22 décembre 2008

La « Croissance Verte », un nouvel Eldorado ?

Merci à Julien, François, Olivier, Samuel et Sofyane pour les échanges utiles que j'ai pu avoir avec eux sur ce sujet.


En pleine récession économique mondiale, une idée est en train de prendre corps : notre salut viendra de la révolution écologique. Alors que l’économie industrielle et financière classique marque le pas, les politiques et les investissements respectueux de l’environnement sont prêt à prendre le relais. C’est en tous cas le discours des partisans de la Croissance Verte, qui s’oppose en quelque sorte à la « décroissance » prônée jusque là par bon nombre d’écologistes. Ainsi, Jean-Louis Borloo de déclarer récemment que le respect de l’environnement n’était plus une contrainte, mais une opportunité. Un nouvel Eldorado en quelque sorte ? Cette vision témoigne d’un optimisme excessif et pourrait donc conduire a des décisions inefficaces, il convient donc de l’analyser plus en détail.

Les externalités environnementales ont un impact négatif sur la croissance mondiale

Avant toute chose, il s’agit de bien définir ce dont on parle : la Croissance Verte, si l’on suit le Ministre d’Etat dans ses propos, consiste en un surcroît de croissance du fait d’investissements écologiquement responsables par rapport à une situation où ne poseraient pas les problèmes du réchauffement climatique ou de l’épuisement des ressources naturelles. Il ne s’agit donc pas de comparer une situation où l’on cherche à préserver la nature à une situation où l’on ne ferait rien. Ainsi, on peut parfaitement être préoccupé par la lutte contre le réchauffement climatique sans croire pour autant à la croissance verte, de même qu’on peut parfaitement croire à la croissance verte et y voir une opportunité de développement sans se soucier véritablement de la dégradation de l’environnement.

Si l’on schématise à outrance, on peut dire que l’économie est un système à l’intérieur duquel les acteurs cherchent à maximiser leur richesse. Le réchauffement climatique et les autres problématiques environnementales qui ont émergé ces dernières années peuvent être considérés comme des contraintes supplémentaires sur ce système, ce que l’on appelle généralement des externalités négatives. Mais comment les acteurs économiques pourraient-ils améliorer la situation en présence de ces nouvelles contraintes ? Bien entendu, le monde ne se réduit pas à une fonction à plusieurs variables à optimiser et la présentation qui vient d’être faite est certainement trop sommaire, elle permet néanmoins de poser le problème et de montrer que l’idée de Croissance Verte ne va pas de soi. La complexité de la réalité ne doit pas être une raison pour nous éloigner des idées simples en économie.

On peut commencer à raisonner sur un exemple simple, le captage et le stockage de CO2 sur les centrales électriques (au charbon principalement). Cette technologie est l’une des principales réponses au problème des émissions de gaz à effet de serre, on peut même dire que si elle ne se met pas en place rapidement de façon généralisée, ces émissions ne pourront qu’augmenter dans les années à venir. Ce système consiste à séparer le CO2 des autres gaz relâchés par la centrale puis de l’orienter vers des réserves géologiques dont il ne sortira pas. Pour cela, on utilise une partie conséquente de l’énergie produite par la centrale, ce qui dégrade significativement son rendement, et on est amené à réaliser des investissements supplémentaires : toutes ces mesures ont un coût qui sera nettement supérieur à zéro quelque soient les avancées technologiques des années à venir. On comprend bien que le captage et le stockage du carbone, s’il est absolument indispensable dans les années à venir pour lutter contre le réchauffement climatique, se traduira par des coûts très importants et aura donc un impact négatif sur la croissance économique puisque plus de ressources seront nécessaires pour produire la même quantité d’électricité.

La problématique de l’épuisement des ressources nous mène peu ou prou aux mêmes conclusions : nous vivons globalement dans un monde où les matières premières, en particulier les hydrocarbures, sont bon marché et relativement abondantes et nous entrons dans un monde de la rareté, où les matières premières les plus rares ou les plus recherchées verront inexorablement leur prix monter. Si aucun substitut n’est trouvé à ces matières premières, leur raréfaction viendra donc peser significativement sur la croissance mondiale (même si la situation sera contrastée entre les pays importateurs et exportateurs de pétrole), si d’autres sources énergie sont progressivement utilisées en substitution (énergies renouvelables), alors elles coûteront plus cher que les matières fossiles à leur prix actuel ce qui affectera également le PIB.

Pour justifier l’idée de croissance verte, il faut faire l’hypothèse que l’énergie alternative qui va être utilisée puisse devenir compétitive, c’est-à-dire moins chère que ne l’est le pétrole aujourd’hui. On peut être sceptique sur ce point pour au moins deux raisons : la première c’est le principe d’économie qui guide les sociétés humaines, si le développement de ces deux derniers siècles s’est fait avec le charbon et le pétrole, c’est certainement parce qu’il s’agit des sources d’énergie les moins chères à exploiter. Rappelons au passage que c’est lors de la révolution industrielle que les moulins à vent ont été peu à peu abandonnés car ils n’étaient plus compétitifs. La seconde, c’est que les hydrocarbures sont le résultat du travail réalisé par le soleil sur la matière organique pendant des millions d’années : nous profitons donc aujourd’hui des bénéfices d’une énergie dont nous n’avons pas eu à supporter le coût, ce qui la rend particulièrement compétitive. On peut néanmoins espérer que l’augmentation de notre niveau technologique rende accessible à un coût modique des sources d’énergie qui ne l’étaient pas jusque là (vent, soleil, uranium 238,…).

Une autre justification possible de la croissance verte tient à la non-rationalité des acteurs. En effet, rien n’indique qu’en l’absence de contrainte environnementale, ces acteurs économiques parviennent à atteindre un optimum global. En braquant les projecteurs sur la problématique climatique ou sur l’épuisement des ressources, les pouvoirs publics peuvent donc espérer rendre le marché plus efficient. Telle est la philosophie des eco-prêts à taux zéro où l’Etat accepte de prêter à des ménages qui décident d’investir dans l’isolation de leur logement, en se faisant rembourser sur les économies d’énergie réalisées. Une fois le remboursement effectué, la situation est donc à peu près neutre pour l’Etat et elle est meilleure pour les ménages, d’où un gain collectif qui doit se traduire par un impact favorable sur la croissance économique. Ce raisonnement est tout de même conditionné au coût de l’investissement à réaliser et au prix de l’énergie : toute mesure qui consiste à réduire la consommation d’énergie n’est pas viable économiquement pour autant. Pour prendre un exemple caricatural, demander à un individu de pédaler la moitié de la journée pour produire une partie de l’énergie qu’il consomme n’est vraisemblablement pas une idée pertinente quelle que soit l’évolution des prix de l’énergie.

Les pratiques écologiquement responsables sont également réputées tirer un meilleur usage des ressources à disposition, limitant ainsi leur gaspillage. Le tri et le recyclage sont évidemment des pratiques vertueuses, qui ont certainement un impact favorable sur la croissance quoi qu’il ne faille pas en ignorer les coûts. Il n’en va pas de même de l’agriculture biologique qui consiste précisément à tirer un moins bon usage de la ressource (les surfaces cultivables) en réduisant les rendements au moment même où ces surfaces diminuent à l’échelle mondiale et que la population s’accroît. L’impact de ces politiques ne saurait donc avoir un impact favorable sur la croissance puisqu’elles diminuent la productivité.

Croissance Verte ou Décroissance ?

Au-delà de ces exemples sectoriels, on peut se demander si la notion de Croissance Verte n’est pas une façon trop commode de faire face au péril environnemental. C’est en tous cas la thèse défendue par certains écologistes, adeptes de la décroissance. Selon eux, la crise environnementale appelle à un changement radical de nos modes de vie et rien n’indique donc que cela permette de maintenir la croissance économique au niveau auquel nous l’avons connue ces dernières années. Il est en effet assez rassurant, pour ne pas dire confortable, de se dire que l’humanité est en mesure de répondre à l’un de ses plus grands défis en maintenant son rythme de développement. De plus, faire de la Croissance Verte l’alpha et l’oméga de toute politique environnementale, c’est prendre le risque de mettre au placard des mesures nécessaires mais qui pèseraient sur la croissance, comme la diminution générale de notre consommation.

Poussons en effet le raisonnement jusqu’au bout : un objectif de croissance positive stable sur les années à venir implique une augmentation exponentielle du PIB alors que le monde est fini et que certaines ressources sont rares. N’y a-t-il pas là une contradiction fondamentale entre la notion de croissance et celle de développement durable ? Bien entendu, il faut jeter un œil aux échelles de temps en jeu, car si l’épuisement de certaines ressources ne survient que dans plusieurs milliers d’années, on peut considérer qu’à l’échelle de l’humanité, en tous cas de nos sociétés, il s’agit là d’une ressource durable. Si tel n’est pas le cas, la seule solution pour maintenir une croissance stable est de la dématérialiser progressivement c’est-à-dire que le ratio PIB/(matières premières « rares » consommées) diminue significativement dans les années à venir.

Facile, répondra-t-on, à l’heure de l’économie de la connaissance et de l’innovation, mais rien n’est moins sûr. Jusque là, la croissance économique soutenue que nous connaissons depuis la révolution industrielle doit beaucoup à la consommation intensive des ressources naturelles. Les innovations (machines à vapeur, moteur à combustion,…) offrent des perspectives de croissance qui sont ensuite réalisées par la consommation « matérielle » de ressources naturelles. De nouvelles innovations permettent de rendre exploitable de la matière qui ne l’était pas, c’est le cas de l’uranium utilisés dans les réacteurs nucléaires. Dématérialiser la croissance ne consiste donc pas à se reposer sur de nouvelles innovations, il s’agit de faire en sorte que ces innovations n’aient plus besoin de « carburant » pour produire de la croissance, en tous cas qu’elles n’entraînent pas la consommation de ressources rares.

La désindustrialisation de ces dernières années dans les pays occidentaux pourrait faire penser que nous nous dirigeons tout droit vers une économie de service et rendrait donc possible cette dématérialisation de la croissance. Mais il s’agit là d’un trompe l’œil, en réalité, il n’existe quasiment pas de services qui ne s’appuient au final sur une industrie : le mouvement de ces dernières années est un exemple typique de partage du travail sur le plan mondial avec les pays émergents utilisés comme atelier du monde et les pays occidentaux qui se spécialisent dans les activités de service, supposées à plus forte valeur ajoutée. La croissance mondiale de la production industrielle n’a donc pas fléchi au cours des dernières décennies, et par conséquent, l’économie ne s’est pas encore « dématérialisée ».

Il y a un autre phénomène économique qui permet de générer de la croissance sans utiliser plus de ressource, c’est ce qu’on appelle les bulles économiques ! On définit d’ailleurs une bulle par la déconnection entre la valeur de marché d’un bien avec sa valeur réelle. Drôle de définition quand on sait que d’après les préceptes de l’économie de marché, ces deux valeurs devraient se confondre à tout moment puisque la valeur n’existe que dans les yeux du consommateur, c’est-à-dire qu’elle est essentiellement subjective. Parler de valeur réelle, c’est chercher une interprétation objective, pour ne pas dire … matérielle. Retournons alors le raisonnement : dématérialiser la croissance peut-il se traduire par autre chose que par l’apparition de bulles ? L’engouement actuel autour des CleanTechs ou des énergies renouvelables correspond-il à quelque chose de tangible ou est-on en train de préparer la prochaine bulle, c’est-à-dire la prochaine crise économique ?

La Croissance Verte : un nouveau protectionnisme ?

Faut-il retenir de tout cela que la Croissance Verte, cela n’existe pas ? A l’échelle mondiale probablement : les investissements à mettre en œuvre pour capter et stocker le CO2, l’utilisation de sources d’énergie non-polluantes mais plus chères aura forcément un impact négatif sur la croissance, ce qui ne remet pas du tout en cause leur caractère nécessaire. Mais dès que l’on descend à l’échelle régionale ou nationale, les choses sont assez fondamentalement différentes puisque d’autres facteurs stratégiques comme l’indépendance énergétique ou les avantages compétitifs entrent en jeu. La Croissance Verte peut être une excellente opportunité pour certains pays développés, souvent mal lotis en ressources de matières premières, d’être moins dépendant des pays producteurs de pétrole.

C’est en tous cas le sentiment partagé par de nombreux dirigeants européens et surtout américains dont les motivations sont davantage stratégiques qu’environnementales. John Kerry, proche du nouveau Président Barack Obama affirmait très récemment à propos de l’environnement : « C’est notre futur. Là où nous pouvons nous recréer un avantage concurrentiel vis-à-vis des pays émergents. L’afflux d’investissements dans ce secteur va bouger les États-Unis beaucoup plus fondamentalement que nous ne l’imaginons ». Certains pays européens, dont l’Allemagne et le Danemark, ont choisi d’investir très tôt dans les énergies renouvelables avant de pousser fortement à des objectifs ambitieux au plan d’européen ce qui va permettre à leurs entreprises leaders sur le marché d’avoir une activité soutenue et de créer beaucoup d’emplois. Dès lors que le virage écologique semble inéluctable, il est en effet de bonne politique que d’anticiper le mouvement. Cela explique l’engouement actuel des Etats-Unis dans ce secteur dont ils comptent bien faire leur prochain relais de croissance après celui des nouvelles technologies. Ajoutons enfin qu’en plus de l’aspect « indépendance énergétique », certains pays industrialisés voient dans la prise de conscience environnementale un moyen détourner de lutter contre les délocalisations ou la concurrence des pays émergents. Le « dumping environnemental » est ainsi parfois invoqué pour habiller certaines mesures protectionnistes afin de préserver certaines industries nationales et créer des emplois non-délocalisables.

Le problème, c’est que si la limitation de l’externalité environnementale par des politiques volontaristes a un impact globalement négatif sur la croissance mondiale et que certains pays espèrent malgré tout en tirer profit, d’autres devront bien payer : les pays émergents. On comprend alors pourquoi ils sont pour l’instant réticents à tout accord international contraignant sur le sujet. De leur point de vue, le différentiel de niveau de vie entre eux et l’Occident s’explique en partie par la possibilité qu’ont eue les pays riches de polluer sans se poser de questions depuis la Révolution Industrielle : au nom de quoi viendrait-on aujourd’hui leur donner des leçons et les freiner dans leur développement économique ? S’ils sont prêts à limiter leurs émissions de CO2, ce sera certainement en échange de transferts de technologie ou de compensation financière. Toutes ces considérations expliquent pourquoi la signature d’un traité international sur les émissions de gaz à effet de serre sera si difficile à réaliser, bien qu’absolument nécessaire.


Conclusion : contraintes et créativité

Il convient donc d’être particulièrement vigilant face à cette notion de « Croissance Verte » qui laisserait penser qu’on peut à la fois lutter efficacement contre des externalités environnementales négatives et préserver notre modèle de croissance. En guise de maxime économique trop souvent oubliée, nous dirons qu’il est difficile d’obtenir à la fois « le beurre et l’argent du beurre ». Cela n’implique pas que les politiques environnementales ne doivent pas être poursuivies car les conséquences de l’inaction en matière environnementale pourraient être largement plus handicapantes pour l’humanité. Prendre au sérieux le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, c’est accepter de perdre une partie de notre croissance pour bâtir un monde plus durable.

Pour finir sur une note plus subjective et plus optimiste, on peut dire que plutôt que de diminuer l’optimum, les contraintes peuvent parfois stimuler la créativité. C’est en particulier vrai dans l’art où elles donnent parfois un bien meilleur résultat que la liberté totale (règles du théâtre et de la poésie classique, règles de la composition musicale,…). On peut donc se dire qu’il en ira de l’économie comme il en va de l’art et que l’humanité, face à un défi sans précédent, saura trouver en elle les ressources et la créativité suffisante pour le surmonter. A ce moment là, et à ce moment là seulement, on pourra parler de Croissance Verte.

7 commentaires:

Sam a dit…

Bravo pour ce blog : du contenu au dessus de la moyenne.
Par contre, j'aimerais le suivre et être avertis de mises à jour, mais je ne trouve pas de flux RSS. ON dirait qu'il est désactivé. C'est volontaire ?

WinsFlow a dit…

Vincent,

Tout d'abord, comme je t'avais fait l'autre jour au téléphone la même remarque que Sam sur le flux RSS, voilà comment tu peux l'activer: tu vas sur Personnaliser, Paramètres puis Flux d'actualisation. Ainsi, tu pourras choisir le niveau de détail du flux par rapport aux nouveaux articles et commentaires.

Ensuite, une petite remarque par rapport à l'article/dossier, très bien construit au demeurant : je suis tout à fait d'accord sur le fait qu'on ne peut pas toujours réclamer le beurre et l'argent du beurre. Cela dit, je suis moins tranché que toi sur l'apport (ou la nuisance) de la "Croissance verte". Il me semble que tu as tendance à faire l'amalgame entre croissance et efficacité énergétique. C'est un choix pour la définition de la croissance, mais qui ne saurait être celui qui est habituellement retenu : l'augmentation de la quantité de biens et services échangés. Tu dis que "les investissements à mettre en œuvre pour capter et stocker le CO2, l’utilisation de sources d’énergie non-polluantes mais plus chères aura forcément un impact négatif sur la croissance". Je n'en suis pas certain... Une bonne partie des dépenses part dans la R&D et n'est certainement pas un frein à la croissance, même à terme, dans la mesure où elle peut avoir des répercussions durables bénéfiques sur la société, précisément en terme de quantité de biens et services échangés. On arrive ainsi à un optimum différent, avec d'autres acteurs et des coûts et bénéfices différemments répartis, mais pas forcément moins bénéfique en terme de croissance économique me semble-t-il. Tu me diras que dans ce cas, on n'a plus que l'argent du beurre et pas le beurre :-)

On peut aussi envisager une autre approche que l'on entend souvent des écologistes, qui ne me convaint pas toujours mais qui mérite d'être envisagée : elle consiste à calculer l'argent économisé à terme dû à la préservation de l'environnement par ces nouvelles méthodes (toujours pour l'exemple du captage et stockage pour les centrales à gaz ou charbon). Si on calcule le coût de l'énergie produite sous cette nouvelle lumière, on aboutit à un résultat peut-être plus probant pour le captage et le stockage. Mais je ne prétends pas mieux calculer les coûts de l'électricité que toi ;-)

Sinon j'attends à l'occasion un nouvel article sur les habitudes américaines (tu avais promis une série), intitulé par exemple : Pourquoi les américains ne troqueront jamais leurs X5 contre des Smart...

On en reparle un de ces jours

Florien

VLR a dit…

A Winsflow,

Qu'est-ce que la croissance ? Vaste question qui nous a déjà agité il y a quelques mois dans un troquet parisien. Commençons par plus simple, qu'est-ce que le PIB ? Telle qu'il est comptabilisé, il s'agit de la somme de toutes les valeurs ajoutées de l'économie (pas forcément donc une augmentation de la quantité des biens). Pour illustrer ce qui va suivre, reprenons l'exemple très pédagogique selon moi du captage et stockage de CO2 (CCS) sur les centrales à charbon.

Supposons que la technologie CCS existe dès a présent et qu'elle représente un surcoût par rapport à une centrale sans CCS pour une même quantité d'électricité produite. Dans ce cas, on peut prendre le problème dans le sens que l'on veut, mais la mise en place du CCS a forcément un impact négatif sur la valeur ajoutée de la centrale, donc sur le PIB et donc sur la croissance. En effet, pour le même "service" rendu, il faut consommer plus de ressources.

Ce que tu dis en quelque sorte c'est que de la croissance pourrait tout de même résulter de ce système précisément parce qu'il n'est pas au point et qu'en faisant de la R&D on fera des découvertes qui ne serviront pas uniquement à faire du CCS sur les centrales à charbon et donc que ça changera l'optimum global. Ma réponse est que rien n'indique a priori que l'argent immobilisé dans la R&D sur le CCS n'aurait pas eu un rendement plus important s'il avait été employé ailleurs. En gros je pense qu'on ne peut rien dire d'un éventuel impact positif sur la croissance. Si on devait prendre ce type de considération en compte, je pense qu'on ne pourrait plus formuler le moindre raisonnement économique, puisqu'on s'interdirait l'usage du "toutes choses égales par ailleurs" qui est à la base de l'économie.

Comme je l'écris dans mon article, ce n'est pas parce que le monde est complexe et imprévisible qu'il faut renoncer aux idées simples en économie. C'est certainement là mon horrible côté matérialiste, mais je pense qu'il n'y a pas d'autre moyen de raisonner. Ce à quoi je m'oppose, c'est à une vision "magique" de la croissance qui serait une sorte de divinité qu'il faudrait célébrer en faisant de la R&D par ici, de l'innovation par là tout en priant pour que la confiance soit là. Je préfère des raisonnements plus terre à terre du type : on veut produire un bien (une certaine quantité d'électricité), quelles ressources doit-on employer pour cela ? Si on met en place le CCS, il faut nécessairement plus de ressources, donc on dégrade l'optimum économique.

Faut-il en conclure qu'il ne faut pas mettre en place le CCS ? Certainement pas, mais il faut reconnaître que cela ne se fera pas dans l'euphorie générale et que cela pèsera sur la croissance (soit sur les marges des électriciens, soit sur le pouvoir d'achat des ménages). On y revient, je propose donc le beurre (limiter les émissions de CO2 avec le CCS) mais je dis qu'il n'y aura pas l'argent du beurre (un surcroît de croissance).

Je ne saisis pas tout à fait le sens de ton dernier paragraphe : quel argent est économisé à terme par le CCS ? Tout au mieux permet-il d'éviter un plus grand mal qui serait le coût du changement climatique, mais une moindre perte n'est pas un gain et donc parler ici de croissance verte me semble inapproprié.

WinsFlow a dit…

Je comprends tout à fait tes objections mais ne suis pas convaincu pour autant. Le second point n'a pas vraiment d'intérêt, je te l'accorde, je voulais simplement dire que ces dépenses sont une sorte d'assurance par rapport au futur, comme lorsqu'on construit une digue au bord de la mer afin de se protéger. Si la digue empêche un mal plus dévastateur que le coût de sa production, elle peut être considérée comme utile. Mais ceci n'a aucun rapport avec la croissance en effet.

Revenons-en plutôt au premier point:

Tu dis que le fait de consommer davantage de ressources, et ainsi de payer plus cher le bien produit, est un frein à la croissance. Encore une fois, je ne trouve pas cela évident. En effet, cela implique que l'efficacité implique la croissance et que l'inefficacité la freine. Mais ce sur quoi je voulais mettre le doigt, indépendamment de l'impact que peut avoir la R&D par la suite sur d'autres découvertes, c'est que tout simplement "de l'argent est dépensé". Et à partir de là, croissance (ou biens et services produits) il y a, qu'ils soient utilisés à bon escient ou non. Dans un de tes articles précédents, tu disais qu'on pourrait faire creuser à la moitié de la population des trous et à l'autre de les combler. Certes, le résultat n'est pas probant, mais l'argent circule.

En d'autres termes, je pense qu'il faut éloigner du concept de croissance tout jugement d'utilité ou d'efficacité. Quelqu'un qui achète une Audi A4 avec un moteur de 3 litres à 50k€ fait 4 fois plus de bien à la croissance que quelqu'un qui achète une Clio. Pourtant, le service produit est à peu près le même - sur le papier, cet achat est inefficace. C'est de manière générale le cas pour tous les biens de luxe par rapport aux biens courants. On vend la même chose plus cher, ce n'est pas pour autant que l'on freine la croissance.

Tu peux objecter, à juste titre, que contrairement à la voiture, l'electricité est une commodité. C'est juste, mais on voit par exemple en Allemagne des distributeurs qui offrent, pour un prix légèrement supérieurs, de l'électricité plus 'verte'. Ainsi, le consommateur fait le choix de payer plus pour avoir une 'meilleure' électricité. C'est donc comme pour la voiture. On peut discuter du système, mais en terme d'augmentation de PIB, il n'y a pas photo.

Évidemment, l'étape suivante consiste à se demander si la personne qui dépense 50k€ pour son Audi n'aurait pas autrement utilisé les 40k€ de différence avec la Clio, mais la quantité épargnée dans cet écart aurait certainement été considérable. Tout système qui réussit à faire dépenser davantage est un moteur pour la croissance, pas un frein. Un restaurant 3 étoiles entraîne davantage de croissance qu'une pizzeria avec le même nombre de couverts, même si sur le papier, son service est très inefficace: il rassasie le même nombre de personnes pour 10 fois plus cher.

Au final, pour le PIB, on se moque un peu de l'utilité de l'argent, ce qui compte c'est qu'il circule.

Peut-être faudrait-il revoir la note du philosophe Massart sur ce sujet? À moins qu'il ne souhaite directement rajouter quelque chose.

PS: Je viens de relire ton paragraphe sur la définition schématique de la croissance, comme un système au sein duquel les acteurs cherchent à maximiser leur richesse, prospérité... et sur le fait qu'en rajoutant des contraintes, on a un moins bon optimum. Cela est vrai tant que les gens n'épargnent pas, ou n'ont pas la possibilité d'épargner. À partir du moment ou une certaine partie de l'argent peut ne pas transiter, le fait de rajouter une contrainte n'est pas néfaste pour la croissance, et peut souvent être très positif. Il suffit que ce soit de l'argent épargné (ou de l'argent destiné à être épargné) qui est dépensé - si je fixe aujourd'hui comme contrainte: tout le monde est obligé de changer de voiture tous les ans, je vais accélérer la croissance de manière considérable.
Certes, si maintenant tu te places de manière intergénérationnelle, tu pourras le contester, en disant que l'argent économisé fera ta prospérité demain. Mais dans un monde où il y a de l'inflation, l'argent économisé est globalement une perte et le fait de faire plutôt consommer qu'épargner sera un facteur de croissance. Il faut vraiment qu'on en reparle!

VLR a dit…

Continuons cet échange sur la croissance. A mon tour d'exposer ma vision de ce que cette grandeur représente et du sens qu'elle a.

Prenons le problème à la source : qu'est-ce que l'économie ? C'est l'étude de l'organisation des sociétés pour l'échange de biens et de services. D'un côté l'humanité a des besoins, des désirs auxquels elle associe une certaine utilité et de l'autre il y a des ressources : le capital, les matières premières et le travail des individus. Les hommes cherchent la meilleure organisation possible pour produire le plus d'utilité possible à partir des ressources dont ils disposent. Je me permets d'insister sur ce point, d'un côté les plaisirs et les besoins sont très largement subjectifs et dépendent des goûts des individus, de l'autre, les ressources sont beaucoup plus objectives (heures travaillées, tonnes de pétrole, fonds propres...).

Un système économique est un mode d'organisation pour savoir quel est le meilleur usage que l'on peut faire des ressources dont on dispose. L'économie peut donc être de marché, avec un système de prix sensé refléter à la fois la valeur subjective d'un bien ou d'un service et son coût objectif, mais elle peut également être complètement dirigiste avec un état central qui dit exactement à chacun comment il doit occuper son temps de travail et qui décide de l'usage de chaque unité de capital ou de matière première.

Cette présentation permet selon moi de lever le "voile monétaire" qui fait que souvent on ne comprend plus ce qui se passe. L'économie existerait même sans monnaie (ce qui ne signifie pas que la monnaie ait des effets réels sur l'économie), la monnaie est avant tout une manière de faciliter les échanges. On peut donc également selon moi parler de croissance économique ou de valeur ajoutée sans monnaie, mais il s'agit alors d'un concept abstrait impossible à mesurer puisque cela reviendrait à mesurer l'utilité totale des individus, qui est par essence subjective.

Une fois posés tous ces prémisses (il me semble bien que prémisse soit masculin même si j'ai trouvé des avis contradictoires dans les dictionnaires sur internet), revenons à notre problème initial : qu'est-ce qui peut augmenter le PIB, c'est-à-dire qu'est qui peut augmenter l'utilité totale des individus ? On peut tout d'abord augmenter le nombre d'heures travaillées par individu, augmenter sa productivité, augmenter la population, prélever davantage de matière première, améliorer le rendement de l'usage de ces matières premières, augmenter le stock de capital, faire du progrès technique pour rendre ce capital plus efficace. On remarque que ces éléments vont par paire : qu'il s'agisse du travail, des matières premières ou du capital, il y a à chaque fois une variable extensive (quantité totale disponible) et une variable intensive (qui correspond à une efficacité).

Faire du captage ou stockage de CO2 ne rentre dans aucune des catégories précédentes puisqu'il s'agit de rendre exactement le même service (produire une certaine quantité d'électricité) en utilisant à la fois plus de matières premières (baisse du rendement de la centrale), plus de capital et plus de travail (heures d'ingénierie et de R&D). Comme tu le notes très bien, cette situation est ici particulière puisque l'électricité est une commodité (une "utility" comme on dit outre-atlantique) c'est-à-dire un produit standardisé qui ne peut pas être différencié. Certes on peut invoquer le "plaisir" de choisir une compagnie qui fait que des énergies renouvelables, mais d'une part cela me paraît très tiré par les cheveux et surtout personne ne sait d'où viennent les électrons qu'il consomme, ils peuvent aussi bien venir d'une éolienne que d'une centrale à charbon, quel que soit son contrat avec son fournisseur.

La situation est complètement différente quand il y a une différenciation possible des produits, c'est d'ailleurs largement le cas pour le luxe. Dans ce cas, je m'interdis de parler de perte d'efficacité quand on fabrique une BMW par rapport à une Logan tout simplement parce que cela correspond à deux utilités complètement différentes. On n'achète pas une "commodité" qui permet de se déplacer, on achète aussi un design, un confort et une forme de reconnaissance sociale. Idem pour la pizzeria/restaurant 3 étoiles. On peut penser que ces goûts de luxe sont survalorisés, mais ce n'est pas là mon problème, si le marché fonctionne bien et qu'il y a des acheteurs pour des produits de luxe c'est qu'ils valent le prix payé.

Donc contrairement à toi je pense que la croissance est très liée à l'idée d'efficacité. Il n'y a que trois voies pour augmenter le PIB par habitant selon moi : le progrès technique ou industriel (effet d'échelle,...), la productivité (qui vient de l'éducation, de la formation professionnelle ou du temps de travail) et la consommation plus intensive de ressources naturelles. Pour grossir le trait, on a le choix entre l'efficacité et le pillage.

Si la croissance ne signifie pas cela, je vois mal alors ce qu'elle recouvre et à quoi cette notion sert. Si c'est juste un indicateur du dynamisme des échanges, on a qu'à s'échanger tous nos CD, puis dans une semaine on se les échange à nouveau et ainsi de suite. Le cas d'école est bien entendu les trous qu'on creuse et qu'on bouche, il mérite selon moi qu'on s'y arrête.

Tout d'abord, si cette solution n'a pas été retenue, c'est certainement qu'elle n'apporte rien en réalité à la croissance, et pour cause : aucun actif n'est créé donc aucune utilité n'est créée pour les individus, il s'agit juste d'un transfert d'argent de l'Etat vers les gens qui creusent et qui rebouchent, afin qu'ils consomment, cet argent vient donc directement augmenter la dette qui devra bien être remboursée un jour. Quand on construit une autoroute c'est différent puisqu'on constitue un actif qui rapportera (on espère) plus que les intérêts de la dette contractée. Pour revenir aux trous : l'année 0 on a un surcroît de PIB S, si on rembourse la dette contractée l'année 1 on a un impact négatif sur le PIB S(1+r) (r : taux d'intérêt réel) et plus on attend, plus l'impact sera négatif sur le PIB.

Pour finir (et oui, je compte bien finir cette réponse interminable), je pense que le débat consommation/investissement n'a pas vraiment sa place ici. Le PIB est en effet égal à la demande qui est la somme de la consommation et de l'investissement (si on raisonne sans échanges internationaux), or l'investissement est égal à l'épargne donc le PIB est égal à l'argent consommé plus l'argent épargné. Au niveau des "égalités comptables" rien ne dit qu'il vaut mieux consommer qu'épargner pour augmenter la croissance. On peut bâtir des modèles (comme Solow) qui disent qu'il existe un taux d'épargne optimal pour maximiser la croissance intertemporelle, mais il s'agit là d'une théorie (qui postule des fonctions de production de Cobb-Douglas entre autres), plus d'une vérité comptable incontestable.

Voilà, j'en ai fini de cette réflexion à haute voix qui m'a permis de formaliser ma pensée sur le sujet, ce qui prouve une fois de plus que le débat est fructueux. En attendant la suite...

WinsFlow a dit…

Le désaccord persiste... Je ne sais pas si des gens nous lisent encore, mais je crois qu’on n’a pas fini. Les questions que tu soulèves dans ton dernier commentaire méritent d’être posées, mais nous sommes là dans une réflexion très générale sur le concept d’économie et de croissance. En effet, tu donnes dans ton message précédent une nouvelle définition de la croissance, permettant effectivement de « lever le voile monétaire », mais tu t’éloignes de la question qui était à l’origine de ton article : la croissance verte.

Le concept de PIB a le mérite d’être objectif, et les inconvénients que l’on connaît : non prise en compte des conditions dans lesquelles il est produit, du développement du pays, etc. Ce qui a amené Amartya Sen et d’autres à définir l’indice de développement humain des Nations Unies, parce que selon lui (et je suis entièrement d’accord !) le PIB ne suffit pas à donner une idée du bien-être effectif dans un pays, ni même de ses performances économiques. C’est précisément ce que tu soulignes, et je ne le remets pas en question.

Cependant, l’intitulé de ton article est « la croissance verte » et non « la performance verte », donc il faut se replacer dans le débat. On a suivi par exemple pendant les derniers mois les discussions autour de la récession appelée techniques, deux trimestres de suite en récession, avec une France qui se vantait, grâce à une croissance de 0,1% au troisième trimestre, de ne pas être entrée en récession contrairement à l’Allemagne. Cela souligne l’importance démesurée attachée au PIB – les média donnaient l’impression que de ce fait, l’Allemagne était dans une plus mauvaise position que la France. Dans ces considérations, le bien-être de la population, l’efficacité des moyens de production, le déficit public – on ne s’en préoccupe pas. Encore une fois, pour que l’on soit bien d’accord, je ne pense pas que ce soit une bonne chose. Mais il faut s’attacher aux moyens utilisés, et si l’opinion publique fait du PIB et de la croissance le nec plus ultra, partir de ce point de départ.

Donc encore une fois, ce critère contesté ne prend aucunement en compte une utilité quelconque des gens, donc ta phrase « qu'est-ce qui peut augmenter le PIB, c'est-à-dire qu'est qui peut augmenter l'utilité totale des individus » n’a pas lieu d’être. Le PIB n’est pas l’utilité totale des individus. Pour en revenir à des exemples parlants (sachant que mon exemple du luxe ne te convaint pas), considérons la situation suivante : un artisan crée un objet, et désire le vendre. Il peut le vendre à 150€ et à 100€. C’est le seul et même objet. S’il est vendu à 150€, il apporte davantage au PIB que s’il est vendu à 100€. Pourtant, son utilité est fixée au départ ! Et c’est précisément là que le concept d’épargne entre en jeu (attention, je n’ai précédemment pas fait de différenciation entre consommation et investissement, mais entre dépense et épargne) : en effet, si l’acheteur aurait avec les 50€ d’économisés acheté un autre article, le résultat pour le PIB serait le même. Mais s’il les épargne, ce n’est pas le cas ! Inutile de parler de Solow et de modèle intertemporel pour l’instant, nous ne considérons que l’année n.

Qui plus est, il faut se méfier des égalités abusives : la relation épargne = investissement n’est pas une réalité comptable non plus, c’est le cas uniquement dans certaines situations et dans certaines théories. C’est effectivement souvent le cas, pour une économie ouverte, avec intervention de l’Etat ou d’autres instances de régulation, et ex post qui plus est. Ex ante, les deux grandeurs sont indépendantes, et tendent effectivement à s’égaler à terme si le médiateur du crédit (par exemple) fait bien son travail. Dans une situation où les banques hésitent à prêter et les entreprises refusent de se financer à des taux trop élevés, ce n’est pas le cas. On se retrouve avec des taux de prêts très importants, des banques qui soignent trop leur fond propres et qui agissent un peu comme un matelas sous lequel la grand-mère met ses sous. Investissement et épargne égaux implique aussi taux des prêts et des emprunts égaux (au niveau macro), et c’est loin d’être le cas aujourd’hui. Mais revenons à nos moutons. Dans le cas de notre objet vendu par l’artisan plus cher et le billet de 50€ qui part dans le PIB au lieu de rester dans la poche de l’acheteur, on a une efficacité moindre (le même produit plus cher) mais un PIB plus élevé. Ce que tu soulignes à juste titre, c’est que le PIB n’est pas le Graal à soigner assidûment pour faire belle figure. Par exemple, la croissance de la Chine se fait au prix des droits de l’homme, et ne témoigne pas d’un bien-être quelconque. Le jour où l’évolution de l’IDH figurera parmi les critères fondamentaux du bien être (économique et social) d’un pays, un grand pas sera fait. En prenant en compte par exemple le taux d’alphabétisation et donc le bien-être des générations futures, il a une portée beaucoup plus universelle que la croissance !

Mais terminons enfin ce débat, parce que dans l’absolu, je ne crois pas qu’il y ait un désaccord sur le fond, mais que sur la forme. Y-a-t-il une croissance verte ? Je suis d’accord, le Grenelle et ses suites n’augmentent pas l’efficacité de la production industrielle, ni le bien-être de la population, à court ou moyen terme. La question est cependant : y-a-t-il une augmentation du PIB en raison de cet engouement ? Les constructions financières délirantes des dernières années ont contribué à la croissance (à court terme), avec de l’argent à bas coût de Greenspan, et nous en payons aujourd’hui les frais, avec des particuliers et entreprises qui investissaient sans en avoir réellement les moyens, mais la croissance était au rendez-vous. Si on se place sous l’angle de bien-être et de satisfaction intertemporelle, fin 2008 et 2009 nous montreront que le prix à payer est élevé. Donc avec une nouvelle définition de la croissance, on montrerait peut-être que le bilan de cette époque est négatif. Il reste que le PIB a augmenté.

C’est la même chose pour la croissance verte : les dépenses colossales qui en résultent vont nous apporter, pendant les années à venir, une augmentation du PIB. Peut-être tirerons-nous dans quelques années un bilan négatif, en parlant de l’éclatement de la bulle verte, on se retrouvera avec des éoliennes dont on dira, comme des produits dérivés ou autres, qu’on ne comprends même plus à quoi elles servent, et on constatera qu’on a perdu de l’argent, de l’efficacité. Personne ne peut y répondre aujourd’hui. Mais ce qui est vrai, c’est que ces dépenses entraînent une augmentation du PIB à court terme et qu’il y a AU SENS STRICTEMENT COMPTABLE DU TERME, une croissance verte. On se retrouve en 2020 pour parler de la récession verte ? ;-)

Antonin a dit…

Tout d’abord, prémisse est un nom incontestablement féminin, tout comme son homonyme prémices. Les informations du web ne sont donc pas très fiables.

Ensuite, deux points de méthode abordés dans la discussion. Le premier sur le raisonnement économique. Je ne pense pas que raisonner « toutes choses égales par ailleurs » soit une bonne façon de faire de l’économie. L’heureux lauréat du prix d’économie en l’honneur d’Alfred Nobel, P. Krugman parle « du principe le plus élémentaire à respecter en économie : tenir compte de tous les effets ». L’économie est la science des interdépendances, des interactions et des rétroactions, il n’est donc pas particulièrement bienvenu d’y raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». Un phénomène a des effets dont les conséquences changent l’ampleur du phénomène initial ; dans beaucoup de cas, on ne peut en conséquence rien dire sans une étude économétrique poussée.
Le second point de méthode : la monnaie n’est pas un voile posé sur les choses, il n’y a pas de voile monétaire qui obscurcirait l’économie réelle. La monnaie a des effets propres et intrinsèques et on ne peut s’en débarrasser comme ça, au point de vider l’économie de sa substance. C’est un débat fondamental, qu’il n’est pas lieu ici d’approfondir, mais j’indiquerais dans la suite une des raisons de cet autonomie de la monnaie.

Le débat qui agite le rédacteur et le contradicteur principal peut se résumer ainsi : primo quelle est la nature de la croissance ? secundo quels seront les effets des investissements « écologiques » ? pour reprendre les termes du sujet, un effet « Croissance Verte » sera-t-il visible ?

La première question est d’une nature particulièrement délicate et je ne prétends pas y apporter de réponse définitive, tant elle me plonge dans la perplexité. Il est toutefois possible d’y voir plus clair en regardant ce qui croit, c’est-à-dire le PIB. Le PIB c’est la somme des valeurs ajoutées de l’économie d’une année, c’est aussi la somme des revenus distribués durant l’année. Il n’est ici pas inutile de rappeler la controverse entre Dupont de Nemours et Say sur la contribution respective des femmes de mauvaise vie et des femmes mariées à la production nationale pour s’apercevoir que le PIB n’a pas de liens directs avec « l’utilité globale » ou le « bonheur national ». Avant tout, le PIB mesure l’extension des échanges marchands, or les rapports marchands ne constituent qu’une partie de la création « d’utilité ». La différence est flagrante dans le cas des services, dont un genre spécial occupait Dupont et Say. Employer son conjoint comme factotum augmente le PIB, mais ne change pas le « bonheur national ». Il faut donc dissocier le PIB de toute question d’utilité. L’économie étant donc une analyse de la sphère marchande, cela montre à mon avis, que la monnaie ne peut être supprimée de la réflexion.

Quelles conséquences pour la croissance verte ? La première c’est que tout est plus au moins possible, suivant la façon dont on choisit de résoudre les problèmes écologiques. Dès que l’on ajoutera un mécanisme de marche, il y a de bonnes chances d’avoir croissance. Dans le cadre du programme du gouvernement français, les investissements écologiques vont sans doute apportés de la croissance, justement parce qu’ils forcent à l’investissement. Isoler son habitation économisera de l’argent consacré à acheter de l’énergie et qui pourra être employé de manière plus productive, réaliser un système de captage et de stockage de CO2 entraine des dépenses de recherche, d’installations, de maintenance, qui à la manière des grands travaux keynésiens peuvent soutenir ou relancer l’activité. Une « croissance verte » est donc possible. Toutefois si l’on veut aller un peu plus loin, il faut se risquer à analyser les déterminants de la croissance. Selon les économistes (desquels il faut toujours se méfier, mais on les suivra sur ce point), la croissance s’explique par un ensemble de phénomènes dont les principaux sont la croissance des facteurs (capital et travail) et de leur productivité (la façon dont les facteurs sont utilisés). Les économistes s’accordent à dire qu’une croissance ne peut être soutenue sur le long terme et donc conduire à une amélioration du revenu disponible qu’à condition d’être fondé sur une croissance de la productivité et non des facteurs. En d’autres termes, vous pouvez créer de la croissance en travaillant plus, mais il y a un moment ou cela s’arrête ; il n’y a de bonne croissance que de croissance de la productivité.

En revenant en termes de biens physiques, le référentiel de la valeur n’étant pas pertinent pour les problèmes écologiques, le problème qui se pose est alors le suivant, la croissance de la productivité s’est toujours accompagne jusqu'à présent, pour maintenir les revenus, d’une croissance des quantités produites : comme on produit mieux (donc moins cher), on produit plus. Il se trouve que le gain relatif (par produit) n’a jamais été suffisant pour compenser l’augmentation de quantité : nos sociétés consomment toujours plus d’énergie, de matières premières – en terme de valeur marchande, des études ont même montre que dans certaines filières (l’automobile) la quantité de matières premières incorporée dans un euro a augmente : il y a perte d’efficacité de la valorisation. La question des matières premières et de l’énergie est un point aveugle de la théorie économique, à ma connaissance, car celle-ci ne reconnait comme facteur de production que le capital et le travail.

L’obligation de la révolution écologique impose de produire avec moins, c’est-à-dire que la croissance de la productivité devra s’accompagner d’une décroissance des quantités consommées de matières premières (en particulier de l’énergie), ce qui est à rebours de la logique actuelle. Parler de croissance verte dans ces circonstances peut donc induire des représentations malheureuses qui seront forcement déçues. De plus, cela empêche certainement de prendre des mesures simples qui réduiraient aisément la consommation des matières premières mais aussi l’activité économique de certains secteurs ; je pense par exemple au système de consigne, qui existe déjà en Allemagne : quelle que soit la façon de l’envisager, il me semble que laver une bouteille pour la réutiliser contribuera toujours moins à la valeur ajoutée marchande qu’une mise en décharge de l’ancienne, suivie d’une extraction de matières premières pour la fabrication d’une nouvelle. Ou encore pour reprendre les trous de Keynes, si il est bénéfique pour le PIB que l’un pollue et que l’autre dépollue, en termes écologiques, il y a perte : comme on ne dépollue jamais totalement, on ferait mieux de s’abstenir de polluer. S’exprimer en termes de croissance verte met l’accent sur la croissance de la sphère marchande, qui est complètement anecdotique, et parfois peut-être contradictoire avec la véritable nécessite : la décroissance de notre impact physique sur la planète.