du minerai et de la fabrication de la plaque de cuivre. Créer de la valeur, c’est ordonner le monde qui nous entoure. Pour cela, des ressources naturelles, notamment énergétiques sont nécessaires, c’est ce qui amenait l’économiste français du XIXème Frédéric Bastiat à considérer le développement économique comme le transfert d’utilité payante (issue du travail) en utilité gratuite (issue de la nature).

La rareté, concept de base de l’économie, c’est donc la basse entropie, si le monde respectait les lois de la mécanique plutôt que celles de la thermodynamique, il n’y aurait pas de dégradation entropique et donc pas de rareté, nous vivrions dans l’abondance. Pour le dire autrement, la loi de l’entropie, c’est la base théorique de la loi fondamentale de toute l’économie (peut-être la seule qui reste toujours vraie) : « there is no free lunch », que j’aime traduire par l’expression populaire bien connue « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ».

2. Les ressources : la question fondamentale de l’énergie

La loi de l’entropie explique à elle seule pourquoi l’énergie est si importante pour le développement économique. En effet, puisque l’entropie d’un système fermé ne peut qu’augmenter et que la valeur économique réside dans la basse entropie, la seule échappatoire consiste à dégrader plus d’énergie que l’on ne créé de basse entropie. Le moteur de l’économie, c’est donc la consommation énergétique. Se demander si le développement économique est durable, cela revient donc à se demander si les sources énergétiques sont durables, ou, pour reprendre un terme en vogue, renouvelables.

A proprement parler, aucune source d’énergie n’est totalement renouvelable en raison du second principe de la thermodynamique : l’univers tend vers un état d’entropie maximale ou il n’y aura plus d’énergie utilisable. Ces considérations n’ont pas vraiment de sens pour ce qui touche à l’humanité, qui aura disparu depuis bien longtemps. On peut donc considérer qu’une énergie renouvelable est une énergie dont la source a une durée de vie supérieure à celle de l’humanité. Ainsi, l’énergie solaire et tous ses dérivés (énergie éolienne, énergie hydraulique) doivent être considérés comme renouvelables. Il en va de même de l’énergie marémotrice ou de la géothermie. Mais ce qui caractérise principalement ces ressources énergétiques, et qui est trop rarement souligné, c’est qu’elles sont fatales, c’est-à-dire qu’elles sont produites que nous les utilisions ou pas.

Si la vie a pu apparaître sur Terre, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’un système fermé du fait de l’énergie solaire. Cet apport extérieur permet la photosynthèse, le cycle de l’eau, les courants, les vents… Jusqu’avant la révolution industrielle, on peut considérer que cette ressource énergétique suffisait à l’humanité et donc que le mode de développement était soutenable.

On peut se demander si l’utilisation de ressources fossiles (charbon, pétrole, gaz, uranium…) qui caractérise le monde industriel nous conduit inexorablement vers l’impasse. A priori, il est difficile de donner une réponse, tout dépend des échelles de temps en jeu. Le charbon, le pétrole et le gaz ne semblent pas présents en assez grande quantité pour subvenir aux besoins de l’humanité sur de longues échelles de temps. Il en va de même pour ce qui concerne l’Uranium 235 qui est utilisé dans les réacteurs nucléaires actuels et qui ne représente que 0,7% de l’Uranium naturel. Toutes ces sources d’énergie risquent d’être épuisées d’ici un à deux siècles.

Il n’en va pas de même de l’Uranium 238 et du Deutérium (isotope de l’hydrogène), qui permettent d’alimenter respectivement les réacteurs à fission dits de 4ème génération et les réacteurs à fusion. La durée de vie de ces ressources est plutôt de l’ordre du millier, du million voire de la centaine de millions d’années, ce qui peut les placer dans la catégorie des ressources durables (à défaut d’être totalement renouvelables). En revanche, la principale caractéristique de ces ressources fossiles est qu’elles ne sont pas fatales, c’est-à-dire qu’elles ne s’épuisent que lorsque nous décidons de les utiliser. Cela a pour effet de les rendre plus pratiques à utiliser mais nourrit également l’idée d’un stock qui diminue peu à peu, contrairement à l’énergie solaire qui se caractérise avant tout par un flux. Il est également fort probable que d’autres sources d’énergie soient découvertes dans l’avenir, même si l’on sent bien qu’avec la fusion nucléaire, on aboutit à une forme d’optimum, puisqu’il s’agit de l’énergie utilisée par les étoiles.

Si l’on s’intéresse maintenant aux ressources non-énergétiques (métaux, phosphates,…) la question de la durabilité devient plus critique car la Terre est un système quasi-clos, c’est-à-dire qu’elle n’échange presque pas de matière avec l’extérieur, à l’exception des météorites. D’un autre côté, ces ressources, ou plutôt les atomes qui les composent, ne disparaissent pas : le stock de cuivre sur Terre peut être considéré comme constant. Mais est-ce encore le cas si l’on considère le stock de cuivre réellement utilisable ? Pour être économiquement intéressant, un minerai de cuivre doit en effet être suffisamment ordonné, c’est-à-dire avoir une teneur suffisamment importante (ce qui est le résultat indirect de l’énergie solaire et de l’énergie sismique). En raison des pertes irrémédiables propres à l’activité économique, il semble donc que le stock de ressources non-énergétiques utilisables décroisse petit à petit. Bien entendu, il serait théoriquement possible d’utiliser une énergie renouvelable pour alimenter des processus de recyclage, mais les ressources et le temps nécessaires exploseraient à mesure que le taux de recyclage s’approcherait de 100%. Un recyclage complet des ressources minières est donc une vue de l’esprit, reste à voir, au cas par cas, quelles sont les échelles de temps pour l’épuisement de ces ressources.

Il y a donc des ressources périssables ou épuisables, qu’elles soient énergétiques (charbon, pétrole, gaz, U-235) ou pas (métaux, phosphates…). Ces ressources constituent un capital qui s’épuise petit à petit, il s’agit donc de se demander comment optimiser l’utilisation de ces ressources. Pour répondre à cette question de manière théorique, il faut introduire un autre capital : le capital intellectuel de l’humanité. En effet, le développement économique permet également le développement de la recherche et des techniques, ce qui permet à l’humanité d’utiliser de nouvelles ressources grâce à la maîtrise de nouvelles technologies. En consommant dès aujourd’hui le pétrole, nous en léguons moins aux générations futures, mais nous leur transmettons un capital humain supérieur qui leur permettra éventuellement d’utiliser l’énergie solaire ou la fusion nucléaire. Il n’est donc pas forcément de mauvaise politique, en matière de développement durable, de consommer des ressources épuisables. Bien entendu, le jeu est risqué, ce qui implique un effort de recherche substantiel et suffisamment anticipé.

3. Protection de l’environnement : la tension entre le local et le global

La bonne utilisation des ressources, et en particulier l’efficacité énergétique et exergétique, plaide pour une certaine centralisation des activités économiques, qu’il s’agisse de la production d’électricité ou de chaleur, l’organisation des zones d’habitation ou le caractère intensif des cultures agricoles. En plus d’un meilleur rendement thermodynamique, cette centralisation permet, jusqu’à un certain point, des économies d’échelle qui viennent réduire le coût économique. Il vaut mieux avoir une éolienne de 3 MW que 30 éoliennes de 100 kW, une centrale nucléaire de 1000 MW que dix petites centrales de 100 MW, une ville bien organisée et suffisamment dense plutôt qu’un étalement urbain qui rend difficile l’installation de transports en commun, un champ avec des hauts rendements grâce aux engrais et aux pesticides plutôt que plusieurs champs avec des techniques plus naturelles et des rendements plus faibles. L’exemple le plus caricatural est donné par NGR lui-même : il vaut mieux construire un barrage plutôt que de chercher à récupérer l’énergie cinétique de chacune des gouttes de pluie qui tombent dans une certaine zone.

Cette vision qui fait la part belle au rendement et à l’efficacité masque pourtant une partie de la réalité. En effet, l’environnement est quelque chose de fragile à la fois globalement et localement. La gestion optimale des ressources est un problème global dès lors que celles-ci sont transportables sur des échelles assez grandes. Le climat est également un problème global par excellence, mais il n’en va pas de même de bon nombre de pollutions (ou de l’accumulation de déchets) qui fragilisent l’environnement au niveau local. Une grande éolienne se voit plus que plusieurs petites, une grande centrale nucléaire perturbe plus un cours d’eau qui lui sert de refroidissement que plusieurs petites, une grande ville génère un niveau élevé de pollution et de déchets au niveau local, enfin, l’agriculture intensive fragilise davantage les terres que l’agriculture biologique. Il existe une véritable tension écologique entre le local et le global, tant et si bien que sur tous ces sujets, ce sont souvent des écologistes entre eux qui s’affrontent.

Historiquement, le mouvement écologiste s’est principalement formé sur la problématique de la pollution locale, avec une forte composante anti-nucléaire et un mot d’ordre « Small is beautiful ». La globalisation des questions écologiques (climat, ressources) fragilise cette vision et la met parfois en porte-à-faux. Pour l’instant, le mouvement écologique parvient à mettre de côté ces problèmes pour présenter une unité de façade, mais tôt ou tard, deux visions finiront par s’opposer. D’un côté une écologie de type individualiste (Not In My BackYard), « small is beautiful », agriculture bio et vie à la campagne et de l’autre une écologie qui entend changer les comportements collectifs, qui s’intéresse principalement aux enjeux mondiaux, ce qui conduit à promouvoir les énergies renouvelables et le nucléaire, les villes écologiques et les haut rendements dans l’agriculture (« big is efficient » ?). Telle devrait être en tous cas le partage logique de ce qu’on appelle aujourd’hui les écologistes.

4. Ecologie et externalités

La vision de l’écologie présentée au cours de cet article s’appuie sur l’analyse fortement hétérodoxe de NGR, pourtant, un outil des théories économiques orthodoxes doit absolument être évoqué : celui d’externalité. Ce concept s’applique particulièrement bien aux problèmes de pollution, locale ou globale. Lors d’un échange économique, une pollution peut être créée ce qui peut avoir un impact sur un ou plusieurs tiers (parfois il s’agit de l’humanité toute entière, comme dans le cas du CO2) : faire payer cette externalité négative aux agents économiques qui réalisent l’échange (producteur ou consommateur), c’est une manière de perfectionner le marché en intégrant tous les coûts, y compris celui de la nuisance environnementale, dans le prix de l’échange.

La résorption de cette externalité nécessite un cadre politique et légal adapté, elle est donc d’autant plus facile que la pollution est locale. Contrairement aux Etats, la communauté internationale n’a pas de pouvoir contraignant, la lutte contre des pollutions globales de type CO2 nécessite donc un vaste accord international difficile à mettre sur pied. Concrètement, deux grande voies existent pour limiter ce type d’externalité : le signal prix (que ce soit à travers une taxe directe ou des quotas mis aux enchères) et la réglementation (consommation thermique des bâtiments, émissions des voitures…). Le signal prix a pour objectif de mobiliser tous les acteurs économiques afin qu’ils trouvent par eux-mêmes des solutions adéquates et innovantes tandis que la réglementation doit viser les principales causes de la pollution (en nombre limité), celles sur lesquelles l’action de l’Etat est la plus efficace.

Il est en revanche plus complexe d’appliquer le concept d’externalité à la question des ressources. En effet, comme exposé précédemment, on se trouve en face d’une externalité négative, l’épuisement de certaines ressources, mais aussi d’une externalité positive, une augmentation potentielle de capital humain. Il est donc difficile de savoir s’il faut taxer l’usage de ressources naturelles et si oui, à quel niveau. En ce qui concerne les hydrocarbures, ce problème est en partie solutionné par le fait que ces ressources émettent du CO2 quand on les brûle et qu’elles tombent donc sous le coup d’une externalité de type pollution. La question est plus complexe sur d’autres types de ressources comme les métaux rares. La notion d’externalité ne suffit donc pas à appréhender l’ensemble des thématiques écologiques.

Conclusion

L’enseignement principal que je retire de la lecture de NGR, c’est que la bonne analogie pour l’économie doit être fait avec la thermodynamique et non avec la mécanique. L’erreur mécaniste vient probablement du fait que la plupart des concepts économiques ont été forgés en référence à l’agriculture, qui semble être une activité parfaitement cyclique sans irréversibilités majeures. Mais c’est oublier le flux d’énergie solaire qui fait de la Terre un système ouvert, système qui peut donc maintenir son niveau de basse entropie (par l’intermédiaire de la photosynthèse).

La question essentielle de l’écologie aujourd’hui, c’est « Peut-on dématérialiser la croissance ? », c’est-à-dire peut-on éloigner petit à petit le processus économique de ses racines matérielles (ressources naturelles, pollution…). NGR montre que le processus économique se traduit principalement par le niveau de basse entropie disponible, ce qui implique la consommation de ressources énergétiques et matérielles, dont une partie au moins est irréversiblement perdue. C’est ce qui le conduit à opter pour le chemin de la décroissance.

Il me semble qu’on peut adhérer à l’analyse de NGR sans le rejoindre dans cette conclusion. Plutôt que la dématérialisation de l’économie, il s’agit aujourd’hui de s’intéresser à sa décarbonisation, à la fois en raison des émissions de CO2 qu’en raison de l’épuisement des hydrocarbures. Les énergies renouvelables et les futures technologies nucléaires (4ème génération ou fusion) sont des alternatives durables pour procurer à l’humanité l’énergie dont elle aura besoin dans les siècles à venir. Il s’agit également d’être vigilant sur d’autres ressources épuisables non-énergétiques, comme le cuivre ou le lithium.

Une voie me semble donc empruntable entre la naïveté mécaniste de l’économie orthodoxe et le pessimisme de la décroissance. Une voie dans laquelle les deux priorités sont la lutte contre les externalités dues à la pollution (au niveau global avec le CO2 comme au niveau local) et l’utilisation intelligente des ressources épuisables afin de transmettre aux générations suivantes un capital humain suffisant pour développer des solutions véritablement durables.

8 commentaires:

WinsFlow a dit…

Lecture absolument FORMIDABLE que ce petit livre de Nicholas Georgescu-Roegen, qui devrait servir de support aux réflexions écologistes du moment.
Le rapprochement de l’économie et de la thermodynamique (et surtout du second principe) permet réellement de comprendre l’enjeu écologiste auquel nous faisons face. En quelque sorte, l’être humain consomme de l’éxergie, il verse dans un bain froid les casseroles d’eau chaude que la nature lui a mises à disposition (les hydrocarbures).

Selon moi, l’auteur arrive à la conclusion de la nécessité d’une décroissance (que je ne saurais appuyer) parce qu’il sous-estime légèrement l’humanité. Le texte est visionnaire sur plusieurs points, et on y trouve notamment l’extrait suivant : « Aussi pouvons-nous être quasiment certains que, sous cette même pression, l'homme découvrira des moyens de transformer directement le rayonnement solaire en puissance mécanique. Assurément une telle découverte représentera la plus grande percée imaginable dans la problématique entropique de l'humanité, car elle donnera aussi à celle-ci la maîtrise de la source la plus abondante pour la vie. » Je pense que NGR croyait se placer plutôt dans une perspective à très long terme en écrivant ceci, et n’imaginait pas une arrivée aussi ‘rapide’ du photovoltaique ou autres (il le souligne d’ailleurs dans sa 3eme partie : « Le soleil ne peut absolument pas être exploité » )

Bien que son titre laisse penser le contraire, il ne va pas à l’encontre du progrès, il précise même « Dans la plupart des inventions humaines on peut voir se dessiner une meilleure économie de basse entropie. » Je pense donc qu’il te suit entièrement dans la solution que tu apportes dans tes derniers paragraphes, qui est la solution dont il rêve quand il écrit : « Aujourd'hui la question cruciale est de savoir si un nouveau Prométhée viendra résoudre la présente crise de l'énergie de la même manière que Prométhée II a résolu la crise de l'âge du bois. » Le Prométhée II est peut-être un mix entre les énergies renouvelables, la fission Gen4 et la fusion ! (en 1979, il compare la fusion du deutérium avec « le stockage d’eau dans un filet d’élastiques» , il ne la conçoit pas comme réalisable)

L’auteur glisse un peu sur la pente ‘Nicolas Hulotienne’ dans la troisième partie du texte, plus axée sur l’éthique, lorsqu’il déplore que depuis l’invention de la machine à vapeur, on consomme du charbon pour des guerres, de la joie de vivre, etc. sans se soucier des générations à venir et ne leur léguer quoi que ce soit. Depuis le début de la révolution industrielle, l’espérance humaine a plus que doublé dans les pays qui en ont bénéficié, et ce grâce à toutes les découvertes qui l’ont accompagnée. Léguer le savoir et la ‘vie’ ainsi créée aux générations futures n’est pas un gaspillage d’énergie à mes yeux, même si le bilan entropique de la planète n’en est pas amélioré. Ceci dit, il prend beaucoup de recul par rapport à l’écologisme niais dont Hulot se fait l’ambassadeur lorsqu’il conclut : «Bien sot serait celui qui proposerait de renoncer totalement au confort industriel de l'évolution exosomatique. L'humanité ne retournera pas dans les cavernes, ou plutôt sur les arbres! Il n'en reste pas moins que certains points pourraient être inclus dans un programme bioéconomique minimal. » C’est modéré, c’est plein de bon sens.

WinsFlow a dit…

On peut finalement retenir deux choses :
- En ce qui concerne les ressources (matérielles) nous sommes bien dans un système fermé, et le premier principe de la thermo s’applique (ou des principes de la mécaniques). Nous n’avons d’autre choix que de recycler le plus possible, de limiter l’utilisation de matériaux rares, et sur ce point, rien n’a changé depuis 1979 (d’ailleurs, NGR souligne de manière très juste que le recyclage aussi a ses limites : on ne va pas récupérer le caoutchouc des traces de pneus sur la route…)
- Sur l’énergie et notamment l’agriculture, et les progrès scientifiques ont considérablement changé la donne depuis l’écriture de l’article. Le système est ouvert, et le soleil nous apporte de l’énergie que nous savons transformer en énergie mécanique. L’auteur prône en 1979 une décroissance démographique pour que « une agriculture exclusivement organique puisse nourrir la population » On peut imaginer aujourd’hui pour demain (ou après-demain) une agriculture au bilan entropique nul sans être organique.

Je termine sur une question, je te prie d’excuser ce commentaire un peu long mais ce texte réellement fabuleux et visionnaire (à faire pâlir d’envie Jacques Attali qui croit prévoir les événements des décennies à l’avance mais se trouve décridibilisé au mieux 6 mois après ses annonces) m’a interpellé en cette heure tardive (à 4h du matin, je deviens loquace).

Dans sa dernière partie, l’auteur nous parle d’une « taille de population idéale » que l’on ne pourrait dépasser, une taille visiblement en deça de la population actuelle, bien loin de la limite de Ricardo. Est-ce qu’il ne commet pas l’erreur de s’enfermer dans le monde qu’il est mesure d‘expérimenter, avec ses hypothèses et le mode de fonctionnement qu’il connaît, sans prendre en compte de formidables progrès qui pourrait être atteints entre-temps ? Ou bien penses-tu que cette ‘taille idéale de population existe’ ? C’est un point troublant.

Le texte est vraiment excellent – JM Daniel dit que tous les grands économistes aux States sont d’origine Tchèque – je rajouterais les Roumains !

VLR a dit…

Pour répondre à ta question sur la population, je pense que les difficultés environnementales actuelles sont un des ressorts de rappel qui empêche la population d'être trop nombreuse (vision de Ricardo) et que le progrès technique relâche petit à petit ces contraintes. Mais cette vision anti-malthusienne n'est pas totalement pertinente car elle suppose une rétroaction suffisamment rapide. Avec le climat, il est fort possible que nos actes actuels n'aient de conséquences fâcheuses que dans très longtemps et qu'il soit à ce moment trop tard.

Donc j'ai envie de dire : ni limite naturelle à la population comme semble le dire NGR, ni régulation naturelle de la population comme le dit Ricardo, mais quelque chose de plus complexe entre les deux, qui exige des décisions politiques. Pour le dire autrement, l'humanité doit se prendre en main.

xavier a dit…

Tout ça a l'air effectivement très intéressant; en tout cas ça sort des chemins battus!

Je voudrais d’abord faire un petit correctif (physique) : il n'y a pas forcément plus d'entropie dans une baignoire tiède que dans une casserole chaude, car l'entropie est certes une fonction extensive, mais en général croissante avec la température. En l'occurrence, je suppose que tu voulais parler du système "baignoire tiède + salle de bain à 20°" versus "casserole chaude + salle de bain à 20°".

Toutes ces considérations sur l'entropie sont véritablement fascinantes. Néanmoins - je n'ai pas lu le livre, c'est juste une réflexion en l'air - ce second principe de la thermodynamique appliqué à l'économie ne me paraît pertinent que dans le cas de la production de biens MATERIELS. J’ai au moins deux bémols à mettre à cela.

Une grande partie de l’économie, au sens de « activité humaine qui consiste à la production, la distribution, l'échange et la consommation de biens et services » (wikipedia), est immatérielle. Il y a bien sûr les œuvres d’arts, les idées, etc, mais pour être plus terre-à-terre et en rester aux activités marchandes, je parlerai des services (notamment informatiques) qui prennent de plus en plus de place dans l’économie et qui n’ont pas l’air d’être soumis à ce principe de « tiédisation » entropique – à moins qu’on ne considère le monde des idées accessibles aux humains comme un ensemble fini, une autre mine de charbon qui s’épuise, ce qui est certainement amusant sur le plan philosophique mais qui a l’air un peu bidon dans ce débat.

D’autre part, si on considère que l’activité économique a pour but de fournir de l’utilité aux êtres humains, il n’est pas interdit de penser que le plaisir des hommes ne réclame pas nécessairement d’augmenter la production et la consommation des biens matériels épuisables. En clair, on peut être de plus en plus heureux sans avoir à extraire du coltran pour fabriquer des iPods. Ou du moins on peut l’espérer. Donc la « croissance économique », au sens de « croissance de l’utilité humaine », n’implique pas nécessairement « taper dans le bas-de-laine des réserves naturelles épuisables ». C’est une critique assez récurrente de la pensée économique « traditionnelle » que pourfend NGR, mais qui m’a l’air de tout aussi bien s’appliquer à sa vision à lui, ou du moins à ce que j’en ai compris à travers ce billet.

J’aimerai savoir que ce que tu penses – et peut-être ce que NGR penserait – de ces deux petites remarques.

Sinon, félicitations d’avoir déniché cet auteur, et d’avoir su synthétiser son livre de manière aussi claire !

Anonyme a dit…

Ce billet a le mérite de rappeler que les problèmes écologiques ne sont pas des élucubrations nées chez des groupes marginaux, mais bien le véritable défi des sociétés modernes. L'analyse magistrale de Georgescu-Roegen est un bon point de départ pour considérer ces problèmes, ainsi qu'expliqué dans ce billet.
Toutefois, un certain nombre des leçons de Georgescu-Roegen n'ont pas été retenus, et c'est bien dommage. A lire le texte principal mais surtout les réactions, on semble retomber dans le dogme énergétique justement critiqué par Georgescu-Roegen. La disponibilité de l'énergie n'est pas le seul problème auquel doit faire face l'humanité, mais bien la disponibilité générale des ressources de basse entropie, dont l'énergie n'est qu'un exemple. Rappelons la formule de Georgescu-Roegen: "Matter matters". L'humanité, par son activité économique, dissipe, malgré un recyclage qu'on espère de plus en plus complet un grand nombre de ressources matérielles, dont seuls les cycles biogéochimiques semblent assurer une reproduction, à des échelles de temps nettement supérieures à celles des civilisations. Ne restreignons donc pas trop vite le problème écologique à la seule question énergétique.
Il y a pourtant plus grave. Dans ce billet, la Terre n'apparaît que comme un vaste réservoir dans lequel l'humanité puise pour ses besoins ou un vaste dépotoir qui assimile ses déchets: la Terre est inerte. Bien au contraire l'être humain fait partie d'un vaste réseau de relations d'êtres vivants qui le relie à l'ensemble de la Biosphère. La Terre n'est pas seulement un stock de ressources naturelles mais le lieu et le support de toute vie. Il ne s'agit pas d'une vision mystique de la Terre comme la Grande Mère mais d'un fait dont l'ignorance peut être lourde de conséquences. Croire que le seul problème de l'humanité est de sécuriser une source énergétique inépuisable et bon marché serait une méprise. L'humanité doit avant tout réfléchir à préserver les supports de vie que sont les écosystèmes. Laisser se dégrader les écosystèmes dont elle dépend serait scier la branche sur laquelle elle est assise. Jusqu'à son remplacement par un être bionique alimenté de lumière solaire et de minerai, l'homme ne se nourrit ni de matière ni d'énergie mais d'êtres vivants.

Anonyme a dit…

(suite) Après ces quelques faits, venons-en à ce qui fait l'originalité du billet, je veux parler de cette tension du global et du local qui se traduirait par une fracture au sein des écologistes. Il ne fait guère de doute que les problèmes écologiques sont visibles à des échelles très différentes, de la petite rivière à la couche d'ozone, du champ du voisin au climat mondial. Partant de la vue globale de Georgescu-Roegen, l'auteur du billet semble opposer une écologie sérieuse privilégiant les solutions intensives aux problèmes globaux à une écologie romantique, tendance bio et confort local. Avant de revenir sur cette idée, je me permettrai de critiquer l'illusion de l'efficacité de l'intensif sur le point spécifique de l'agriculture.
Il est dit de l'agriculture intensive, c'est-à-dire je suppose l'agriculture industrielle, que celle-ci a de meilleurs rendements que l'agriculture biologique. En faisant abstraction des effets négatifs de l'agriculture industrielle sur l'environnement proche en terme de contamination des eaux, de pollution de l'air et de dégradation des sols, il est vrai que celle-ci a de meilleurs rendements PAR HECTARE que l'agriculture biologique. Je ne sais si cet indicateur est pertinent. Il est cependant un fait troublant qui mérite d'être connu et qui fait réfléchir. L'agriculture industrielle a un moins bon rendement ENERGETIQUE que l'agriculture paysanne, celle pratiquée depuis l'origine de l'humanité et qui persiste surtout dans les régions pauvres du monde. L'agriculture a ceci de fascinant que l'on peut évaluer son rendement en termes purement physique, car le produit agricole est facilement comptabilisable en calories. Si l'on compare ce qui entre comme énergie pour l'agriculture industrielle (pétrole pour les machines, engrais chimiques produits à grand renfort d'électricité…) avec ce qui en sort (les céréales), alors on trouve un rendement inférieur à 1! C'est-à-dire qu'il faut fournir plus de calories (principalement sous forme de pétrole) qu'on en produit. Au contraire l'agriculture paysanne (avec comme énergie entrante principalement le travail humain et animal) a un rendement énergétique supérieur à 1, à cause de l'énergie solaire incorporée (qui n'est pas comptée comme entrante dans les deux cas). Energétiquement, notre agriculture ultra-moderne est moins productive (mais plus productrice) que l'agriculture traditionnelle. Méfions-nous du mirage de l'intensivité.

La fracture diagnostiquée dans le billet ne me semble pas totalement adéquate, du moins dans sa formulation actuelle. Reprenons la définition de l'écologie "locale" donnée ici: "individualiste, "small is beautiful", agriculture bio et vie à la campagne". L'association de ces termes me semblent contradictoire avec la réalité historique du mouvement écologiste, même si elle correspond bien à une certaine mouvance écolo-bobo dont les caractéristiques sociologiques sont connues. La réflexion sur les modèles technologiques et donc le "Small is beautiful" est liée à un rejet de la gestion expertocratique des choix de société auquelle semblait conduire les mégamachines comme les centrales nucléaires. Le choix des technologies "douces", locales, correspond à une volonté de réappropriation du destin collectif qui semblait être dicté aux populations par les experts appointés. Qualifier cette approche d'individualiste est un peu fort de café. Enfin le mot d'ordre de tout mouvement écologiste "Penser global, agir local" montre que les préoccupations mondiales n'étaient pas absentes de la réflexion écologiste, mais en constituaient la marque de fabrique.
Enfin sur les divergences au sein des écologistes, je conseille la lecture de Ecologie scientifique ou politique? écrit dans les années 80 par André Gorz et republié récemment dans Ecologica. Retenons de ce texte que la solution à la crise écologique sera au moins autant politique que technique.

AP

Anonyme a dit…

Bonjour,
Pour enrichir la réflexion, et répondre à une partie du post précédent concernant les "mirages de l'agriculture intensive" en vogue dans d'autres milieux, selon la directive européenne relative aux biocarburants : on émet 300 Kg de CO2 pour produire 1T blé à 15% humidité au max; 1T blé 15% <=> 4.2 MWh (http://www.confort-durable.com/conseils_pompes.php4 excusez la source... mais l'ordre de grandeur doit être correct) et 4.2 MWh de gaz (je suis sympa et je n'avais pas le chiffre du FOD sous la main) émettent 861 kgCO2 rien qu'à leur combustion.
Donc le rapport est au moins de 1 à 3... le blé produit contient bien plus d'énergie qu'il n'en a fallu utiliser de fossile, et encore je ne compte pas l'énergie de la paille !
Pour l'agriculture bio, si on estime que les rendements sont divisés par 2 et les passages de tracteurs multipliés par 2 par rapport à du conventionnel moyen (ce qui est proche de la réalité étant donné les travaux du sol mécaniques pour compenser les actions chimiques), on obtient la même valeur d'émission CO2 au MJ de blé selon la même directive ENR appliquée (environ 20gCO2/MJbléà15%).
Enfin, revenir aux boeufs et aux parcelles de 1 Ha, les rendements seraient divisés par 4, et il faut avoir en tête que les bêtes consomment environs 20% de ce qu'elles produisent, et que le rendement énergétique des mammifères est loin d'être le meilleur ! (L'histoire des 7 Kg de blé pour 1Kg de viande, dans le travail fourni c'est pareil.) De plus, cela reviendrait à remettre en cause l'alimentation de notre pays sans pour autant résoudre les problèmes écologiques ni énergétiques.

L'agriculture "à l'ancienne" n'est donc pas plus efficace énergétiquement, ou bien serait il possible de le prouver ?

Les agriculteurs sont aujourd'hui bien conscients des problèmes de pollution, mais surtout dans leur recherche de maximisation du profit, que tout produit chimique qui part dans l'environnement est du gaspillage. Pour réduire leurs coûts de productions, ils sont très vigilants à ne pas sur-traiter une parcelle.

Il serait intéressant de s'intéresser de façon objective aux produits de substitution... comme les bio-carburants et les bio-materiaux, pour être à même de proposer des solutions durables, adaptées et acceptées dans chaque éco-système.

Bien cordialement,
PJ

Anonyme a dit…

http://www.liberaux.org/index.php?showtopic=43347

http://www.optimum-blog.net/post/2005/03/29/62-mauvaise-nouvelle-le-marche-ne-peut-pas-tout-faire

histoire de nuancer