23 septembre 2009

Pouvoir(s) de marché


En économie, on appelle pouvoir de marché l’influence excessive qu’un acteur économique peut acquérir en raison de sa taille. Un monopole qui contrôle 50% d’un marché a par exemple beaucoup plus d’influence sur le prix du bien qu’il vend que l’ensemble des entreprises morcelées qui contrôlent les autres 50%. En réalité, on peut étendre cette définition du pouvoir de marché à tous les domaines de l’action humaine (politique, art, spectacle, sciences…). Il s’agit de distinguer clairement le poids réel d’un individu ou d’une organisation dans un de ces domaines avec son influence.

Pour donner un ordre d’idées, le poids réel d’un écrivain pourrait être le nombre de livres qu’il vend tandis que son influence s’apprécierait plutôt en fonction de ses passages dans les émissions littéraires ou la place qu’il occupe dans les conversations entre amis. Pour un parti politique, le poids réel correspond naturellement à son score électoral tandis que son influence sur le pays dépend avant tout de sa capacité à gouverner ou à influer sur les débats publics. Pour un scientifique enfin, le poids réel semble plus difficile à apprécier puisqu’il s’agit de mesurer son apport à la connaissance, dont le nombre d’articles qu’il publie ne donne qu’une vague idée. Son influence, en revanche, peut être plus facilement évaluée en fonction des citations dont il fait l’objet par d’autres scientifiques.

Parler de pouvoir de marché, dans chacun de ces domaines de l’activité humaine, cela revient à dire que l’influence n’est pas proportionnelle au poids réel, mais qu’elle augmente plus rapidement. Mathématiquement, on dirait qu’il s’agit d’une fonction concave, mais il faut se méfier des analogies entre mathématiques et sciences humaines ou sociales : considérer influence et poids réel comme des fonctions peut être utile mais c’est forcément réducteur. L’action humaine ne se laisse pas facilement enfermer dans des définitions mathématiques, c’est pourquoi un raisonnement qualitatif s’impose.

Ce qu’il fait le danger du pouvoir de marché, c’est qu’il peut s’emballer : l’influence grandissante peut entraîner une augmentation du poids réel, qui générera à son tour une influence encore plus forte. Pour être pédant, on peut parler de rétroaction positive. Ainsi, le risque est grand de voir les personnes ou les organisations qui exercent un pouvoir de marché l’accroître continument, à l’instar des riches qui deviennent de plus en plus riche.

Cette dynamique propre au pouvoir de marché peut être vue de manières complètement différentes. La manière négative de voir les choses, c’est qu’on aboutit à une concentration : peu d’acteurs finissent par détenir le pouvoir (économique, culturel, artistique…). De façon plus positive, on peut voir cette dynamique comme un moyen de structurer les différents domaines de l’action humaine. En effet, pour être appréhendée par les individus, la réalité sociale a besoin d’être saisissable, intelligible et donc relativement simple. Tant et si bien qu’on peut se demander s’il y a vie sociale possible sans pouvoir de marché.

Car une société, c’est un ensemble d’individus qui ont des repères en commun. Ces repères peuvent être une culture littéraire commune, un nombre limité de classique qu’on les a obligé à lire quand ils étaient à l’école ; ce peut-être un nombre limité de partis politiques qui permettent de se ranger grossièrement dans un camp ; ce peut-être un nombre limité de chaînes de télévision qui font que les gens peuvent discuter des mêmes programmes qu’ils ont vu la veille au soir ; ce peut-être un nombre limité d’entreprises qui se partagent un marché et que l’on retrouve dans chacune des villes où l’on se rend.

Pour un prendre un exemple précis, j’ai toujours pensé qu’indépendamment de leur qualité intrinsèque, les « grandes messes » que constituent (ou constituaient) les journaux télévisés de 20h de TF1 et de France 2 étaient une bonne chose du point de vue de la cohésion de la société française. Ces rendez-vous, suivis par des millions de gens chaque soir donnent une unité aux conversations entre collègues, entre amis ou au sein de la famille qui donnent le sentiment d’appartenir à un même ensemble, à une même communauté.

Contrairement à ce qu’affirme un certain libéralisme, qui voit la société comme un amas d’individus atomisés, la question du pouvoir de marché n’est donc pas celle d’un mal absolu à combattre, elle est celle d’un équilibre à trouver entre concentration et structuration des différents domaines de la vie sociale. Là où le libéral doit être vigilant en revanche, c’est à ce que le pouvoir de marché n’entraîne pas la disparition des petits acteurs qui constituent la diversité des domaines de l’action humaine. Car l’individu n’est pas qu’un être social, c’est aussi un être libre qui doit pouvoir suivre des chemins de traverses, non balisés par la société grégaire. C’est un mouton qui doit avoir le droit de quitter le troupeau de temps à autre pour vivre sa propre vie.

Il faut donc trouver un système où l’on continue à enseigner une même culture commune à tous les élèves, faite de Balzac-Zola-Hugo, mais où l’on puisse trouver aisément des auteurs plus méconnus chez le libraire du coin. Un système où la vie politique est régie par un nombre limité de parti, donnant par conséquent une image imparfaite de la diversité des points de vue présents dans la société, mais où les courants composants ces partis ou les clubs de réflexions prospèrent et possèdent une grande liberté de ton. Un système où l’on trouve tous les morceaux de viande usuels au supermarché mais où l’on puisse commander des joues de cochon à son boucher-charcutier de quartier.

Cette conciliation des contraires est nécessaire pour aboutir à une société digne de ce nom, c’est-à-dire à une communauté d’individus libres. La communauté exige la capacité d’initiative et donc d’un certain point de vue le pouvoir de marché. Un peuple composé d’individus atomisés ne peut pas bâtir de grand projet commun : la Révolution Française, c’est d’abord l’histoire d’un pouvoir de marché de Paris sur la France et celui d’un pouvoir de marché des clubs sur Paris. La liberté, quant à elle, exige la capacité de choisir et donc la diversité des offres (politiques, culturelles, économiques…). Cet équilibre entre pouvoir de marché et diversité est fragile avec d’un côté le ravin de la société totalitaire et de l’autre celui de l’hyperindividualisme.

2 commentaires:

Stanislas a dit…

Ca me rappelle une video TED tout ca...

http://www.ted.com/talks/lang/eng/barry_schwartz_on_the_paradox_of_choice.html

VLR a dit…

Merci beaucoup pour ce lien Stan. Je retiens en particulier ce passage qui me semble tout à fait juste : "The secret of happiness is low expectations"