01 juin 2008

Peut-on être cultivé et productif ?


Le travail, l'œuvre et l'action, telles sont les composantes essentielles de la condition humaine selon Hannah Arendt. Ces trois catégories répondent, en effet, aux principales aspirations humaines : subvenir à ses besoins naturels, dépasser sa condition de mortel et vivre parmi les autres. La spécialisation des professions, la prolifération culturelle et la complexité grandissante des problématiques politiques rendent aujourd'hui caduque l'image classique de l'honnête homme, à la fois généraliste et éclectique. Incidemment, l'homme peut-il à la fois être acteur et spectateur, peut-il mener de front une vita activa et une vita complentativa, pour reprendre la terminologie latine ? Cette interrogation prend tout sens après une interview de Jean-Martin Folz, ancien PDG de Peugeot-Citroën, qui confessait ne pas avoir ouvert le moindre livre pendant ses dix années de fonction, en raison d'un emploi du temps professionnel trop chargé. Ce cas n'est certainement pas isolé et peut être transposé à certains responsables politiques, tellement happé par l'actualité qu'ils n'ont plus le temps de se nourrir de la réflexion politique. Cette tension peut se ramener de manière un peu provocante et triviale à l'interrogation suivante : peut-on à la fois être cultivé et productif ?

La première contradiction apparente entre la culture et le travail est celle du temps qu'il faut consacrer à chacune de ces deux activités. En effet, la culture ce n'est pas le culturel, c'est-à-dire lire un livre de temps en temps où assister à quelques premières de concerts dans l'année. La culture est une activité particulièrement chronophage et exigeante, qui demande un investissement très profond de l'individu sans qu'il ne doive forcément en attendre en retour un quelconque retour sur investissement. Parallèlement, le travail, pour une bonne partie des cadres dirigeants est un véritable sacerdoce, une préoccupation permanente qui occupe pleinement l'esprit. Les rares instants de répit, comme les vacances ou les week-end, ont progressivement disparu avec l'apparition des téléphones portables, ordinateurs portables et autres blackberry. La concurrence grandissante des talents fait de chaque instant de non-travail un moment de culpabilité, de retard pris par rapport à ses concurrents, ses clients ou ses collègues. Dans ces conditions, le temps disponible dans une journée n'étant pas extensible, la culture et le travail, poussés à leur paroxysme, sont presque mathématiquement contradictoires.

Mais cette contradiction "matérielle" n'est pas la plus essentielle. Il y a une véritable différence de fond entre ces deux activités. Le travail, comme l'action politique, est une activité sociale tandis que la culture n'a d'autre finalité que soi-même : on ne se cultive pas pour les autres mais pour soi, c'est une manière de se construire, pas de s'exposer. La culture entretient un rapport étroit avec l'amour de soi mais pas du tout avec l'amour propre. Bien entendu, le travail comme effort physique est également une expérience individuelle, qui se rapproche de la souffrance, le travail est alors une nécessité, pas un moteur de l'ambition sociale comme je l'ai entendu jusque là.

La distinction fondamentale entre travail et culture est le rapport que ces deux notions entretiennent avec l'Histoire. La culture, c'est le dialogue avec le passé, c'est la recherche de la compagnie de ceux qui nous ont précédés. Se cultiver, c'est avant tout adopter une posture d'humilité face aux générations précédentes et prendre le temps de comprendre tout ce qui a pu mener à la situation actuelle. De ce point de vue, la culture est fondamentalement conservatrice, même si la création culturelle est par nature avant-gardiste. Le travail, quant à lui, est ancré dans une vision progressiste de l'Histoire, ce qui l'intéresse ce n'est pas le passé mais le présent voire le futur : la situation actuelle n'est plus ce qui doit être expliqué, comme c'est le cas pour la culture, c'est une donnée d'entrée sur laquelle il faut bâtir quelque chose de meilleur, c'est-à-dire de plus efficace et de plus productif.

Pour revenir à un exemple concret, on peut considérer le système de recrutement des hauts fonctionnaires. Si on pousse la caricature jusqu'au bout, le haut fonctionnaire est un être très cultivé mais peu productif, par opposition à un cadre du privé peu cultivé mais très productif. De par sa formation, en particulier à l'ENA, ce "serviteur de l'Etat" est l'héritier de l'honnête homme, en particulier, il connaît très bien l'histoire politique, administrative et philosophique de son pays même s'il est nettement moins performant en ce qui concerne les théories économiques récentes. On voit aujourd'hui une volonté d'ouvrir cette haute fonction publique à des personnes issues du privé, le recours de plus en plus courant aux cabinets de conseil par l'exécutif en est un exemple probant. L'affaire de la suppression de la carte de famille nombreuse SNCF a montré les limites et surtout l'absence totale de sens politique de ces cabinets privés. Il est difficile de vouloir réformer l'Etat sans comprendre son histoire et le pourquoi de la situation actuelle. Contrairement à ce qu'on essaye de plus en plus de nous faire croire, l'Etat ne se gère pas comme une entreprise et, dans ce domaine, la culture n'est pas l'ennemie de l'efficacité.

Reste la question initiale : peut-on à la fois être cultivé et productif ? J'avoue avoir de sérieux doutes sur cette question, et j'ose même affirmer qu'elle m'obsède au moment où je rentre de plain pied dans le monde du travail et où j'ai l'impression d'avoir à peine pénétré sur le pas de la porte du monde de la culture. L'avenir tranchera.

2 commentaires:

Jeanlouis parce que c'est ringard a dit…

Voilà une question intéressante.
A mon avis, nous sommes forcément cultivé lorsque nous sommes productifs car la culture étant plus vaste que la productivité, cette dernière est l'assimilation d'une culture.
A mon avis la question que vous posez concerne plus précisément la distinction de ce que nos ancêtres appelaient le spirituel et le temporel. D'une façon simpliste la question pourrait être : Le temporel peut-il faire de l'ombre au spirituel ?
A mon avis si le temporel s'accommode parfaitement du spirituel (c'est à dire que notre productivité s'accommode parfaitement d'une certaine éthique (un sens global qu'on donne aux choses et à la vie (ce que l'on retrouve dans la culture)), il ne peut y avoir d'ombre. Et cela d'autant plus que l'éthique permet de s'interroger sur notre productivité et donc d'améliorer celle-ci.
Au contraire si la productivité ne s'accommode pas d'une certaine éthique, elle peut être freinée.

Votre question reflète, à mon avis, la tendance actuelle à s'interroger sur la façon dont il faut intégrer l'éthique dans la société en général et dans les entreprises en particulier.

Stanford Psycho a dit…

Que penses-tu du cas de Francois Mitterrand, president extremement cultive ? Son bilan peut certes etre discute, mais le fait est qu'il a reussi a conjuguer ses fonctions durant deux septennats avec, entre-autres, la lecture de trois livres par semaine (c'est a dire exactement as comme d'autres...)
Donc pour repondre a ta question initiale, ca l'air tout a fait compatible, non ?