09 juillet 2009

Comment l’Etat doit-il agir face aux discriminations ?


« Le plus grand malheur du siècle, c’est la discrimination dont le bonheur fait preuve. » Julien Féret

1. De quelles discriminations est-il question ?

La discrimination, au sens littéral, c’est l’exercice du goût. Il y a certaines choses que j’aime, d’autres que je n’aime pas et j’essaye d’adapter mon comportement en conséquence, par exemple en achetant un disque parmi des centaines à la Fnac ou en choisissant le morceau de viande le plus rouge lors d’un repas de famille.

La discrimination, telle qu’on l’entend aujourd’hui, a un sens négatif, il s’agit en fait de l’exercice de goûts douteux, c’est-à-dire contraire à la morale et quelque fois à la loi. Pour parler de discrimination, il faut donc discriminer entre les goûts pour dire lesquels sont légitimes et lesquels ne le sont pas. Cette discrimination des goûts elle est d’abord sociale et culturelle : si le racisme est combattu aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’une grande partie de la société estime – en son for intérieur – que ce « goût particulier » n’a pas de fondement et qu’il est dommageable. Il en va de même pour le sexisme et plus récemment pour l’homophobie.

Ensuite, seulement, la discrimination peut être institutionnalisée par le politique, c’est-à-dire combattue par la loi. En cela, l’Etat permet de consolider un quasi-consensus social et utilise à bon escient la fonction civilisatrice du Droit. Il est donc légitime que certaines discriminations, sélectionnées avec soin, soient sanctionnées, pourvu qu’elles soient directes. Je ne dois pas pouvoir interdire aux Noirs de rentrer dans mon restaurant ; je ne dois pas être en mesure de réserver explicitement les postes de direction de mon entreprise à des hommes ; je ne dois être autorisé à injurier un individu parce qu’il est homosexuel.

La liste de ces discriminations répréhensibles figure dans le code pénal : il s’agit de l’origine, du sexe, de la situation de famille, de la grossesse, de l’apparence physique, du patronyme, de l’état de santé, du handicap, des caractéristiques génétiques, des mœurs, de l’orientation sexuelle, de l’âge, des opinions politiques, des activités syndicales et de l’appartenance (vraie ou supposée) à une ethnie, une race ou une religion déterminée. Cette liste est par nature imparfaite, pourquoi serait-il illégitime de discriminer quelqu’un sur physique et légitime de le discriminer sur sa voix ou son odeur ? Pourquoi serait-il illégitime de discriminer quelqu’un sur ses opinions politiques et légitime de le discriminer sur ses goûts artistiques ? Tout le problème de la loi est qu’elle doit être générale, et qu’elle a du mal à l’être à propos des discriminations qui recoupent une multitude de cas particuliers. Il s’agit là d’un mal nécessaire qui doit obliger le pouvoir politique, en fonction des évolutions de la société, à revoir périodiquement cette liste.

Le vrai sujet de débat concerne l’action de l’Etat vis-à-vis des discriminations indirectes, c’est-à-dire celles que ne sont pas reconnues par leur auteur. Il y a en effet une différence fondamentale entre publier une annonce pour la location d’un appartement stipulant que les handicapés ne seront pas acceptés et refuser, sans l’avouer ouvertement, de louer son appartement à une personne parce qu’elle est handicapée. Si le premier comportement doit être sanctionné par la loi, les choses sont beaucoup plus complexes en ce qui concerne le second. La question centrale est donc posée : l’Etat doit-il intervenir de manière positive contre les discriminations indirectes, et sous quelle forme ?

2. Un champ d’intervention assez limité

On peut d’emblée limiter le champ d’intervention de l’Etat pour combattre les discriminations indirectes, puisqu’il ne serait être question d’intervenir dans une composante pourtant essentielle de la vie sociale : la vie privée ou intime. L’Etat n’a pas son mot à dire sur le choix de mes amours et de mes amis, quand bien même mes critères de choix seraient discriminatoires. D’ailleurs, reconnaissons qu’ils le sont parfois : qui peut nier que l’apparence physique joue un rôle dans notre manière de nouer des relations ? Cette liberté totale laissée à l’intime est essentielle, sauf à tomber dans un régime purement totalitaire, où l’Etat est présent dans les relations entre chaque individu. Dans ce domaine privé, très sensible, la sanction de la discrimination directe pose même problème : doit-on condamner quelqu’un qui déclare publiquement ne jamais vouloir épouser un noir ? Doit-on condamner, ne serait-ce que moralement, quelqu’un qui refuserait de vivre avec une personne touchée par un lourd handicap ? A la vérité, ce champ du privé et de l’intime doit être protégé de l’action de l’Etat, fût-ce pour lutter contre les discriminations.

Reste donc le domaine des relations publiques, au premier rang desquelles les échanges économiques. Mais là encore, le champ d’intervention de l’Etat semble se réduire. Prenons la relation client --> commerçant, peut-on empêcher une dame qui fait son marché de n’acheter ses légumes qu’à des maraîchers blancs ? Plus subtil, doit-on condamner une femme qui refuse de se faire soigner par un médecin homme ? A l’évidence, la liberté du consommateur l’emporte là encore sur la lutte contre les discriminations. Il en va de même pour la relation salarié --> employeur, nul serveur de bar ne peut se voir sanctionné par la loi parce qu’il refuse de travailler pour un patron homosexuel. Inutile de multiplier les exemples pour ajouter que l’Etat ne saurait intervenir dans la relation locataire --> propriétaire.

En revanche, si l’on renverse les trois relations précédentes, la question de l’intervention potentielle de l’Etat apparaît sous un tout autre jour : qu’il s’agisse d’un restaurateur discriminant ses clients arabes, d’un employeur discriminant les femmes à l’embauche ou d’un propriétaire refusant de louer son appartement à un juif. Qu’est-ce qui explique que ce qui est inconcevable dans un sens semble légitime dans l’autre ? Probablement l’idée que ces relations sont déséquilibrées et que la loi doit donc protéger le plus faible contre la discrimination que le plus fort pourrait lui faire subir. Mais ce qui fait le rapport de force dans un échange économique, c’est principalement la loi de l’offre et de la demande, et il existe de multiples secteurs où la domination appartient au client plutôt qu’au commerçant, au salarié plutôt qu’à l’employeur ou au locataire plutôt qu’au propriétaire, d’autant plus que ces marchés sont concurrentiels.

Une autre relation sociale, l’acte civique, est totalement protégée d’actions de l’Etat pour empêcher la discrimination, dès lors que le vote est secret. Rien n’empêche donc un électeur de se déterminer sur des critères sexistes, racistes ou homophobes. Bref, par rapport à notre interrogation initiale, le champ d’intervention potentiel de l’Etat s’est considérablement réduit. Il s’agit désormais de se demander : l’Etat doit-il intervenir pour lutter contre les discriminations indirectes, dans le champ économique, dès lors qu’une relation de domination est supposée, et sous quelle forme ?

C’est paradoxalement à cette dernière question du « comment » que nous allons répondre tout d’abord, laissant pour plus tard la question du « faut-il ». Les moyens de l’Etat pour lutter contre les discriminations indirectes sont, en effet, assez limités et on peut les ranger dans deux ordres différents : les mesures de discrimination positive qui cherchent à compenser la discrimination indirecte que subissent certaines catégories et les mesures de « testing » qui cherchent à mettre en évidence, de manière statistique, des discriminations non revendiquées par leurs auteurs.

3. La discrimination positive est intenable dans ses principes

La discrimination positive, c’est une approche somme toute fataliste, qui consiste à penser que les discriminations indirectes persisteront quoi qu’il arrive et qu’il faut donc les contrebalancer par un volontarisme de l’Etat, ciblé sur certaines catégories de la population. Actuellement, la discrimination positive existe en France au travers de la loi sur la parité homme/femme en politique. Aux Etats-Unis, elle a surtout été définie sur des bases ethniques notamment pour les bourses d’enseignement supérieur. L’idée fait également son chemin (en France), d’un quota de femmes dans les conseils d’administration des entreprises.

Le principal reproche qu’on peut faire à la discrimination positive, c’est qu’elle est discriminatoire : aussi bien envers les populations non-ciblées par ces politiques (le Français moyen dirons-nous) que par les minorités qui ne bénéficient pas de ces mesures. C’est sur ce second aspect qu’il convient d’insister. Si l’on reste dans le domaine de la politique, force est de reconnaître que les femmes ne sont pas les seules qui soient discriminées par les partis politiques : les noirs, les Arabes, les fils d’ouvrier, les homosexuels (sauf à Paris), les moches et les handicapés le sont également certainement. Si une loi sur la parité existe, alors il faut d’autres lois pour chacune des discriminations reconnues par la loi. Et comme il n’y a pas que la politique dans la vie, ces lois doivent également s’appliquer dans tous les secteurs : conseils d’administration, universités, grandes écoles,…

Et que faudrait-il faire en cas de nouvelle discrimination démontrée par les statistiques ? Imaginons par exemple que les roux (dont certains furent victimes par le passé d’une forme extrême de discrimination : le bûcher) soient sous-représentés au Parlement, faudrait-il faire une loi pour lutter contre cet état de fait ? Ces exemples illustrent bien à quel point la discrimination positive, si on en pousse à bout les principes, nous conduit à l’insécurité juridique la plus totale. A l’inverse, si on n’en pousse pas les principes à bout, alors elle institue un clivage inacceptable entre les minorités discriminées que l’Etat aide et celles que l’Etat n’aide pas, comme s’il y avait une hiérarchie entre les discriminations et qu’être écarté parce que l’on est noir était moins grave que parce que l’on est une femme.

Il y a cependant un cas où les politiques de discriminations positives sont nécessaires : l’accès à l’emploi des personnes handicapées. Dans ce cas, nous nous trouvons face à une population qui a objectivement un désavantage compétitif par rapport aux autres employés et dont les membres auraient donc peu de chance de trouver un emploi et de s’intégrer pleinement dans la société si l’Etat n’intervenait pas. C’est pourquoi les obligations faites aux entreprises moyennes et grandes, ainsi qu’à l’administration, de compter une certaine proportion de personnes handicapées est une bonne chose. Elle pourrait théoriquement être étendue à toute minorité qui pourrait faire la preuve de sa moindre productivité « structurelle », ce qui ne s’applique évidemment pas aux femmes, aux noirs ni aux homosexuels (sauf à faire preuve, pour le coup, de discrimination directe à l’encontre de ces populations).

4. Le « testing » conduit à tordre les principes du Droit

Le deuxième moyen dont l’Etat dispose pour lutter contre les discriminations indirectes est l’approche statistique qui permet de confondre les auteurs de telles discriminations. Pour faire court, il s’agit du testing, popularisé à propos des boîtes de nuit mais qui s’applique également aux entretiens d’embauche ou aux locations immobilières. Cette pratique vient tout droit de la science expérimentale où elle a fait ses preuves. Pourtant, appliquée au droit pénal, elle conduit à en tordre les principes.

D’abord, en voulant lutter contre elles, ce procédé essentialise les discriminations. Il prétend en effet démontrer l’impact d’une variable (la couleur de la peau par exemple) dans un certain contexte (la location d’un appartement) « toutes choses égales par ailleurs », comme si l’on pouvait réduire les différents individus à cette variable en question. Ce que l’on peut faire en sciences physiques avec une population de photons qui ne diffèrent que par leur polarisation, il n’est pas vraiment possible de le transposer avec des êtres humains de couleurs différentes.

Ensuite, le testing contourne un des principes du droit français qui est l’obligation d’obtenir une preuve de manière loyale, c’est-à-dire sans tenter la personne que l’on cherche à condamner. Ce principe de sagesse, qui considère qu’à trop tenter un individu, il est légitime qu’il finisse par craquer, est un garde-fou essentiel contre la judiciarisation des rapports sociaux. Il vole en éclat avec le testing puisqu’il est désormais possible de faire intervenir des acteurs pour se présenter à des entretiens locatifs ou d’embauche pour confondre un individu suspecté de discrimination.

Le testing établit également un lien direct entre l’observation d’une corrélation (par exemple que tel employeur recrute principalement des hommes) et l’intentionnalité de commettre une discrimination, ce qui ne va pas de soi. Il est en effet possible de discriminer inconsciemment ou malgré soi, sans avoir la moindre mauvaise intention à l’origine. Nous ne sommes pas totalement libres des images véhiculées par la société : il peut suffire de n’avoir rencontré ou vu à la télévision que des informaticiens hommes pour inconsciemment favoriser les hommes pour ce type de poste. Ainsi, le testing, en admettant qu’il conduise à un résultat statistiquement incontestable, ne suffit à prouver l’intentionnalité de la faute, ce qui est pourtant la base de la culpabilité (c’est d’ailleurs pour cela que les fous ne sont pas tenus pour responsables de leurs crimes ou délits).

Enfin, et c’est peut-être le plus important, le testing ouvre une véritable boîte de Pandore qui, au lieu de lutter contre les discriminations, pourrait les promouvoir à un degré inégalé. Si la corrélation statistique suffit à motiver l’action de l’Etat, qu’est-ce qui pourra empêcher tel prévenu de mettre en évidence une autre corrélation statistique « comportementale » qui pourrait expliquer son geste. Prenons un exemple concret avec la discrimination sur la nationalité : il est avéré que les Français dégradent nettement plus les biens publics que les Japonais, le nombre de Vélib’ vandalisés chaque jour vient nous le rappeler tristement. Sur la base de cette corrélation, un loueur de vélo pourrait être amené à justifier une pratique discriminatoire contre les clients français. Souhaite-t-on vraiment entrer dans ce jeu très dangereux pour la cohésion nationale ? Qui sait ce qui pourrait sortir de ces corrélations comportementales ? Les études statistiques sont essentielles pour les sciences sociales, mais il est très dangereux de les utiliser dans le droit pénal.

Pour revenir au cas particulier de l’entrée dans les boîtes de nuit, il semble aller de soi que toute personne refusée l’est en raison d’une discrimination, souvent condamnée par la loi, qu’il s’agisse de la couleur de la peau mais aussi de l’apparence physique, de l’apparence vestimentaire ou le sexe (plus facile d’entrer pour une fille que pour un garçon). Le meilleur moyen de lutter contre toutes les discriminations dans ce cas particulier serait d’interdire qu’une boîte de nuit puisse refuser l’entrée à un client tant qu’il y a de la place à l’intérieur.

5. L’Etat doit-il lutter contre les discriminations indirectes ?

L’Etat peut donc difficilement lutter contre les discriminations indirectes, sauf à créer de nouvelles discriminations (entre minorités aidées et pas aidées) ou à tordre complètement les principes du droit. Revenons maintenant à la question initialement posée : l’Etat doit-il lutter contre les discriminations indirectes ? Il me semble que non.

En effet, l’Etat n’est pas l’organe directeur de la société : c’est une institution à laquelle est confiée un certains nombre de pouvoirs et de missions mais certainement pas celle de dicter ce que les gens doivent penser. La liberté de conscience ne peut se résumer à la liberté de bien-pensance. Pour le dire autrement, jamais le droit n’empêchera totalement les comportements racistes, sexistes ou homophobes dans la société.

Dans ces conditions, ne faut-il pas renoncer à sanctionner la discrimination directe ? Certainement pas, et cela pour deux raisons essentielles. La première concerne la mission civilisatrice du Droit. En posant l’interdit d’un certain nombre de discrimination, le Parlement agit comme s’il rédigeait une résolution (c’est-à-dire un texte non-contraignant sur le plan juridique) pour dire que la France condamne le racisme, le sexisme, l’homophobie et toutes les autres discriminations qui figurent au code pénal. Cet interdit a également une mission pédagogique qui peut influencer la société vers plus de tolérance à l’égard des minorités. La seconde raison est une question de maintien de l’ordre public : il faut à tous prix éviter que tel restaurateur puisse afficher qu’il ne sert pas les noirs ou que telle entreprise réserve toutes ses embauches à des hommes. Plus que la discrimination elle-même, c’est la publicité donnée à cette discrimination qui met à mal l’ordre public.

Faut-il conclure qu’il n’y a rien à faire contre les discriminations indirectes ? Certainement pas. Tout d’abord, l’Etat doit être lui-même exemplaire en ne discriminant, directement ou indirectement, aucune population. Il y a certainement beaucoup à faire, par exemple si l’on considère le droit des homosexuels à se marier et à adopter. Comment l’Etat peut-il d’un côté dire aux individus qu’il n’y a aucune raison qu’ils nourrissent des sentiments homophobes et qu’il menace de punir les récalcitrants s’il considère lui-même que les homosexuels ne sont pas aptes à adopter et élever un enfant ? Comment peut-il accorder des mesures de discriminations positives aux femmes et pas aux autres groupes victimes de discrimination ?

L’Etat doit donc revoir sa manière d’envisager les discriminations, il pourrait par exemple, dans une même loi, définir clairement les discriminations directes sanctionnées par la loi, interdire le testing, supprimer la parité, accorder le droit au mariage et à l’adoption aux homosexuels et maintenir les dispositifs de discrimination positive pour les travailleurs handicapés, comme j’ai essayé de le montrer au cours de cet article (bien d’autres mesures seraient nécessaires mais elles ne me viennent pas à l’esprit actuellement).

Pour le reste, c’est à la société d’évoluer puisque la discrimination est avant tout un phénomène social. Elle est déjà nettement plus tolérante que par le passé, même si beaucoup de chemin reste à parcourir. Je suis pour ma part convaincu qu’elle continuera à s’adoucir et que les discriminations finiront par faire plus de mal à leurs auteurs qu’à leurs destinataires, car elles restreindront leurs choix. Car le point commun, dans une société libre, entre un propriétaire qui veut trouver le meilleur locataire, sauf s’il est noir, un employeur qui veut trouver le meilleur employé sauf si c’est une femme et un commerçant qui veut servir le plus de clients sauf s’ils sont homosexuels, ce devrait être qu’ils se fassent d’abord du mal à eux-mêmes.

04 juillet 2009

Le Grand Emprunt n’est pas une Grande Idée

Photo : Antoine Pinay

Au milieu d’une avalanche de lieux communs désormais baptisés « Guainismes », Nicolas Sarkozy a fait une proposition forte lors de son discours historique (?) devant le Congrès : l’Etat lèvera un Grand Emprunt, d’un montant inconnu, à un taux inconnu sur une durée inconnue, auprès de souscripteurs inconnus pour financer des projets inconnus. L’objet des mois à venir consiste pour le gouvernement à lever ces inconnues. Le flou est donc total pour l’instant, ce qui n’empêche pas de livrer quelques idées sur ce « Grand Emprunt ».

1. L’idée même de Grand Emprunt

Avant de rentrer dans les détails de financement, la première question à examiner est la légitimité de ce Grand Emprunt. L’Etat se propose, en effet, de disposer de l’épargne d’acteurs privés (particuliers français ou institutionnels) pour financer des grands projets d’avenir. Il va donc, par conséquent, affecter à un nombre colossal de ressources certains emplois particuliers. Comme l’a très justement fait remarquer l’ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin : l’Etat est-il le mieux placé pour exercer cette tâche ?

Bien entendu, on nous a annoncé une grande concertation entre le gouvernement, les parlementaires, les partenaires sociaux ou encore les ONG, ce qui est mieux que rien, mais au maximum cela ne dépassera guère le millier de personnes qui auront un mot à dire sur le sujet. Ce millier de personnes utilisera donc l’épargne de plusieurs millions d’acteurs privés, ce simple chiffre devrait déjà nous faire réfléchir sur la perte en ligne potentielle d’information. Surtout, il est évident qu’un fonctionnaire, un parlementaire ou un syndicaliste n’ont pas avec l’argent de l’Etat, le lien étroit qui unit un acteur privé avec son propre argent : il y a donc fort à parier que les choix d’investissements retenus ne soient pas les plus pertinents en tous cas pas les plus productifs. Pour preuve, Michel Pébereau dans son rapport sur la dette, mettait en évidence que l’Etat surestimait systématiquement le retour sur investissement de ses dépenses productives. Enfin, si cet emprunt connaît un grand succès, il est susceptible de déstabiliser d’autres collecteurs d’épargne comme le Livret A qui sert à financer le logement social.

Surtout, au moment où chacun cherche à éviter que ne se développe de nouvelles bulles comme celle des subprimes, il est risqué de faire appel à l’Etat plutôt qu’au marché pour juger de la pertinence de grands investissements. En effet, le propre de l’économie de marché, ce n’est pas de générer des bulles (tous les systèmes en génèrent), mais c’est de les faire éclater. La crise des subprimes est la réponse du marché à une mauvaise allocation des ressources, notamment dans le secteur immobilier américain. Dès lors que ce n’est plus le marché mais l’Etat qui est à la manœuvre, il revient aux politiques et aux fonctionnaires de juger si les ressources sont correctement allouées ou pas. Bref, une nouvelle bulle serait générée que l’on ne s’en rendrait pas compte !

Bien entendu, comme l’Etat a une taille très importante et, donc, un grand pouvoir de marché, il peut estimer nécessaire de relancer la machine économique à son démarrage en mettant du carburant dans le moteur. Cette intervention prend d’autant plus de sens que les acteurs privés sont paralysés et n’osent plus réaliser le moindre investissement. Mais il y a un risque de cercle vicieux avec un effet d’éviction de la demande privée au profit de la demande publique, comme si l’économie privée toute entière était devenue une plante trop fragile pour se passer d’un tuteur, l’Etat. La deuxième justification possible d’investissements publics massifs, c’est le caractère risqué de ceux-ci. Il est clair que le parc nucléaire Français n’a pu se développer aussi rapidement que parce que l’Etat en était le garant au cours des années 70-80. Mais gare à l’idéalisation : un investissement risqué ce n’est pas quelque chose qui rapporte à tous les coups pourvu que l’on soit suffisamment « gros », c’est aussi un investissement qui peut échouer. Fort heureusement cela n’a pas été le cas pour le nucléaire car la politique énergétique de la France n’a pas varié depuis près de 40 ans, rien n’indique qu’il en ira de même pour d’autres projets à l’avenir.

2. La signification politique du Grand Emprunt

Beaucoup de bêtises ont été dites à propos de ce Grand Emprunt, mais la plus grande est certainement qu’il s’agirait d’une sorte de référendum sur la politique économique du gouvernement. En effet, ceux qui souscriront à l’emprunt ne jugerons pas cette politique, ils ne regarderont même pas la manière dont on se propose d’utiliser leur argent : ils considèreront simplement le taux d’intérêt qu’on leur propose. Pour le dire plus directement, j’ai beaucoup plus de chance de souscrire à un emprunt à 7% qui servira à creuser des trous puis à les reboucher qu’à un emprunt à 4% qui financera les biotechnologies.

Bien entendu, il ne faut pas sous-estimer le patriotisme des Français, dont certains seront prêts à apporter une partie de leur épargne pour aider leur pays à s’en sortir, ce qui pourrait s’apparenter (de très loin) à un soutien à la politique gouvernementale. Dans ce cas, il faudrait plutôt compter le nombre de Français qui souscrivent à l’emprunt que son encours.

En revanche, l’impact médiatique de cette opération est d’ores et déjà considérable : l’exécutif démontre ainsi sa volonté d’agir et de préparer l’avenir du pays. Si bien qu’on en est amené à se demander s’il ne s’agit du but essentiel de l’opération. Certains conseillers de l’Elysée ont du se dire : au lieu de faire ce que nous faisons tous les jours sur les marchés, emprunter, nous allons appeler cela Grand Emprunt, le proposer aux Français et réaliser ainsi une manœuvre politique de grande ampleur.

3. Le financement du Grand Emprunt

Venons-en au financement de ce Grand Emprunt, dont il semble presque assuré qu’il se fera, pour partie au moins, auprès des particuliers Français. Cette opération, qui rappelle les précédents Emprunts Pinay, Giscard ou Balladur (dont on dit qu’ils n’ont pas été très fructueux, en particulier l’emprunt Giscard), peut sembler étrange à une époque où les marchés financiers permettent à l’Etat de se financer sans aucun problème auprès d’acteurs institutionnels à des taux compétitifs, comme le prouve le graphique suivant :


Une première raison de solliciter les Français serait de leur demander un taux inférieur à celui du marché. Cela pourrait se faire en pariant sur le patriotisme évoqué plus haut, ce qui représenterait pour le coup une sorte de référendum sur le soutien à l’exécutif, mais il est très peu probable que le gouvernement prenne un tel risque. Une deuxième option, soufflée par le rapporteur du budget, le député UMP Gilles Carrez, connu pour son souci des finances de l’Etat, est celle de l’emprunt obligatoire pour les catégories les plus aisées de la population, mais cette idée a semble-t-il déjà était écartée par le Premier Ministre.

Ainsi, il semble probable que la formule retenue sera celle d’un taux proposé supérieur à celui du marché. Pour un emprunt de 5 ans, cela signifie un taux annuel supérieur à 2,8% soit environ 15% sur 5 ans. Dans ce cas, il en coûtera à l’Etat la différence entre le taux proposé et le taux de marché, ce qui se traduira par une nouvelle dégradation des finances publiques.

A moins que le succès attendu du Grand Emprunt permette de mobiliser des ressources inutilisées, les fameux bas-de-laine accumulés par les Français, surtout en période de crise. Personnellement, j’ai des doutes sur le caractère significatif de telles réserves (qui ne servent ni à la consommation ni à l’épargne) et surtout sur le fait que leurs propriétaires soient incités à les vider pour acheter des obligations d’Etat. Mais admettons…

Un peu de formalisme : soit A la fraction de l’emprunt E correspondant à ces ressources « bas de laine ». Soit T le taux proposé par l’Etat (sur la totalité de la durée de l’emprunt, avantage fiscaux inclus) et t le taux de marché pour une maturité équivalente. Enfin, soit P le taux de prélèvement obligatoires, c’est-à-dire la part du montant E qui reviendra dans les caisses de l’Etat via les impôts et les taxes. Alors, si l’Etat fait appel au marché, il lui en coûtera t*E en intérêts et s’il fait appel aux particuliers, il lui en coûtera T*E – P*A*E. L’opération sera donc rentable pour les finances publiques si, et seulement si, T – t – P*A < 0. Dès lors que T > t et que l’on suppose A marginal, on voit que cette condition est fortement improbable, même si le taux de prélèvements est élevé en France !

Conclusion

Il semble donc que l’idée de Grand Emprunt ne soit bonne ni dans son principe, ni dans le financement envisagé à ce jour. La seule chose qui la justifie véritablement est le « coup politique » qu’elle représente. Elle aura au moins un mérite : celui d’avoir ramené le PS sur le chemin de la rigueur budgétaire. En effet, ce parti qui proposait depuis des mois un nouveau plan de relance s’insurge aujourd’hui contre ce Grand Emprunt qui pourrait gravement endommager les finances publiques. Comme quoi il ne faut jamais désespérer de rien…

29 juin 2009

Forces et faiblesses du Libéralisme et du Socialisme

Depuis l’origine du débat politique moderne, que l’on peut faire remonter à 1789 pour ce qui concerne notre pays, deux grandes conceptions de l’économie politique s’affrontent. D’un côté le Libéralisme, qui entend faire prévaloir le principe de liberté des échanges et des services entre les individus, et de l'autre le Socialisme, qui estime que l’Etat, dépositaire de l’intérêt général, doit exercer certaines contraintes dans la sphère économique et sociale. Bien entendu le socialisme n’est pas la seule doctrine qui prône une intervention contraignante de l’Etat dans le jeu des intérêts privés : il en va de même du communisme, du nationalisme, du protectionnisme ou encore du colbertisme.

Pour simplifier, nous retiendrons uniquement le socialisme qui est aujourd’hui l’idéologie alternative au libéralisme la plus en vue. D’un côté la liberté vertueuse, de l’autre la contrainte nécessaire : voici ce qui résume le mieux l’opposition des grands systèmes de pensée sur le plan économique et social. L’objet de cet article est de proposer un éclairage original sur le fait qu’aucun de ces systèmes ne soit parvenu à triompher de l’autre après plus de deux siècles d’affrontement. Pour cela, j’ai relevé ce qui me semble être la grande force et la grande faiblesse du libéralisme et du socialisme.

1. La force du libéralisme : sa cohérence

Que l’on soit libéral ou antilibéral, il est un fait établi que le libéralisme est une doctrine particulièrement cohérente, qui a subie très peu de modifications fondamentales depuis le XVIIIème siècle. Smith, Ricardo, Say, Bastiat, Friedman… tous pourraient se retrouver sur des conceptions de l’économie et du rôle de l’Etat extrêmement proches. Cette cohérence vient de la simplicité du contenu positif à la base du libéralisme, à savoir que les intérêts des individus sont harmonieux et donc que la meilleure façon de parvenir à un optimum social est de laisser libre court au jeu des intérêts privés.

Cette force conceptuelle est d’autant plus grande que le libéralisme s’applique à des domaines plus larges que la simple économie politique : éducation, mœurs, culture… Partout le même axiome libéral peut s’appliquer et entraîner la même conséquence : un engagement minimal de l’Etat dans la société. L’intervention de l’Etat, pour un libéral, ce ne peut être qu’un mal nécessaire, quand il n’y a pas d’autre choix. L’exemple le plus symptomatique est certainement le monopole public de « battre monnaie », qui se traduit aujourd’hui par les pouvoirs dévolus aux Banques Centrales qui sont des institutions publiques à peu près partout dans le monde.

Le libéralisme, on l’a vu, a un contenu positif extrêmement limité, il ne prétend pas instituer un ordre économique nouveau mais plutôt permettre l’application d’un ordre « naturel ». Un libéral, c’est donc quelqu’un qui s’extasie devant la fabuleuse mécanique sociale qui se met naturellement en place : c’est un contemplateur.

2. La faiblesse du libéralisme : c’est une doctrine indirecte

Commençons tout d’abord par remettre les choses en place : au même titre que le socialisme, le libéralisme est une doctrine sociale (contrairement au capitalisme par exemple). En effet, c’est une méthode de gouvernement dont l’objectif est de parvenir à un optimum social. Le libéralisme ce n’est donc pas la loi de la jungle, le droit de chacun de faire ce qu’il veut. A cet égard, l’expression « libéralisme social » est un pléonasme qu’il serait bon d’éviter. De façon plus générale, dans une démocratie, toutes les doctrines de gouvernement ont pour but le bien du peuple, c’est-à-dire un optimum social. Rien ne sépare les libéraux, les socialistes ou les protectionnistes de ce point de vue, pourvu qu’ils croient à ce qu’ils disent.

La faiblesse principale du libéralisme, c’est que c’est une doctrine indirecte, c’est-à-dire qu’elle emprunte un détour pour parvenir à son but : l’optimum social. Ce détour, c’est le libre jeu des intérêts particuliers qui est sensé induire l’intérêt de la société toute entière. Ce détour, c’est la « main invisible » de Smith ou « l’harmonie » de Bastiat. Présenté comme cela, le libéralisme peut sembler déroutant : comment le bien (optimum social) peut-il émerger d’une forme de mal (somme des égoïsmes individuels) ?

Quelles qu’elles soient, les critiques du libéralisme en reviennent toujours à cette contradiction apparente. Cela est dû au fait que nous ayons intégré (malgré nous) le modèle de l’oppression, qu’elle soit politique, sociale ou économique. Nous sommes tous des marxistes en puissance de ce point de vue. Mais tout est différent sous le régime de la liberté : comme rien n’oblige aucune partie à contracter un échange, cet échange est nécessairement bénéfique à toutes les parties en présence. Un gouvernement libéral, ce n’est donc pas un gouvernement qui regarde les trains passer, il doit au contraire faire triompher le régime de la liberté dans les échanges (c’est-à-dire la concurrence), ce qui peut passer par des politiques extrêmement interventionnistes. La politique « libérale » de la Commission Européenne en fournit un bon exemple avec la lutte contre les monopoles.

3. La force du socialisme : c’est une doctrine directe

A l’inverse, la force principale du socialisme, c’est que c’est une doctrine économique directe. C’est-à-dire qu’elle entend apporter des solutions immédiates aux différents maux de la société. Il y a de la pauvreté : fournissons une allocation aux pauvres. Il y a des bas salaires : mettons en place un salaire minimum. Il y a des métiers pénibles : fixons une durée limite au travail hebdomadaire. Comment pourrait-on, a priori, s’opposer à une telle politique d’éradication du « mal » social ?

Cette doctrine politique est la plus à même de répondre aux attentes légitimes de la population. C’est ce qui explique sans doute que les discours véritablement libéraux se fassent rares lors des campagnes électorales. Comment, en effet, défendre une doctrine indirecte face aux urgences sociales ? Il y a un biais interventionniste dans la vie politique. C’est ce qu’a très bien compris Henri Guaino, qui s’enorgueillit d’avoir transformé un Nicolas Sarkozy « libéral et atlantiste » en un « patriote promoteur du pouvoir d’achat » et, par conséquent, de l’avoir fait gagner.

Le socialisme est donc en phase avec la conviction partagée par bon nombre de citoyens que la politique c’est d’abord et avant tout de la morale. Dès lors que le « mal social » est identifié, il suffit de le combattre directement par la politique. La complexité du monde, à laquelle tout gouvernement doit faire face, se trouve réduite à une opposition manichéenne entre le bien et le mal. Mais le présupposé implicite du socialisme, c’est l’absence d’adaptation des acteurs économiques face aux contraintes dont ils font l’objet. Dans le cas du droit du travail, cela revient à penser que la difficulté de licencier n’a pas d’impact sur la faculté d'embaucher. C’est le propre d’une doctrine directe que de faire quelque peu l’impasse sur les effets indirects ou secondaires qu’elle induit.

4. La faiblesse du socialisme : son incohérence

La première qualité d’un socialiste, c’est finalement son inventivité, sa capacité à élaborer le bon système de contraintes. Il y a donc autant de socialismes qu’il y a de socialistes. C’est Frédéric Bastiat (encore lui, toujours lui !) qui en a fourni l’explication la plus convaincante : « La Liberté n’a qu’une forme : s’abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts. La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et selon des vues infinies. Les écoles Socialistes n’ont donc encore rien fait pour la solution du problème social si ce n’est qu’elles ont exclu la Liberté. Il leur reste encore à chercher, parmi les formes infinies de la Contrainte, quelle est la bonne. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter universellement par des Hommes, des agents libres, cette forme préférée de la Contrainte ».

En ces quelques phrases se trouve résumé tout le problème du socialisme, un problème dont on peut dès à présent dire qu’il ne pourra jamais venir à bout. Il est dans l’essence même du Socialisme d’être une doctrine instable en évolution permanente pour répondre aux multiples et nouvelles formes que peut prendre le mal social. Il faut donc périodiquement « refonder » le socialisme, comme le répètent à l’envi les différents responsables du PS depuis 2002. Il faut se demander ce que cela signifie d’être de gauche au XXIème siècle. Question légitime qui est pourtant totalement incongrue pour un libéral. En effet, à la question qu’est-ce qu’être libéral au XXIème siècle, la réponse serait immanquablement : c’est la même chose qu’au XVIIIème siècle.

Le libéralisme, doctrine de la contemplation sociale, n’a donc nullement besoin d’être refondé. Le socialisme, doctrine de la construction sociale, doit l’être périodiquement, à chaque fois que cette construction s’affaisse ou qu’une nouvelle construction semble plus prometteuse. Le socialisme est donc bien une doctrine historique, au sens marxiste du terme.

Conclusion

Libéralisme et Socialisme sont donc appelés à continuer à structurer la vie politique pendant de nombreuses années, tant leurs forces et leurs faiblesses respectives sont fortes. La cohérence du libéralisme et l’attrait du socialisme continueront à emporter la conviction des uns ou des autres.

Bien entendu, Libéralisme et Socialisme n’épuisent pas le champ des possibles sur le plan des doctrines politiques, on peut notamment penser à l’écologie politique. Comme tout conservatisme, il s’agit en fait d’une doctrine politique aux contours mal identifiés qui peut tout à la fois s’accommoder du Libéralisme (marchés de CO2) ou de la Contrainte (interdiction de telle ou tellle activité industrielle). Car finalement, quel que soit le problème posé, les deux seules façons de le résoudre sont et demeureront la Liberté ou la Contrainte.

22 juin 2009

Protection sociale et variabilité de l’économie

La crise financière, devenue crise économique, tourne actuellement à la crise sociale. L’occasion pour beaucoup de saluer la protection qu’apporte le modèle social français, qui est désormais érigé en amortisseur de crise. Mais la question fondamentale est : contre quoi ou contre qui ce modèle social nous protège-t-il ? En effet, les notions de sécurité sociale, de transferts sociaux, de mutualisation des risques ou de protection du travail sont trop souvent employés les uns pour les autres et il convient d’y remettre un peu d’ordre.

A la base, tout le monde doit s’accorder sur le fait que l’économie est variable par essence. Cette variabilité est le résultat du progrès technique, des changements de goûts des individus, des aléas individuels (accident, maladie,…) ou encore des aléas naturels (tempêtes, sécheresses…). Cette variabilité entraîne une nécessaire flexibilité de l’économie ou, en d’autres termes, la stabilité complète de l’économie n’est pas un objectif tenable. La protection sociale a pour objectif d’amortir les variations inéluctables de l’économie sur le tissu social. Examinons dans le détail si les principales formes du modèle social français répondent à cet objectif.


La mutualisation des risques


L’essentiel du modèle social français consiste à mutualiser certains risques entre tous les salariés, qu’il s’agisse de l’Assurance Maladie, de l’Assurance Chômage ou de la retraite par répartition. Il convient de séparer les risques universels (maladie, veuvage…) qui concernent l’ensemble des citoyens, les risques propres aux salariés (accident du travail, perte d’emploi,…) et enfin la prévoyance (retraite, que certains présentent parfois sous l’angle du « risque de survie » après 60 ans).

Ces risques sont de plusieurs natures et doivent donc être financés de manière différente. Les risques universels concernent tous les individus, ils doivent donc être financés par l’impôt, ce qui commence à être le cas avec la CSG qui s’est substituée à certaines cotisations maladie. Les risques salariaux doivent être financés par des cotisations sociales assises sur les salaires puisqu’ils ne concernent que les salariés : cette branche de la Sécurité Sociale est de ce point de vue l’héritière directe des Sociétés de Secours Mutuels du XIXème siècle et qui étaient gérées par les salariés eux-mêmes. La prévoyance, enfin, peut être imposée ou pas et peut s’organiser par répartition ou par capitalisation, selon le degré de maturité que l’on accorde aux salariés. Il s’agit, en tout état de cause, d’un salaire différé qui doit être, d'une manière ou d'une autre, financé par les salariés eux-mêmes.

Dans tous les cas, il ne s’agit pas de réduire les risques (maladie, chômage, retraite…) mais d’en limiter la portée sur les individus en les mutualisant. C’est le résultat de l’aversion naturelle des individus pour le risque : ils préfèrent, par exemple, payer un peu tous les mois pour leur santé que prendre le risque de payer d’énormes sommes le jour où ils seront gravement malades. Inutile donc de préciser que ces branches de la Sécurité Sociale doivent être financièrement équilibrées : il n’y a pas dans ce système d’apport d’argent extérieur, ce sont les individus qui se payent leur propre protection sociale. En termes mathématiques, il s’agit d’un système d’espérance nulle mais qui réduit la variabilité pour chaque individu, d’où son utilité sociale.

Cet équilibre financier ne doit pas forcément être réalisé à court terme, car il faut bien amortir les crises économiques. Il ne peut pas simplement viser l’équilibre à long terme car la protection sociale bénéficie uniquement aux générations actuelles et ne doit en aucune façon être financée par les générations suivantes (contrairement à certaines dépenses d’investissement de l’Etat). C’est donc à moyen terme, c’est-à-dire à l’horizon d’un cycle économique, que l’équilibre doit être trouvé. Or ce n’est absolument pas le cas aujourd’hui, puisque la sécurité sociale française est en déficit chronique depuis 20 années, qui n’ont tout de même pas toutes été des années de crise ! Il semble donc que les Français se mentent à eux-mêmes, ou que les dirigeants politiques les trompent sur ce sujet, ce qui revient un peu au même.




Il faut donc clarifier les financements. L’Etat doit prendre totalement la main sur l’Assurance Maladie, en assurant son fonctionnement par l’impôt et par diverses contributions directes (ticket modérateur, franchise médicale, non-remboursement de certains soins laissés aux mutuelles et aux assurances,…) et en limitant l’augmentation des coûts par sa politique de santé (réforme de l’hôpital, recours aux médicaments génériques…). C’est lui qui a toutes les cartes en main dans ce dossier. Pour s’assurer de l’équilibre de cette branche, il serait bon qu’un financement dédié (l’actuelle CSG) y soit directement affecté.

En revanche, l’Etat doit se désengager de la mutualisation des risques salariaux en confiant directement leur gestion (chômage, accidents du travail,…) aux syndicats de salariés et en fusionnant les cotisations salariales et patronales (distinction qui n’a aucun sens). Les entreprises se contenteraient de verser ce qu’on appelle aujourd’hui le salaire hyperbrut directement aux salariés et les salariés décideraient, par branche, du montant des cotisations, du montant et de la durée des remboursements en votant pour leurs représentants syndicaux. Ces syndicats seraient responsables de l’équilibre financier du système, c’est-à-dire en dernier ressort du versement des allocations.

En ce qui concerne la prévoyance, un système par points qui assurerait mécaniquement l’équilibre financier (en fonction du ratio actifs/retraités et de la croissance) éviterait de relancer périodiquement le débat sur les retraites et permettrait de pérenniser le système par répartition auxquels les citoyens sont à juste titre attachés.


Les transferts sociaux

Les transferts sociaux (RSA, allocations familiales, CMU, minimum vieillesse…) consistent, en dernier ressort, à mettre certaines catégories de la population à contribution aux bénéfices d’autres catégories. Par exemple, la carte Famille Nombreuse ne revient pas à faire financer par l’Etat une partie du billet de train des familles mais à demander aux gens qui ont peu d’enfants ou qui n’utilisent pas le train de payer une partie du ticket des gens qui ont beaucoup d’enfants et qui utilisent le train. C’est ainsi que les choses doivent être présentées.

Un transfert social est donc un choix politique qui ne peut être financé que par l’impôt et absolument pas par des cotisations sociales. Il serait également sain que ces impôts soient dédiés afin que l’on s’assure que le système est bien équilibré à moyen terme et que les générations futures ne contribuent pas aux transferts sociaux des générations actuelles. Notons, de plus, que le caractère obligatoire de l’Assurance Maladie ou de l’Assurance Chômage participe aux transferts sociaux puisque cela revient à faire contribuer les riches et bien portants au-delà des risques qu’ils encourent en réalité.

Dans le cas des transferts sociaux, il s’agit de protéger les individus contre la précarité et de réduire certaines inégalités (si on laisse de côté la politique nataliste). Cet objectif peut se ramener à un problème d’aversion pour le risque dans le cadre de la théorie de la justice de Rawls : il s’agit d’une assurance sur laquelle les individus s’accorderaient avant qu’ils puissent évaluer leur propre fortune par rapport au reste de la société.


Le droit du travail

On a vu que les systèmes de protection sociale consistaient avant tout en une mutualisation de certains risques, qu’ils ne cherchaient pas à supprimer la maladie, le chômage ou « la survie après 60 ans » mais plutôt à rendre ces aléas acceptables par le corps social. Dès lors, qu’en est-il du droit du travail français réputé particulièrement protecteur ? Protecteur contre quoi, protecteur contre qui ? Il ne saurait bien évidemment être question de vouloir supprimer la flexibilité de l’économie puisque cette flexibilité est inéluctable, c’est une « donnée » du problème, pas une variable.

En réalité, le droit du travail est protecteur POUR les insiders (fonctionnaires, CDI dans des grandes entreprises…) CONTRE les « outsiders » (CDD, interim, salariés d’entreprises exposés à la concurrence internationale). C’est l’une des bases du malaise français. La crise actuelle en est l’illustration : la France des insiders, dont je fais partie, n'en vois pas du tout les conséquences, le taux de chômage de cette catégorie est certainement resté stable et relativement bas au cours des derniers mois. En conséquence, tout l’ajustement économique se fait sur la France des outsiders qui sont massivement envoyés au chômage. Autre exemple : l’augmentation du SMIC profite essentiellement à ceux qui ont déjà un emploi assez stable au détriment de ceux qui en cherchent un et dont la productivité est assez faible.

Bref, le droit du travail français semble fonctionner à rebours du reste de la Protection Sociale : il ne mutualise pas les risques : il les concentre ! Pour remédier à cette situation, la fin des coups de pouce au SMIC, un contrat de travail unique et la fin de l’emploi à vie pour les fonctionnaires (dont je fais encore partie) semblent s’imposer. C’est l’une des conditions de la mobilité sociale et de la lutte contre la précarité.


Conclusion


La protection sociale est donc nécessaire pour lisser la variabilité de l’économie sur le corps social en mutualisant un certain nombre de risques. Cette mutualisation doit impérativement se traduire par un équilibre financier à moyen terme, car ce sont les générations actuelles qui profitent de la Protection Sociale. Les rôles et les responsabilités doivent pour cela être clairement établis entre l’Etat et les syndicats de salariés. Enfin, une protection sociale qui aboutit à concentrer les risques économiques sur certaines catégories de la population manque évidemment son but et doit être radicalement modifiée.

09 juin 2009

Les leçons d’une campagne

Cette campagne européenne, qui n’a pas passionné les foules, a été l’occasion pour moi de m’impliquer assez fortement pour défendre les listes UMP. Au regard de cette expérience, j’aimerais tirer quelques conclusions, sur les résultats du scrutin tout d’abord mais également sur l’engagement politique de manière plus générale.

Les résultats de dimanche soir sont assez simples à analyser : deux grands vainqueurs (UMP et Europe Ecologie), deux grands perdants (PS et MODEM), un vote extrême contenu (droite comme gauche) et une abstention record qui témoigne de l’éloignement des citoyens pour le fonctionnement des institutions européennes. L’UMP a gagné avant tout sur un bilan : la Présidence Française de l’Union Européenne, Europe Ecologie sur un projet environnemental qui a le vent en poupe et qui présente la particularité de ne pouvoir s’articuler qu’au niveau européen ou mondial. Le PS et surtout le MODEM ont perdu sur leur incapacité à parler d’Europe et sur leur antisarkozysme stérile.

Cette première lecture doit cependant être affinée pour saisir tous les paradoxes de cette élection. L’UMP tout d’abord a profité du mode de scrutin proportionnel à un tour qui bénéficie aux listes d’union, la majorité bénéficie donc d’un effet de loupe qui masque son absence d’alliés potentiels. Nul doute que les élections régionales, qui se dérouleront sur deux tours, seront beaucoup plus difficiles à gérer pour l’UMP. Sur le fond, l’UMP a beaucoup parlé d’Europe durant cette campagne, mais finalement assez peu du rôle du Parlement Européen. C’est inévitable pour un parti qui privilégie une approche intergouvernementale de l’Europe, on est donc en droit de se demander quelle sera la valeur ajoutée réelle des députés de la majorité élu dimanche dernier.

Europe Ecologie s’est illustrée d’abord et avant tout par le talent de sa tête de liste Daniel Cohn-Bendit, pour qui il est difficile de ne pas éprouver de la sympathie tant il semble à la fois sincère et enthousiaste. Il est apparu comme un recours pour les électeurs de gauche ou du centre qui ne se sont pas reconnus dans les campagnes ternes du PS ou du MODEM. Sur le fond, l’unanimisme écologique qui règne depuis dimanche ne doit pas être une occasion d’évacuer les vrais problèmes, à commencer par celui du nucléaire. C’est l’urgence climatique qui a porté la dynamique en faveur d'Europe Ecologie, ce qui implique de trouver toutes les réponses qui permettent de limiter les émissions de gaz à effet de serre : les écologistes ne peuvent plus continuer à esquiver le débat sur l’intérêt du nucléaire dans ce contexte.

Le Parti Socialiste a été durement sanctionné, certainement beaucoup plus qu’il ne le méritait. Il faut reconnaître l’effort qui a été celui du PSE de bâtir un programme commun pour cette élection. Le problème, c’est que l’idéologie sous-jacente à ce programme – la social-démocratie – est dépassée. La mondialisation a rendu caduque le présupposé selon lequel le progrès économique et le progrès social vont de pair. Le retour en force de la régulation n’a pas pu profiter aux PS européens en raison de la conversion des partis conservateurs au pouvoir à ces thèses. En réalité, le PS n’a pas grand-chose à offrir aux Français que ce que fait Nicolas Sarkozy, et les électeurs le ressentent. S’il y a un terrain idéologique qui demeure inoccupé aujourd’hui, c’est plutôt celui du libéralisme.

Le Modem paye l’obsession présidentielle de son leader maximo François Bayrou. Jamais un parti issu de la grande famille de la Démocratie Chrétienne n’aura aussi peu parlé d’Europe. Dévoré par l’ambition, rongé par la paranoïa, l’éternel 3ème homme a perdu tous ses nerfs quelques jours avant le scrutin en insultant Daniel Cohn-Bendit. Cet épisode lui a certainement coûté de nombreuses voix. Malgré ce naufrage électoral, le Modem reste en position centrale : ni la droite ni la gauche ne peut revendiquer la majorité des voix sans lui. Ce serait donc une erreur d’enterrer François Bayrou trop tôt, sa capacité de nuisance reste forte même si ses chances présidentielles sont aujourd’hui très faibles. C’est la seule bonne nouvelle de ce scrutin pour le PS qui voit s’éloigner son concurrent le plus dangereux.

L’abstention record en Europe, enfin, frappe le nouveau Parlement d’une certaine illégitimité. Que pèsera ce Parlement élu par si peu de citoyens, sur des bases aussi peu claires ? A quoi bon consulter les électeurs par des scrutins de liste quand il s’agit de désigner avant tout de « bons » députés européens qui devront rechercher un consensus afin de peser face au Conseil des Ministres Européen ? A l’avenir, j’entrevois une possibilité de politiser davantage le scrutin européen : imposer que tous les membres de la Commission soient issus du nouveau Parlement et qu’ils cèdent leur place à un suppléant. Dans ce cadre, le Président de la Commission ne serait plus proposé par le Conseil Européen mais par le Parlement. Le Conseil désignerait quant à lui le véritable homme fort de l’Union : le Président du Conseil.

Après ces considérations électorales, j’aimerais évoquer la question de l’engagement politique. Certains lecteurs de mon blog ont pu trouver étrange que je prenne fait et cause pour un parti au cours de cette campagne, prenant le risque d’abandonner tout esprit critique. Je pense en fait que la vie politique est faite de périodes d’action et de périodes de réflexion. Je récuse l’idée qu’il y aurait un « au-dessus » à la politique, un « arrière-monde » composé d’idées pures qui s’opposerait à la fausseté de l’affrontement électoral. Aussi élaborée et complexe soit-elle, une réflexion politique se termine par un bulletin dans une urne, et c’est très bien ainsi. On peut décrier à longueur de temps la faiblesse de l’offre politique, je préfère me dire que cette offre répond à la demande du corps électoral et que si un projet irrésistible existait, il verrait immanquablement le jour dans une société libérale.

Dans ces conditions, il me semble noble de « rentrer dans l’arène » et de défendre une liste ou un camp. Bien entendu je ne partage pas l’intégralité des vues de l’UMP, cela ne m’a pas empêché de défendre avec sincérité ce avec quoi j’étais d’accord. Parfois, j’ai été conduit à interpréter la ligne de l’UMP, à me détourner du discours officiel et compassé qui prévaut lors des campagnes électorales, pour exprimer le fond de la pensée conservatrice et libérale. J’ai également été aidé par le sujet dont il était question au cours de cette campagne : l’Europe, car je me reconnais parfaitement dans la politique du Président de la République, ce qui n’est pas forcément le cas de la politique intérieure qu’il mène.

Merci en tous cas aux lecteurs de ce blog, et un grand merci à Sof avec qui nous avons réussi à maintenir un désaccord constructif. Car une bonne ligne politique, c’est une ligne qui peut être contestée : le consensus, loin d’être un aboutissement, est fondamentalement apolitique.

22 avril 2009

Nouveau blog sur les Européennes

Que cachait ce trop long silence depuis mon dernier article ? Il s'agissait de la mise sur pied d'un nouveau projet : un blog à deux voix le temps de la campagne européenne. Il me reviendra de défendre l'UMP face à Sof qui défendra le PS. Eloignement provisoire de la pure réflexion politique pour entrer un peu dans l'arène !

Ce blog s'appelle Politique Ping-Pong, pour y accéder, il suffit de cliquer ici : http://politiquepingpong.blogspot.com/.

Je compte sur vous pour participer pleinement à ce blog par vos commentaires, que vous preniez parti pour l'un ou pour l'autre, que vous defendiez d'autres parti que le PS ou l'UMP... Bref, à vous de faire que ce blog soit le lieu du débat !

Ensuite, il sera temps de revenir à mes premières amours : la réflexion politique.

29 mars 2009

Citoyen du Monde ?


L’expression « Citoyen du Monde » est aujourd’hui couramment utilisée et de plus en plus acceptée. Elle semble prendre sa source dans des idéaux très nobles tels que l’humanisme et la non-discrimination. Pourtant, elle élude volontairement une grande partie des problèmes propres à la politique, je dirais même qu’elle est une contradiction dans les termes, une sorte d’oxymore.

Se nomment Citoyens du Monde certaines personnes estimant que les habitants de la Terre forment un peuple commun avec des droits et des devoirs communs, en dehors des clivages nationaux, et qui placent l’intérêt de cet ensemble humain au-dessus des intérêts nationaux. Bien entendu, ce mouvement de pensée s’est en grande partie développé en réaction aux atrocités commises au nom du nationalisme à partir de la fin du XIXème siècle. Il porte l’évidence que ce qui sépare deux humains de nationalités différentes est beaucoup plus faible que ce qui les unit. L’organisation politique est en effet en grande partie contingente, elle est le résultat d’une histoire, de hasards, tandis que l’appartenance à l’espèce humaine est une réalité biologique qui saute aux yeux. Tocqueville explique très bien que le mouvement démocratique est porté par le fait que l’Autre est considéré comme un semblable. Levinas, quant à lui, insiste sur la sacralité du visage d’Autrui : même si j’éprouve de la haine à l’encontre d’un individu, le fait de me retrouver face à face avec lui me pose comme un interdit, qui témoigne que dans cet Autre il y a un peu de moi. Dès lors, la guerre, la compétition économique ou la rivalité sportive entre nations paraissent complètement dérisoires.

Mais qu’est-ce que la citoyenneté ? C’est l’appartenance à une communauté et la participation à sa vie politique. Je suis citoyen dès lors que je souhaite participer à un projet collectif, qui dépasse ma propre existence et qui prend, très souvent, les contours d’une Nation. Il faut bien noter que l’appartenance à la Nation ne suffit pas, c’est d’ailleurs ce qui distingue le sujet du citoyen. A ce titre, l’appartenance à l’espèce humaine évoquée précédemment ne suffit à faire de moi un Citoyen du Monde, tout au plus serais-je alors un sujet-du-monde. Si l’on revient au projet politique qui sous-tend la citoyenneté, il prend tout son sens parce qu’il existe un « extérieur » à la communauté ou à la Nation. Régis Debray explique d’ailleurs que la Fraternité, qui est une des facettes du projet politique, est d’abord définie contre cet extérieur, en remarquant que les grands épisodes de la Fraternité ont eu lieu quand la patrie en danger faisait face à une menace extérieure. La Fraternité ce n’est donc pas l’humanisme, c’est au contraire une fille directe de la politique, qui se définit, comme chacun sait, comme l’art de désigner l’ami et l’ennemi, c’est-à-dire de discriminer entre les hommes.

Car que signifierait un projet politique qui engloberait toute l’humanité ? Cela impliquerait qu’entre l’individu et l’humanité, il n’y aurait plus d’ensembles intermédiaires, ce serait, à dire vrai, le triomphe de l’individualisme. Que signifie se sentir solidaire de tout le monde sinon ne se sentir solidaire de personne ? La suppression du lien national, c’est en réalité la suppression du devoir de loyauté à l’égard d’une communauté politique, c’est-à-dire la suppression de tous les devoirs exigés par cette appartenance spécifique. Quelle loyauté resterait-il pour un citoyen du monde ? Je suis un homme un point c’est tout, c’est ce qui me définit et cela suffit à m’incorporer à la communauté des hommes, je ne suis comptable d’aucun héritage culturel, d’aucun système de protection sociale, d’aucune organisation politique. Quelle serait le projet politique d’une telle communauté mondiale ? Sans aucun doute la réalisation, en tous lieux, des Droits de l’Homme. Mais comme le fait très justement remarquer Marcel Gauchet, les droits de l’homme ne sont pas une politique. Ils ne sont pas un projet, ils sont un état, surtout, ils refusent cette spécificité propre à la politique d’arbitrer entre les priorités et entre les groupes sociaux. Il n’y a pas de choix dans les droits de l’homme, c’est une table de la loi, beaucoup plus proche en cela d’une religion ou d’une philosophie que d’une politique.

Qui sont ceux qui, aujourd’hui, se revendiquent réellement citoyens du monde ? Ce ne sont pas les altermondialistes, qui utilisent cette expression pour masquer un autre projet, politique celui-là, qui est celui de l’anticapitalisme. En réalité, les citoyens du monde sont aujourd’hui bien davantage l’avant-garde du capitalisme que l’avant-garde du prolétariat. Ce sont les individus pour qui la mondialisation est une chance et pour qui le cadre national est un carcan. Face à un monde qui leur tend les bras et leur offre d’innombrables opportunités, ils sont retenus par un Etat qui leur demande des comptes, qui leur réclame de l’argent afin de mettre en oeuvre, en particulier, la solidarité et qui demande fidélité à une histoire et à des valeurs. Toutes ces contraintes sont vécues comme des entraves illégitimes à la liberté de l’individu, surtout quand cet individu à l’impression de tout devoir à son propre mérite.

En réalité, cette liberté de l’individu, l’existence même de l’individualisme est une illusion. Car ce sont les organisations politiques, c’est-à-dire les Etats, et pour être plus précis les Etats-Providence qui ont créé l’individualisme en rendant cette aspiration possible. Ces structures politiques ont en effet substitué la dépendance vis-à-vis de la société en général à la dépendance vis-à-vis de chacun en particulier. Si je suis dépendant de tout le monde, de manière impersonnelle à travers l’action de l’Etat, j’ai en fait l’impression de ne dépendre de personne. Ma liberté et le sentiment de tout devoir à mon mérite sont alors des illusions qui naissent tout naturellement. J’oublie que je suis le fruit de l’organisation politique dans laquelle j’ai vécu, qui m’a apporté une formation, une culture, une autonomie vis-à-vis des structures traditionnelles (famille, corporation,…) et une liberté politique.

Ironie de l’Histoire donc, que l’Etat-Providence, forme la plus aboutie de socialisation et de solidarité ait pu donner naissance à l’individualisme moderne. Ironie, toujours, que les Citoyens du Monde doivent tant, souvent sans s’en rendre bien compte, à la Nation dont ils sont issus. Il y a donc une double raison de combattre cette expression de Citoyen du Monde : soit il s’agit d’une manière bien commode de justifier un individualisme total, qui refuse toute loyauté (culturelle, politique, financière) à l’égard de sa communauté d’origine ; soit il s’agit d’un projet politique visant à créer une sorte de Nation mondiale, dont l’ONU pourrait être l’ébauche d’un gouvernement et les Droits de l’homme l’ébauche d’un programme et alors ce serait, en réalité, la mort de la politique et donc de la citoyenneté.

22 mars 2009

Faut-il sortir de la crise au plus tôt et à tout prix ?


Une question obsède actuellement l’ensemble des gouvernements mondiaux, les partis politiques et les économistes : comment sortir au plus vite de la crise économique et financière dans laquelle nous sommes plongés. L’essentiel du débat porte donc sur les moyens les plus efficaces à mettre en œuvre pour remédier au mal, faut-il relancer par l’investissement ou par la consommation ? Faut-il interdire les licenciements aux entreprises qui font des bénéfices ? Faut-il modifier les règles du capitalisme mondial pour redonner confiance aux acteurs ? L’objet de cet article est de s’interroger sur le bien-fondé même de cette volonté de sortir de la crise au plus tôt et surtout à n’importe quel prix. Plus qu’une réponse complète, il s’agit plutôt ici d’une réflexion ouverte sur le sujet, tant les certitudes manquent actuellement en matière économique.

Il faut pour cela distinguer deux problématiques assez largement différentes. La première consiste à savoir quelle préférence on doit collectivement accorder au présent, c’est-à-dire aux générations actuelles. Il va sans dire, en effet, que le sort de la génération actuelle nous importe plus que celui des générations passées ou à venir, ce serait faire preuve d’hypocrisie que de le nier. Comme le dit Keynes, la seule certitude c’est qu’à long terme nous seront tous morts, il est donc légitime d’essayer de régler en priorité les problèmes qui se posent aujourd’hui. Cependant, cette préférence pour le présent ne saurait être totale, elle doit cohabiter avec le souci de laisser un monde vivable aux générations futures, mais aussi, et on l’oublie trop souvent, de respecter l’héritage des générations passées. C’est cet altruisme intergénérationnel qui explique que l’on puisse se soucier du réchauffement climatique ou encore du niveau de la dette publique.

Il n’est donc pas question de remettre en cause l’endettement en soi, dès lors qu’il s’agit de construire des choses utiles, surtout quand l’Etat peut se financer à peu de frais sur les marchés. En revanche, la question devient légitime si la relance n’a d’autre buts que conjoncturels, c’est-à-dire qu’elle aide à faire passer la crise sans rien laisser de durable une fois celle-ci passée. La vraie question devient, par exemple, jusqu’à quel point a-t-on le droit de risquer la signature de la France sur ses bons au Trésor au nom de la lutte contre la crise ?

La deuxième problématique concerne l’efficacité économique globale de la relance. Il s’agit de savoir ce qu’il convient de faire aujourd’hui pour maximiser la situation dans les années à venir. Trois visions s’affrontent : pour la première, ne rien faire aujourd’hui, c’est compromettre gravement la situation future, pour la seconde, quoi que l’on fasse, rien ne changera véritablement, ni en bien ni en mal, pour la dernière, enfin, vouloir à tout prix corriger les effets de la crise aujourd’hui aggravera la situation demain. Plutôt que de trancher entre ces différentes hypothèses, ce dont je suis bien incapable, essayons au moins de les expliciter.

La première thèse est retenue par la quasi-intégralité des acteurs politiques et économiques aujourd’hui. Elle consiste à dire que le coût de l’inaction pourrait être considérablement plus important que celui de la relance. Ainsi, quand bien même le niveau de la dette serait l’objectif à retenir, il serait plus judicieux de dépenser aujourd’hui beaucoup d’argent pour relancer la machine économique plutôt que de subir plusieurs années de récessions qui coûteront également très cher au budget de l’Etat. On suppose ainsi un fonctionnement de l’économie non-réversible, c’est-à-dire que dépenser aujourd’hui pour rembourser demain n’est pas considéré comme quelque chose de neutre mais de bénéfique. L’explication sous-jacente s’appelle l’effet d’hystéresis : en essayant de lisser la conjoncture économique, on évite que des gens se retrouvent au chômage, que des entreprises fassent faillite, ce qui évite que des compétences soient définitivement détruites, de même on essaye de maintenir de la confiance dans l’économie. Dès lors qu’il y a un coût à la formation de personnes longtemps éloignées de l’emploi ou la création de nouvelles entreprises, cet effet d’hystérèse est justifiable. Bien entendu, dès que la situation économique s’améliore, il faut cesser ces politiques conjoncturelles et commencer à rembourser leur coût, ce qui est rarement le cas (particulièrement en France). Pour résumer cette thèse en une proposition, on dirait qu’une conjoncture stable a un impact positif sur la croissance structurelle de l’économie, en évitant les pertes dues aux multiples hystéresis.

La deuxième thèse est celle de la neutralité. Elle postule, au contraire de la précédente, que la politique conjoncturelle (budgétaire et monétaire) n’a d’impact que sur … la conjoncture, par définition. Elle est donc en particulier totalement neutre sur le long terme. Le choc positif provoqué par les mesures de relance aujourd’hui se traduira donc, vraisemblablement, par un choc négatif de même ampleur quand il s’agira de rembourser le coût de ses mesures. Bien entendu, ce choc négatif peut-être dilué dans le temps, au rythme du désendettement et de la hausse des impôts. L’exemple le plus probant est celui de l’équivalence Ricardienne, où chaque agent anticipe une dépense publique comme une augmentation future des impôts, et qui épargne donc l’argent qui pourrait lui être distribué, d’où une annulation des effets de la politique conjoncturelle. Cette thèse ne signifie toutefois pas qu’il ne faille rien faire, on peut très bien envisager que, même si elles n’ont aucun impact économique à long terme, les mesures conjoncturelles permettent d’amortir les variations des cycles économiques pour éviter les crises sociales. C’est un peu ce qui a inspiré les 2,6 milliards de dépenses supplémentaires qu’a consenti le gouvernement français après le sommet social du 18 février dernier.

La troisième thèse, plus « Shumpeterienne », pense que les crises sont inhérentes au système capitaliste et qu’elles ont leur vertu. Dès lors, il est vain et même contreproductif, d’essayer d’en limiter les effets. Le meilleur exemple est certainement celui de l’industrie automobile. Les aides apportées aujourd’hui par les gouvernements à cette filière peuvent être un frein à sa restructuration nécessaire. En refusant de regarder la réalité en face, on ne fait alors que prolonger artificiellement une situation dont on sait qu’elle n’est pas durable (encore que je ne sois pas tout à fait convaincu que l’automobile soit dans la crise structurelle décrite par beaucoup). Bref, mieux vaut laisser agir la crise, le monde qui en sortira pourra alors repartir sur des bases saines pour un bon moment. Là encore, cela n’empêche pas des dépenses publiques pour permettre la reconversion des salariés dans les industries en difficulté.

Face à ces trois thèses semble émerger un consensus parmi les politiques, les économistes et les syndicalistes : il faut agir tout de suite. C’est donc la première thèse qui serait la bonne. Doit-on être rassuré par un tel consensus ? Je n’en suis pas convaincu. Tout d’abord, la science économique est actuellement en plein doute, et tous les consensus qui émergent devraient donc nous sembler suspects, tant les vérités absolues sont rares dans cette science. Mais surtout, la plupart des acteurs précités sont à la fois juges et parties dans cette affaire : ils ont tous plus ou moins intérêt à ce que ce soit la première thèse qui soit juste. Les responsables politiques sont incités, de par la durée limitée de leur mandat, à rechercher des solutions aux résultats rapidement visibles, les syndicalistes se doivent de répondre à l’urgence sociale du moment, enfin, les économistes sont jugés sur la capacité à sortir de « cette » crise-là, quand bien même leurs solutions seraient le germe de la crise future.

La réponse apportée à l’éclatement de la bulle Internet est de ce point de vue éclairante : à l’époque, il existait également un consensus pour que la Réserve Fédérale baisse fortement ses taux, ce qui a été fait par son président de l’époque, Alan Greenspan. Pourtant, tout le monde reconnaît aujourd’hui que cette politique monétaire accommodante est l’une des causes principales de la crise que nous connaissons aujourd’hui. Pour faire un raccourci, pour sortir de la dernière crise, on a créé les conditions de la suivante. Le soldat Greenspan a servi de fusible, on lui a imputé l’entière responsabilité de cette décision, mais ce « lâchage » est d’autant plus facile à réaliser a posteriori, une fois que les conséquences des décisions prises sont connus. Dès lors, on est en droit de se demander si la résolution de la crise actuelle, qui passe par des déficits publics massifs et des politiques monétaires encore plus accommodantes n’est pas en train de préparer le terrain à une prochaine crise, qui pourrait être celle de la faillite des Etats ou de l’hyperinflation.

Personnellement, je pense que chacune des trois thèses à sa part de vérité : les effets d’hystéresis existent, les mécanismes de neutralisation également, tout comme les éléments bénéfiques de la crise pour assainir la situation économique, la politique choisie dépend donc de la pondération que l’on apporte à ces différents éléments. Une réponse possible consiste à trouver des mesures qui sont compatibles avec chacune des trois thèses, afin d’être sûr de ne pas se tromper. J’en retiendrai deux : tout d’abord, les dépenses sociales conjoncturelles, ciblées sur les plus fragiles semblent nécessaires, au pire elles n’ont aucun impact économique majeur au mieux elles favorisent le retour à l’emploi mais dans tous les cas elles permettent d’amortir le choc économique pour qu’il ne se transforme pas en choc social. Ensuite, il semble opportun que les Etats limitent au maximum leurs dépenses de fonctionnement, afin de pouvoir éventuellement agir de manière massive et temporaire en investissant quand la crise se fait sentir. Pour pouvoir assurer cette politique conjoncturelle ambitieuse, l’Etat ne doit pas être paralysé par un déficit structurel. Ainsi, la volonté actuelle du gouvernement de poursuivre le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite est non seulement compatible avec la lutte contre la crise, elle est même nécessaire.

La question reste donc ouverte, faut-il sortir au plus vite de cette crise et à tout prix ? Je suis particulièrement intéressé par les réponses que les lecteurs assidus et avisés de ce blog apportent à cette question.

14 mars 2009

Morale et politique


Une citation d’André Malraux m’a toujours fasciné, au point qu’elle a longtemps figuré comme citation principale de ce blog : « On ne fait pas de la politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans ». A première vue, ce propos a tout l’air du sophisme, du paradoxe qui n’apporte rien au débat. Pourtant, il me semble que se trouve là condensé en le moins de mots possibles, toute la question des liens entre morale et politique. Mon interprétation de cette citation est la suivante : si la morale doit inspirer tous les principes politiques, elle n’est pas pertinente dès qu’il s’agit de mettre en pratique des politiques.

Faire de la politique, c’est vouloir défendre ce que l’on croit être juste. De ce point de vue, en creusant dans les convictions politiques de chacun, on finit irrémédiablement par tomber sur des valeurs morales. Etre de gauche, de droite, libéral, conservateur… ne peut se comprendre qu’au nom d’une certaine vision de l’Homme. C’est donc principalement sur le terrain moral que se forgent les convictions politiques des individus. La morale a donc pleinement sa place pour tout ce qui concerne la philosophie politique. Dans l’espace démocratique et libéral, les différents acteurs de la vie politique s’accordent pour dire que les convictions de l’autre sont légitimes. Un socialiste qui participe au processus démocratique reconnaît qu’il est possible d’être de droite et que cela n’a rien d’infâmant. De même pour un conservateur qui accepte que soient également représentés les libéraux. Ainsi, chacun reconnaît que la morale de l’autre est défendable, même s’il ne la partage pas tout à fait.

La morale, dans ce contexte ne devrait pouvoir être employée que dans des débats de philosophie politique, c’est-à-dire plutôt réservée aux intellectuels qu’aux hommes politiques. En effet, en pratique, on ne fait pas de grands débats sur les bienfaits comparés du libéralisme et du conservatisme tous les matins en se rasant. L’essentiel du débat politique est beaucoup plus terre-à-terre, c’est-à-dire qu’il doit parler de la réalité et agir sur cette réalité, au nom de principes politiques. Dans ce débat politique « concret », les questions morales paraissent hors sujet. Pourtant, elles inspirent l’immense majorité des arguments employés par les principaux responsables politiques. Cette critique morale est principalement le fait de la gauche, qui prétend représenter le bien et stigmatise la politique de la droite non pas au nom de son inefficacité mais parce qu’elle chercherait à aggraver la situation des plus fragiles et des plus faibles. Mais la droite n’est pas exempte de tous reproches en la matière, surtout quand elle accuse la gauche à demi-mot de mener une politique qui va systématiquement contre les intérêts de la France. Si on radicalise un peu ces deux points de vue, on peut dire que le débat droite/gauche dans notre pays se résume en une opposition entre l’Anti-peuple d’un côté et l’Anti-France de l’autre.

Ainsi, une politique est déclarée mauvaise en raison de l’immoralité des principes qui la sous-tendent. Le paquet fiscal du gouvernement est jugé inefficace parce qu’il a voulu avantager les riches contre les pauvres, le capitalisme est en crise parce que les « puissants » ont voulu exploiter la misère humaine. Il faut donc tout moraliser : interdire à Total de supprimer des postes, interdire aux entreprises qui font des bénéfices de licencier, interdire les fortes rémunérations des patrons,… Soudain, tout devient clair et limpide : en ramenant toute la réalité à sa composante morale, chacun se croît libre d’émettre un avis sur la politique menée par le gouvernement ou sur les réponses à apporter à la crise. Tout le monde, en effet, se sent capable de juger ce qui est bien de ce qui est mal, pas besoin d’expertise pour cela, pas besoin de connaître l’état des finances publiques, pas besoin de comprendre ce que sont les subprimes, pas besoin de comprendre le fonctionnement d’une entreprise.

« Je ne comprends pas donc j’interdis », tel semble être le discours de bon nombre de responsables politiques face à la crise, soutenus en cela par une majorité de la population. Pourtant, la politique c’est tout sauf cela. Quelque soient les positions morales de principes adoptées, la difficulté de la politique réside dans la prise en compte de la complexité du réel. La politique n’est pas l’arbitrage systématique entre le bien et le mal, c’est l’art du choix, en tenant compte de multiples contraintes. De ce point de vue, la phrase la plus anti-politique qui existe est « l’intendance suivra ». En tenant un discours essentiellement moral, on fait comme si ces contraintes n’existaient pas : la santé est quelque chose d’essentiel alors augmentons les crédits de la santé, l’éducation est fondamentale alors embauchons plus de professeurs, la pauvreté est intolérable alors distribuons du pouvoir d’achat. Ce discours n’a aucun sens s’il n’est pas accompagné par une réflexion sur la manière de dégager les moyens nécessaires pour mettre en œuvre de telles politiques.

Comme l’indique le philosophe Marcel Gauchet, le retour de la logique des Droits de l’Homme dans le débat public depuis l’écroulement de l’idéologie marxiste a largement contribué à cette vision moralisatrice de la politique, qui s’insurge contre le réel quand il se traduit par la souffrance, sans proposer les moyens de le corriger. Selon les Droits de l’Homme « les faits sont les faits, le mal est le mal, l’écart entre l’être et le devoir-être se signale comme un scandale appelant correction immédiate. Chercher à savoir, chercher à comprendre, c’est vouloir différer par rapport à l’urgence de l’intolérable, c’est commencer à pactiser avec l’inacceptable, c’est chercher des excuses à l’inexcusable. Ruses de politicien ou déformations d’intellectuel qui ne peuvent pas tromper un homme ou une femme de cœur. Il faut quelque chose, séance tenante, et on peut faire quelque chose. » (Marcel Gauchet, Quand les Droits de l’Homme deviennent une politique).

En plus de cette tendance de fond propre à toutes les sociétés occidentales, vient s’ajouter un simplisme qui fait porter la responsabilité des difficultés posées par le réel sur les épaules de quelques uns. Si le monde ne tourne pas rond, c’est uniquement à cause de quelques politiciens malhonnêtes, de quelques banquiers avides et de quelques patrons inhumains. Sans nier les dérives et les excès de certains comportements individuels, il faut réfuter cette façon d’aborder la politique. En réalité, l’essentiel des problèmes qui se posent aux sociétés sont de nature systémique, la politique consiste alors à arbitrer entre peuples, entre groupes sociaux ou encore entre générations. Les difficultés rencontrées par les systèmes de protection sociale (retraite, assurance maladie…) s’expliquent bien plus par l’augmentation globale de l’espérance de vie, qui est tout de même une très bonne chose, que par l’incurie des gouvernements ou encore par les fraudes relevées ici ou là. De même, la crise des subprimes n’est pas le mythe avancé par certains d’affreux banquiers qui ont cherché à s’enrichir en ruinant des pauvres ménages américains, c’est plutôt l’alliance objective pendant de nombreuses années des banques et des ménages qui ont pu bénéficier de taux relativement bas pour accéder à la propriété.

Comprendre le monde, ce n’est donc pas chercher où se cachent les « méchants » mais analyser les rapports de force, les intérêts souvent divergents de différentes catégories de la population. L’imaginaire collectif a petit à petit donné une existence propre et extérieure à l’humanité à des entités abstraites comme l’Etat ou les entreprises. L’opinion publique a cru tenir ses boucs émissaires, en oubliant que derrière ces entités il y avait des « vraies gens », à savoir les citoyens qui élisent leurs représentants, les salariés, les consommateurs ou les actionnaires. Quelles que soient la complexité de l’organisation sociale, la politique reste un dialogue entre la société et elle-même, elle ne doit pas chercher d’ « arrière-monde » qui serait responsable de ses tourments et de ses malheurs.

La moralisation croissante du débat politique a provoqué son appauvrissement. A la complexité du réel s’est substitué le manichéisme de la morale. Quand on écoute l’extrême gauche ou le parti communiste se complaire dans cette critique morale des puissants, on en vient à regretter le bon vieux temps du marxisme. Dans le Manifeste du Parti Communiste écrit par Marx et Engels, on ne trouve pas de trace d’une critique morale de la bourgeoisie, les deux auteurs expliquent même que la prise de pouvoir de la bourgeoisie sur l’aristocratie a constitué un progrès qui allait dans le sens de l’Histoire et qui a permis un plus fort développement économique des sociétés. Ce sont les crises de surproduction du XIXème siècle qui font penser aux deux auteurs que la bourgeoisie a accompli son office historique et qu’elle doit désormais passer la main à la véritable force vitale de la société : le prolétariat. C’est donc dans une perspective historique et d’efficacité de l’organisation sociale qu’a été fondée le communisme, pas par une dénonciation du mal absolu que représentait la bourgeoisie, comme on peut l’entendre aujourd’hui dans la bouche de bon nombre de responsables politiques (pas seulement d’extrême gauche).

Pour répondre au paradoxe soulevé par la citation de Malraux, on serait donc tenté de dire que la politique se décompose en deux parties. La philosophie politique, pour laquelle la question morale est essentielle et l’action politique, pour laquelle c’est la complexité du réel qui importe. Une politique san morale, ce serait donc une gestion du monde sans savoir où se diriger, une politique réduite à la morale, ce serait une négation pure et simple du réel. C’est ce dualisme qui fait la richesse et l’intérêt de la politique.

06 mars 2009

Deux bonnes raisons ne valent pas mieux qu’une


Qui n’a jamais essayé, pour justifier un retard, d’invoquer un malencontreux concours de circonstance ? « Mon réveil n’a pas sonné, et en plus ma voiture a eu du mal à démarrer ». Cette surabondance de bonnes raisons est très souvent un révélateur efficace de la tromperie : en voulant faire plus vrai que nature, le menteur se révèle au grand jour.

Il en va de même pour le débat public, où chaque acteur tente de multiplier les bonnes raisons, toutes sur un plan différent, pour justifier une opinion ou une mesure politique. Tel militant écologiste explique que la lutte contre l’effet de serre, en plus d’être nécessaire pour l’équilibre de la planète, permettra de créer de la croissance économique « verte ». Tel leader syndical voit dans la relance globale du pouvoir d’achat un moyen de répondre à une aspiration légitime qui contribue, de surcroît, à lutter contre la crise économique. Tel Président de la République voit dans le nouveau mode de financement de la télévision publique l’occasion de hausser la qualité des programmes tout en sécurisant France Télévisions à un moment où les recettes publicitaires s’érodent.

Tous ces discours sonnent faux, de la même manière que celui de notre individu en retard. En cherchant à multiplier les arguments d’ordre complètement différent (efficacité, nécessité, justice…) on perd le fil directeur, « la » raison essentielle qui justifie ce que l’on cherche à prouver. Comme si la conviction s’obtenait par un système de points accordé à chaque argument avancé. Cette vision comptable du débat d’opinion ne rend pas compte du fait que l’accumulation de plusieurs raisons mineures ne saurait l’emporter face à une position de principe. Quitte à faire une analogie, il faut préférer celle du comptage des points au judo : une accumulation de koka ne battra jamais un yuko, de même qu’une série de yuko restera inférieure à un waz-ari. L’obsession de celui qui monte sur le tatami du débat public, doit donc être de trouver « la » bonne raison, l’ippon qui lui permettra d’emporter la conviction de la majorité en rendant caduques tous les autres arguments invoqués par ses contradicteurs.

La juxtaposition des arguments de nature différente est par ailleurs assez risquée. Prenons le cas de la peine de mort aux Etats-Unis : en plus d’une position philosophique qui sacralise la vie humaine, certains opposants agitent de plus en plus fréquemment un argument économique selon lequel un condamné à mort coûterait nettement plus cher qu’un prisonnier à vie. Plutôt que de renforcer leur thèse, cet argument supplémentaire la fragilise : qu’adviendrait-il en effet si le fait économique avancé se retournait, si les Etats-Unis, à l’image de la Chine, pratiquaient une exécution sommaire en faisant payer la balle à la famille du condamné ? Devrait-on renoncer alors à la position de principe de refus de la peine capitale ? A l’évidence, non, ce qui prouve bien que l’argument supplémentaire invoqué n’en est pas un et qu’il contribue à altérer la force de « la » raison essentielle, qui ne peut être ici que philosophique. Pareil péril semble guetter le paradigme très en vogue de « croissance verte » : devrait-on renoncer à lutter contre le réchauffement climatique s’il était prouvé que cela entraîne un coût et non un bénéfice économique supplémentaire pour la société ? Prendre en considération un tel argument, c’est reconnaître de facto qu’il y a un arbitrage à faire entre la nature et l’économie. Y recourir de façon systématique, cela revient, en définitive, à évacuer la question écologique.

Multiplier les approches argumentatives, c’est également prendre le risque de passer pour un rhéteur opportuniste qui tente de faire feu de tout bois. Tel est le problème posé, par exemple, aux opposants aux éoliennes qui s’appuient tantôt sur des arguments esthétiques de dégradation des paysages, tantôt sur des arguments économiques de surcoût important pour la collectivité. Il est évident que deux arguments de nature aussi différente ne peuvent être avancés sur un pied d’égalité comme justification du refus de l’implantation d’éoliennes. L’un doit nécessairement prendre le pas sur l’autre chez chacun des opposants et c’est sur cet argument qu’il doit concentrer son propos, au risque de manquer de sincérité. Plus généralement, il est très rare que les questions du beau, du juste ou de l’efficace, qui sont complètement disjointes, s’emboîtent de façon si harmonieuse dans l’argumentation qu’il devienne impossible de les démêler les unes des autres.

Surtout, la multi-argumentation est un moyen de refuser de regarder en face les véritables problèmes et d’éloigner du débat public la question, pourtant centrale, du choix. Citons à cet effet l’un des postulats de la social-démocratie qui fait de la justice sociale une condition du progrès économique. Cette présentation, qui s’accorde de plus en plus mal avec les faits depuis l’essor de la mondialisation, a tout d’une croyance naïve qui évite de se poser la vraie question du maintien de la justice sociale sous la pression de la compétition économique. Le débat politique gagnerait à poser comme principe l’adage populaire selon lequel « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ». Plutôt que de se placer a priori dans la situation ou le juste rencontre l’efficace, il convient de réfléchir comme si tel n’était pas le cas, afin de faire ressortir les vraies priorités et de trancher les choix fondamentaux.

Cette vigilance envers la multiplicité des bonnes raisons invoquées pour justifier une même opinion dans le débat public est une forme d’esprit critique assez proche de celle qui consiste à nous méfier, à titre individuel, des idées qui nous font plaisir et qui peuvent éloigner ainsi notre Raison de la recherche de la vérité. Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui est vrai doive nous faire du mal, ni que chaque idée ou chaque mesure ne puisse être justifiée que par une raison unique. Mais rien n’indique, a priori, que des arguments de nature différente entrent en parfaite harmonie sans que l’un ne domine l’autre. De la même façon qu’il n’y a aucune raison qu’un individu qui a un problème avec son réveille-matin ait également du mal à faire démarrer sa voiture.

16 février 2009

L'économie, c'est quoi ?

Comme le fait remarquer un lecteur assidu de ce blog, cet article traite du processus Production-Consommation et pas de l'economie au sens large. En particulier, il n'est pas question ici d'échanges. J'essayerai de consacrer bientot un article a ce sujet.


Avant de discuter des théories, il est préférable de s’accorder sur le cadre général dans lequel elles s’inscrivent. C’est le cas de la physique quantique, qui est une théorie-cadre, dans laquelle peuvent se développer des théories plus particulières comme l’interaction entre la matière et le rayonnement ou encore la chimie. C’est également le cas de la philosophie, qui expose tout d’abord une « theoria », c’est-à-dire une représentation du monde (le cosmos pour les stoïciens, l’amour pour les chrétien, le chaos pour Nietzsche) dans laquelle peut se déployer une morale. Il en va de l’économie comme de la physique ou de la philosophie, l’objet de cet article est donc de préciser quelle est ma représentation globale de l’économie, la matrice à partir de laquelle examiner l’ensemble des théories économiques.

Pour être générale, cette théorie doit faire abstraction des systèmes économiques, c’est-à-dire qu’elle doit être également valide dans le cadre du capitalisme que du communisme, du libéralisme comme du totalitarisme ou de l’esclavagisme, du troc comme de l’échange par la monnaie. En effet, il y a bien eu une économie en URSS comme il y en a eu une sous le régime nazi qui, bien qu’étant basées sur des principes complètement antagonistes, s’inscrivaient dans le même cadre général que l’économie de marché. Une autre condition de la généralité est de restreindre au maximum le nombre de concept nécessaire pour décrire la réalité. Pour reprendre l’exemple de l’électrodynamique quantique, elle permet d’expliquer tous les phénomènes physiques et chimiques à l’exception de la gravitation et de ce qui se passe dans le noyau des atomes à partir seulement de trois briques élémentaires : le déplacement d’un photon d’un point à un autre, le déplacement d’un électron d’un point à un autre et l’interaction entre un photon et un électron (obsoprtion ou émission).

Pour l’économie, cinq briques élémentaires sont selon moi nécessaire, ou plutôt quatre plus l’être humain qui est l’origine et la finalité de toute action économique. On peut donc reprendre la célèbre phrase de Protagoras en ce qui concerne l’économie « l’Homme est la mesure de toute chose ». En plus de l’homme, il faut ajouter les concepts de capital, de ressource, de biens (ou de service) et d’utilité. Ces cinq briques essentielles de l’économie forment un cycle représenté schématiquement ci-dessous :



1. Définitions des principaux concepts

Commençons par définir les termes. L’Homme ne pose pas de problème, si ce n’est le politiquement correct qui devrait m’inciter à utiliser les termes « Etre humain » ou « Individus » et que je vais choisir ici d’ignorer tant pour des raisons pratiques qu’idéologiques. L’Homme est le constituant élémentaire de la société dans laquelle va s’opérer les échanges qui caractérisent l’économie.

Le Capital a ici un sens très général, ce n’est pas simplement l’opposition au travail comme dans la théorie marxiste. J’appelle Capital tout ce qui est productif, c’est-à-dire ce qui est à la base du processus de production mais qui ne disparaît pas dans ce processus, même s’il peut s’user. Cette notion recouvre bien évidemment l’ensemble des machines, les lopins de terre ou encore les mines. Mais il faut y ajouter l’être humain en tant que force de travail, d’animal laborans. Ce capital humain se décompose en un capital physique (substituable à la machine) et à un capital intellectuel.

La principale caractéristique du Capital est de fournir des Ressources productives. A la différence du capital, la ressource disparaît au cours du processus de production, c’est le carburant de l’économie. Reprenons les différents types de capitaux pour voir à quelles ressources ils correspondent. Pour les machines, il s’agit de leur utilisation pendant une période donnée, par exemple, la ressource d’un marteau c’est sa capacité à enfoncer des clous. Pour les mines, il s’agit bien évidemment des matières premières (minerai, pétrole, gaz,…) qui y sont extraites pendant une période donnée. Pour la terre, il s’agit de la récolte, par exemple la moisson de blé. Vient alors une question intéressante : un sac de blé, est-ce du Capital ou une Ressource ? Tout dépend en fait de l’usage que l’on en fait : si on l’utilise comme semence pour l’année suivante, c’est du capital, si on l’utilise pour produire de la farine, c’est évidemment une ressource. Enfin, le Capital humain a pour ressource le travail, qu’il soit manuel ou intellectuel. A travers tous ces exemples, on voit bien qu’alors que le Capital peut être évalué de manière ponctuelle, les Ressources n’ont de sens que sur une certaine période.

Les Biens (ou les services) sont le résultat du processus de production, ils sont formés à partir des ressources utilisées et, généralement, ont une valeur supérieure à la somme de ces ressources, c’est lors de cette étape de l’économie que l’on peut parler de valeur ajoutée. Ces biens sont soit consommés, soit épargnés pour venir augmenter le stock de Capital. Ce qui distingue principalement les biens et les services, c’est la nature des ressources qu’ils emploient : alors qu’un bien nécessite des matières premières, des machines et du travail, un service requiert principalement du travail.

L’Utilité est le résultat du processus de consommation pour les individus. C’est une notion essentiellement subjective, qui recouvre à la fois les besoins et les plaisirs de chacun. Cette utilité ne doit pas être confondue avec le bonheur puisqu’elle ne tient compte que de la satisfaction apportée par les biens et les services produits par l’économie. Chaque discipline doit savoir trouver ses limites, pour l’économie, il s’agit précisément de s’arrêter à la notion d’utilité et de ne pas se laisser entraîner par l’idée de bonheur. C’est pour cela qu’aucune politique ne saurait se réduire à des considérations économiques. De par sa subjectivité, la notion d’Utilité est plus difficile à définir et surtout à représenter, en particulier on peut s’interroger sur son caractère absolu ou essentiellement relatif (utilité cardinale ou ordinale).


2. Relations entre ces différents concepts

Après les avoir définis, il s’agit désormais d’esquisser les principales relations qu’entretiennent ces cinq concepts les uns avec les autres. Si l’on reprend le schéma ci-dessus, cela revient à expliciter chacune des flèches.

La relation Homme – Capital

Cette relation est la question essentielle du système économique et du régime politique dans lequel s’inscrit l’économie. Dans le système capitaliste, cette relation repose sur la propriété : chaque individu possède un certain nombre de capitaux : des machines, des outils et bien entendu des forces de travail. Dans un monde libre, chaque Homme est propriétaire de sa propre force de travail et uniquement de celle-ci, contrairement à ce qui se passe sous le régime de l’esclavage. Dans un régime communiste et centralisateur, c’est l’Etat qui possède tous les capitaux et qui les assigne aux différentes individus, la relation n’est donc plus directe mais indirecte. Notons d’ailleurs que même dans les démocraties libérales, un grand nombre de capitaux sont publics c’est-à-dire également possédés par l’Etat. On pourrait également imaginer d’autres systèmes d’organisation, comme l’anarchie où les capitaux n’appartiennent à personne ou encore une organisation pré-sociale où s’appliquerait à tout moment la loi du plus fort. Une autre question fondamentale à propos de cette relation concerne la transmission des capitaux. En effet, si le Capital humain disparaît en même temps que celui à qui il appartient, il n’en va pas de même pour les machines ou les mines. On peut imaginer un système où les biens d’une personne décédée sont donnés à l’Etat qui les redistribue ensuite à toute la population, ou bien qu’ils deviennent la propriété de ses enfants, de sa veuve ou encore d’une personne de son choix. C’est donc au sein de cette relation entre l’Homme et le Capital que s’établissent les grands choix politiques et en particulier la question de la propriété et celle de la succession.

La relation Capital – Ressources

La distinction entre le Capital (qui est un stock) et les Ressources (qui sont un flux) est l’élément essentiel de cette « théoria » économique que j’essaye de construire. La société a en effet tout à gagner à ce que ceux qui possèdent les capitaux les utilisent au maximum de leurs possibilités. Une machine inutilisée au fond d’un garage, un château qui tombe dans l’abandon : voilà des pertes irréversibles pour l’économie. C’est la raison pour laquelle la fiscalité sur le capital est importante : d’un point de vue strictement économique, une personne qui possède un capital dont elle n’arrive pas à assumer l’entretien et l’utilisation doit le céder à ceux qui en ont les moyens. Si l’on s’intéresse maintenant au Capital humain, on est amené à inverser la relation habituellement supposée entre développement économique et chômage. L’idée couramment avancée (et qui est juste à court terme) est que la conjoncture économique détermine l’emploi et donc le chômage. On parle souvent du taux de croissance minimal d’une économie en-dessous duquel on détruit des emplois. En réalité, dans un raisonnement à plus long terme, il faut inverser la causalité pour dire que le chômage se traduit par une sous utilisation et une plus forte dépréciation du Capital humain ce qui limite donc le développement économique. Le « bon capitaliste », d’après ce que je viens d’esquisser, ce n’est pas celui qui possède que ce qui lui est utile mais celui qui permet de tirer le plus de ressources du Capital qu’il possède.

La relation Ressources – Biens

Cette relation recouvre la quasi-totalité du processus productif : il s’agit de l’utilisation des ressources mise à disposition par les Capitalistes pour produire les biens de consommation et d’investissement. Le lieu de cette relation, c’est l’entreprise privée (dans un régime capitaliste) ou la manufacture nationale (dans un régime communiste). Très souvent, cette relation entre les Ressources et les Biens n’est pas directe, elle est intermédiée : on trouve ainsi des agences pour l’emploi qui mettent en relation les travailleurs avec les entrepreneurs ou les banques qui mettent en relation les détenteurs de capitaux avec les entrepreneurs. Cette étape du processus économique, où les Ressources sont transformées en Biens, est essentielle puisque c’est là que se forme toute la richesse de l’économie, c’est-à-dire toute la valeur ajoutée. Pour évaluer la performance d’une économie, on ne s’intéresse d’ailleurs qu’à cette relation en calculant la somme de toutes les valeurs ajoutées de toutes les entreprises pour aboutir au Produit Intérieur Brut. Comment répartir cette richesse créée dans les entreprises ? Il est convenu que cette valeur ajoutée doit se répartir entre le Travail, le Capital et les impôts payés à l’Etat. Dans le cadre proposé dans cet article, cette répartition prend tout son sens : seuls les Capitalistes sont rémunérés, selon la productivité de leurs capitaux. Il n’y a donc pas de différence fondamentale entre l’actionnaire qui réclame son dividende en échange du prêt de ses capitaux-machines, le travailleur qui réclame son salaire en échange de l’utilisation de son capital-humain ou de l’Etat qui réclame des impôts en échange de l’utilisation de biens et de services publics (infrastructure, police, justice, éducation…).

La relation Biens – Capital et la dépréciation du Capital

Comme on l’a déjà indiqué, le Capital est un stock, entre deux périodes il peut donc être diminué ou bien être augmenté. La diminution, c’est ce que l’on appelle la dépréciation du Capital, ce qui correspond généralement à son usure. La machine s’abîme quand on l’utilise, la mine se vide quand on l’exploite, le travailleur se fatigue physiquement et oublie des choses qu’on lui avait enseignées. Il y a donc un risque qu’année après année, le stock de Capital s’amenuise et qu’au bout d’un certain temps aucune activité économique ne soit plus possible (même si certains lecteurs attentifs de ce blog m’objecteront qu’une suite positive décroissante ne tend pas forcément vers zéro !). Pour augmenter le stock de Capital, il faut donc utiliser une partie de la richesse ou de la valeur ajoutée obtenue par la création de Biens pour le renouveler. C’est ce que j’appelle l’épargne ou l’investissement, qui sont dans ma bouche parfaitement synonyme l’un de l’autre. Un bien épargné c’est un bien qui n’a pas vocation à être consommé mais à être investi pour augmenter le stock de Capital. On peut ainsi épargner du travail ou de l’utilisation de machines pour construire d’autres machines, de même on peut épargner du travail pour se former et augmenter ainsi son Capital humain. Entre l’artisan qui construit un outil et le futur travailleur qui étudie, il n’y a donc pas de véritable différence : il s’agit de travailler aujourd’hui pour une activité pas immédiatement productive mais qui augmentera sa productivité à l’avenir. C’est donc l’épargne ou l’investissement qui fait intervenir l’idée de temps dans l’économie et plus particulièrement la notion de calcul intertemporel. Quelle préférence faut-il accorder au présent sur l’avenir et comment la société peut-elle inciter les individus à épargner pour assurer la prospérité future ? Cette réflexion nous conduit inévitablement à la notion de taux d’intérêt qui sert grosso modo à rémunérer le temps que l’artisan a sacrifié pour fabriquer son outil quand il décide de le prêter. Pour le travailleur, l’incitation à se former ne vient pas du taux d’intérêt mais de l’espoir de toucher un meilleur salaire s’il fait de plus longues études. Là encore, intérêt, salaire, impôt, tout ceci n’a qu’un seul nom : rémunération du capital.

La relation Biens – Utilité

Cette relation porte un nom très simple : c’est la consommation. On peut d’ailleurs envisager cette relation dans les deux sens : les individus retirent de l’utilité des biens qu’ils consomment ou les entreprises produisent les biens qui procurent de l’utilité. Tout dépend qui si l’on prend le point de vue de l’offre ou celui de la demande. Il faut avoir à l’esprit que l’augmentation de l’Utilité des consommateurs est la raison d’être de toute l’économie : la propriété, le travail, l’investissement n’en sont que des moyens. Citons à ce propos cette réplique amusante d’un économiste américain à propos du plan de relance de Barack Obama « On nous annonce que ce plan va relancer la croissance et faire baisser le chômage, c’est une bonne nouvelle, même si cela aurait été encore mieux qu’il relance la croissance sans augmenter le travail ! ». La consommation repose sur deux intermédiaires principaux : la distribution et le marketing. Idéalement, ces intermédiaires sont un système de logistique et d’information qui met en relation des consommateurs qui ont des envies avec des entreprises qui ont des produits. Plus souvent, ils consistent à vendre de gré ou de force aux acheteurs ce qui a été produit.

La relation Utilité – Homme

C’est la partie un peu philosophique de l’économie, qui consiste à se demander « A quoi bon ? ». Pourquoi vouloir à tout prix augmenter son utilité, ses plaisirs ? Cela nous rend-il plus heureux ? La réponse la plus sage que l’économie puisse faire à ces questions est précisément de ne pas chercher à y répondre et de laisser cette réflexion fondamentale à la philosophie, à l’art et à la politique, qui semble beaucoup mieux placés pour y répondre. L’économiste, comme le scientifique, doit davantage se focaliser sur la question du comment que sur celle du pourquoi.

3. Questions en suspens et Conclusion

Plusieurs questions mériteraient (et mériteront certainement dans les semaines à venir) d’être traitées à travers cette représentation de l’économie. Tout d’abord, quel est le rôle de la monnaie dans l’économie, quelle est son influence sur chacune des relations explicitées au cours de cet article ? Ensuite, comment valoriser les Capitaux ? Théoriquement, la valorisation d’un Capital doit être la somme actualisée des revenus futurs que ses ressources permettent de produire. Cette valeur se rapproche de ce que Marx appelle la valeur d’usage, valeur que le marché est sensé refléter à tout instant. Comment se fait-il que la valeur d’usage et la valeur de marché puissent différer (bulles financières) ? Enfin, quelle place accorder au prêt et au crédit dans cette représentation de l’économie ?

S’il fallait résumer la résumer en un minimum de mots, je dirais que « l’économie, c’est de la compatibilité et de la morale ». Par comptabilité j’entends une prise en compte de la réalité matérielle du processus de production (on ne peut pas utiliser plus de ressources qu’il n’y en a de créées, on ne peut pas emprunter plus de biens qu’il n’y en a de prêtés…) et par morale j’entends une organisation collective tacitement acceptée par l’ensemble de la société. On a bien vu en effet que toute l’économie repose au départ sur un choix politique qui est celui de la relation entre l’Homme et le Capital. C’est parce que l’esclavage était moralement inacceptable qu’il a été abandonné, de même que l’expropriation de masse par l’Etat. Un système économique ne peut donc persister que s’il est jugé légitime.

L’économie, c’est donc à la fois les marchés et la politique, les premiers apportant l’efficacité quand le second apporte le consensus social. A l’heure où le capitalisme est considéré comme le pire de tous les maux, je reprendrais donc à mon compte cette citation d’Henri Guaino : « le capitalisme est essentiellement moral ».

11 février 2009

Retour sur l'intervention de Nicolas Sarkozy


L'actualité va vite, très vite, surtout avec Nicolas Sarkozy. Une annonce succède à un plan, un déplacement à une intervention médiatique. L'objet de ce blog n'est pas de suivre cette actualité au jour le jour mais de prendre du recul pour analyser les faits. C'est pourquoi un retour sur la dernière prestation télévisée du chef de l'Etat s'impose. Après les manifestations du 29 janvier et avant la rencontre des partenaires sociaux le 18 février, cette prise de parole du chef de l'Etat était très attendue pour comprendre la politique poursuivie par la France face à la crise. Reprenons donc, point par point ce qu'a dit le chef de l'Etat.


"La crise du siècle"

Nicolas Sarkozy a commencé son intervention en expliquant que la crise économique actuelle est la plus importante depuis 1929 et qu'elle marquera donc le XXIème siècle. Sans sous-estimer l'importante dégradation de la conjoncture internationale, on est en droit de se demander s'il est du devoir du chef de l'Etat de dramatiser ainsi cette crise. L'économie, pour prospérer, a besoin de confiance, pas de défiance, et dire que tout va de mal en pis, c'est contribuer à cette spirale négative. En procédant de la sorte, Nicolas Sarkozy essaye de se dédouaner des conséquences sociales de cette crise. Effectivement, contrairement à ce que clame l'opposition, sa politique économique n'est pour rien (ou en tout cas pour pas grand chose) dans la mauvaise situation actuelle, mais ce faisant, le Président de la République pense plus à protéger sa popularité qu'à restaurer la confiance. Il joue donc sa carte personnelle avant l'intérêt général.


Le plan de sauvetage des banques

Nicolas Sarkozy a eu raison de dire que le plan de sauvetage des banques était indispensable. Là encore, tout responsable politique aurait été contraint d'adopter des mesures similaires s'il avait été aux responsabilités. Il était donc essentiel de dénoncer ce mythe de "miliards d'euros donnés aux banques en récompense de leur mauvaise gestion". Notons seulement que Nicolas Sarkozy est ici victime de son excès de communication de l'automne dernier : en parlant de milliards à tout bout de champ, il a voulu montrer que son volontarisme était capable de grandes choses. Le Président de la République a ensuite fait preuve de génie politique : pour démontrer que l'Etat ne faisait aucun cadeau aux banquiers, il a assuré que l'argent prêté rapporterait 1,4 milliards d'euros en 2009 et que cette somme servirait à financer des mesures sociales. D'une pierre, deux coups. Il convient toutefois de prendre certaines distances avec le propos présidentiel. D'une part, les détails du calcul de ces intérêts n'est pas très clair : a-t-on bien pris en compte ce que coûte l'argent emprunté par l'Etat pour le prêter aux banques (4% environ) ? Ensuite, il faut également considérer l'argent que l'Etat a emprunté pour monter au capital des établissements bancaires : dans ce cas on verra s'il y a plus-value au moment où l'Etat se désengagera. Enfin, il faut bien comprendre que si les banques préfèrent se financer à 8% auprès de l'Etat plutôt que d'aller sur le marché (à 10 ou 11%), c'est que le marché estime qu'il y a un risque de défaillance des banques, l'Etat supporte donc ce risque puisqu'il assume le différentiel entre le taux de marché et les 8% auxquels il prête. Le calcul de 1,4 milliards ne vaut que si aucune banque ne fait défaut, dans le cas contraire (peu probable), ce ne sera pas un gain mais une gigantesque perte pour l'Etat.


Le modèle social Français

Interrogé par David Pujadas (pour une fois pertinent) sur sa critique du modèle social Français au cours de la campagne électorale, le Président de la République a feint de n'avoir jamais parlé de cela et a relativisé la rupture promise. Il a ainsi profité de l'amnésie chronique qui frappe l'opinion et la classe journalistique. Pourtant Nicolas Sarkozy a bien clamé haut et fort, aidé en cela par tous les déclinologues qui l'ont soutenus (Nicolas Baverez) que le modèle social Français était nul et qu'il fallait vite regarder du côté des Etats-Unis ou de l'Angleterre. Au point que dans le programme du candidat de l'UMP, figurait un dispositif proche des "subprimes" pour faciliter l'accession à la propriété des classes moyennes. Aujourd'hui, ce discours est passé de mode, et Nicolas Sarkozy a donc choisi (avec raison) de retourner sa veste en déclarant que quand on regardait la situation des pays anglo-saxons "on avait pas envie de leur ressembler".


La relance par l'investissement

Nicolas Sarkozy a été convaicant dans sa justification de la relance par l'investissement. La priorité du gouvernement doit effectivement être l'emploi, il faut donc trouver des projets qui peuvent démarrer tout de suite sur tout le territoire. Cette relance présente également l'avantage de créer des actifs (même si la liste des 1000 projets du gouvernement laisse parfois pantois) qui pourront être mis en face de la dette contractée par l'Etat. Le Président a également eu raison de défendre la suppression d'un poste de fonctionnaire sur deux pour chaque départ à la retraite. Si l'Etat veut, aujourd'hui comme à l'avenir, investir massivement, il doit diminuer ses dépenses de fonctionnement qui lui font perdre en agilité.


Chômage partiel et chômage des jeunes

Le Président, décidément dans une bonne phase, a ensuite proposé des pistes intéressantes d'utilisation d'une partie des 1,4 milliards d'euros pour des dépenses sociales. Il s'agit en particulier d'augmenter ce qui est versé aux chômeurs partiels et d'aider les jeunes qui sont au chômage et qui sont non-éligible au système d'allocation chômage. La priorité de l'Etat doit être, en effet, de garder au maximum les personnes dans l'activité pour éviter les effets d'hysteriesis qui résulteraient d'un éloignement prolongé de l'emploi. De même doit-il soutenir la trésorerie des PME pour éviter que les faillites ne se multiplient. La crise et ses conséquences sont inévitables, il faut tout faire pour que les dégâts qu'elle engendre ne soient pas irréversibles.


Le soutien du pouvoir d'achat des classes moyennes

Après cette bonne passe, Nicolas Sarkozy s'est laissé entraîné à la facilité. On savait depuis une demie-heure qu'il n'était plus question de "rupture" mais on a été surpris de le retrouvé quasiment "chiraquisé", c'est-à-dire en égrénant une série de mesures dont il n'a pas le premier centime en poche. Suppression de la première tranche de l'impôt sur le revenu (décision à laquelle il souhaite associer les partenaires sociaux alors que c'est le Parlement, dans notre pays, qui décide de la fiscalité), hausse des allocations familiales... Après avoir brillament expliqué pourquoi il fallait relancer par l'investissement, le voici qui prétend relancer le pouvoir d'achat par l'endettement. J'ai déjà eu l'occasion de dire sur ce blog à quel point ce type de relance était immoral, sauf à augmenter les impôts après la crise. Qu'on le dise une fois pour toutes : le pouvoir d'achat ne se décrète pas, c'est une résultante de l'activité économique d'un Etat. Faire croire qu'on peut vivre mieux en s'endettant c'est mentir ! Nicolas Sarkozy prend ainsi le risque d'alourdir la dette de manière structurelle et pas simplement passagère.


Le partage des profits

On a eu ensuite droit à la ritournelle sur le partage des profits en trois tiers : un tiers pour les salariés, un tiers pour les actionnaires et un tiers pour l'investissement. Pour information, aujourd'hui les profits se répartissent de la manière suivante : un tiers pour les actionnaires, plus d'un tiers pour l'investissement et moins d'un tiers pour les salariés. Nicolas Sarkozy pense donc que les entreprises Françaises investissent trop. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ce débat n'a absolument aucun sens. Le profit est une notion comptable pas vraiment pertinente pour la question du partage des richesses, ce qui compte c'est le partage de la valeur ajoutée. En effet, une entreprise achète des biens intermédiaires et vend des produits finis, la différence entre les deux s'appelle la valeur ajoutée. Ce montant lui sert à rémunérer ses salariés, ses actionnaires (qui lui fournissent son capital) et l'Etat ! Mieux vaut une entreprise qui paye très bien ses salariés et ne les intéresse pas aux profits que l'inverse, surtout dans une période de crise où les profits sont bas. La vraie question c'est donc le partage de la valeur ajoutée, qui est d'ailleurs assez stable en France depuis le milieu des années 80 selon l'INSEE contrairement à ce que l'on entend dans la bouche de tous les politiques (la rémunération du travail a même plutôt progressé). De plus, vouloir instituer une règle rigide de partage des profits c'est méconnaître la diversité des situations des entreprises françaises. Va-t-on obliger une entreprise de services à investir 1/3 de ses profits alors qu'elle est très peu capitalistique ? Va t-on empêcher EDF d'investir plus d'1/3 de ses profits au moment où les constructions de centrales nucléaires se multiplient ? Tout cela n'a pas de sens.


La suppression de la taxe professionnelle

Seule annonce véritable de l'intervention présidentielle : la suppression de la taxe professionnelle. Reconnaissons là qu'il s'agit là d'un impôt qui pénalise l'investissement et dont tout le monde (ou presque) réclame la disparition. Mais là encore de deux choses l'une : ou bien la disparition de cette taxe n'est pas compensée et la dette publique s'aggravera de manière spectaculaire, ou bien, et c'est ce qu'a sous-entendu le chef de l'Etat, elle sera complètement compensée et dans ce cas on comprend mal quel impact cela pourrait avoir sur la compétitivité des entreprises et leur propension à délocaliser. On peut surtout se demander si cette réforme complexe était vraiment la priorité et si elle ne va pas se transformer en usine à gaz. En effet, la taxe professionnelle est une partie conséquente des ressources des collectivités locales, ce qui a du sens puisque l'assiette de cet impôt est local. Pour schématiser, le "deal" est le suivant : j'accepte que vous implantiez une centrale nucléaire dans ma commune car je vais toucher la taxe professionnelle. La taxe carbone, évoquée par le Président, cumule les désavantages : tout d'abord son assiette n'est pas locale ce qui rendrait nécessaire des péréquations entre territoires particulièrement complexes, ensuite l'assiette de cet impôt est destinée à se réduire au fil du temps et enfin elle frapperait principalement les industries les plus délocalisables (sidérurgie...) : beau résultat ! Si le but est vraiment de réduire les délocalisations à coût nul pour l'Etat, la seule solution est de faire payer moins l'industrie et davantage les services, nettement moins délocalisables (en taxant la valeur ajoutée des entreprises par exemple).


L'appel à l'unité européenne

Nicolas Sarkozy a raison quand il en appelle à l'unité européenne, notamment dans le cadre du prochain G20, ou quand il dénonce les méfaits du protectionnisme. Il a tort quand il stigmatise d'autres pays européens (Grande-Bretagne, Allemagne, République Tchèque) et quand il propose des solutions protectionnistes, notamment dans le secteur automobile. Lequel faut-il croire ? Par ailleurs, son analyse sur la nécessité d'une meilleure régulation au niveau mondial pour prendre acte du fait que le marché est devenu mondial est tout à fait pertinente. Sa détermination, avec Angela Merkel, à lutter contre les paradis fiscaux est louable, souhaitons qu'elle aboutisse à Londres.


La baisse de la TVA

Suivez bien les deux étapes du raisonnement Sarkozien "La Grande-Bretagne a baissé la TVA pour relancer la demande, ce qui ne marche pas c'est donc une mauvaise idée. Pourquoi ne pas baisser la TVA sur les produits propres, la restauration et le chocolat au lait ?". L'incohérence du propos se double ici d'erreurs factuelles assez graves. Tout d'abord, Nicolas Sarkozy explique que la Grande-Bretagne a décidé de relancer par la consommation car elle n'a plus d'industrie, contrairement à la France : c'est tout simplement faux, les deux pays ont exactement la même proportion de leur PIB qui vient de l'industrie (13% environ). Ensuite, si la consommation a effectivement baissé en valeur en Grande-Bretagne depuis la baisse de la TVA, c'est principalement en raison de la baisse des prix, les ventes en volumes ont au contraire progressé. Enfin, quand la droite Française arrêtera-t-elle avec sa rengaine de la baisse de la TVA sur la restauration ? Cette dépense est jugée par tous les économistes comme totalement improductive et surtout, l'Etat n'en a pas les moyens. Il ne reste donc plus qu'à prier pour que les Allemands continuent à nous empêcher de réaliser cette promesse démagogique.


Sanction du préfet de la Manche

La rhétorique sarkozyenne de la responsabilité m'a toujours été insupportable (cf. l'article "L'irresponsabilité Sarkozyste" dans ce blog), elle est également totalement incohérente. Rappelons quelques faits : un militaire tire à balles réelles sur la foule lors d'une journée portes ouvertes, Nicola Sarkozy exige la démission du chef d'Etat major de l'armée de Terre. Jérôme Kerviel contourne les règles de la Société Générale et lui fait perdre 5 milliards d'euros, Nicolas Sarkozy exige la démission de Daniel Bouton. Des manifestants particulièrement remontés accueillent le Président de la République à Saint-Lô, Nicolas Sarkozy exige la mutation du préfet de la Manche. La raison "Quand il y a un problème, je suis responsable, il en va de même pour tout le monde". Vient alors la question que tout journaliste normalement constitué aurait du lui poser : "Monsieur le Président, il y a des problèmes en France, du chômage, pas de pouvoir d'achat, alors prenez vos responsabilités et démissionnez !". Certes Nicolas Sarkozy n'est pas responsable de la crise actuelle, mais pas plus que les trois personnes contraintes à la démission mentionnées ci-dessus. C'est donc le deux poids, deux mesures.


Réforme de l'audiovisuel public

Passons enfin rapidement sur l'erreur de Nicolas Sarkozy à propos de la nomination du Président de France Télévisions. Les commissions culturelles du Parlement ne devront pas approuver cette nomination aux 3/5, elles pourront seulement s'y opposer si elles réunissent 3/5 des voix : ce qui est loin d'être la même chose. Pour reprendre les propres mots de Nicolas Sarkozy à ce sujet "c'est tellement plus simple de dire les choses de manière exacte".


Bilan

Au global, cela fait beaucoup d'incohérences et d'erreurs factuelles. J'ai donc été particulièrement déçu par la prestation de Nicolas Sarkozy qui a manqué une occasion de faire de la pédagogie et a préféré lancer des promesses en l'air même s'il n'a pas de quoi les financer. Etait-il possible de faire mieux ? Très certainement. Lui qui se réclame du Général de Gaulle, il devrait prendre exemple sur ses conférences de presse, notamment celle-ci (passionnante) : Cliquez ici. Sa connaissance des dossiers, sa compréhension de l'économie et son sens de la pédagogie ont de quoi faire pâlir notre Président.


Pour autant, il ne faut pas accabler Nicolas Sarkozy, je détournerai à son endroit cet adage populaire : "quand on le regarde, on se désole, quand on le compare aux autres, on se console".

09 février 2009

Plaidoyer pour un fonctionnement non démocratique des partis politiques

Après une longue série d'article consacrés à l'économie, voici de quoi satisfaire les lecteurs de ce blog plus intéressés par les questions politiques.


Les partis politiques doivent-ils être démocratiques dans une démocratie ? A priori, la réponse à cette question semble aller de soi : comment imaginer que les principaux acteurs de la vie démocratique d’un pays puissent se soustraire aux règles de la démocratie ? Mais il faut accepter de mener la réflexion au-delà de cet apparent paradoxe, en partant de cette remarque du philosophe Alain Finkielkraut « Tout ne doit pas être démocratique dans une démocratie ». Pour lui, il s’agit d’abord et avant tout de parler de l’Ecole. Cette institution est en effet le lieu même de l’inégalité entre celui qui sait (le maître) et celui qui ne sait pas (l’élève) et on imagine mal que les programmes scolaires soient choisis de manière démocratique par les élèves. Peut-on étendre ce raisonnement au fonctionnement des partis politiques ?

Il faut tout d’abord distinguer deux façons de considérer la démocratie. Partons de la célèbre citation de Winston Churchill « La démocratie est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres », pour certaines personnes, il s’agit d’une maxime politique tandis que pour d’autres n'y voient qu'un bon mot : voici comment je définis le clivage sur la démocratie. Pour être plus précis, les premiers vont considérer que la démocratie est un « mal nécessaire », c’est-à-dire le seul régime qui puisse avoir une légitimité durable et celui qui recourt le moins à l’arbitraire. Les seconds estiment, quant à eux, qu’il s’agit d’un « bien absolu », d’un processus plus qu’un état stable, indissociable du progrès humain ou de la civilisation. La démocratie peut donc être considérée comme un moyen ou comme une fin en soi. Même si cette schématisation est sans doute un peu abusive, ce clivage recouvre le traditionnel clivage droite/gauche, ce qui peut expliquer les différences fondamentales dans le fonctionnement des principaux partis politiques comme nous l’a montré l’actualité récente au PS et à l’UMP.

On peut distinguer trois grandes fonctions d’un parti politique dans une démocratie : incarner une ligne et un héritage idéologique, conquérir ou conserver le pouvoir et enfin proposer des solutions pour l’avenir. On retrouve là les trois temps de la vie politique : la passé auquel il faut être fidèle, le présent, temps de l’action par excellence et le futur qu’il s’agit de construire. Ces fonctions sont essentielles pour la vie démocratique d’un pays, il s’agit donc de se demander si un fonctionnement démocratique (au sens du "bien absolu" et non du "mal nécessaire") des partis permet, ou non, de mieux les remplir.

Le passé : le temps de la fidélité

Chaque parti politique est l’héritier d’une longue tradition idéologique, et il s’enracine donc dans l’Histoire nationale. Le libéralisme, le socialisme, le bonapartisme, le communisme ou encore le nationalisme ont structuré, et continuent à le faire, la vie politique française. Seul le mouvement écologiste a émergé au cours des dernières décennies pour s’ajouter à ces grands mouvements de pensée, même si on peut considérer qu’il est une synthèse entre le libéralisme politique et une nouvelle forme de conservatisme.

Chaque parti politique doit donc être comptable de cet héritage historique. Cela ne fait pas pour autant de cet héritage un dogme rigide, des évolutions idéologiques sont toujours possibles et même inévitables pour s’adapter au monde, mais il ne peut s’agir de ruptures conceptuelles. Pourtant, aujourd’hui, on assiste à une grande confusion idéologique, le nouveau patron de l’UMP, Xavier Bertrand, d’affirmer même que « le clivage entre la droite et la gauche n’a plus de sens, qu’il faut être pragmatique et que la vraie ligne de partage aujourd’hui se situe entre les réformateurs et les conservateurs ». Cette confusion est encore plus grande chez les militants politiques qui connaissent souvent très mal (à l’exception de l’extrême gauche à la rigueur) la culture et l’histoire de leur mouvement politique.

Un fonctionnement démocratique des partis politiques se traduirait très certainement par une confusion et un émiettement idéologique généralisé. De même que chaque individu pioche aujourd’hui dans les différentes religions pour se constituer sa propre doctrine du Salut, chaque militant viendrait faire son marché entre les différents corps de doctrine politique, en choisissant ce qui lui plaît, rejetant le reste, au mépris de toute cohérence d’ensemble. Il faut bien comprendre que la démocratie, comme le marché, conduit à une inévitable atomisation des acteurs, c’est-à-dire à un individualisme total. Les partis politiques, si l’on poursuit cette comparaison, sont l’équivalent des monopoles, ils servent de repères et peuvent structurer le « marché politique ». Autant l’atomisation des marchés économiques présente d’incontestables bénéfices, autant celle de la vie politique pose beaucoup plus de problèmes. Si personne n’a de « pouvoir de marché » dans la démocratie, c’est-à-dire de pouvoir d’entraînement, comment la collectivité des individus peut-elle encore prendre son destin en main ? Les mouvements spontanés d’une partie conséquente de la population semblent totalement utopiques, au point que même les communistes ont toujours pensé qu’une avant-garde du prolétariat était indispensable pour accomplir l’égalité parfaite.

Les partis politiques doivent donc fournir des repères et offrir des grilles de lecture, à la population, ils ne peuvent prétendre être la simple synthèse idéologique de ce que pensent leurs militants. Cet éclairage provient essentiellement de la tradition idéologique dans laquelle ces partis s’inscrivent. Pour clore l’analogie avec le marché, on peut donc dire que ces institutions sont des monopoles naturels et légitimes, indispensables au bon fonctionnement de la démocratie.

Le présent : le temps de l’action

Selon la Constitution de 1958, les partis politiques « concourent à l’expression du suffrage », superbe euphémisme pour dire qu’ils se battent d’arrache-pied pour gagner les élections. Avec le passage au quinquennat et la Présidentialisation de la vie politique, cette fonction est devenue prééminente au point d’écraser toutes les autres. Les grands partis politiques sont aujourd’hui des machines de guerre pour gagner l’élection présidentielle. Dans cette optique purement utilitariste, le fonctionnement démocratique d’un parti politique est-il la garantie du succès électoral ?

Pour certains, la désignation démocratique du candidat du parti lui permet de bénéficier d’un certain élan. Cette affirmation est sans doute d’autant plus vraie que ces primaires sont ouvertes à tous les sympathisants et pas seulement aux militants. Mais là encore, les contre-exemples ne manquent pas : défaite de Ségolène Royal en 2007 malgré les primaires organisées au sein du parti socialiste ou encore la défaite de Walter Veltroni en 2008 face à Silvio Berlusconi, alors qu’il avait bénéficié du soutien de plusieurs millions de gens de gauche lors des primaires. La désignation démocratique ne semble donc pas être gage de succès.

Le premier écueil de ce type de désignation démocratique du candidat, est que la base militante coïncide souvent assez mal avec le corps électoral : pour le dire autrement, les personnes qui s’engagent politiquement ne sont pas représentatives du reste de la population. En particulier, les militants sont souvent plus enclins à choisir un candidat « radical » plutôt qu’un centriste. C’est ce qui fait qu’on parle de candidats de premier ou de second tour. Laurent Fabius a d’ailleurs parfaitement théorisé ce fait stylisé (à défaut de l’avoir appliqué avec succès) en déclarant que le congrès du PS se gagne toujours à gauche.

Le deuxième problème posé par la désignation des candidats directement par la base militante, c’est l’incertain qui peut résulter de cette procédure. L’exemple des primaires américaines est ici particulièrement probant, puisqu’elles peuvent aboutir au meilleur (Barack Obama) comme au pire (George W. Bush). Par opposition, la désignation plus classique (en France en tous cas) par les caciques du parti permet de sélectionner un candidat qui a fait ses preuves tout au long de sa carrière, ce qui évite de se retrouver avec un candidat qui arrive là par hasard. On se prive par conséquent du pire, mais certainement aussi du meilleur par ce type de désignation.

Enfin, à l’heure du matraquage des sondages, la désignation démocratique des candidats présente le risque de créer des « bulles politiques » comme il existe des bulles économiques. Ségolène Royal est un bon exemple en la matière puisque son principal argument pour gagner l’investiture du PS était que les sondages faisaient d’elle la candidate la plus crédible pour battre Nicolas Sarkozy. Le choix des militants s’est donc en partie fondé sur de mauvaises raisons, en écoutant plus ce qu’avaient à dire Ipsos ou la Sofres que les différents candidats à la candidature. Les primaires démocrates ont également montré à quels points l’emballement démocratique pouvait être important : si les premières élections n’avaient pas eu lieu dans l’Iowa mais dans un état plus favorable à Hillary Clinton, il fait peu de doutes que cette dernière aurait été finalement désignée. Même s’il serait malvenu de se plaindre du résultat final de ces primaires, on peut néanmoins s’interroger sur l’importance que peuvent avoir de tels éléments contingents (la date des primaires de chaque Etat) sur le résultat final.

Le futur : le temps de la construction

Un parti politique doit également être à l’avant-garde du débat et des propositions. Pour citer une nouvelle fois Xavier Bertrand (ce qui est lui faire trop d’honneur certainement), « l’UMP doit avoir des idées d’avance », ce à quoi Dominique Strauss-Kahn répond « le PS doit changer de logiciel politique ». Au-delà de ces slogans de mauvaise facture, il faut bien reconnaître qu’une fonction essentielle des partis politiques est de comprendre les évolutions de la société et de proposer des solutions politiques adéquates.

Dans ce cadre, on peut adopter le raisonnement (complètement démagogique à mon goût) suivant : en faisant un parti de masse, on fait remonter les problèmes auxquels fait face la société et en laissant les militants définir le projet politique on s’assure que les réponses apportées seront adéquates. Cette croyance aveugle dans l’intelligence collective est la négation même de l’esprit critique, si cher à notre pays. Pour penser la société, un parti politique ne doit pas être englué dans la société, il doit chercher du recul, des analyses et pour cela être en liaison très étroite avec le monde intellectuel. C’est ce qu’a fait l’UMP lors des dernières élections présidentielles : une série de conventions thématiques ont réunis sur chaque sujet des experts et des intellectuels, ce qui a permis de constituer l’ossature du programme de Nicolas Sarkozy. A l’inverse, Ségolène Royal a choisi de s’appuyer sur la démocratie participative, attendant par là-même que les idées jaillissent de la base. Si l’on regarde le résultat final (les fameuses 100 propositions), on ne peut que constater que ce « jaillissement » n’a pas eu lieu.

Au-delà de l’expertise nécessaire dont doivent bénéficier les partis politiques pour constituer leur programme, la cohérence exige que ce programme soit rédigé par un nombre limité de personnes. La synthèse de milliers voire de millions d’avis individuels est un exercice impossible, en revanche, il est tout à fait possible de « tester » différentes propositions auprès de la base militante et de faire valider a posteriori le programme par un vote.

Conclusion

En adoptant un fonctionnement totalement démocratique, c’est-à-dire en faisant en sorte que les militants dessinent la ligne idéologique, qu’ils choisissent le candidat et qu’ils définissent le programme, les partis politiques prennent le risque d’être une tautologie inexacte, une pâle copie, un écho sourd de la démocratie réelle. Un parti n’est pas que la somme de ses militants, il doit également s’appuyer sur une Histoire et développer un lien fort avec le monde intellectuel.

Faut-il en conclure que le fonctionnement d’un parti doit être anti-démocratique ? Certainement pas, il doit être démocrate au sens de Churchill. Il est donc essentiel que le choix des déclarations de principes, des candidats et des programmes soit validé de manière démocratique par les militants. Mais cette validation doit se faire a posteriori plutôt qu’a priori. Dans le même esprit, à la démocratie directe comme mode de fonctionnement du parti, il faut préférer une organisation plus hiérarchique faite de sections, de fédérations et d’un conseil national (c’est d’ailleurs le cas aujourd’hui pour le PS comme pour l’UMP). Ce système à plusieurs étages, cette démocratie indirecte doit être l’occasion de faire remonter « naturellement » les attentes, les inquiétudes et les compétences à la tête du parti. Ce type de fonctionnement démocratique, certes plus complexe et plus rigide, peut être beaucoup plus vivant et fécond que la démocratie intégrale. Cette dernière forme de démocratie, également appelée participative, est en fait bien souvent le plus court chemin vers le despotisme.

04 février 2009

La Fable de la Relance



A la sortie d’une séance au Parlement, un tribun de l’opposition rencontre un ministre du gouvernement. Très vite la conversation s’engage sur les réponses à apporter à la crise économique qui touche le pays et les moyens de relancer l’activité.





- Bonjour Monsieur du Gouvernement.
- Bonjour Monsieur de l’Opposition.
- Avez-vous entendu le peuple : il gronde. Il vous faut changer de politique.
- Pourquoi changer une politique que je viens à peine de mettre en place et qui n’a pas encore pu produire ces effets. Par ailleurs je suis convaincu que les principes qui guident l’action du Gouvernement sont les bons : notre Salut viendra de la relance par l’investissement.
- Notre Salut, n’y allez vous pas un peu fort ?
- Et bien, jugez par vous-même : cette politique nous conduit aujourd’hui à emprunter à nos amis Chinois pour construire des routes, des ponts et d’autres infrastructures qui généreront des profits dans l’avenir, ce qui nous permettra de rembourser nos amis Chinois. Nous donnons donc de l’activité à court terme sans dégrader nos finances sur le long terme. Au final notre pays sortira renforcé de cette crise.
- Comment voulez-vous que notre pays en sorte renforcé si tous ses habitants se trouvent appauvris par une telle politique. Ce que vous appelez « pays » me semble bien abstrait si cela ne recouvre pas le sort de l’ensemble de sa population.
- Mais qui vous dit que j’oublie le peuple ? En lançant ces grands travaux, je redonne du travail et donc des revenus aux chômeurs. Vous le voyez, ma politique n’oublie personne.
- Vous vous occupez du chômage, fort bien, mais il ne s’agit pas là du seul problème. N’avez-vous point entendu le peuple : il réclame un meilleur niveau de vie, une hausse conséquente et immédiate du pouvoir d’achat. C’est ce que nous autres membres de l’Opposition proposons également avec une relance de la consommation.
- Pouvez-vous m’en dire plus sur votre politique, je crains ne pas tout à fait la comprendre.
- Rien de plus simple, puisqu’elle tombe sous le sens. En distribuant de l’argent aux gens, ils vont le consommer, ce qui augmentera la demande et fera repartir l’activité. Cette politique est parfaite puisqu’elle améliore la vie des gens et qu’elle relance la croissance, c’est la conjugaison de l’efficacité économique et de la justice sociale.
- Mais quel argent comptez-vous distribuer ? N’ignorez-vous pas que les caisses de l’Etat sont vides ?
- J’en conviens, nous comptons donc utiliser la même méthode que celle employée par votre relance par l’investissement : nous allons emprunter auprès de nos amis Chinois.
- Si je comprends bien, vous souhaitez augmenter l’endettement du pays pour distribuer du pouvoir d’achat à nos compatriotes.
- C’est bien cela.
- Dans ce cas, permettez-moi de vous dire que cette politique est totalement contraire à la morale, en plus d’être inefficace sur le plan économique.
- Comme vous y allez !
- En effet, elle est inefficace tout d’abord car une grande partie de l’argent distribué servira à acheter des biens produits hors de nos frontières, ce qui n’aura pas d’impact sur l’emploi. Mais cette politique est surtout immorale : vous souhaitez en somme que les Français d’aujourd’hui reçoivent chacun une télévision de la part des Chinois d’aujourd’hui, charge aux Français de demain de donner deux télévisions aux Chinois de demain. Cela consiste à financer une augmentation de notre de niveau de vie sur le travail de nos enfants, voilà pourquoi je parle d’immoralité.
- Mais qui vous parle de faire payer nos enfants ?
- Ignorez-vous qu’il faut un jour rembourser sa dette ? Et qu’en raison des intérêts il faut rendre plus que ce qu’on nous a donné ?
- Votre raisonnement est peut-être fondé, mais le peuple souffre trop, la relance par la consommation est donc une nécessité.
- Si on vous suit dans votre raisonnement, pouvez-vous m’expliquer pourquoi les habitants du Mali, dont vous m’accorderez qu’ils souffrent davantage que les Français, n’appliquent pas la politique que vous proposez, à savoir emprunter aujourd’hui pour devenir plus riches, consommer davantage, générer de l’activité et rembourser ensuite les sommes empruntées. Le niveau de vie, ou le pouvoir d’achat, n’est pas un choix politique, c’est une résultante économique : on ne peut distribuer que l’argent que l’on produit.
- Cela signifie-t-il qu’on ne peut rien faire pour nos compatriotes en grande difficulté, particulièrement touchés par la crise ? Votre logique comptable ira-t-elle jusqu’à fermer les yeux devant une telle détresse humaine ? Par ailleurs, votre argumentation économique me semble un peu courte : votre relance par l’investissement ne touche pas tous les secteurs d’activité. Si les entreprises de construction y trouvent leur compte, celles qui produisent des biens de consommation continueront à voir leurs carnets de commandes diminuer si la consommation n’est pas relancée.
- Vos objections sont parfaitement recevables, mais que puis-je y faire ?
- S’il n’est pas moralement possible de s’endetter auprès de nos enfants, pourquoi ne pas augmenter les impôts des plus riches pour donner de l’argent aux plus pauvres ?
- Vous n’y pensez pas, les impôts sont déjà très élevés dans notre pays. De surcroît, augmenter les impôts est toujours très impopulaire, je ne veux pas prendre ce risque. Je préfère encore emprunter et attendre que l’inflation réduise le fardeau de la dette pour notre pays.
- Cette fois, c’est moi qui vous arrête : taxation, voilà l’autre nom que je donne à l’inflation. En effet, elle appauvrit tous les consommateurs et diminue la valeur de l’épargne des Français.
- Vous avez raison, nous ne devons pas chercher à gruger le peuple, il faut plutôt adopter un discours de vérité. Je vous propose donc ceci : je m’engage à compléter mon plan de relance par des aides ciblées sur les plus pauvres, qui seront financées par une hausse temporaire des impôts une fois la crise passée.
- Voilà qui me convient parfaitement.
- En retour, vous soutiendrez mon nouveau plan de relance et vous approuverez les hausses d’impôts futures pour ne pas que nos enfants supportent le poids de notre endettement.
- Si tel est l’intérêt du pays, bien que cela me coûte, je le ferai.



Ainsi se quittèrent le tribun de l’Opposition et le ministre du Gouvernement, heureux d’avoir pu dépasser leurs désaccords afin d’œuvrer pour l’intérêt général et intergénérationnel. Bien entendu, tout ceci n’est qu’une fable, dont la morale est parfaitement utopique, surtout appliquée à notre pays.

30 janvier 2009

Bastiat, encore et toujours

En complément de l'article sur la croissance ci-dessous, ce merveilleux passage de l'économiste Frédéric Bastiat dans une réponse au socialiste Proudhon. Ce passage illustre l'une des causes possibles de la croissance que je soulevais dans mon article, à savoir l'augmentation des ressources (ici, le capital). Bastiat en profite pour donner la seule interprétation possible du concept de croissance (même s'il ne prononce pas ce mot) : le soulagement du sort de l'humanité. Il met donc les choses à leur juste place en faisant de la machine économique un moyen et le bonheur une fin. On est loin du "travailler plus pour gagner plus", parfaitement incontestable dans l'optique d'une augmentation quantitative de la croissance, plus discutable en ce qui concerne l'évolution de la qualité de la vie.

Quelle que soit mon admiration sincère pour les admirables lois de l'économie sociale, quelque temps de ma vie que j'aie consacré à étudier cette science, quelque confiance que m'inspirent ses solutions, je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle embrasse toute la destinée humaine. Production, distribution, circulation, consommation des richesses, ce n'est pas tout pour l'homme. Il n'est rien, dans la nature, qui n'ait sa cause finale; et l'homme aussi doit avoir une autre fin que celle de pourvoir à son existence matérielle. Tout nous le dit. D'où lui viennent et la délicatesse de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa puissance d'admirer et de s'extasier? D'où vient qu'il trouve dans la moindre fleur un sujet de contemplation? que ses organes saisissent avec tant de vivacité et rapportent à l'âme, comme les abeilles à la ruche, tous les trésors de beauté et d'harmonie que la nature et l'art ont répandus autour de lui? D'où vient que des larmes mouillent ses yeux au moindre trait de dévouement qu'il entend raconter? D'où viennent ces flux et des reflux d'affection que son cœur élabore comme il élabore le sang et la vie? D'où lui viennent son amour de l'humanité et ses élans vers l'infini? Ce sont là les indices d'une noble destination qui n'est pas circonscrite dans l'étroit domaine de la production industrielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle? Ce n'est pas ici le lieu de soulever cette question. Mais quelle qu'elle soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindre si, courbé sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne lui reste aucun loisir pour développer ses organes, ses affections, son intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus élevé dans sa nature; ce qui est en germe chez tous les hommes, mais latent et inerte, faute de loisir, chez un trop grand nombre d'entre eux.

Quelle est la puissance qui allégera pour tous, dans une certaine mesure, le fardeau de la peine? Qui abrégera les heures de travail? Qui desserrera les liens de ce joug pesant qui courbe aujourd'hui vers la matière, non-seulement les hommes, mais les femmes et les enfants qui n'y semblaient pas destinés? — C'est le capital; le capital qui, sous la forme de roue, d'engrenage, de rail, de chute d'eau, de poids, de voile, de rame, de charrue, prend à sa charge une si grande partie de l'œuvre primitivement accomplie aux dépens de nos nerfs et de nos muscles; le capital qui fait concourir, de plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la nature. Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les hommes, et particulièrement des classes souffrantes. Ce qu'elles doivent désirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie, se répande sans compte ni mesure, — Et s'il y a un triste spectacle au monde, — spectacle qu'on ne pourrait définir que par ces mots: suicide matériel, moral et collectif, — c'est de voir ces classes, dans leur égarement, faire au capital une guerre acharnée. — Il ne serait ni plus absurde, ni plus triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se concerter pour paralyser les bras et tuer le travail.

25 janvier 2009

La croissance économique existe-t-elle ?

Cet article fait en partie suite aux nombreux échanges fructueux autour du précédent article « Croissance Verte : un nouvel Eldorado ? ». Il est particulièrement long mais j'espère que les lecteurs auront le courage de le lire jusqu’au bout, sans se laisser rebuter par le formalisme mathématique.

Introduction

Parmi tous les concepts développés par la science économique, c’est certainement celui de croissance qui prend le plus de place dans le débat publique. La politique économique d’un gouvernement, la puissance d’une nation, le bien-être d’une population : tout semble se ramener à un seul et même indicateur : celui de croissance économique. Nos dirigeants œuvrent donc naturellement pour « augmenter la croissance ». Cette expression toute simple est en réalité d’une formidable abstraction. En effet, si on réfléchit un peu, on remarque que la croissance c’est la variation du Produit Intérieur Brut qui est lui-même la somme de toute la valeur ajoutée de l’économie qui est elle-même la variation de la richesse d’un pays. Augmenter la croissance, c’est donc augmenter l’augmentation de l’augmentation de la richesse nationale, une sorte de dérivée troisième en quelque sorte. Dis comme cela, on comprend bien que cette notion ne va plus tout à fait de soi…

Revenons donc aux définitions : la croissance économique désigne l'augmentation de la production de biens et de services dans une économie sur une période donnée, en particulier sur une période longue. A court terme, les économistes préfèrent parler d’expansion ou de récession. Pour la calculer, on étudie les variations d’une grandeur macroéconomique bien connue, le Produit Intérieur Brut, qui est, selon la définition que l’on retient, la somme des valeurs ajoutées des entreprises, la production finale totale, la demande totale ou encore les revenus totaux d’un pays sur une année. Ces équivalences sont en effet quasi-immédiates : ce qui est produit doit être consommé à partir des revenus des individus qu’ils retirent de leur activité productive. La boucle est bouclée !

L’objet de cette article est de rentrer plus en détail dans cette notion de croissance économique en essayant de retirer un à un les voiles qui pourraient entraver notre compréhension (comme nous y invite Frédéric Bastiat) et d’aboutir à une critique de la croissance économique. Avant de développer ce point de vue, commençons par dire ce que cette critique n’est pas…


Cette critique n’est pas une interrogation sur le bien fondé du développement économique

On reproche souvent aux partisans de la croissance économique de vouloir ramener toute l’existence humaine à sa dimension socio-économique. L’homme ne serait plus qu’un homo economicus uniquement capable de produire et de consommer. Cette critique est totalement justifiée et mériterait un article (que dis-je, un livre) entier. On peut en effet se demander quel est le sens de tout cela et si les hommes sont plus heureux grâce à la croissance économique.

De même, il ne s’agit pas ici d’entrer dans le débat entre croissance et décroissance, qui a émergé ces dernières décennies avec les différentes problématiques environnementales. En effet, il est légitime de s’interroger sur la conciliation d’une croissance continuellement positive, qui implique un développement exponentiel avec le monde fini dans lequel nous vivons. Pour ceux que le sujet intéresse, on ne saurait que trop conseiller la lecture des travaux de l’économiste Nicolas Geogescu Roegen (cliquer ici) qui centre son analyse sur l’idée d’entropie empruntée à la thermodynamique.

Enfin, il n’est pas question de rentrer non plus dans le débat entre richesse et puissance. La croissance s’intéresse à la richesse, qui est une variable extensive et qui peut par conséquent augmenter dans tous les pays à la fois et chez tous les individus à la fois. On peut objecter que les seules variables « réelles » c’est-à-dire celles qui ont un impact sur le bonheur des individus sont d’abord et avant tout relatives, que ce qui compte n’est pas d’être riche mais « plus riche que… ». Sous cette approche, qui est celle de la puissance, ce que l’un gagne, l’autre le perd et il n’y a donc pas de croissance possible. Chacun est libre d’avoir sa propre opinion sur ce sujet, en prétendant parler de croissance économique, je me place par principe dans l’hypothèse d’un jeu qui n’est pas à somme nulle.


Cette critique n’est pas une interrogation sur la pertinence du PIB pour calculer la croissance

Le calcul du PIB est une opération technique complexe, qui requiert le travail de nombreux fonctionnaires aguerris de l’INSEE et qui est donc l’objet de conventions et d’erreurs de mesure multiples. Que le lecteur se rassure : il n’en sera pas question par la suite, d’une part parce qu’il ne s’agit pas là de mon domaine de compétence et d’autre part parce là ne situe pas le cœur du sujet.

Des critiques plus fondamentales remettent en cause la manière même dont est constitué le PIB, par exemple en ne tenant pas compte de la production et des services réalisés au sein des ménages. Comme le dit l’adage « épouser sa cuisinière est le plus sûr moyen de faire diminuer le PIB ». Cet argument tout à fait recevable n’a en fait que peu d’importance dès lors qu’il s’agit de calculer la croissance du PIB : on imagine mal en effet que le nombre de mariage entre un homme et sa cuisinière évolue significativement d’une année à l’autre. Ainsi, si le PIB est biaisé, la croissance du PIB l’est certainement beaucoup moins. Notons d’ailleurs que beaucoup de biens et de services non-marchands (ceux que produit l’Etat par exemple) sont bel et bien comptabilisés dans le PIB en étant évalués à leur coût de revient.

Vient ensuite la fameuse question qui a agité bon nombre d’économistes : est-il légitime de compter les services dans le PIB ? Un lourd héritage matérialiste m’a longtemps amené à répondre à cette question par la négative, en ne voyant de croissance possible que dans les biens matériels. Mais force est de reconnaître que les biens et les services ne sont pas si différents que cela du point de vue de l’économie : tous deux nécessitent des ressources (matières premières et/ou temps de travail) et procurent de l’utilité à celui qui les achète. Si la distinction entre services et industrie ne semble pas pertinente pour ce qui concerne le PIB, on peut toutefois s’interroger sur les activités qui créent de la richesse ou de l’utilité de manière globale et celles qui ne font que la déplacer. La croissance n’a en effet rien à voir avec l’idée de justice ou de redistribution. Ainsi, on peut se demander si l’activité des juges, des avocats ou encore des conseillers fiscalistes doit être comptabilisée dans le PIB. Si ces activités sont absolument indispensables à la société (sauf la troisième certainement), en répondant à l’impératif de justice, elles ne peuvent pas être considérées comme des activités productives, c’est-à-dire qu’elles ne permettent pas de faire grossir la taille du gâteau.

Une fois posées tous ces prémices, entrons dans le vif de cette « critique de la croissance »…


Une définition générale de la croissance

Ce qui fait la particularité de la croissance, c’est sa nature duale, à la fois objective et subjective. En effet, on sent bien que si la croissance à quelque chose à voir avec des données purement matérielles comme le nombre de barils de pétrole, le nombre d’heures travaillées ou encore la masse de métal nécessaire pour fabriquer une voiture, elle est également liée à ce que les gens sont prêts à acheter c’est-à-dire à leurs goûts subjectifs. La croissance, ce n’est donc ni tout à fait dans les mains (activité productive), ni tout à fait dans la tête (activité de consommation), mais un peu dans les deux à la fois.

Des tentatives ont été faites pour tenter d’objectiviser la notion de croissance et donc les goûts des individus en se concentrant sur les besoins humains et non sur leurs désirs. Manger, se loger sont en effet des activités nécessaires à tous les individus et peuvent donc être partiellement objectivisables. Telle a été la démarche des physiocrates qui ont en quelque sorte assimilé l’économie à la science de la subsistance. Mais cette distinction entre besoin et désir ou plaisir est en réalité très fragile et on peut très facilement se convaincre que la civilisation consiste à transformer les plaisirs d’aujourd’hui en besoins de demain et à créer de nouveaux désirs. Se concentrer sur les besoins, c’est donc en quelque sorte ramener la vie humaine à sa simple survie.

La tentative inverse, qui consisterait à vouloir faire de la croissance une notion totalement subjective n’est pas plus satisfaisante. Imaginons que tous les individus voient du jour au lendemain doubler l’utilité qu’ils portent à tous les biens et services, rien ne changera alors dans ce qui est consommé ou dans ce qui est produit : l’utilité n’a pas de sens dans l’absolu mais seulement de manière relative, elle est ordinale (permet de hiérarchiser les choix) et non cardinale.

Pour conserver cette dualité objectivité/subjectivité, on peut donc proposer la définition suivante : la croissance économique c’est l’augmentation des biens et des services utiles. Pour ce faire, on peut imaginer d’emblée deux possibilités : fabriquer plus efficacement des objets appréciés par les consommateurs ou alors que les goûts des consommateurs se tournent davantage sur des produits plus faciles à fabriquer. La productivité comme les goûts peuvent donc influer sur la croissance économique.

Les choses deviennent tout de suite plus complexes dès qu’il s’agit de mesurer cette croissance…

L’impossibilité théorique de calculer la richesse d’un pays

Commençons par décrire le plus généralement possible ce qu’est une économie en se focalisant sur les grandeurs « réelles ». Tout d’abord, une économie s’appuie sur des ressources R, qui comprennent à la fois les matières premières, le capital et le travail humain. Pour des raisons de simplicité nous ne nous distinguerons pas entre ces ressources de nature différentes, en particulier, nous ne nous intéressons pas ici à la dynamique d’accumulation du capital. Ces ressources sont utilisées pour générer des biens selon une certaine fonction de production. Pour le bien i, on note cette fonction Fi, on a donc Xi=Fi(Ri) où Ri représente la quantité de ressources utilisées et Xi la quantité de biens i produits. Enfin, dernier élément majeur de l’économie : les goûts des consommateurs, qui sont des préférences entre tous les paniers de biens possibles. Pour les représenter mathématiquement, on utilise une fonction dite d’utilité ordinale U(X1,…Xn). Cette fonction d’utilité n’a pas de réalité en soi puisque toute transformation croissante de U convient également pour décrire les préférences des consommateurs, ce qui existe, c’est donc, pour être rigoureux, la classe d’équivalence des transformations croissantes de U.

Dans cette économie, les individus apportent des ressources (temps de travail, prêt du capital, matières premières) et en échange ils peuvent consommer des biens qui leur apportent une certaine utilité. Pour bien fixer les idées, nous prendrons par la suite l’exemple le plus simple possible, à savoir une économie à deux biens A et B, avec une ressource homogène R, des fonctions de productions linéaires et une fonction d’utilité qui respecte la décroissance marginale de l’utilité qu’apporte chacun des biens (la premier yaourt consommé apporte plus d’utilité que le second…) :
Pour savoir quelles ressources sont utilisées pour la production de quels biens, le plus naturel est de regarder quelle allocation des ressources maximise l’utilité des individus. En effet, à long terme ce sont bien les goûts des individus qui entraînent des modifications de l’appareil productif. On peut donc, avec quelques calculs assez simples, déterminer les quatre quantités Ra*, Rb*, Xa* et Xb* qui sont réalisées à l’équilibre :

Toutes les valeurs « réelles » de l’économie sont ainsi exprimées, indépendamment du fait que l’on soit en économie de marché ou dans un régime totalitaire et centralisateur particulièrement efficace. Vient alors la question principale : qu’est-ce que la croissance ou plutôt qu’est-ce que le PIB dans ces conditions ? Il est définit comme étant égal à la production totale, on est donc tenté d’additionner Xa* et Xb*, mais ces deux biens ne sont pas homogènes, imaginons qu’il s’agisse de trombones et de voitures, il serait absurde de faire une simple addition entre ces deux quantités. On peut alors être tenté de définir le PIB comme étant égal à l’utilité à l’équilibre U*. Toutefois, rappelons que cette utilité est ordinale et non cardinale et donc que U ne peut pas être définie de manière unique. Pour reprendre notre exemple, les paramètres a et b n’ont pas d’existence réelle, en revanche les rapports entre ces valeurs en ont une puisqu’ils indiquent des préférences entre A ou B.

Il ne semble donc pas possible de mesurer le PIB et donc impossible de calculer la croissance d’une telle économie. On peut en revanche continuer à parler de développement économique, au moins de manière qualitative. Regardons pour cela ce qui peut augmenter l’utilité totale à l’équilibre : il peut s’agir d’une augmentation des ressources R, d’une augmentation des productivités alpha ou beta ou enfin d’une augmentation relative des préférences vers les biens de consommations qui utilisent le moins de ressources. Ce simple petit modèle fournit donc l’essentiel des facteurs qui peuvent influencer positivement le développement économique. Augmenter R, c’est travailler plus, disposer de plus de capital ou prélever davantage de matières premières. Augmenter alpha ou beta c’est améliorer la productivité du travail (éducation) ou des machines (progrès technique, effet d’échelle). Enfin, le dernier effet, moins évident, consiste à dire qu’un peuple a tout intérêt à ne pas avoir de goûts trop « luxueux » qui consommeraient trop de ressources. On peut s’arrêter rapidement sur ce point en comparant rapidement la France et les Etats-Unis. Un fait marquant est l’importance de la fonction sur la finition chez les Américains par rapport à chez nous (j’aurais certainement l’occasion d’y revenir dans un prochain article). On peut dès lors se demander si ce tropisme Français pour la finition n’est pas un handicap au développement économique.

Une autre conséquence de ce qui précède, c’est que comparer la « richesse » de deux peuples n’a pas de sens clairement défini dès lors que leurs préférences sont différentes. Imaginons en effet qu’un premier peuple qui « préfère » le bien A produise 5 quantités de A et 4 quantités de B à partir de ses ressources et qu’un deuxième peuple qui « préfère » le bien B produise 4 quantités de A et 5 quantités de B. Comment peut-on décider lequel de ces pays a le plus grand PIB ou la plus grande richesse ? C’est tout simplement impossible, on peut juste dire que le peuple 1 préfère son panier de consommation, de même que le peuple 2 préfère le sien.


L’introduction des prix pour mesurer partiellement la croissance

Pour sortir de simples considérations qualitatives sur le développement économique, une solution consiste à introduire des prix dans l’économie. Notons P(A), P(B) et P(R) les prix d’un bien A, d’un bien B et de l’utilisation d’une ressource R. Ces prix n’ont pas d’existence réelle (ce sont des grandeurs nominales qui dépendent de la quantité de monnaie en circulation), seuls les rapports entre eux sont réels. Nous allons donc supposer que P(R)=1 et que tous les prix s’expriment donc en fonction de R. La quantité totale de monnaie échangée au cours de l'année vaut donc R et si l'on considère que les individus sont payés et font leurs achats une fois par mois, la masse monétaire nécessaire est donc R/12 (plus généralement, on a la relation Mv=PY ou v est la vitesse de circulation de la monnaie, P le niveau général des prix et Y la production). Par ailleurs, la rémunération des biens A ou B sert intégralement à rétribuer les facteurs de production R(A) et R(B) (autre façon de dire que la valeur ajoutée est répartie entre le travail et le capital), on a donc :

Dans ce modèle simplifié, les prix ne dépendent que de la productivité des facteurs de production et non des goûts des consommateurs, cela tient uniquement au cas particulier d’une fonction de production linéaire, dans le cas général on a P(A)=R*(A)/F(R*(A)), qui dépend donc de R*(A) et donc des goûts des consommateurs pour A. On peut donc désormais calculer le PIB :

Bien entendu, comme tout ce qui est acheté sert à rémunérer l’utilisation des ressources, le PIB est alors égal à la quantité des ressources. Cela signifie t-il que seule l’augmentation de R peut générer de la croissance ?

Commençons par ce cas le plus simple, si la quantité des ressources R a une croissance g, alors le PIB aura également une croissance g entre l’année 1 et l’année 2. Ce résultat n’est guère surprenant et, disons-le, d’un intérêt limité.

Prenons désormais le cas d’une augmentation de la productivité dans la fabrication du bien A (progrès technique ou augmentation de la productivité des travailleurs) d’un taux g. Dans notre modèle cela se traduit par une hausse de alpha qui devient alpha(1+g). Le prix du bien A devient donc 1/(alpha(1+g)) et le calcul du PIB redonne R. On devrait donc en conclure qu’une hausse de la productivité n’a pas de conséquence sur le PIB. Mais, objectera-t-on à juste raison, le prix du bien A a baissé entre l’année 1 et 2, il faut donc en tenir compte dans le calcul du PIB, c’est-à-dire corriger les effets de l’inflation ou de la déflation. Pour cela on décide d’évaluer le PIB de l’année 2 à partir des prix de l’année 1. C’est ce tour de « passe-passe » et UNIQUEMENT lui qui permet d’aboutir à une estimation quantitative de la croissance. Dans ce cas, regardons ce que devient le PIB :


Dans, ce cas, le taux de croissance du PIB, définit par PIB’/PIB – 1 vaut :

Si l’on observe en détail ce taux de croissance, on peut tirer quelques conclusions intéressantes. Tout d’abord, la croissance du PIB est d’autant plus importante que la productivité a lieu sur un bien « désiré » par les consommateurs, c’est-à-dire d’autant plus que a est grand par rapport à b. Ensuite, ce taux de croissance est d’autant plus important que alpha est grand par rapport à beta, ce qui consiste à dire qu’augmenter la productivité sur des biens où celle-ci est déjà élevée est préférable pour la croissance. Ce résultat ne saurait toutefois être général et il dépend certainement de la modélisation utilisée ici (dans laquelle une augmentation de la productivité chez A entraîne une plus grande consommation de ressources au profit de A).

Après l’augmentation des ressources et de la productivité, regardons maintenant ce que donne une modification dans les goûts des individus. Supposons par exemple qu’ils se mettent à préférer davantage le bien A que le bien B par rapport à l’année précédente. Cela se traduit par une hausse de a, qui passe à a(1+g). Calculons désormais le PIB :



Dans ce cas, la modification des préférences d’une année sur l’autre n’a aucun impact sur le PIB même si cela déplace la production en faveur de A au détriment de B. Ce résultat entre donc en contradiction avec l’idée exposée par le paragraphe précédent, à savoir que les individus devraient être plus ou moins heureux selon que le bien A nécessite moins ou plus de ressources que le bien B pour être produit. Il y a donc ici une déconnection assez fondamentale entre l’idée de croissance économique et d’augmentation de l’utilité totale des individus. Ce n’est d’ailleurs pas la seule…



Limites du calcul de la croissance à partir des prix

On a vu que le calcul de la croissance était rendu possible par la convention qui consiste à fixer les prix de l’année n+1 comme étant égaux aux prix de l’année n. Cela suppose donc qu’aucun bien nouveau n’est créé au cours de cette année. En effet, supposons qu’en année 1, il n’existe qu’un seul bien de consommation A, avec la même fonction de production que précédemment. Son prix s’établit donc à 1/alpha, et le PIB s’établit à R. Au cours de l’année 2, un nouveau bien B apparaît avec la même fonction de production et les mêmes préférences que dans les paragraphes précédents. Son prix s’établit à 1/beta tandis que le prix de A ne varie pas. En se basant sur l’évolution du prix du bien A, on en conclut donc que l’inflation a été nulle au cours de l’année, on peut donc calculer le nouveau PIB, qui vaut également R (calcul déjà effectué plus haut), la croissance entre l’année 1 et l’année 2 est donc nulle, quelle que soit la nature et l’utilité procurée par le nouveau bien B. On comprend bien qu’il y a ici un problème fondamental. En pratique on évite cette difficulté en considérant que les nouveaux biens produits au cours d’une année représentent une faible proportion des produits consommés et qu’on peut donc compter un indice d’inflation global et un PIB nominal pour calculer la croissance. Ce faisant, on sous-estime tout de même la croissance.

Un deuxième écueil peut être parfaitement illustré par les rasoirs ou les « box » Internet. Il s’agit de biens de consommation qui s’améliorent continuellement en restant à peu près au même prix. Les rasoirs voient leur nombre de lames augmenter tandis que les box offrent de plus en plus de services (téléphone, télévision…). La fonction de production reste globalement la même mais cela masque un double effet : la qualité des biens A est améliorée de même que la productivité, si bien qu’il faut toujours autant de ressources pour produire un bien, mais que ce bien n’est plus tout à fait le même. Il est évident que dans ce cas, il y a bien progrès économique puisque l’on augmente l’utilité des individus à ressources utilisées inchangées. Pourtant, cette évolution n’a aucun impact sur le PIB (si l’on considère que le nombre de rasoirs ou de box vendus n’évolue pas significativement). Là encore, la croissance du PIB semble s’éloigner de l’idée de développement économique.



Conclusion

On le voit, la notion de croissance économique est loin d’aller de soi, principalement parce qu’elle consiste à ramener à un même indicateur, à une même jauge, la production de biens très divers. La monnaie est alors utilisée comme « la mesure de toute chose » pour pouvoir additionner les choux et les carottes, mais alors ce n’est plus la croissance économique que l’on mesure mais la croissance de la masse monétaire (à vitesse de circulation de la monnaie constante). On défalque donc l’inflation pour s’approcher de la croissance réelle, ce qui suppose quelque part qu’aucun nouveau bien n’est créé ni qu’aucune amélioration de la qualité des biens n’a lieu.

Cela signifie-t-il pour autant que le calcul du PIB n’a aucun intérêt ? Pas du tout, il est même certainement, parmi les indicateurs calculables, celui qui permet le mieux de quantifier le développement économique. En revanche, le calcul de la croissance trimestrielle à deux chiffres après la virgule, et surtout l’utilisation qui est faite de ces chiffres par les politiques, journalistes et économistes, est complètement démesurée. Ce qui doit guider l’action publique, ce sont les éléments qualitatifs du développement économique qui ont été développés au cours de cet article et en premier lieu l’augmentation de la productivité des facteurs. Tout le reste n’est qu’illusion (dépense publique massive, qu’il faudra bien rembourser un jour), pillage (utilisation intensive des matières premières) ou abaissement de la qualité de vie (augmentation de la quantité de travail).

15 janvier 2009

En attendant la suite...


Difficile de suivre le rythme d'un article par semaine sur ce blog ! Rassurez-vous, un article est en cours sur la croissance, mais il implique de nombreuses lectures et clarifications. A cette occasion, j'ai découvert un économiste français du XIXème siècle plutôt méconnu : Frédéric Bastiat. Bizarre de s'intéresser à un homme dont les écrits furent les livres de chevet de Ronald Reagan et de Margareth Thatcher, au moment ou tout le monde célèbre le grand retour du keynésianisme. Précisément, ces périodes d'engouement pas toujours rationnelles doivent être le moment de se plonger dans des oeuvres qui offre un autre son de cloche. La lecture de Keynes aurait été ainsi bien profitable lors des dernières années.

Mais là n'est pas l'essentiel, Bastiat c'est avant tout un style très agréable et une manière inégalée de décrire l'économie à partir d'idées simples. Ces "idées simples" que j'aime tant en économie car elles permettent de rester au contact de la réalité et de ne pas transformer une science sociale en un édifice d'abstraction. Parmi elles, la nécessité de rappeler la différence entre la richesse et la monnaie et donc de lever le voile monétaire qui repose sur l'économie. C'est ce que fait Bastiat dans ce texte formidable intitulé "Maudit argent". Ce texte DOIT être lu par tous ceux que l'économie intéresse ! Autre série de textes intéressants, les "Ce que l'on voit, ce que l'on ne voit pas", que l'auteur introduit comme suit : "Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets. De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas; heureux si on les prévoit. Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence: l'un s'en tient à l'effet visible; l'autre tient compte et de l'effet qu'on voit et de ceux qu'il faut prévoir. Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que, lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences ultérieures sont funestes, et vice versa. — D'où il suit que le mauvais Économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand bien à venir, au risque d'une petit mal actuel".

Enfin, suite à l'article "Pourquoi l'impôt doit-il être progressif", j'aimerais faire partager le commentaire tout à fait intéressant (pour ceux que les mathématiques ne rebutent pas) d'un lecteur de ce blog (A.P.), ce texte figure juste à la fin de cet article. Sur le fond, on en revient un peu au même à savoir que ma façon d'aborder le problème n'est pas vraiment convaincante. J'ai trouvé depuis quelle était la justification microéconomique couramment avancée pour justifier cette progressivité de l'impôt. Il s'agit de considérer que les pertes marginales d'utilité dues à l'impôt sur un euro de revenu supplémentaire soient les mêmes pour tous. On exige donc la condtion suivante : U(R+eps)-U(R+(1-t(R)eps)=A*eps (où eps est une petite somme supplémentaire ajoutée au revenu R et taxée au taux marginal t(R)). Cette condition s'écrit autrement t(R)=A/U'(R). La progressivité est donc justifiée pour toute fonction d'utilité concave.

Cette explication n'est toutefois pas vraiment convaincante selon moi, d'une part car on compare des utilités absolues et cardinales entre individus (alors qu'il me semble que seule les pertes relatives d'utilité puissent être comparée) et d'autre part parce que la justice sociale ne commande pas que chaque effort marginal du à l'impôt soit le même pour tous mais bien que la charge totale que représente l'impôt soit comparable d'un individu à un autre. Le débat continue donc sur cette question, place désormais à la contribution de ce mystérieux lecteur :



Les propriétés minimales de la fonction d’utilité U sont les suivantes: de classe C0, croissante, concave, de domaine de définition R+. On remarquera alors qu’à moins d’être constante à partir d’un certain moment, elle est strictement croissante, ce que nous supposerons. La relation de définition du taux marginal d’imposition s’écrie : (1-A)U(R)=U(R(1-t(R)). Pour éviter de dire des trivialités nous supposerons 0
La relation de définition du tm d’imposition contient une condition cachée. Nécessairement on doit avoir 0≤t(R)≤1, dans ces conditions en faisant tendre R vers 0 dans la relation, par continuité de U, il vient U(0)=0. Réciproquement on vérifie, par le TVI que cette condition assure l’existence et l’unicité de t(R) pour R#0. A ce stade, on peut remarquer qu’aucune des fonctions données en exemple dans le texte ou les commentaires, à l’exception notable de R^1/2 et de la fonction construite à partir de cette dernière dans le commentaire, ne vérifie cette relation. On ne peut donc légitimement les considérer comme fournissant des exemples ou des contre-exemples. Ceci dit, examinons ce que nous pouvons dire de plus.

La croissance de U donne R1≤R2 => U(R1)≤U(R2) soit (1-A)U(R1)≤(1-A)U(R2) d’où U(R1(1-t(R1)))≤U(R2(1-t(R2))) donc par stricte croissance R1(1-t(R1))≤ R2(1-t(R2)). La hiérarchie des revenus est préservée.

Plus intéressant (1-A)U(R)=U(R(1-t(R)))≥t(R).U(0)+(1-t(R))U(R)=(1-t(R))U(R), par concavité de U pour l’inégalité. Donc pour R#0, A≤t, le tm est au moins égal à A.

Supposons que U soit de classe C1, (dérivable en 0 devrait suffire), alors à l’aide d’un développement limite en 0, on constate que la limite de t en 0 est alors A, valeur que l’on adoptera dans ce cas pour t(0), qui n’était jusqu'à présent pas défini.

Avec ces hypothèses, le tm des plus pauvres est alors le tm minimal. On peut donc observer le cas pathologique d’un tm décroissant que lorsque lim0 U’(R) est infini. On comprend mieux la situation : seule l’utilité marginale infinie des plus pauvres peut entrainer un tm supérieur au tm des plus riches.

Si l’on reprend l’exemple de U(R)=(R+1)^(1/2), transformé d’après nos explications en U(R)=(R+1)^(1/2)-1, alors on constate que le tm croit de A a 2A-A^2, brave fonction qui satisfera une mentalité socialiste.

Si l’on considère la fonction U(R)=R pour R≤1 et U(R)=(R+1)/2, le calcul donne alors t=A pour R≤1, t=(A+1)/2-(1-A)/(2R) pour 1≤R≤(1+A)/(1-A) puis t=A+A/R pour (1+A)/(1-A)≤R. Le taux d’imposition croit de A à 2A/(1+A) en R=(1+A)/(1-A) pour décroitre ensuite vers A. Le poujadiste criera à l’exploitation de la classe moyenne.

Considérons enfin la fonction d’utilité U(R)=R+R^(1/2). On se convainc par des calculs que le tm baisse de 2A-A^2 à A. L’aristocrate est content : l’impôt est dégressif.

Nul doute qu’en jouant avec les pentes on puisse produire à peu près n’importe quoi.

08 janvier 2009

Flux RSS

Suite aux demandes répétées de certains d'entre vous, un flux RSS de ce blog est désormais disponible.

Pour vous y inscrire, il faut cliquer sur le lien approprié dans la colonne de gauche de cette page.

22 décembre 2008

La « Croissance Verte », un nouvel Eldorado ?

Merci à Julien, François, Olivier, Samuel et Sofyane pour les échanges utiles que j'ai pu avoir avec eux sur ce sujet.


En pleine récession économique mondiale, une idée est en train de prendre corps : notre salut viendra de la révolution écologique. Alors que l’économie industrielle et financière classique marque le pas, les politiques et les investissements respectueux de l’environnement sont prêt à prendre le relais. C’est en tous cas le discours des partisans de la Croissance Verte, qui s’oppose en quelque sorte à la « décroissance » prônée jusque là par bon nombre d’écologistes. Ainsi, Jean-Louis Borloo de déclarer récemment que le respect de l’environnement n’était plus une contrainte, mais une opportunité. Un nouvel Eldorado en quelque sorte ? Cette vision témoigne d’un optimisme excessif et pourrait donc conduire a des décisions inefficaces, il convient donc de l’analyser plus en détail.

Les externalités environnementales ont un impact négatif sur la croissance mondiale

Avant toute chose, il s’agit de bien définir ce dont on parle : la Croissance Verte, si l’on suit le Ministre d’Etat dans ses propos, consiste en un surcroît de croissance du fait d’investissements écologiquement responsables par rapport à une situation où ne poseraient pas les problèmes du réchauffement climatique ou de l’épuisement des ressources naturelles. Il ne s’agit donc pas de comparer une situation où l’on cherche à préserver la nature à une situation où l’on ne ferait rien. Ainsi, on peut parfaitement être préoccupé par la lutte contre le réchauffement climatique sans croire pour autant à la croissance verte, de même qu’on peut parfaitement croire à la croissance verte et y voir une opportunité de développement sans se soucier véritablement de la dégradation de l’environnement.

Si l’on schématise à outrance, on peut dire que l’économie est un système à l’intérieur duquel les acteurs cherchent à maximiser leur richesse. Le réchauffement climatique et les autres problématiques environnementales qui ont émergé ces dernières années peuvent être considérés comme des contraintes supplémentaires sur ce système, ce que l’on appelle généralement des externalités négatives. Mais comment les acteurs économiques pourraient-ils améliorer la situation en présence de ces nouvelles contraintes ? Bien entendu, le monde ne se réduit pas à une fonction à plusieurs variables à optimiser et la présentation qui vient d’être faite est certainement trop sommaire, elle permet néanmoins de poser le problème et de montrer que l’idée de Croissance Verte ne va pas de soi. La complexité de la réalité ne doit pas être une raison pour nous éloigner des idées simples en économie.

On peut commencer à raisonner sur un exemple simple, le captage et le stockage de CO2 sur les centrales électriques (au charbon principalement). Cette technologie est l’une des principales réponses au problème des émissions de gaz à effet de serre, on peut même dire que si elle ne se met pas en place rapidement de façon généralisée, ces émissions ne pourront qu’augmenter dans les années à venir. Ce système consiste à séparer le CO2 des autres gaz relâchés par la centrale puis de l’orienter vers des réserves géologiques dont il ne sortira pas. Pour cela, on utilise une partie conséquente de l’énergie produite par la centrale, ce qui dégrade significativement son rendement, et on est amené à réaliser des investissements supplémentaires : toutes ces mesures ont un coût qui sera nettement supérieur à zéro quelque soient les avancées technologiques des années à venir. On comprend bien que le captage et le stockage du carbone, s’il est absolument indispensable dans les années à venir pour lutter contre le réchauffement climatique, se traduira par des coûts très importants et aura donc un impact négatif sur la croissance économique puisque plus de ressources seront nécessaires pour produire la même quantité d’électricité.

La problématique de l’épuisement des ressources nous mène peu ou prou aux mêmes conclusions : nous vivons globalement dans un monde où les matières premières, en particulier les hydrocarbures, sont bon marché et relativement abondantes et nous entrons dans un monde de la rareté, où les matières premières les plus rares ou les plus recherchées verront inexorablement leur prix monter. Si aucun substitut n’est trouvé à ces matières premières, leur raréfaction viendra donc peser significativement sur la croissance mondiale (même si la situation sera contrastée entre les pays importateurs et exportateurs de pétrole), si d’autres sources énergie sont progressivement utilisées en substitution (énergies renouvelables), alors elles coûteront plus cher que les matières fossiles à leur prix actuel ce qui affectera également le PIB.

Pour justifier l’idée de croissance verte, il faut faire l’hypothèse que l’énergie alternative qui va être utilisée puisse devenir compétitive, c’est-à-dire moins chère que ne l’est le pétrole aujourd’hui. On peut être sceptique sur ce point pour au moins deux raisons : la première c’est le principe d’économie qui guide les sociétés humaines, si le développement de ces deux derniers siècles s’est fait avec le charbon et le pétrole, c’est certainement parce qu’il s’agit des sources d’énergie les moins chères à exploiter. Rappelons au passage que c’est lors de la révolution industrielle que les moulins à vent ont été peu à peu abandonnés car ils n’étaient plus compétitifs. La seconde, c’est que les hydrocarbures sont le résultat du travail réalisé par le soleil sur la matière organique pendant des millions d’années : nous profitons donc aujourd’hui des bénéfices d’une énergie dont nous n’avons pas eu à supporter le coût, ce qui la rend particulièrement compétitive. On peut néanmoins espérer que l’augmentation de notre niveau technologique rende accessible à un coût modique des sources d’énergie qui ne l’étaient pas jusque là (vent, soleil, uranium 238,…).

Une autre justification possible de la croissance verte tient à la non-rationalité des acteurs. En effet, rien n’indique qu’en l’absence de contrainte environnementale, ces acteurs économiques parviennent à atteindre un optimum global. En braquant les projecteurs sur la problématique climatique ou sur l’épuisement des ressources, les pouvoirs publics peuvent donc espérer rendre le marché plus efficient. Telle est la philosophie des eco-prêts à taux zéro où l’Etat accepte de prêter à des ménages qui décident d’investir dans l’isolation de leur logement, en se faisant rembourser sur les économies d’énergie réalisées. Une fois le remboursement effectué, la situation est donc à peu près neutre pour l’Etat et elle est meilleure pour les ménages, d’où un gain collectif qui doit se traduire par un impact favorable sur la croissance économique. Ce raisonnement est tout de même conditionné au coût de l’investissement à réaliser et au prix de l’énergie : toute mesure qui consiste à réduire la consommation d’énergie n’est pas viable économiquement pour autant. Pour prendre un exemple caricatural, demander à un individu de pédaler la moitié de la journée pour produire une partie de l’énergie qu’il consomme n’est vraisemblablement pas une idée pertinente quelle que soit l’évolution des prix de l’énergie.

Les pratiques écologiquement responsables sont également réputées tirer un meilleur usage des ressources à disposition, limitant ainsi leur gaspillage. Le tri et le recyclage sont évidemment des pratiques vertueuses, qui ont certainement un impact favorable sur la croissance quoi qu’il ne faille pas en ignorer les coûts. Il n’en va pas de même de l’agriculture biologique qui consiste précisément à tirer un moins bon usage de la ressource (les surfaces cultivables) en réduisant les rendements au moment même où ces surfaces diminuent à l’échelle mondiale et que la population s’accroît. L’impact de ces politiques ne saurait donc avoir un impact favorable sur la croissance puisqu’elles diminuent la productivité.

Croissance Verte ou Décroissance ?

Au-delà de ces exemples sectoriels, on peut se demander si la notion de Croissance Verte n’est pas une façon trop commode de faire face au péril environnemental. C’est en tous cas la thèse défendue par certains écologistes, adeptes de la décroissance. Selon eux, la crise environnementale appelle à un changement radical de nos modes de vie et rien n’indique donc que cela permette de maintenir la croissance économique au niveau auquel nous l’avons connue ces dernières années. Il est en effet assez rassurant, pour ne pas dire confortable, de se dire que l’humanité est en mesure de répondre à l’un de ses plus grands défis en maintenant son rythme de développement. De plus, faire de la Croissance Verte l’alpha et l’oméga de toute politique environnementale, c’est prendre le risque de mettre au placard des mesures nécessaires mais qui pèseraient sur la croissance, comme la diminution générale de notre consommation.

Poussons en effet le raisonnement jusqu’au bout : un objectif de croissance positive stable sur les années à venir implique une augmentation exponentielle du PIB alors que le monde est fini et que certaines ressources sont rares. N’y a-t-il pas là une contradiction fondamentale entre la notion de croissance et celle de développement durable ? Bien entendu, il faut jeter un œil aux échelles de temps en jeu, car si l’épuisement de certaines ressources ne survient que dans plusieurs milliers d’années, on peut considérer qu’à l’échelle de l’humanité, en tous cas de nos sociétés, il s’agit là d’une ressource durable. Si tel n’est pas le cas, la seule solution pour maintenir une croissance stable est de la dématérialiser progressivement c’est-à-dire que le ratio PIB/(matières premières « rares » consommées) diminue significativement dans les années à venir.

Facile, répondra-t-on, à l’heure de l’économie de la connaissance et de l’innovation, mais rien n’est moins sûr. Jusque là, la croissance économique soutenue que nous connaissons depuis la révolution industrielle doit beaucoup à la consommation intensive des ressources naturelles. Les innovations (machines à vapeur, moteur à combustion,…) offrent des perspectives de croissance qui sont ensuite réalisées par la consommation « matérielle » de ressources naturelles. De nouvelles innovations permettent de rendre exploitable de la matière qui ne l’était pas, c’est le cas de l’uranium utilisés dans les réacteurs nucléaires. Dématérialiser la croissance ne consiste donc pas à se reposer sur de nouvelles innovations, il s’agit de faire en sorte que ces innovations n’aient plus besoin de « carburant » pour produire de la croissance, en tous cas qu’elles n’entraînent pas la consommation de ressources rares.

La désindustrialisation de ces dernières années dans les pays occidentaux pourrait faire penser que nous nous dirigeons tout droit vers une économie de service et rendrait donc possible cette dématérialisation de la croissance. Mais il s’agit là d’un trompe l’œil, en réalité, il n’existe quasiment pas de services qui ne s’appuient au final sur une industrie : le mouvement de ces dernières années est un exemple typique de partage du travail sur le plan mondial avec les pays émergents utilisés comme atelier du monde et les pays occidentaux qui se spécialisent dans les activités de service, supposées à plus forte valeur ajoutée. La croissance mondiale de la production industrielle n’a donc pas fléchi au cours des dernières décennies, et par conséquent, l’économie ne s’est pas encore « dématérialisée ».

Il y a un autre phénomène économique qui permet de générer de la croissance sans utiliser plus de ressource, c’est ce qu’on appelle les bulles économiques ! On définit d’ailleurs une bulle par la déconnection entre la valeur de marché d’un bien avec sa valeur réelle. Drôle de définition quand on sait que d’après les préceptes de l’économie de marché, ces deux valeurs devraient se confondre à tout moment puisque la valeur n’existe que dans les yeux du consommateur, c’est-à-dire qu’elle est essentiellement subjective. Parler de valeur réelle, c’est chercher une interprétation objective, pour ne pas dire … matérielle. Retournons alors le raisonnement : dématérialiser la croissance peut-il se traduire par autre chose que par l’apparition de bulles ? L’engouement actuel autour des CleanTechs ou des énergies renouvelables correspond-il à quelque chose de tangible ou est-on en train de préparer la prochaine bulle, c’est-à-dire la prochaine crise économique ?

La Croissance Verte : un nouveau protectionnisme ?

Faut-il retenir de tout cela que la Croissance Verte, cela n’existe pas ? A l’échelle mondiale probablement : les investissements à mettre en œuvre pour capter et stocker le CO2, l’utilisation de sources d’énergie non-polluantes mais plus chères aura forcément un impact négatif sur la croissance, ce qui ne remet pas du tout en cause leur caractère nécessaire. Mais dès que l’on descend à l’échelle régionale ou nationale, les choses sont assez fondamentalement différentes puisque d’autres facteurs stratégiques comme l’indépendance énergétique ou les avantages compétitifs entrent en jeu. La Croissance Verte peut être une excellente opportunité pour certains pays développés, souvent mal lotis en ressources de matières premières, d’être moins dépendant des pays producteurs de pétrole.

C’est en tous cas le sentiment partagé par de nombreux dirigeants européens et surtout américains dont les motivations sont davantage stratégiques qu’environnementales. John Kerry, proche du nouveau Président Barack Obama affirmait très récemment à propos de l’environnement : « C’est notre futur. Là où nous pouvons nous recréer un avantage concurrentiel vis-à-vis des pays émergents. L’afflux d’investissements dans ce secteur va bouger les États-Unis beaucoup plus fondamentalement que nous ne l’imaginons ». Certains pays européens, dont l’Allemagne et le Danemark, ont choisi d’investir très tôt dans les énergies renouvelables avant de pousser fortement à des objectifs ambitieux au plan d’européen ce qui va permettre à leurs entreprises leaders sur le marché d’avoir une activité soutenue et de créer beaucoup d’emplois. Dès lors que le virage écologique semble inéluctable, il est en effet de bonne politique que d’anticiper le mouvement. Cela explique l’engouement actuel des Etats-Unis dans ce secteur dont ils comptent bien faire leur prochain relais de croissance après celui des nouvelles technologies. Ajoutons enfin qu’en plus de l’aspect « indépendance énergétique », certains pays industrialisés voient dans la prise de conscience environnementale un moyen détourner de lutter contre les délocalisations ou la concurrence des pays émergents. Le « dumping environnemental » est ainsi parfois invoqué pour habiller certaines mesures protectionnistes afin de préserver certaines industries nationales et créer des emplois non-délocalisables.

Le problème, c’est que si la limitation de l’externalité environnementale par des politiques volontaristes a un impact globalement négatif sur la croissance mondiale et que certains pays espèrent malgré tout en tirer profit, d’autres devront bien payer : les pays émergents. On comprend alors pourquoi ils sont pour l’instant réticents à tout accord international contraignant sur le sujet. De leur point de vue, le différentiel de niveau de vie entre eux et l’Occident s’explique en partie par la possibilité qu’ont eue les pays riches de polluer sans se poser de questions depuis la Révolution Industrielle : au nom de quoi viendrait-on aujourd’hui leur donner des leçons et les freiner dans leur développement économique ? S’ils sont prêts à limiter leurs émissions de CO2, ce sera certainement en échange de transferts de technologie ou de compensation financière. Toutes ces considérations expliquent pourquoi la signature d’un traité international sur les émissions de gaz à effet de serre sera si difficile à réaliser, bien qu’absolument nécessaire.


Conclusion : contraintes et créativité

Il convient donc d’être particulièrement vigilant face à cette notion de « Croissance Verte » qui laisserait penser qu’on peut à la fois lutter efficacement contre des externalités environnementales négatives et préserver notre modèle de croissance. En guise de maxime économique trop souvent oubliée, nous dirons qu’il est difficile d’obtenir à la fois « le beurre et l’argent du beurre ». Cela n’implique pas que les politiques environnementales ne doivent pas être poursuivies car les conséquences de l’inaction en matière environnementale pourraient être largement plus handicapantes pour l’humanité. Prendre au sérieux le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, c’est accepter de perdre une partie de notre croissance pour bâtir un monde plus durable.

Pour finir sur une note plus subjective et plus optimiste, on peut dire que plutôt que de diminuer l’optimum, les contraintes peuvent parfois stimuler la créativité. C’est en particulier vrai dans l’art où elles donnent parfois un bien meilleur résultat que la liberté totale (règles du théâtre et de la poésie classique, règles de la composition musicale,…). On peut donc se dire qu’il en ira de l’économie comme il en va de l’art et que l’humanité, face à un défi sans précédent, saura trouver en elle les ressources et la créativité suffisante pour le surmonter. A ce moment là, et à ce moment là seulement, on pourra parler de Croissance Verte.

14 décembre 2008

L'impôt doit-il être progressif ?


Dans la quasi-totalité des pays développés, l'impôt sur le revenu est progressif c'est-à-dire que la proportion d'argent prélevée par l'Etat augmente avec les revenus des individus. Pour obtenir ce résultat, plusieurs méthodes sont possibles, le plus courant consistant à recourir à des taux d'imposition marginaux qui augmentent par tranche. Dans le cas de la France en 2008, les revenus (annuels, divisés par le quotient familial) compris jusqu'à 5687€ ne sont pas imposables, ensuite jusqu'à 11344€ les revenus sont taxés à 5,5%, ceux compris entre 11344€ et 25195€ à 14%, ceux compris entre 25195€ et 67546€ à 30% et au-delà les revenus sont taxés à 40%. A noter qu'à partir du moment où l'on fixe un seuil au-dessous duquel les revenus ne sont pas imposables, un taux d'imposition unique (comme la flat tax) est tout de même progressif, pour s'en convaincre, notons t le taux d'imposition marginal unique, S le seuil à partir duquel on paye des impôts et R le revenu. La part des revenus prélevée par l'Etat vaut : t(R-S)/R, qui est bien une fonction croissante du revenu.

Remarquons dès à présent que seuls l'IRPP (impôt sur les revenus des personnes physiques) et l'impôt sur les successions sont progressifs et qu'ils représentent une part de plus en plus faible des rentrées fiscales. La TVA ou la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers), qui représentent 56% des rentrées fiscales de l'Etat français ne tiennent absolument pas compte des revenus des contribuables. Et même si certains produits de luxe sont davantage taxés que des produits de première nécessité, cet effet "progressif" est gommé par le fait que la consommation représente une part plus importante des revenus des ménages les plus modestes. Au total, si l'on considère l'ensemble des impôts et des taxes qui servent à alimenter le budget de l'Etat, rien ne dit que la progressivité soit encore respectée, surtout si l'on tient compte des multiples niches fiscales.

Vient alors la question de fond : pourquoi l'impôt devrait-il être progressif ? L'impôt se caractérise essentiellement par deux aspects : son montant global, censé équilibrer les dépenses de l'Etat, et la manière dont il est réparti entre les contribuables. Nous ne nous intéresserons ici qu'au deuxième aspect, en considérant que le montant total des impôts est une variable exogène. Il s'agit donc essentiellement d'un problème de répartition des efforts et donc de justice sociale. La première idée, la plus simple, serait de diviser l'impôt de manière égale entre chaque citoyen, chacun contribuant ainsi à la même hauteur au budget de l'Etat. On sent bien que cette répartition n'est pas juste, et pour cause, un euro prélevé sur un haut revenu représente un effort beaucoup plus faible que s'il est prélevé sur un bas revenu. Raisonner en termes "absolus" n'a pas de sens, il faut réfléchir en termes "relatifs". L'effort d'un contribuable ne se mesure pas à la somme qu'il a à débourser pour l'Etat mais à la fraction de son revenu qu'il doit payer en impôt. Ainsi, une manière de rendre plus juste le système fiscal est de demander à chaque contribuable de donner une même proportion de ses revenus à l'Etat : il s'agit d'un système proportionnel.

Pour arriver à l'idée de progressivité, il faut ajouter un autre élément : la décroissance de l'utilité marginale d'un euro supplémentaire avec le revenu. En clair, cela signifie que donner un euro à un riche lui procurera moins de plaisir que si on le donne à un pauvre. A cet effet, les économistes ont introduit la nation de fonction d'utilité des individus (que l'on suppose ici identique pour tous les individus, toujours dans une optique de justice sociale), qui définit l'utilité procurée par chaque niveau de richesse, on notera U(R) l'utilité associée à une richesse (ou un revenu) R. La décroissance de l'utilité marginale se traduit en termes mathématiques par le fait que la fonction U(R) est supposée concave. Cette question ne va pas du tout de soi, comme le montre un papier très intéressant de Milton Friedman expliquant que cette concavité expliquait de manière satisfaisante les comportements assurantiels (je préfère avoir un revenu certain plus faible que l'espérance des revenus d'une opération risquée) mais absolument pas le succès des jeux de hasard. En d'autres termes, une fonction d'utilité concave est caractéristique d'une aversion pour le risque tandis qu'une fonction d'utilité convexe définit un goût pour le risque de l'individu. La réponse de Milton Friedman est que la fonction d'utilité doit être concave, puis convexe et redevenir concave (cf. "The utility analysis of choices involving risks"). Cette hypothèse n'est pas réellement convaincante car on imagine mal comment certaine personnes pourraient se trouver dans la partie convexe de cette courbe, c'est-à-dire qu'elle serait prête à jouer à tous les jeux risqués mais refuserait tout mécanisme d'assurance. Pour simplifier les choses, considérons, comme cela est couramment admis, que la fonction d'utilité des individus est une fonction croissante et concave de la richesse.

Ayant introduit cette fonction d'utilité, le problème de justice sociale doit s'énoncer de manière différente : il ne s'agit plus de demander à chaque citoyen de se priver d'une même proportion de son revenu, mais de se priver d'une même proportion de son utilité. Pour le dire autrement, la perte relative d'utilité due aux impôts doit être la même pour tous les individus. Si l'on combine cette exigence avec la concavité de la fonction d'utilité, on aboutit alors à l'idée qu'il faut taxer les individus de manière progressive et pas seulement proportionnelle. Du moins, c'est ce que je croyais avant d'entreprendre rapidement de faire les calculs sur un coin de table, et je me suis rendu compte que les choses n'étaient pas si simples. Pour le comprendre, il faut poser quelques notations...

Soit R le revenu d'un individu, t(R) le taux d'imposition retenu pour un revenu R, U(R), l'utilité procurée par la richesse R et A la perte relative d'utilité de chaque individu (paramètre qui est fixé de telle manière que l'Etat puisse couvrir ses dépenses). On doit avoir, pour tout revenu R la relation suivante : [U(R)-U(R-t(R)R)]/U(R)=A. Quelques petits tours de passe-passe mathématiques plus loin, on obtient : t(R)=1-V((1-A)U(R))/R, où V est la fonction réciproque de U, c'est-à-dire telle que V(U(R))=R pour tout R. Pour comprendre un peu ce qui se passe, on peut appliquer cette formule avec un exemple particulier de fonction concave : la fonction logarithme. On a donc U(R)=log(R) et V(x)=exp(x). Dans ce cas, on a : t(R)=1-1/R^A (où ^ signifie puissance), le taux d'imposition est donc bien une fonction croissante du revenu, qui vaut même 1 quand le revenu est infini, c'est-à-dire qu'on finit par tout prendre aux gens très très riche. La progressivité de l'impôt s'en trouve donc légitimée.

Mais prenons un autre exemple de fonction d'utilité, U(R)=RACINE(R) ou R^1/2. Dans ce cas, des calculs rapides montrent qu'on a : t(R)=1-RACINE(1-B), c'est-à-dire que le taux d'imposition est constant, on retombe donc sur le cas proportionnel. Allons même un peu plus loin en choisissant une fonction d'utilité non-plus concave, mais convexe, U(R)=R^2 par exemple, et on constate avec surprise que le résultat est également le même : t(R)=1-B^2, c'est-à-dire que le taux d'imposition doit lui aussi être constant. Ce n'est donc pas la concavité de la fonction d'utilité qui permet de justifier la progressivité de l'impôt.

Si la fonction RACINE implique une imposition proportionnelle, on est en droit de se demander si d'autres types de fonction d'utilité (toujours concave et croissante) ne pourraient pas justifier que le taux d'imposition ne décroisse avec la richesse des individus, c'est-à-dire à un impôt non pas progressif mais dégressif. Je lance donc un grand jeu, pour la première fois dans l'histoire de ce blog, sachant que bon nombre des lecteurs sont des mathématiciens aguerris, cela ne devrait pas poser trop de problème. Si l'un d'entre vous parvient à mettre en exergue une fonction d'utilité (concave, croissante) qui justifie une dégressivité de l'impôt au moins pour CERTAINS revenus, je lui offre une bouteille de champagne. Si vous parvenez à exhiber une fonction d'utilité qui justifie une dégressivité de l'impôt pour tous les revenus (c'est-à-dire qui entraîne une fonction t(R) constamment décroissante), j'offre deux bouteilles de champagne. Enfin, si vous parvenez à démontrer que la relation [U(R)-U(R-t(R)R)]/U(R)=A couplée à la concavité de U entraîne nécessairement que l'impôt soit au moins proportionnel, je vous offre une bouteille de Champagne et une bouteille de Calvados véritable, distillé chez moi en Normandie avec les pommes de mon jardin. Ce concours a bien entendu une date limite qui est le 25 décembre 2008 et il peut être interrompu prématurément si je trouve la solution le premier.

A vos crayons !

09 décembre 2008

La relance, quelle relance ?


Ca y est, Keynes est de retour ! Après des décennies de mise au placard au profit de la révolution libérale, ses idées ont été remises sur le devant de la scène lors du G20 de novembre dernier, où les principaux chefs d’Etats de la planète se sont engagés à soutenir l’activité en menant des plans de relance coordonnés dans le temps. Ce résultat prouve au passage que cette réunion était tout sauf un cocktail mondain destiné à grossir l’ego de notre omni-président comme on a pu le lire dans la presse française, dont la myopie égale certainement celle de Louis XVI qui écrivit dans son journal intime le jour du 14 juillet « Rien ».

Dans ce cadre, la France, par la voix de Nicolas Sarkozy, a annoncé son propre plan de relance la semaine dernière. Contrairement à la Grande-Bretagne de Gordon Brown qui a choisi une relance par la consommation en baissant provisoirement de 2 points son taux de TVA, le gouvernement français (ou plutôt l’exécutif français) a choisi une relance par l’investissement basée notamment sur une politique de grands travaux. Quelques mesures concernent toutefois la consommation des ménages les plus pauvres, comme la prime de 200 euros que toucheront les ménages éligibles au futur RSA.

Ce choix est salutaire étant donné la situation sociale, économique et financière de notre pays. En effet, commençons par rappeler que si la crise touche très durement les populations précaires (chômeurs, CDD, interim), elle épargne pour l’instant une très grande partie de la population (fonctionnaires ou CDI notamment). Quand bien même la crise s’aggraverait, les Français, qui ont un taux d’épargne très important, pourraient alors piocher dans leur bas de laine pour passer ces moments difficiles. Dans ces conditions, une relance globale de la consommation serait à la fois injuste socialement et inefficace sur le plan économique : si relance du pouvoir d'achat il doit y avoir, elle doit cibler exclusivement les Français les plus exposés dont on est certain qu’ils consommeront tout de suite l’argent distribué. C’est ce que fait le plan de relance avec la prime de 200 euros, certainement de manière trop timide.

Sur le plan économique, il faut savoir qu’une relance basée principalement sur la consommation se traduirait d’abord par une augmentation de nos importations, c’est-à-dire qu’elle assurerait avant tout une relance dans les pays exportateurs que sont la Chine ou l’Allemagne. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les plans de relance doivent être coordonnés dans le temps afin que chaque pays profite des externalités positives des plans de ses voisins sans pouvoir adopter un comportement opportuniste de « free rider ». Autant la baisse de la TVA en Angleterre augmentera en partie l’activité en France des entreprises qui exportent outre-Manche autant on imagine mal l’impact des grands travaux annoncés en France sur l’économie britannique. C’est d’ailleurs l’un des principaux reproches que nos voisins européens seraient justifiés à faire à la France, à savoir qu’elle se conduit de manière opportuniste. L’autre raison économique a été avancée par le Président de la République lui-même : après des mois d’inflation, l’heure est aujourd’hui à la baisse des prix et le risque de la déflation se fait à nouveau jour ; inutile dans ces conditions pour l’Etat de participer à la baisse des prix en baissant la TVA.

C’est sur le plan financier que ce plan semble le plus intéressant. En effet, malgré les chiffres annoncés, son impact sur la dette et le déficit public sera assez limité. Les nouveaux investissements annoncés sont très souvent des projets qui étaient prévus pour plus tard, il s’agit donc uniquement de les décaler dans le temps. Bien entendu, cela n’est pas tout à fait neutre sur les comptes de l’Etat puisqu’en avançant les dépenses, on creuse la dette à court terme et on augmente ainsi la charge de la dette. D’après les calculs du gouvernement, les perspectives de déficit de 2012 sont même légèrement améliorées puisque certaines dépenses auront été effectuées plus tôt. Il s’agit donc d’une manière assez habile de combiner la relance à court terme avec la maîtrise des déficits à moyen terme. C’est sans doute la raison pour laquelle ce plan a été bien accueilli au niveau européen, où l’on devait craindre qu’une fois de plus, la cigale France profite de la situation pour détériorer sa situation financière. Les choses seraient fondamentalement différentes avec une relance de la consommation par une diminution de la pression fiscale puisque les sommes ainsi dépensées ne seraient pas compensées ultérieurement, sauf à annoncer dès maintenant qu’une hausse des impôts suivrait la baisse à court terme. Un tel scénario paraît toutefois peu compatible avec le calendrier électoral français et la perspective des élections présidentielles de 2012.

Le plus important dans ce plan, c’est qu’il remet au goût du jour la politique de l’offre si longtemps différée par le gouvernement alors qu’il s’agissait d’un des axes de campagne du candidat Sarkozy. Disons-le une fois de plus, le gouvernement s’est lourdement compromis dans le plan de relance avant l’heure que constituait le paquet fiscal. En mangeant dès 2007 son pain blanc, la France se retrouve aujourd’hui en situation de ne pouvoir mettre sur la table qu’un modeste 1,5% de son PIB. De plus, sur le plan social, l’extension des heures supplémentaires, mesure efficace en période de croissance économique, pourrait aggraver le chômage en période de récession en créant des effets d’aubaine chez les entrepreneurs. Le risque était donc grand de voir le gouvernement privilégier une nouvelle fois une politique de la demande (pourtant tellement plus porteuse sur le plan politique comme le prouve le positionnement opportuniste de l’opposition sur ce sujet). Bien au contraire, la crise va permettre à la France de renforcer sa compétitivité à moyen terme en relançant les grands investissements dont elle a besoin : en plus de l’effet keynésien de court terme d’une relance de l’activité, cette politique générera donc des externalités positives dont nous profiterons dans les années à venir, ce qui ne serait pas le cas avec une relance de la demande. Quand bien même la dette de l’Etat augmenterait, il en ira de même de ses actifs, les générations futures ne seront donc pas lésées.

En ce qui concerne les mesures d’aides sectorielles, ciblées sur le bâtiment et l’automobile, elles sont bien entendu nécessaires puisqu’il s’agit des secteurs les plus touchés (car ils sont directement affectés par la crise du crédit). Qui plus est, ils représentent la colonne vertébrale industrielle de la France, c’est-à-dire une fraction très importante des emplois, il n’est donc pas concevable de les laisser tomber au moment même où les autres pays, Etats-Unis en tête, s’engagent à aider leur propre industrie automobile à se restructurer. On a également constaté à quelles extrémités (cf. la faillite de Lehmann Brothers) ont menées les politiques de lutte contre "l'aléa moral", si cher aux microéconomistes, qui consistent à laisser tomber les entreprises en difficulté pour punir leur comportement passé et leurs erreurs stratégiques. Il faut toutefois éviter de s’écarter trop fortement des lois du marché en créant une compétitivité fictive de ces secteurs à travers des subventions toujours plus importantes et toujours moins coopératives au niveau des échanges internationaux. La prime à la casse des voitures de plus de 10 ans et le fonds de restructuration de la filière automobile vont dans le bon sens et s’inscrivent parfaitement dans la politique de décarbonation du parc français. La mise en chantier de nombreux logements sociaux a, quant à elle, l’avantage de faire baisser les prix de l’immobilier à long terme en augmentant l’offre locative et d’éviter dès aujourd’hui que ne se créé la bulle immobilière de demain. Là encore, une politique de soutien au pouvoir d’achat pour aider les ménages à payer leur loyer aurait de forte chance de subir un effet d’éviction via une augmentation desdits loyers.

Le succès de ce plan dépend beaucoup de l’évolution de la crise dans les mois à venir. Le pari de l’exécutif est que la crise ne s’aggravera pas de manière importante, sans quoi un deuxième plan serait inéluctable, et qu’elle pèsera sur le moyen terme, période où les investissements publics annoncés viendront jouer un rôle contra-cyclique. Si la crise est, comment le disent certains économistes, un choc négatif de la demande à très court terme, une relance par la consommation aurait alors été certainement le choix le plus efficace. Dans ce cas de figure, la France devra attendre son tour et profiter éventuellement des plans de relance dans les autres pays. Il est en revanche absurde de dire que la relance par l’investissement met plusieurs années à produire des effets sur la croissance sous prétexte qu’il faut attendre que les nouvelles infrastructures soient construites. Ceux qui affirment cela confondent l’effet keynésien de court terme des investissements et l’externalité positive qu’apportent ces investissements à moyen terme. Pour le dire autrement, c’est la construction des lignes TGV et non leur utilité qui relancera la croissance à court terme : on pourrait tout aussi bien demander à la moitié de la population de creuser des trous et à l’autre de les combler. Si délai il y a entre une relance par la consommation et une relance par l’investissement c’est en raison du temps nécessaire pour faire démarrer les chantiers, d’où la simplification temporaires des procédures administratives proposée par le gouvernement.

Enfin, le fait de confier à un ministre à part entière le suivi de ce plan de relance est avant tout une opération de communication (assez astucieuse reconnaissons-le), elle permet surtout de solutionner un problème de personne interne à la majorité. La plus grande crise économique depuis 1929 aura permis de régler le cas Devedjan à l’UMP, comme on dit dans ces cas-là « petite cause, grands effets » ! Cela ne doit pas occulter l’essentiel à savoir que ce plan de relance est relativement bien inspiré bien que certainement sous-dimensionné en raison de nos faibles marges de manœuvre budgétaires.

04 décembre 2008

Pourquoi les Américains hochent-ils la tête ?


Voici deux semaines que je suis installé aux Etats-Unis, et déjà, en bon Français, je ne peux m’empêcher d’observer à la loupe le peuple américain (ou plutôt Californien, gardons-nous dès a présent de toute généralisation hâtive) pour en relever certains traits caractéristiques. Je vais donc m’efforcer, à travers ce blog, de décrire périodiquement certains éléments qui m’ont marqué, en espérant simplement que je sois davantage inspiré par Alexis de Tocqueville que par Bernard Henri-Lévy.

Le premier article de cette série concerne un point de détail qui a tout de suite attiré mon attention lors des quelques réunions et conférences auxquelles j’ai assisté, à savoir la tendance qu’ont les Américains, quand ils écoutent quelqu’un parler, à hocher ostensiblement la tête pour marquer leur accord. Tentons d’y voir plus clair…

Ce signe est-il un élément de communication, en d’autres termes, s’adresse-t-il à quelqu’un ? A l’origine, cela me semble incontestable, en opinant du chef, un Américain cherche à exprimer son adhésion, sa solidarité avec la personne qui est en train de s’exprimer. Il ne s’agit pas, dans la plupart des cas, de flatter l’orateur : très souvent, les deux personnes ne se regardent même pas, il est d’ailleurs très fréquent de voir des gens hocher la tête tout en prenant des notes. Il y a plutôt une forme de reconnaissance en direction de la personne qui s’adresse en public, exercice respecté et très valorisé aux Etats-Unis.

Autre piste : en hochant la tête, on s’adresse aux autres spectateurs, c’est une manière de leur montrer qu’on est absorbé par ce qui est dit et surtout qu’on participe, à sa manière, à la discussion. Même s’il ne parle pas, un Américain cherche à ne pas se retrouver hors-jeu, il doit nécessairement agir et ne pas se contenter d’être un simple spectateur. On entre alors dans une course à l’ostensibilité pour savoir qui parviendra à afficher le plus clairement son accord avec le propos tenu.

A noter que le signe symétrique : la dénégation ostensible, si présente chez nous, n’existe pas aux Etats-Unis, il n’y a de place que pour l’approbation et le consensus. Cela révèle bien à quel point les Américains cherchent à tous prix à rendre la vie sociale la moins conflictuelle possible, mais s’ils ne pensent pas un mot de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font. Les formes, la politesse ont ainsi une place très importante outre-Atlantique, et sont interprétées par les Français comme de l’hypocrisie et un manque de sincérité. Difficile, en effet, de ne pas émettre ce jugement quand on voit à quels moments du discours certaines personnes hochent la tête : chaque banalité, chaque tautologie, chaque évidence est immanquablement saluée.

Mais s’agit-il d’hypocrisie ou d’un simple réflexe ? Il ne m’étonnerait pas que les Américains hochent également la tête quand ils écoutent une émission à la télévision, même s’ils sont seuls chez eux. Ce signe semble être passé dans l’inconscient collectif, il fait désormais de la culture américaine, ce qui n’a pas échappé aux nouveaux arrivants, comme les Indiens (d’Inde) par exemple, qui sont les plus prompts à hocher la tête en signe d’approbation avec une envergure qui fait craindre pour leurs cervicales.

Autre preuve qu’il s’agit d’un geste réflexe, je me suis habitué, à la longue, à anticiper les hochements de tête alors même que je ne comprenais plus tout à fait ce que disait l’orateur. Il suffit pour cela d’écouter la musique du discours, son intonation et on remarque à quel point celui qui parle réussit à appeler les signes d’approbations à son endroit par des techniques diverses.

La plus répandue est celle du « stand-up », style humoristique très répandu (pour ne pas dire exclusif) aux Etats-Unis où la personne qui parle évoque un fait personnel plutôt drôle qui rappelle au public sa propre expérience et ses propres souvenirs. Dans ce cas, le hochement de tête est un élément de langage qui signifie « moi aussi, cela m’est arrivé, je fais donc partie de ceux qui comprennent ». L’auditoire est ainsi flatté d’être en totale adéquation avec l’orateur et le fait savoir à ce-dernier en opinant du chef.

Comme on le voit, ce simple signe de tête, dérisoire au premier abord, en dit assez long sur l’état d’esprit des américains. Comme tout élément de communication, ce serait une erreur de penser qu’il est anodin : son caractère ostensible ne peut pas tromper. J’imagine dorénavant le désarroi que peut ressentir un Américain qui vient faire une présentation devant des Français et qu’il peut lire sur leurs visages une impassibilité totale, sauf quand il s’agit d’exprimer leur désaccord. Nous devons vraiment passer pour un peuple de sauvages.

26 novembre 2008

L'état du PS


Le dénouement final du scrutin pour le poste de premier secrétaire au Parti Socialiste, qui a vu la victoire de Martine Aubry, ne saurait masquer le profond trouble qui secoue le principal parti d'opposition. Le PS semble au plus bas, trop occupé à ses luttes intestines pour pouvoir prétendre à gouverner le pays. Sûr que si des élections nationales avaient lieu aujourd'hui, la victoire de Nicolas Sarkozy serait écrasante, quelle que soit sa relative impopularité. Il faut toutefois éviter de tomber dans l'excès en pronostiquant une quasi-disparition du parti socialiste, comme en attestent les résultats des dernières élections municipales. La crise est profonde mais elle finira par se résorber et le PS se retrouvera confronté aux trois questions essentielles qu'il n'arrive pas à trancher : le leadership, l'orientation politique et les alliances.

Le leadership d'abord. En effet, la politique n'est pas une confrontation d'idées désincarnées, c'est un combat. Dès lors, la question du leadership est essentielle : aucune idée novatrice n'émergera au PS avant que ne soit clairement identifié le ou la chef incontesté pour la prochaine présidentielle, de même que rien ne s'est fait à l'UMP avant que Sarkozy n'en prenne le contrôle. Le PS a plusieurs options : Ségolène Royal, Martine Aubry, Bertrand Delanoë, Dominique Strauss-Kahn ou encore François Hollande. Trop de leaders potentiels diront certains, au contraire, il semble bien qu'il n'y en est pas assez, car aucun de cette liste ne semble en mesure de remporter la prochaine présidentielle. Delanoë et dans une moindre mesure DSK ne sont pas des candidats suffisamment populaires et auront beaucoup de mal à affronter la droite au cours d'une élection longue où seront forcément évoqués des thèmes comme l'immigration ou la nation. Pour le dire autrement, il semble impossible de courtiser en même temps l'électorat bobo et l'électorat populaire. Martine Aubry et François Hollande apparaissent comme trop marqués à gauche et surtout comme trop partisans, leur seule chance serait une crise sociale profonde à l'approche de la prochaine présidentielle. Reste Ségolène Royal, personnalité populaire, qui semble encore être la meilleure chance pour le PS, si seulement elle arrive à se hisser au niveau de la compétition pour ne pas rééditer sa piètre performance de 2007.

Vient ensuite la question de l'orientation politique. Le PS peut choisir de se positionner clairement à gauche, sur une ligne néoprotectionniste en profitant de la crise actuelle pour proposer une transformation profonde de l'économie et de la société. Cette ligne serait toutefois clairement minoritaire au sein de la gauche européenne, ce qui en ferait davantage une utopie qu'une réalité politique. L'autre positionnement consiste à devenir une sorte de "Parti Démocrate", libéral au sens politique, cherchant à corriger les effets de la mondialisation et à réguler le marché. Cette voie est certainement souhaitable, mais elle présente le désavantage ne pas susciter l'enthousiasme des foules : c'est une forme de socialisme de résignation. Dans ces conditions, il y a fort à parier qu'une fois de plus, le PS préférera ne pas sortir de l'ambiguité et tiendra ces deux discours de concert pour chercher une nouvelle fois la synthèse improbable entre les bobos libéraux et les ouvriers protectionnistes. C'est là tout le dilemme du PS : ces deux populations sont minoritaires dans les pays, mais ensemble elles sont clairement majoritaires. Au-delà de ce choix fondamental, le PS devra très vite se remettre à travailler en faisant revenir les intellectuels et en organisant des conventions, à l'instar de ce qu'a fait l'UMP avant la présidentielle de 2007, sur tous les grands sujets politique : santé, éducation, finances publiques, économie, environnement... Le PS a besoin de bâtir une nouvelle ligne sur la plupart de ces sujets afin de ne plus apparaître comme un parti conservateur.

Enfin, vient la question des alliances : l'alternative est claire, ce sera soit Besancenot, soit Bayrou, les Verts et le PC jouant dans tous les cas un rôle d'appoint négligeable. Le plus probable est une alliance avec le Modem qui se dessinerait sur le tard, c'est-à-dire entre les deux tours de la présidentielle puisqu'il faudra bien attendre ce scrutin pour savoir lequel de ces deux partis arrivera en tête. Bayrou a préparé son électorat à cette alliance, conséquence logique de son parcours depuis 2002. L'alliance avec Besancenot serait la garantie de la victoire de la droite, en même temps, le PS ne peut pas se permettre de laisser prospérer un tel mouvement sur sa gauche, c'est sans doute pourquoi le choix de Martine Aubry comme premier secrétaire est plutôt une bonne chose pour le PS. La "dame des 35 heures" apparaît comme clairement ancrée à gauche et tiendra certainement solidement la barque dans les années à venir.

A l'heure actuelle, la meilleure chance pour le PS de revenir aux responsabilités sur le plan national serait certainement de réaliser une alliance forte à gauche, sous l'égide de Martine Aubry, puis de choisir un candidat plus au centre, comme Ségolène Royal ou Dominique Strauss-Kahn (à condition que la campagne soit courte pour ce dernier), de devancer Bayrou puis de s'allier à lui entre les deux tours. Ce scénario est loin d'être aujourd'hui le plus probable, Nicolas Sarkozy apparaissant comme le plus apte à diriger le pays, même si sa politique n'est pas majoritairement soutenue par la population. Mais les choses peuvent changer d'ici là, Martine Aubry peut se révéler comme un leader incontestable de l'opposition ou encore une nouvelle figure du PS peut émerger. Cette dernière hypothèse semble irréaliste étant donné l'opportunisme et la faiblesse idéologique qui règne dans cette génération (Valls, Peillon, Montebourg, Moscovici, Hamon) : ces responsables politiques qui reprochent à leurs aînés de s'accrocher au pouvoir reproduisent tous leurs défauts et changent d'avis à peu près tous les ans, au gré des rapports de force internes au parti.

Si un homme ou une femme providentiel se cache au PS, il est donc grand temps qu'il fasse son apparition...

28 septembre 2008

Le grand désordre politique mondial


Les tractations de couloir et les débats de personne qui agitent la rue de Solférino semblent être un symptôme de la profonde crise idéologique qui touche la social-démocratie européenne. Comme le dit si trivialement Dominique Strauss-Kahn, la gauche a besoin d'un nouveau "logiciel", c'est-à-dire d'un corps de doctrine cohérent en prise avec la nouvelle donne mondiale. Face à ce doute existentiel, la voie semble donc toute trouvée pour la droite européenne, au pouvoir désormais dans la grande majorité des pays de l'Union, qui a réussi son retour en force en alliant un programme économique libéral à un discours centrés sur les valeurs. Et puis patatra : la crise financière mondiale vient rappeler à tout le monde que la droite non plus ne sait plus où elle habite.

En témoigne le discours de Toulon de Nicolas Sarkozy, très critique sur un libéralisme dont il s'était pourtant fait le hérault, au cours duquel il en a appelé à un retour en force de la puissance publique. Arrière toute et retour aux fondamentaux du gaullisme social, qui n'est finalement pas si éloigné que cela de la social-démocratie. Le financement du RSA par une taxe assise sur les revenus du capital est l'illustration de cette politique dont on ne peut que se réjouir. Faut-il en déduire que la réhabilitation de la social-démocratie doit venir de la droite aujourd'hui ?

La vérité, c'est que la politique n'a pas encore su s'adapter aux principales évolutions du monde que sont la globalisation et, aujourd'hui, la crise financière. Même aux Etats-Unis, on sent bien que la perplexité gagne tous les esprits puisque c'est l'administration la plus libérale qui soit qui porte aujourd'hui le projet d'intervention publique dans l'économie le plus important de l'histoire de ce pays. Cette adaptation aux réalités et ce formidable pragmatisme du Trésor américain et de la Réserve fédérale montrent au passage l'extraordinaire réactivité de ce pays qui sait s'éloigner des idéologies aussi vite qu'il les a adoptées.

Cela faisait plusieurs années que la distinction gauche/droite ne faisait plus vraiment sens et qu'elle avait été remplacée par l'opposition entre le libéralisme et la social-démocratie, du moins dans les pays occidentaux. Ces deux modèles sont aujourd'hui en faillite : la confiance excessive dans le marché a mené le premier à une crise financière sans précédent tandis que la croyance naïve de la seconde selon laquelle le progrès social allait de pair avec le développement économique est systématiquement contredite par les faits. Si l'on ne peut faire confiance ni au marché, ni à l'Etat, vers qui se tourner alors ? Deux visions s'opposent selon moi et peuvent structurer les débats politiques futurs.

La première consiste à vouloir poursuivre la mondialisation en réalisant pour la politique ce qui a été fait pour l'économie. Cela suppose de donner un pouvoir beaucoup plus important qu'aujourd'hui aux institutions internationales au premier rang desquelles figurent l'ONU, le FMI et l'OMC. En effet, il faut bien reconnaître l'écart grandissant entre le pouvoir du marché, qui ne connaît plus d'entraves, et le pouvoir politique, qui reste circonscrit dans des frontières géographiques. Ce différentiel croissant explique notamment le renversement du rapport entre les Etats et les entreprises : alors que le secteur privé devait chercher l'accommodement de la puissance publique pour développer ses activités, largement ponctionnées par les impôts et les taxes, les multinationales sont désormais en mesure de faire plier les gouvernements qui doivent mettre en avant la compétitivité de leur pays et l'attractivité de leur régime fiscal.

La deuxième vision consiste à vouloir faire marche arrière par rapport à la mondialisation en poussant à l'intégration de grands ensembles régionaux unis à l'intérieur et partiellement protégés de l'extérieur. Ce système s'inspire directement du "Zollverein", union douanière des principaux Etats de la Confédération Germanique menée pendant la Révolution Industrielle. Tous les discours qui prétendent lutter contre le dumping social, environnemental ou monétaire se ramènent peu ou prou à ce système, non sans une certaine légitimité. Cette doctrine doit cependant affronter la théorie économique des échanges internationaux, portée par Smith puis par Ricardo, qui a été à la base même de la justification de la mondialisation.

Le choix politique est donc à faire entre un gouvernement -ou tout du moins une régulation- mondial et un monde multipolaire constituté de grands ensembles plus ou moins homogènes et protégés les uns des autres. Ces deux options ne sont d'ailleurs pas tout à fait exclusive l'une de l'autre et elles ont chacune trouvé bonne place dans le discours du Président de la République. Reste ensuite à savoir quel camp incarnera préférentiellement chacune de ces doctrines : aux Etats-Unis, il semble que les démocrates s'orientent davantage vers une forme de protectionnisme (les critiques d'Obama et de Clinton ont été nombreuses pendant les primaires sur le traité de libre-échange nord-américain avec le Mexique et le Canada) tandis qu'en France c'est plutôt la droite qui tient ce discours. Bien entendu, les choses ne sont pas encore figées et il faudra beaucoup de temps pour qu'un nouvel ordre politique voie le jour.

Ce choix ne se réduit pas aux seuls sujets économiques, il s'applique également aux questions énergétiques, environnementales et diplomatiques. Quoi qu'il en soit, cette crise prouve que la thèse de la fin de l'Histoire, popularisée par Francis Fukuyama, ne tient pas. Pas plus que l'Etat-providence keynésien au moment des Trente Glorieuses, le modèle libéral qui s'est imposé à partir des années 80 ne constitue une vérité définitive et indépassable. Contrairement aux vérités mathématiques, les vérités économiques ne sont valables qu'un temps : gare à ceux qui ne s'adaptent pas aux évolutions du monde.

21 septembre 2008

Sarkozy et l'action


Après une longue trêve estivale, je reprends ce blog en espérant que je n'aurai pas perdu trop de lecteurs en route. Pour commencer cette nouvelle saison, j'ai choisi un sujet ô combien original et à peine rebattu : Nicolas Sarkozy. En effet, cet homme, dont la personnalité m'apparaissait complètement transparente après la lecture du portrait de Yasmina Réza dans "L'aube, le soir ou la nuit", s'avère beaucoup plus difficile à saisir que je ne me l'imaginais. Le Président de la République est rempli de paradoxes et possède de nombreuses facettes.

Pendant la campagne électorale, cela pouvait passer pour de l'opportunisme électoral, il n'était d'ailleurs pas le premier à adapter son discours en fonction de son auditoire. Cela ne l'a pas empêché d'emporter la conviction des foules de manière éclatante pour une raison assez simple selon moi : Nicolas Sarkozy croyait, à chaque fois, à ce qu'il disait. Si on doit lui faire un procès, ce n'est pas en raison de son cynisme mais par son manque de cohérence : Nicolas Sarkozy accepte trop facilement la contradiction interne de ses propos.

Cette vision de la politique a longtemps heurté à la conception rationnelle que je m'en faisais, héritée certainement de ma formation scientifique où la non-contradiction est le préalable indispensable à la réflexion. Mais la politique n'est pas la science, elle est davantage le lieu de l'action que celui de la réflexion et elle doit être jugée en fonction de son efficacité plutôt que de sa vérité. La parole de l'homme politique est en cela fondamentalement différente de celle de l'écrivain, du philosophe ou du scientifique : elle n'a pas vocation à décrire la réalité mais à la modifier, en un mot, elle est performative.

C'est parce qu'il a compris cela que Nicolas Sarkozy est un homme politique d'envergure et pas un gestionnaire ou un administrateur, il refuse la fatalité et ne se résigne pas au statu quo du monde qui l'entoure. Ce trait de caractère peut s'incarner en lui de manière simpliste et vulgaire, notamment quand il fait du volontarisme l'alpha et l'oméga de sa politique, car la volonté de changer la réalité ne doit pas se transformer en déni de la réalité, à ce titre, "aller chercher la croissance avec les dents" est aussi stupide qu'inefficace.

En revanche, ce refus de la fatalité peut prendre une tournure beaucoup plus subtile comme le montre le débat sur la suppression de la publicité à la télévision. Nicolas Sarkozy a expérimenté ici le discours le plus performatif qui soit en lançant cette idée sans aucune concertation au milieu d'une conférence de presse, peu lui importaient alors les détails d'intendance ou les obstacles qui se dresseraient contre cette mesure, il la jugeait simplement souhaitable et possible. Dans ce cas de figure, nul doute qu'une consultation préalable aurait vidé l'idée de sa substance, on aurait trouvé toutes les raisons du monde pour en reporter l'application, pour diminuer la publicité plutôt que de la supprimer... Si le résultat de cette mesure sur l'équilibre économique de France Télévisions n'est pas encore connu, il est en revanche indiscutable que ce débat a conduit les chaînes publiques à modifier leur grille de rentrée en affirmant leur différence par rapport aux chaînes commerciales, en cela Nicolas Sarkozy a gagné en partie son pari. Tous ceux qui l'accusent d'agir de la sorte pour aider les chaînes privées dirigées par ses amis font ici preuve d'une mesquinerie qui n'est pas à la hauteur du débat, alors même qu'ils ont réclamé la suppression de la pub sur le service public à corps et à cris sans jamais l'obtenir.

La politique étrangère est le lieu de l'action par excellence, celui finalement où Nicolas Sarkozy devrait se sentir le plus à l'aise, pourtant le bilan est ici plus mitigé. La gestion de la crise du Tibet a en effet était tout à fait catastrophique, la France réussissant l'exploit de s'attirer les foudres de Pékin alors même que Nicolas Sarkozy a fini par se rendre à la cérémonie d'ouverture : "la guerre et le déshonneur" pour reprendre les termes de Churchill. La réintégration de la France dans le commandement intégré de l'OTAN et le lancement de l'Union pour la Méditerranée, quant à elles, illustrent la capacité de mouvement et d'impulsion de la diplomatie française sans que l'on voit très clairement les intérêts que pourrait en retirer notre pays. Il en va tout autrement du dernier évènement en date, à savoir la crise géorgienne, on peut bien évidemment trouver que l'Europe n'a pas été assez ferme face à la Russie mais elle a réussi, pour la première fois, à s'affirmer comme une puissance politique (alors que les divergences entre Etats étaient au moins aussi grandes qu'au moment de la crise irakienne), à obtenir l'essentiel, c'est-à-dire le cessez-le-feu dans les tous premiers jours du conflit et à commencer à réfléchir plus globalement à une politique russe commune des 27. Cette unité n'a été possible en grande partie par l'intervention très rapide de Nicolas Sarkozy en Russie et en Géorgie, pour une fois l'Europe se trouvait incarnée en une personne physique capable de discuter avec les autres puissances. Le Président de la République, à travers ces différentes crises ou initiatives est donc en train de trouver sa voie et de se départir de sa naïveté et de son amateurisme initial.

Sur le plan économique, les résultats de la politique de Nicolas Sarkozy sont plus décevants car dans ce domaine la cohérence redevient un élément incontournable. Le Président a cru à tort qu'il pouvait à la fois mener une politique de l'offre (car il savait que la faiblesse de la France était là) et une politique de la demande (pour répondre aux préoccupations sur le pouvoir d'achat). La crise financière actuelle fait craindre à certains (et espérer à d'autres) un effondrement de la confiance des Français dans l'exécutif, je pense qu'ils se trompent complètement. En homme d'action, Nicolas Sarkozy se nourrit des crises qui sont des moments exceptionnels où les cartes sont rebattues, il sait pertinemment que les grands hommes ne se révèlent que dans les grandes circonstances. Sa faible connaissance de l'économie ne lui permet pas de trouver par lui-même les solutions, ce travail doit incomber à ses conseillers, mais son audace et son intuition politique peuvent lui permettre, une fois le cap choisi, de l'atteindre dans de bonnes conditions. De ce point de vue, son discours du 25 septembre sur la crise revêt une importance considérable, car si le cap annoncé n'est pas le bon, Nicolas Sarkozy cherchera tout de même à l'atteindre par tous les moyens.

La crise financière, économique, géopolitique et énergétique, s'il est douloureuse pour les individus, est un terreau idéal pour révéler les grands hommes, Nicolas Sarkozy en a conscience et c'est pourquoi il se soucie si peu des attaques personnelles qu'il subit, notamment sur sa conception autoritaire du pouvoir. Même s'il y prête la plus grande attention, il arrive à regarder au-delà de cette agitation politicienne : plus que par ses contemporains, c'est par les livres d'histoire qu'il veut être jugé. Curieuse conclusion à propos d'un homme qui passe une partie de son temps le nez dans les enquêtes d'opinion, le paradoxe n'est en fait qu'apparent : Nicolas Sarkozy sait à quel point le chemin emprunté est aussi important que la destination finale en politique, et qu'avoir raison trop tôt ou trop tard revient au même que d'avoir tort.

21 juillet 2008

Rapport sur les éoliennes


Je vous invite à consulter mon rapport sur les éoliennes, réalisé pour l'Institut Montaigne. Il est disponible à l'adresse suivante : http://www.institutmontaigne.org/medias/amicus_eolien-bd.pdf.

Bonne lecture.

19 juillet 2008

L'irresponsabilité Sarkozyste


Nicolas Sarkozy n'a que le mot "responsabilité" à la bouche, qu'il s'agisse de réclamer la démission de Daniel Bouton après le scandale Kerviel, d'obtenir celle du général Cuche après le drame de Carcassonne ou de mettre la pression sur Anne Lauvergeon après les fuites d'uranium au Tricastin. Mais cette obsession de la responsabilité, qui consiste à trouver un fusible, le plus haut possible, à chaque dysfonctionnement masque en fait l'irresponsabilité la plus totale.

Quel sens y'a-t-il en effet à exiger la démission d'une personne qui est tellement haute dans la hiérarchie que l'on peut être sûr qu'elle n'avait quasiment aucun levier ?cela relève de tout sauf du sens des responsabilités. Le comble du grotesque a été atteint quand le Président de la République a justifié la démission du chef d'Etat major de l'armée de Terre, le Général Cuche, en indiquant que sa responsabilité de chef des armées l'exigeait. Il suffit de pousser le raisonnement jusqu'à son terme pour arriver à la conclusion que c'était alors au Président de la République lui-même de démissionner.

Derrière cette fausse conception de la responsabilité, se cache une attitude quasi-féodale : les hauts responsables sont la nouvelle noblesse, ils doivent donc faire preuve d'un grand sens de l'honneur, ce qui suppose de remettre leurs titres en jeu s'ils perdent la face. En échange, cette nouvelle noblesse jouit des privilèges de l'époque moderne, à savoir des salaires très élevés. Cette vision est aujourd'hui complètement obsolète et ne devrait pas avoir lieu d'être.

Quel est le résultat de la doctrine sarkozyste de la responsabilité ? Le phénomène de cour bien évidemment, comme l'a très bien noté Dominique de Villepin. Chacun craint la disgrâce, et n'hésitera donc pas à faire porter le chapeau à un autre si cela permet de conserver son poste : la démission du patron de la Socatri, filiale d'AREVA en est l'illustration. Comme sous la Monarchie absolue, il y a une alliance objective entre le monarque et le peuple, à savoir le président et l'opinion, pour faire pression sur la noblesse, c'est-à-dire les corps intermédiaires. On taxe cette pratique du pouvoir de Bonapartisme, mais c'est oublier que durant le Consulat, Napoléon avait au contraire cherché à relever les corps intermédiaires en créant par exemple le Conseil d'Etat chargé d'orienter sa politique.

Du coup, les observateurs critiques du régime s'en donnent à coeur joie, à commencer par ce courant qui n'existe qu'en France : l'extrême-centre de François Bayrou et de Marianne. Ils ont beau jeu de dénoncer la monarchisation du régime et n'hésitent pas à exagérer cette dérive en comparant la France à une République bananière. Plutôt que d'attaquer Nicolas Sarkozy tous azimuts, ils feraient mieux de soutenir les membres des corps intermédiaires qui sont mis sur la sellette et de dénoncer ceux qui finissent par renoncer en démissionnant. Ainsi, tout le monde devrait se réjouir de l'audace et du véritable sens des responsabilités dont a fait preuve le PDG de France Télévisions Patrick de Carolis, qui a répondu vertement au chef de l'Etat tout en défendant les intérêts vitaux de son entreprise et de ses salariés. En agissant de la sorte, cet homme jusque là très révérencieux a certainement sauvé sa place, il sera intéressant de voir la réaction de Nicolas Sarkozy dans les mois à venir : soit il le maintient en poste et ce sera le signal pour les représentants des corps intermédiaires de s'affirmer davantage, ce qui prouvera que le phénomène observé jusque là était moins du à un autoritarisme du chef de l'Etat qu'à une faiblesse congénitale des élites française, soit il le remplace et ce sera alors le signe que le Président de la République ne supporte pas la moindre contradiction et qu'il se comporte comme un monarque.

01 juin 2008

Peut-on être cultivé et productif ?


Le travail, l'œuvre et l'action, telles sont les composantes essentielles de la condition humaine selon Hannah Arendt. Ces trois catégories répondent, en effet, aux principales aspirations humaines : subvenir à ses besoins naturels, dépasser sa condition de mortel et vivre parmi les autres. La spécialisation des professions, la prolifération culturelle et la complexité grandissante des problématiques politiques rendent aujourd'hui caduque l'image classique de l'honnête homme, à la fois généraliste et éclectique. Incidemment, l'homme peut-il à la fois être acteur et spectateur, peut-il mener de front une vita activa et une vita complentativa, pour reprendre la terminologie latine ? Cette interrogation prend tout sens après une interview de Jean-Martin Folz, ancien PDG de Peugeot-Citroën, qui confessait ne pas avoir ouvert le moindre livre pendant ses dix années de fonction, en raison d'un emploi du temps professionnel trop chargé. Ce cas n'est certainement pas isolé et peut être transposé à certains responsables politiques, tellement happé par l'actualité qu'ils n'ont plus le temps de se nourrir de la réflexion politique. Cette tension peut se ramener de manière un peu provocante et triviale à l'interrogation suivante : peut-on à la fois être cultivé et productif ?

La première contradiction apparente entre la culture et le travail est celle du temps qu'il faut consacrer à chacune de ces deux activités. En effet, la culture ce n'est pas le culturel, c'est-à-dire lire un livre de temps en temps où assister à quelques premières de concerts dans l'année. La culture est une activité particulièrement chronophage et exigeante, qui demande un investissement très profond de l'individu sans qu'il ne doive forcément en attendre en retour un quelconque retour sur investissement. Parallèlement, le travail, pour une bonne partie des cadres dirigeants est un véritable sacerdoce, une préoccupation permanente qui occupe pleinement l'esprit. Les rares instants de répit, comme les vacances ou les week-end, ont progressivement disparu avec l'apparition des téléphones portables, ordinateurs portables et autres blackberry. La concurrence grandissante des talents fait de chaque instant de non-travail un moment de culpabilité, de retard pris par rapport à ses concurrents, ses clients ou ses collègues. Dans ces conditions, le temps disponible dans une journée n'étant pas extensible, la culture et le travail, poussés à leur paroxysme, sont presque mathématiquement contradictoires.

Mais cette contradiction "matérielle" n'est pas la plus essentielle. Il y a une véritable différence de fond entre ces deux activités. Le travail, comme l'action politique, est une activité sociale tandis que la culture n'a d'autre finalité que soi-même : on ne se cultive pas pour les autres mais pour soi, c'est une manière de se construire, pas de s'exposer. La culture entretient un rapport étroit avec l'amour de soi mais pas du tout avec l'amour propre. Bien entendu, le travail comme effort physique est également une expérience individuelle, qui se rapproche de la souffrance, le travail est alors une nécessité, pas un moteur de l'ambition sociale comme je l'ai entendu jusque là.

La distinction fondamentale entre travail et culture est le rapport que ces deux notions entretiennent avec l'Histoire. La culture, c'est le dialogue avec le passé, c'est la recherche de la compagnie de ceux qui nous ont précédés. Se cultiver, c'est avant tout adopter une posture d'humilité face aux générations précédentes et prendre le temps de comprendre tout ce qui a pu mener à la situation actuelle. De ce point de vue, la culture est fondamentalement conservatrice, même si la création culturelle est par nature avant-gardiste. Le travail, quant à lui, est ancré dans une vision progressiste de l'Histoire, ce qui l'intéresse ce n'est pas le passé mais le présent voire le futur : la situation actuelle n'est plus ce qui doit être expliqué, comme c'est le cas pour la culture, c'est une donnée d'entrée sur laquelle il faut bâtir quelque chose de meilleur, c'est-à-dire de plus efficace et de plus productif.

Pour revenir à un exemple concret, on peut considérer le système de recrutement des hauts fonctionnaires. Si on pousse la caricature jusqu'au bout, le haut fonctionnaire est un être très cultivé mais peu productif, par opposition à un cadre du privé peu cultivé mais très productif. De par sa formation, en particulier à l'ENA, ce "serviteur de l'Etat" est l'héritier de l'honnête homme, en particulier, il connaît très bien l'histoire politique, administrative et philosophique de son pays même s'il est nettement moins performant en ce qui concerne les théories économiques récentes. On voit aujourd'hui une volonté d'ouvrir cette haute fonction publique à des personnes issues du privé, le recours de plus en plus courant aux cabinets de conseil par l'exécutif en est un exemple probant. L'affaire de la suppression de la carte de famille nombreuse SNCF a montré les limites et surtout l'absence totale de sens politique de ces cabinets privés. Il est difficile de vouloir réformer l'Etat sans comprendre son histoire et le pourquoi de la situation actuelle. Contrairement à ce qu'on essaye de plus en plus de nous faire croire, l'Etat ne se gère pas comme une entreprise et, dans ce domaine, la culture n'est pas l'ennemie de l'efficacité.

Reste la question initiale : peut-on à la fois être cultivé et productif ? J'avoue avoir de sérieux doutes sur cette question, et j'ose même affirmer qu'elle m'obsède au moment où je rentre de plain pied dans le monde du travail et où j'ai l'impression d'avoir à peine pénétré sur le pas de la porte du monde de la culture. L'avenir tranchera.

12 mai 2008

Pour une relance du nucléaire en France


Avec l’envolée du prix des matières premières et le défi climatique qui impose une réduction des émissions de dioxyde de carbone, le débat énergétique est revenu au cœur des priorités politiques. Même si ces enjeux peuvent sembler très macroscopiques, chaque citoyen en mesure l’incidence concrète sur sa vie quotidienne quand il paie sa facture d’électricité, va à la pompe ou s’inquiète des effets du réchauffement climatique. Dans ce contexte, la France doit relancer ses investissements dans le nucléaire car cette énergie est à la fois bon marché et qu’elle n’émet pas de gaz à effet de serre.

Nous devons une partie de notre prospérité aux choix faits par les responsables politiques et industriels français des années 60-70. Qu’il s’agisse du Général de Gaulle, de Pierre Messmer, de Valéry Giscard d’Estaing, de Marcel Boiteux ou de Georges Besse, tous ont participé à un choix stratégique qui s’est révélé payant pour notre pays : le développement de l’énergie d’origine nucléaire. Issue de la recherche militaire, des efforts du CEA mais aussi de la collaboration avec des industriels étrangers comme Westinghouse, cette orientation a nécessité un effort public sans précédent dans le domaine de l’énergie : 5 à 6 tranches nucléaires ont été mises en service par an au milieu des années 70 pour aboutir à un total de 58. Aujourd’hui, le nucléaire subvient à 80% de nos besoins électriques, pour un coût deux fois inférieur au thermique à flamme (charbon, fioul, gaz) et pour des émissions de CO2 quasi-nulles. Ainsi, pour ce qui est de la production électrique, la France émet moins de dioxyde de carbone que les Pays-Bas et 7 fois moins que l’Allemagne qui compte pourtant le plus grand parc éolien du monde.

On pourrait se satisfaire d’une telle situation en se contentant du statu quo, mais il faut au contraire valoriser nos atouts en choisissant de relancer le nucléaire en France. En effet, alors que la consommation électrique continue à croître dans notre pays, la France n’a pas installé de nouvelle tranche nucléaire depuis 1999. Le prochain réacteur de nouvelle génération EPR sera mis en service à Flamanville en 2012, mettant ainsi fin à une longue période de doute sur l’avenir du nucléaire dans notre pays. Ce réacteur est censé être une tête de série, il faudra bien, en effet, remplacer les tranches qui arriveront en fin de vie (comme Fessenheim) et accompagner la croissance de la consommation. La France a d’ailleurs trop tardé dans ces investissements, ce qui s’est traduit par une production électrique qui fait de plus en plus recours aux centrales thermiques à flamme et donc qui émet de plus en plus de gaz à effet de serre. Il serait erroné de tabler sur une baisse à venir de la production électrique en raison des politiques de maîtrise de la demande énergétique car il faut tenir compte du développement de nouveaux projets, en particulier la voiture électrique et la relance du chauffage électrique. La France a en effet un potentiel important de réduction de ses émissions de CO2 dans les secteurs des transports et du chauffage des logements. Malgré un piètre rendement thermodynamique, le chauffage électrique devient économiquement intéressant dès lors que le prix des matières premières s’envole. Il faudra bien des centrales nucléaires pour assurer le fonctionnement de ces nouveaux équipements.

Le développement du nucléaire est également un véritable enjeu de politique industrielle. La France a aujourd’hui deux grands atouts dans le commerce mondial : le luxe et l’énergie, il faut absolument conserver notre leadership dans ces secteurs pour rééquilibrer à terme notre balance extérieure. Aujourd’hui, EDF comme AREVA sont des fleurons que le monde nous envie, la France doit contribuer au développement de ces groupes à l’international, en prenant toutes les précautions nécessaires en ce qui concerne les risques d’exploitation, de prolifération et de gestion des déchets nucléaires. Il faut saluer à ce titre la création d’un agence française du nucléaire à l’international qui regroupe les grands industriels du secteur, l’Autorité de sûreté nucléaire, le CEA ou encore l’ANDRA qui gère les déchets radioactifs en France. Depuis son entrée à l’Elysée, Nicolas Sarkozy a réussi à faire du nucléaire un atout dans la compétition économique mondiale mais aussi un levier diplomatique, il faut l’en féliciter.

Restent deux doutes à dissiper : l’indépendance énergétique de la France et la gestion du risque nucléaire. Il faut tout d’abord rappeler que si les centrales nucléaires ont besoin d’uranium comme combustible, celui-ci ne représente qu’une petite part du coût de l’électricité nucléaire (environ 5%). En conséquence, les variations de prix de l’uranium n’ont qu’un impact limité sur le prix de l’électricité. De plus, les réserves en uranium sont assez bien réparties à travers le monde (Niger, Canada, Australie, Afrique du Sud, Kazakhstan,…) contrairement aux réserves pétrolières. Cela évite la formation de cartel et diminue le risque que peuvent faire peser les troubles politiques sur les cours mondiaux. Pour toutes ces raisons, même si la France ne produit quasiment pas d’uranium sur son sol, l’énergie nucléaire participe à la sécurité et à l’indépendance énergétique de la France.

En ce qui concerne le risque nucléaire, en particulier la gestion des déchets radioactifs, il faut ramener les choses à leur juste mesure. Les volumes de déchets hautement radioactifs, qui seront entreposés en stockage géologique profond (à 500 mètres sous terre) ne représentent que des volumes très faibles. L’image qui est souvent donnée pour quantifier la place occupée par ces déchets depuis le début du nucléaire en France est celle d’un terrain de foot sur 1 mètre de hauteur. Ce risque est donc parfaitement maîtrisable, et la France est le pays en pointe sur ce sujet grâce aux travaux de l’ANDRA. De plus, si l’on parle de développement du nucléaire, il faut résonner en termes de risque marginal supplémentaire. Chacun comprend bien que ce risque est à peu près le même que l’on ait 58 ou 65 tranches nucléaires, ainsi, il n’y a sur ce sujet que deux positions cohérentes : ou bien on estime que ce risque, aussi faible soit-il, ne doit pas être assumé et qu’il faut donc renoncer complètement au nucléaire en France, ou bien il faut développer le nucléaire autant qu’il est économiquement rentable. Toute position médiane, qui cherche à s’attirer les bonnes grâces de certains anti-nucléaires tout en maintenant les tranches en activité, est mauvaise par définition.

Le nucléaire doit donc être relancé en France et à l’international, la recherche sur les réacteurs de 4ème génération doit également être encouragée pour faire face à l’épuisement des ressources en uranium 235. Ce projet, résolument tourné vers l’avenir, est une opportunité pour notre industrie, pour les consommateurs d’électricité français et pour la lutte contre le réchauffement climatique.

27 avril 2008

La théorie du complot


Relancée bien malgré elle par Marion Cotillard, la théorie du complot est une constante dans nos société modernes. Bien entendu elle peut prendre plusieurs formes, la plus radicale consistant à remettre en cause toute vérité officielle, comme l'origine des attentats du 11 septembre ou la réalité des premiers pas de l'homme sur la Lune, tandis que d'autres formes plus douces mettent en avant une hyper-organisation de certaines structures institutionnelles (Etats, multinationales,...), qui sont censées tout connaître et tout savoir immédiatement, dans ce cas, la théorie du complot s'apparente plutôt au mythe de Big Brother.

Dans un article récent du Monde, le philosophe français Robert Redecker explique les ressorts psychologiques à l'œuvre dans les multiples formes de la théorie du complot d'une manière tout à fait convaincante : "On devine les avantages narcissiques de la croyance dans cette théorie : son adepte s'épanouit dans le sentiment de détenir un secret d'une extrême importance. Il jouit d'en savoir plus que les plus grands savants. Il n'a pas eu à produire d'efforts pour s'élever au-dessus des sommités, il lui a suffi d'appliquer une disposition d'esprit : le rejet de toute vérité affirmée officiellement. Dans cette négation triomphe le ressentiment contre les élites de la connaissance et se déploie une figure contemporaine de l'anti-intellectualisme. Plus gratifiant encore : l'adepte de cette théorie éprouve l'ivresse d'avoir réussi à déjouer un piège collectif, dans lequel l'humanité ordinaire tombe. Il se découvre plus malin que le conspirateur qui, sous des guises diverses, trompe l'humanité depuis des siècles !". Mais cette dimension narcissique, bien qu'essentielle, n'est pas la seule à l'œuvre pour expliquer l'engouement des masses pour la théorie du complot.

En effet, plus qu'une doctrine, la théorie du complot est un substitut à la religion. Ayant renoncé à donner un sens au Monde par la volonté de Dieu, l'homme moderne se retrouve sans repères, perdu au milieu d'un monde absurde complètement dénué de fins. Cette situation déroutante conduit certains au nihilisme, mais d'autres ne peuvent se résoudre à une telle absence de sens. Ils cherchent ailleurs une autorité qui redonnerait de la cohérence à ce qu'ils voient et à ce qu'ils vivent : si ce n'est plus Dieu qui régit le monde, alors se sont les hommes. Mais pas tous les hommes, car peu de gens ont l'impression, dans leur vie quotidienne, de présider aux destinées du monde, seulement une poignée, une oligarchie planétaire qui tire les ficelles, voit tout, entend tout et sait tout. Cette "élite de l'ombre" est aussi bien politique, économique que religieuse, elle chapeaute tous les lieux de pouvoirs. Bien entendu, il n'est pas nécessaire, pour être un adepte de la théorie du complot, de supposer l'unité de cette oligarchie, elle peut se répartir en groupes séparés qui ont des zones d'influences distinctes. L'intérêt de cette démarche est avant tout de retrouver du sens, ce qui conduit à une situation paradoxale : plutôt que d'inquiéter, la théorie du complot rassure. Qu'importe que le monde soit dirigé par des personnes peu scrupuleuses, au moins y'a-t-il quelqu'un aux commandes, semblent se réjouir inconsciemment les adeptes du complot.

A un degré moindre, cette disposition d'esprit conduit l'immense majorité des individus à surestimer l'organisation et le professionnalisme des institutions. Et pour cause, l'une des raisons d'être de ces institutions est d'apparaître infaillibles, nécessaires, pour ne pas dire évidentes aux yeux des citoyens. Pourtant, dès qu'on s'approche un peu, le décor en carton pâte ne fait plus illusion : aussi prestigieuses soient-elles, les institutions sont avant tout des organisations humaines, c'est-à-dire faillibles. Dans la vie politique, cela se traduit par une obsession de la signification : les observateurs politiques tentent d'interpréter et de donner un sens à tous les actes du pouvoir en place. On parle de dysfonctionnements ou de couacs, pour tout de suite insinuer qu'il s'agit de manœuvres orchestrées par le pouvoir lui-même, le Président ne cite pas le nom de son Premier Ministre lors d'un discours et on évoque une crise au sommet de l'Etat. Bref, on ne reconnaît pas au pouvoir en général, qu'il soit politique ou économique, le droit de commettre des erreurs ou de se tromper.

La réalité est bien différente, elle est beaucoup plus micro que macro. Le monde est devenu tellement complexe qu'il oblige à l'hyper-spécialisation des tâches, plus personne ne contrôle tout, ni le PDG d'une grande entreprise, ni un ministre, pas même un directeur de recherches. Qui plus est, les nouvelles technologies ont accrues de manière considérable (parfois excessive) la transparence : pour reprendre l'adage populaire, grâce à Internet "tout finit par se savoir". L'idée, pour les puissants, de travestir la réalité pour qu'elle apparaisse aux foules telle qu'ils la souhaitent plutôt que telle qu'elle est, s'avère de plus en plus périlleuse à mettre en œuvre.

Ce qu'il faut accepter, c'est la contingence du monde. Reconnaître que ce qui se joue devant nos yeux n'est pas la représentation d'un pièce écrite à l'avance mais bien la confrontation des volontés, des intérêts et des talents des individus. En un mot, il faut pousser plus loin le désenchantement du monde amorcé par le reflux des interprétations religieuses.