15 janvier 2011

Les Français n’ont pas besoin de cours d’économie, mais de physique statistique !

En photo : Ludwig Boltzmann

On entend souvent dire que les Français sont nuls en économie, et que cela explique leur approche très simpliste des problèmes politiques. C’est en partie vrai, mais tout dépend du contenu de ce qu’on appelle science économique : s’agit-il des théories microéconomiques qui sont souvent plus séduisantes que pertinentes ? S’agit-il des systèmes d’équations macroéconomiques qui donnent l’impression qu’un pilotage limité à quelques variables est possible ? A mon sens, le problème de fond n’est pas là, et le renforcement des cours d’économie ne changerait pas grand-chose à la culture politique des Français. En revanche, chacun gagnerait à apprendre un peu de physique statistique comme je vais tâcher de le montrer dans cet article.

Prenons deux exemples classiques de physique statistique : le comportement des gaz parfaits et le phénomène de l’aimantation (ou ferromagnétisme). Dans le premier cas, la physique statistique nous apprend comment passer de caractéristiques microscopiques, c’est-à-dire propres à chaque molécule de gaz (vitesse, position), à des propriétés macroscopiques (température, pression). C’est la même chose dans le second cas, avec le modèle d’Ising qui explique comment passer des moments magnétiques de chaque atome composant un métal à l’aimantation de ce même métal. Ce modèle est également utilisé pour expliquer les phénomènes de changements de phase. Ce dernier exemple est en fait beaucoup plus intéressant que le premier car le comportement individuel d’un atome n’est pas indépendant de celui de ses voisins, comme dans le cas des gaz parfaits, mais il est influencé par le champ magnétique induit par les atomes voisins.

Pour résoudre ce problème, on fait souvent l’approximation dite « du champ moyen », c’est-à-dire qu’on isole un atome et que l’on considère connu le champ généré par l’ensemble des autres atomes. Cela permet d’étudier le comportement de l’atome isolé, et comme tous les atomes sont considérés comme identiques ici, on peut en déduire un champ moyen : il suffit alors d’itérer suffisamment de fois pour que le champ moyen postulé en entrée soit identique au champ obtenu en sortie.

Cela peut sembler très technique : on touche pourtant là au cœur des problèmes politiques, économiques et sociaux. En effet, comme la physique statistique, ces sciences sociales doivent penser l’ « émergence », c’est-à-dire l’apparition de propriétés macros, que nous pouvons appeler des faits sociaux (chômage, réussite scolaire, ghettoïsation, croissance économique…) à partir de comportements individuels. Cette émergence ne doit absolument pas être comprise comme une causalité : bien souvent, les maux de la société, que la politique a pour tâche de résoudre, ne sont pas voulus par certains acteurs économiques. Un exemple assez connu est celui de la ghettoïsation : on peut montrer qu’une segmentation ethnique peut s’opérer sans qu’il n’y ait d’hostilité à vivre ensemble, il suffit pour cela de postuler une légère préférence pour son « semblable ». Etudier ces faits sociaux, c'est en fait étudier l'interaction permanente qui existe entre chaque individu et la société, qui n'est jamais que le "champ moyen" généré par les autres individus.

Prenons l'exemple de la méritocratie que j'ai évoqué rapidement dans mon dernier article : pour qu'une société "fonctionne", il faut nécessairement que les individus aient l'impression qu'ils seront, d'une manière ou d'une autre, payés en retour de leurs efforts. Un grand problème politique est donc de faire en sorte que l'organisation de la société permette à chaque individu de se réaliser, c'est-à-dire d'être en position de responsabilité sur le cours de son existence. Sans cela, la croyance méritocratique, toute nécessaire qu'elle soit, finira par s'estomper. A l'inverse, une société dotée d'une bonne organisation dans laquelle les individus ont l'impression que leurs efforts ne sont pas récompensés finira également par s'écrouler. C'est donc bien l'interaction entre une croyance intersubjective et une forme d'organisation sociale qui est le phénomène majeur que la politique doit prendre en compte. Pour cela les responsables politiques doivent "faire" (améliorer l'organisation sociale) mais également "dire" (pour ancrer cette croyance intersubjective).

Il y a au fond deux grandes conceptions politiques possibles : pour la première, que j’appellerai moralisatrice, les maux sociaux résultent de maux individuels qu’il convient d’éradiquer. Ainsi les difficultés d’intégration des populations immigrées trouvent toute leur cause dans l’intolérance et la xénophobie des individus de la société d’accueil, le chômage s’explique par l’appât du gain des chefs d’entreprises, la crise des subprimes vient de la recherche toujours plus grande du profit chez les banquiers américains,… Face à cette conception moralisatrice, il y a une conception politique qui se rapproche de la physique statistique, selon laquelle les maux sociaux émergent sans qu’ils soient nécessairement voulus par une partie des individus. Sans nier l’existence du mal individuel, il me semble qu’il joue au final un rôle assez limités sur les problèmes de la société. Pour le dire autrement, même si tout le monde était altruiste et de bonne fois, il y aurait toujours l’essentiel des problèmes sociaux à résoudre.

Il y a donc un clivage radical entre l’approche « moralisatrice » et l’autre que l’on peut qualifier de « complexe ». Ce clivage m’apparaît comme beaucoup plus important que le clivage droite/gauche qui est sans arrêt mis en avant. En effet, dans le premier cas, le projet politique consiste à identifier les « mauvais individus » et à les empêcher de nuire, c’est-à-dire à faire triompher le bien sur le mal. Dans le second cas, la politique consiste à comprendre et à réparer la mécanique sociale : l’homme politique passe du rôle de procureur à celui d’ingénieur.

Chacun des lecteurs de ce blog comprendra que c’est cette approche « complexe » que je m’efforce de porter au fil de mes articles. Elle me semble aujourd’hui minoritaire dans le discours politique, pour deux raisons principales : d’une part parce que l’approche moralisatrice est beaucoup plus accessible que l’approche complexe, ce qui permet aux populistes de tous poils de convaincre les foules et d’autre part parce que les programmes politiques des grandes formations politiques se sont considérablement rapprochés au fil des années à travers la construction européenne, la chute du communisme et la mondialisation, et que les partis (surtout à gauche) cherchent à se distinguer sur le plan moral, en profitant des diverses « affaires » qui peuvent secouer l’autre camp.

Il n’y a donc qu’une solution pour apaiser et rehausser le débat politique en France : des cours de physique statistique obligatoires pour tous !

02 janvier 2011

Racisme, culturalisme, xénophobie

On le sait, certains sujets sont tellement glissants qu’on préfère éviter de les aborder. Cette stratégie d’évitement conduit inéluctablement à un décalage croissant entre le discours et la réalité, à force de détours sémantiques et d’euphémisations. Il en est ainsi de tout ce qui touche à la diversité culturelle et ethnique. Disons-le tout de suite, le tabou qui entoure ces questions a de très bonnes raisons d’être : en effet, le XXème siècle nous a appris jusqu’à quelles atrocités la stigmatisation de l’ « autre » pouvait conduire, et il serait naïf de croire qu’en la matière l’Histoire a servi de leçon. A l’inverse, agiter le spectre des années trente dès lors que le sujet est abordé est aussi absurde que contre-productif.

Le problème qui me semble se poser aujourd’hui, c’est que l’antiracisme est sorti de son lit, c’est-à-dire que le discours qu’il véhicule dépasse son objet direct. En plus de dénoncer avec raison l’inégalité des hommes selon leur origine ethnique, l’antiracisme d’aujourd’hui tend à nier l’influence que la culture d’origine peut avoir sur un individu et fait reposer l’ensemble des difficultés de coexistence multiculturelle sur la discrimination dont les minorités seraient victimes. Dès lors, un amalgame se créé entre racisme, xénophobie et culturalisme. Il me semble nécessaire de remettre un peu d’ordre dans ces notions et de préciser ce qui me semble être le discours à tenir sur ces sujets.

1. L’origine raciale ne joue qu’un rôle marginal dans le comportement et les facultés des individus

Tel me semble être le principal axiome de l’antiracisme. Pour le dire autrement, l’homme est avant tout un être épigénétique c’est-à-dire que son identité est d’abord intellectuelle, sociale et culturelle. Bien entendu, on ne peut pas dire que l’origine raciale ne joue aucun rôle sur les facultés d’un individu (il suffit de penser aux performances sportives par exemple ou aux différences manifestes entre les hommes et les femmes), il s’agit juste de dire qu’entre le développement pré-natal (génétique et plus généralement biologique) et le développement post-natal (éducatif, social, culturel), c’est le second qui est le plus déterminant sur la construction de l’individu. Cette caractéristique est certainement propre aux espèces évoluées qui se soustraient peu à peu de la sélection Darwinienne en remplaçant le milieu extérieur biologique par un milieu extérieur social et culturel.

Il faut souligner que cette thèse minimale de l’antiracisme ne va pas de soi. La domination du monde à partir du XVème siècle par les Européens a fait naître dans l’esprit de beaucoup de personnes (aujourd’hui encore) l’idée que l’homme blanc était supérieur aux autres races. Il est utile de lire l’ouvrage génial de Jared Diamond « Guns, Germs and Steel » pour la chasser définitivement de son esprit. Ce livre qui tente d’expliquer les réussites diverses des civilisations depuis la dernière ère glaciaire commence par une interpellation crue : celui qui n’arrive pas à apporter une explication au fait que les aborigènes n’ont pas réussi à construire une civilisation développée alors que les européens, en s’installant sur la même terre y sont parvenus ne peut pas exclure la thèse raciste. Tout l’objet du livre est précisément d’apporter une réponse argumentée, ce qui en fait un puissant plaidoyer antiraciste.

Pour résumer, il explique que des civilisations séparées (ce qui était le cas pour faire simple de l’Eurasie+Afrique du Nord, de l’Amérique, de l’Afrique sub-saharienne et des multiples îles de l’Océanie avant que ne se développe la navigation hauturière) n’ont aucune raison d’avancer au même rythme puisqu’elles sont soumises à des contingences multiples et que dans ces conditions, ce sont les zones les plus peuplées, les plus vastes et dotées des espèces animales et végétales les plus variées qui ont le plus d’atouts. Diamond explique qu’à ces critères il faut en ajouter un autre : l’orientation Est-Ouest de l’Eurasie qui facilite le développement des espèces végétales les plus productives (puisqu’il se fait à iso-latitude) alors que l’Amérique comme l’Afrique sub-saharienne sont orientées Nord-Sud.

2. Les individus ne sont pas déterminés par leur environnement

Ce second axiome, qui a une portée plus humaniste qu’antiraciste, consiste à reconnaître la prépondérance du libre-arbitre sur les influences extérieures qui peuvent s’exercer sur l’individu et sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir. Pour le dire autrement, l’individu prime sur le groupe, qu’il soit social, ethnique, politique, sexuel ou culturel. Si cela ne doit pas conduire à une vision totalement individualiste de la société, cela exclut de fait les conceptions trop holistes qui font primer la communauté, la famille, la classe sociale, l’orientation ou le genre sexuel sur les individus qui les composent.

De ce fait, tous les discours (essentialistes) qui prétendent que « les Noirs sont comme ci » ou « les pauvres sont comme ça » doivent être dénoncés avec force, de même que ceux qui prétendraient définir comment sont les Blancs ou les riches. Si les questions politiques et économiques sont si complexes, c’est en grande partie parce que les individus ne sont pas réductibles à de grands groupes homogènes qui aimeraient, feraient et penseraient la même chose.

Le discours politique doit également mettre en valeur la volonté individuelle face à toute forme de détermination. Ne pas le faire pourrait conforter certains individus dans une forme d’irresponsabilité en rejetant tous leurs problèmes individuels sur la société, ce qui constitue un équilibre instable. La croyance dans la volonté individuelle et dans le mérite personnel est un élément de base de la société : c’est une nécessité plus qu’un constat.

3. En plus de l’influence sociale, il existe une influence culturelle

Si l’individu n’est pas déterminé par son environnement (axiome 2), il peut être influencé par lui. Cette influence est même prépondérante sur l’influence génétique ou raciale (axiome 1). Mais de quelles influences parle-t-on ? Très souvent, on se cantonne à l’influence sociale : effectivement, la segmentation entre chômeurs, retraités, cadres, ouvriers et techniciens est souvent très utile pour saisir certains faits sociaux. Les taux de réussite scolaire et les taux de délinquance, pour ne citer que deux exemples abondamment commentés, diffèrent ainsi significativement suivant ces groupes sociaux. Cette influence sociale est reconnue par tous, le seul débat, qui distingue peut-être entre la gauche et la droite, concerne le poids de cette influence par rapport à la volonté individuelle.

En revanche, les choses se compliquent dès que l’on parle d’influence culturelle, et l’accusation de racisme n’est jamais très loin. C’est pourtant ce que vient de mettre en évidence Hugues Lagrange, sociologue au-dessus de tout soupçon (de gauche, qui a travaillé dans les quartiers sensibles pendant une dizaine d’année, opposé au durcissement de la politique de l’immigration…) dans son essai « Le déni des cultures » qui a fait couler beaucoup d’encre. Si l’on résume la partie de son ouvrage qui concerne la délinquance, il est fait état qu’au sein des mêmes classes sociales, la proportion d’auteurs d’actes de délinquance est plus élevée chez les Maghrébins, les Turcs et les Noirs hors Sahel que chez les Français autochtones et les Européens et qu’elle est encore plus élevée chez les Sahéliens.

Il n’est pas question de stigmatiser telle ou telle communauté dans cette étude mais plutôt de montrer comment des différences culturelles (nombre d’enfants par femme, place de la femme dans le foyer, structure familiale…) peuvent être des facteurs explicatifs, en plus de la seule analyse par classe sociale, de phénomènes sociaux comme la réussite à l’école ou la délinquance. Cette part explicative est d’autant plus importante que la culture d’origine et la culture du pays d’accueil diffèrent et elle perdure d’autant plus que se constituent des ghettos urbains où la proportions d’immigrés provenant de la même zone géographique est très importante.

Au-delà des informations que cette étude révèle il faut retenir que les cultures existent et qu’elles influencent, à travers une langue, une religion dominante, une structure familiale typique,… le comportement des individus, au même titre que la condition sociale. Une simple introspection permet de soutenir cette thèse pourtant si contestée par nombre de sociologues : est-ce que j’aime l’opéra parce que j’appartiens à la classe des cadres ou parce que je suis de culture française ? Vraisemblablement un peu des deux, explications auxquelles il faut bien évidemment ajouter ma propre inclination personnelle car beaucoup de cadres français autochtones n’aiment pas l’opéra.

Dès lors il faut reconnaître que les cultures ne se mélangent pas sans efforts, que leur coexistence peut faire naître des frictions qui ne peuvent être intégralement expliquées par l’intolérance de la culture d’accueil.

4. Les influences sociales et culturelles ne sont pas stables dans le temps

Il faut aller plus loin dans l’analyse, jusqu’ici nous avons dit que le comportement et les facultés d’un individu s’expliquent principalement par sa volonté personnelle ainsi que par des influences sociales et culturelles et assez peu par sa condition biologique. Mais il ne faut pas prendre les influences sociales et culturelles comme des données intangibles qui ne seraient pas susceptibles d’évoluer dans le temps. Les cultures, comme les structures sociales, sont vivantes, elles évoluent, parfois de concert, parfois indépendamment l’une de l’autre. Ces évolutions peuvent être positives comme négatives et ne sont pas guidées par un quelconque « sens de l’Histoire » qui fournirait une forme de méta-explication.

Pour prendre un exemple précis tiré de l’étude d’Hugues Lagrange, rien ne dit que le taux de fécondité des femmes d’origine Sahélienne (aujourd’hui proche de 7) ne baissera pas pour rejoindre un niveau comparable aux cultures européennes ou maghrébines (plus proche de 2), ce qui aura des répercussions sur les structures familiales, la réussite scolaire des enfants et les taux de délinquance observés. Notons également que rien ne dit que la culture des immigrés Sahéliens en France ne se distingue pas progressivement de la culture d’origine Sahélienne sans nécessairement se fondre dans la culture française.

5. La xénophobie en Europe

Si le phénomène récent marquant dans les cultures musulmanes a été un durcissement réactionnaire, face à une certaine modernité occidentale, l’Europe de ces dernières années a été le théâtre d’une montée progressive de la xénophobie, que l’on peut constater avec l’augmentation des scores des formations dites d’extrême droite. Je pense que cette xénophobie a très peu à voir avec le racisme tel que défini dans cet article. La xénophobie, c’est la peur de l’étranger ou également la peur d’une culture différente, ce n’est pas un sentiment de supériorité raciale. Trois tendances de fond me semblent expliquer cette situation.

Tout d’abord, la globalisation s’est traduite par une intensification des phénomènes migratoires du Sud vers le Nord : l’Europe fait donc face à une augmentation significative sur les dernières décennies du nombre de ses habitants de culture non-autochtones.

Ensuite, contrairement à ce que beaucoup attendaient, la globalisation ne se résume pas à une occidentalisation du monde : si le modèle économique libéral et le mode de vie occidental tendent à se répandre sur toute la surface de la planète, on remarque que sur de très nombreux points, les différences culturelles à l’échelle mondiale ne vont pas en s’effaçant. On pourrait même dire que certaines formes de radicalisation sont interprétables comme une réaction à cette culture occidentale mondialisée.

Enfin, la civilisation européenne n’est plus sûre d’elle-même : elle souffre du phénomène de rattrapage économique des pays émergents (rattrapage qu’elle avait elle-même connu après la seconde guerre mondiale) qui vient diluer sa richesse et son influence. On ne demeure pas la zone du monde avec la croissance la plus faible pendant dix ans sans conséquences. Ce sentiment de déclin rend plus difficile l’intégration de cultures différentes, non pas en raison d’une haine de l’étranger mais parce les européens ne sont plus sûrs de la force de leurs valeurs et que certains craignent qu’elles ne soient pas de taille à lutter contre les valeurs des cultures arrivantes. C’est ce qui explique selon moi le durcissement laïc observé, principalement en France, ces dernières années : il s’agit de défendre des valeurs fortes (au risque de bomber un peu trop le torse parfois) face à l’Islam dont on craint la force (en particulier depuis 2001).

Pour résumer, l’Europe doit intégrer un nombre important de personnes dont la culture d’origine ne se rapproche pas nécessairement de la culture européenne, tout en affrontant une crise civilisationnelle qui diminue la confiance qu’elle a en ses propres valeurs. Il y a là tous les ingrédients pour expliquer la montée xénophobe en Europe. Comme ces causes sont profondes, il est probable que ce phénomène le soit lui aussi, et qu’il ne suffira pas de dire aux Européens qu’ils votent mal ou qu’ils sont intolérants pour le résorber. Ce phénomène se distingue également de ce qu’on a appelé auparavant l’extrême-droite et qui était avant tout un mouvement conservateur et populiste, assez proche du mouvement des Tea Party aux USA. Cette fois, c’est le caractère réactionnaire des cultures immigrées qui est dénoncé, au nom d’une certaine culture européenne libérale et laïque (un exemple est le parcours politique de Pim Fortuyn aux Pays-Bas).

Conclusion

L’antiracisme, en tant que négation des différences de facultés ou de comportements des individus en fonction de leur origine raciale, est une grande idée qu’il faut à tout prix défendre. Elle ne saurait cependant se confondre avec un anticulturalisme qui nierait l’influence que la culture d’origine peut avoir sur le comportement individuel. Ces influences culturelles, au même titre que les influences sociales, évoluent dans le temps, elles sont en particulier affectées par le grand phénomène de notre époque : la globalisation. Celle-ci rapproche géographiquement ces cultures les unes des autres sans en faciliter pour autant la coexistence. C’est fort de ce constat que des politiques d’intégration doivent être pensées en Europe (tâche délicate à laquelle je ne me suis pas attelé dans cet article) et non pas en se focalisant sur une intolérance de type raciste qui existerait en soi et qui déboucherait sur une montée des discriminations. S’arrêter à l’intolérance, c’est refuser de remonter toute la chaîne causale et en quelque sorte refuser de résoudre le problème que l’on dénonce.

05 décembre 2010

Non, la politique n'est pas un théâtre

On dit le peuple français épris de politique. Pourtant, à suivre l’actualité de ces derniers mois, il semble que ce soit plutôt le théâtre politique qui intéresse les Français et les médias. An nom de la Politique avec un grand « P », on néglige complètement les politiques qui sont concrètement menées. Ce n’est pas la lutte contre chômage, contre l’insécurité, la politique d’éducation, la politique judiciaire ou encore le positionnement international de la France qui fait débat, mais le spectacle souvent navrant de protagonistes appelés « responsables politiques » et qui s’affrontent sur la scène médiatique dans le but final d’accéder au pouvoir.

La vie politique française semble se résumer, particulièrement depuis 2007, à une série de matchs : Sarkozy contre Fillon, Fillon contre Copé, Copé contre Bertrand, Fillon contre Borloo, Villepin contre Sarkozy, Bayrou contre Sarkozy, Royal contre Aubry, Royal contre DSK, Hamon contre Hollande, Mélenchon contre Besancenot, sans oublier le traditionnel affrontement droite contre gauche, dont il faut considérer comme un axiome de la vie politique française qu’il va de soi. Rien de très nouveau me dira-t-on par rapport aux guerres précédentes entre Chirac et Balladur ou entre Mitterrand et Rocard, sauf que cette fois ci, c’est sur le caractère ou le fameux « style » des différents protagonistes que le débat semble porter.

En effet, qu’est-ce qui, dans la politique menée, distingue Sarkozy et Fillon ? Rien si ce n’est que le premier serait un excité et le second un sage. Quelle est la différence de positionnement politique entre Martine Aubry, Ségolène Royal et DSK ? Personne ne sait vraiment, à moins que la première soit légèrement plus à gauche que la seconde, elle-même un peu moins à droite que le troisième. Le problème, c’est d’expliciter ce que cela signifie « être plus à gauche », préoccupation qui passe au-dessus de la tête de nos commentateurs politiques qui vont même jusqu’à raffiner la zoologie politique jusqu’à définir sans difficulté la « famille centriste » qui se voit parfois accoler l’adjectif « humaniste » et qui aurait été malmenée lors du dernier remaniement car ses leaders, Jean-Louis Borloo en tête, ont été écartés. Ce qui est amusant dans cet exemple, c’est que quelques mois plus tôt, Jean-Louis Borloo n’était pas vraiment considéré comme un leader centriste, il lui a suffit de prendre la porte et de donner quelques interviews dont il a le secret, pleines d’aphorismes incompréhensibles où l’on croit parfois reconnaître les expressions « cohésion sociale » ou « solidarité », pour se voir propulser au rang de présidentiable.

Un trait marquant de cette personnalisation de la vie politique, qui va de paire avec une disparition complète du sens, c’est l’appellation que l’on donne aux grands courants politiques : on est passé en quelques années des socio-démocrates, des démocrates-chrétiens, des libéraux ou encore des souverainistes à des mouvances plus floues comme les royalistes, les aubrystes, les strauss-kahniens, les sarkozystes, les villepinistes et autres bayrouistes. Pour être plus précis, la grande opposition droite/gauche a été remplacée par l’affrontement des sarkozystes et des antisarkozystes, courant lui-même subdivisables en groupuscules étranges. Avec tout le respect que j’ai pour le Président de la République, je ne pense pas que son œuvre politique soit d’une telle force qu’elle puisse structurer le débat politique français.

Il est temps de revenir sur Terre, de quitter ces débats permanents sur la forme pour en revenir au fond de la politique qui est menée. Sarkozy c’est quoi ? C’est le paquet fiscal, l’autonomie des universités, la ratification du Traité de Lisbonne, la réforme des institutions, la réforme des collectivités locales, une politique restrictive en matière d’immigration, la TVA réduite pour les restaurateurs, la suppression de la taxe professionnelle, la réforme de la représentativité syndicale, la réforme des retraites, le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, la refonte de la carte militaire et de la carte judiciaire, le Grenelle de l’environnement. Le seul débat qui vaille c’est si ces changements vont globalement dans le bon sens ou pas ?

Définir le positionnement politique des personnalités de l’opposition est plus ardu, car ils entretiennent pour la plupart un flou sur leurs intentions, considérant à l’instar de François Mitterrand qu’on ne sort de l’ambigüité qu’à ses dépens. De ce point de vue, la palme revient à DSK, qui, ne disant rien, éveille tous les fantasmes et suscite toutes les espérances. Ainsi, il se voit conférer le titre de bon économiste et d’homme de gauche réaliste. Ainsi soit-il ! Pour ma part j’ai du mal à considérer que l’instigateur des 35h soit un si bon économiste que cela, et je me refuse à surinterpréter des propos aussi sibyllins que « l’âge légal de la retraite à 60 ans n’est pas un dogme », qui sont loin de constituer à eux seuls un programme politique précis. Pendant ce temps là, François Hollande s’affronte à la difficulté de définir des mesures concrètes et précises dans l’optique de 2012, dans l’indifférence la plus totale.

Les journalistes ont une responsabilité énorme dans cette dérive du débat politique. D’une part parce qu’ils se complaisent dans cette vision romanesque de la politique, avec ses trahisons, ses alliances et ses adoubements et d’autre part parce qu’ils peinent à maîtriser les tenants et les aboutissants des politiques sectorielles qui sont menées. En effet, il est plus facile de se prononcer sur la forme et sur le théâtre que sur le fond et sur la réalité des évolutions du monde. Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur la catégorie même de « journaliste politique », qui tend à se confondre avec le temps avec celle de chroniqueur mondain appliqué au personnel politique. En effet, on voit ce qu’est un journaliste économique, un journaliste spécialisé dans l’environnement ou des les relations internationales, mais j’ai pour ma part la plus grande peine à définir quel est le sujet d’étude précis du journaliste politique. Et pourtant cette catégorie prospère, elle envahit les plateaux télés, les journaux et les magazines.

Je ne peux me résigner à cela. Tous ces commentaires et tous ces commentateurs sont méprisables, ils ne font pas bien leur travail, ils agissent par paresse tout en étant consacrés par le pouvoir social. Même si la forme et le style ne sont pas rien en politique, ils ne peuvent tenir le haut du pavé comme ils le font depuis 2007. Un pays qui se focalise pendant des mois sur un remaniement ministériel et qui ignore le discours de politique générale du nouveau (façon de parler) Premier Ministre est un pays qui a un rapport très malsain avec la politique.

J’ai bien peur qu’au tribunal de l’Histoire, toute cette période politique soit caractérisée par ce mot qu’affectionne tant notre pays : Ridicule !

13 novembre 2010

L'obsession de la réalité

Dans mon article consacré il y a quelques mois à la notion de vérité (« Quelle vérité ? »), je concluais qu’elle était assez inopérante pour caractériser la politique ou même les sciences économiques et sociales. Les succès des sciences positives (mathématiques et surtout physique) depuis la Renaissance ont poussés de nombreuses personnes à vouloir faire sortir cette notion de vérité de son lit naturel, afin de traiter des affaires humaines comme on traite des sciences de la nature. Ce positivisme ou ce scientisme conduisent à une impasse que j’ai essayé d’analyser dans un autre article (« L’esprit de système »). Adopter un esprit de système, c’est accorder la primauté du modèle sur le réel, c’est réduire l’immense complexité du monde à un nombre forcément très réduit de variables explicatives.

L’alternative à cet esprit de système ne peut être que l’obsession que l’on accorde à la réalité, en particulier en politique. A la vision axiomatique des mathématiques, il s’agit donc de substituer l’approche expérimentale de la physique, mais en ayant bien en tête que le réel dont il est question ici (les affaires humaines) est beaucoup moins facilement manipulable que le réel dont traite la physique et surtout qu’il est capable de réagir à ce que l’on dit de lui. En effet, l’ « attitude » d’une molécule de gaz est indépendante de la connaissance que nous avons des propriétés des gaz, en revanche, l’attitude d’un agent économique peut être influencée par les développements des sciences économiques, politiques et sociales.

S’il est difficile d’édicter des règles pour bien prendre en compte la réalité en politique, certains écueils peuvent être indiqués, c’est l’objet de cet article. Pour les repérer, rien de plus facile que d’observer les acteurs du paysage politique français, tant la réalité semble être absente des discours des uns et des autres.

Le volontarisme politique (l’UMP, les Verts)

La première manière de faire abstraction de la réalité, c’est de penser que les paroles suffisent à résoudre les problèmes qui sont posés. Le volontarisme politique consiste à tenir des propos très fermes et ambitieux et de penser que l’intendance suivra tout naturellement. Or c’est précisément dans les problèmes d’intendance que se jouent le succès ou l’échec d’une politique. Si un cap est nécessaire à l’action politique, il ne suffit assurément pas, sauf à tomber dans la pure incantation. La responsabilité politique consiste à associer le plus finement possible « je veux » au « je peux ».

L’exemple le plus marquant de cette dérive volontariste est évidemment Nicolas Sarkozy, qui avait promis d’aller chercher la croissance « avec les dents », d’être le Président du pouvoir d’achat ou encore d’éradiquer l’insécurité en menant une véritable guerre aux « racailles ». Ce discours ne peut conduire qu’à une série de désenchantements pour qui connaît la complexité des problèmes économiques ou sécuritaires. S’il lui a permis de gagner la dernière présidentielle, ce discours est aussi pour beaucoup dans la faible popularité actuelle du Président de la République : chaque médaille a son revers.

Mais Nicolas Sarkozy n’est pas le seul à verser dans l’incantation, les Verts constituent un autre bel exemple de volontarisme politique. Eux ne promettent pas une forte croissance économique, mais le facteur 4, c’est-à-dire une division par 4 des émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990, à un horizon 2030, alors que les objectifs nationaux visent plutôt 2050. Ces objectifs ne tombent pas du ciel, ils font l’objet de scénarios jugés réalistes par leurs auteurs. Le réalisme ici consiste à ne postuler aucune rupture technologique et à ne s’appuyer que sur les meilleures techniques actuellement disponibles et sur un changement des comportements. Mais l’erreur majeure de ce type de raisonnements (assez typique des ingénieurs), c’est que le réalisme ne se réduit pas à sa composante technique : il faut également prendre en compte le réalisme économique et le réalisme social. Les changements de comportements ne tombent pas du ciel, surtout s’ils coûtent chers (isolation de sa maison) ou qu’ils perturbent le mode de vie (moindre utilisation des transports individuels). Il est parfois moins audacieux de parier sur une rupture technologique que sur une révolution dans les modes de vie.

Le déni conscient de réalité (le PS)

La manière la plus simple de faire abstraction de la réalité, c’est évidemment d’adopter un déni conscient de réalité au motif qu’elle ne nous plaît pas ou qu’elle ne sert pas nos intérêts. Au bout de huit d’années consécutives dans l’opposition, le Parti Socialiste est devenu le spécialiste de ce type d’exercice, comme a pu le démontrer le débat récent sur les retraites. Le problème de fond pour les socialistes, c’est que la société mondialisée contemporaine met à mal le modèle social-démocrate et keynésien qui avait si bien fonctionnés en Europe après la guerre. En effet, nous vivons dans un monde de la compétition où le progrès économique et le progrès social ne vont plus a priori de paire.

Pour être tout à fait honnête, comme droite et gauche sont globalement social-démocrates en Europe, le déni de réalité a été assez partagé depuis les chocs pétroliers des années 70. L’accumulation de la dette publique et le creusement du déficit commercial ont été le symptôme de ce déni. Sentant que cette évolution n’est plus tenable, les socialistes doivent trouver une nouvelle échappatoire : si l’Etat n’a plus d’argent, les « riches » en ont bien assez pour assurer toutes les fonctions collectives de la société. Le bouclier fiscal (qui coûte environ 700M€ par an) est devenu le nouveau totem à abattre pour la gauche. Un problème de retraite ? Il suffit d’utiliser l’argent du bouclier fiscal. Un problème d’éducation ? Il suffit d’utiliser l’argent du bouclier fiscal. Voyant que cela ne suffit pas, le PS pense aux milliards d’allègements de charges actuellement consentis aux entreprises sur leurs bas salaires (dont une partie est venue en compensation du passage aux 35h) qui pourraient là encore être versés au pot commun, en oubliant que les emplois les moins qualifiés risqueraient ainsi de se retrouver au chômage. Cela ne suffit pas ? Il n’y a qu’à piocher dans les super profits de Total, peu importe que la valeur ajoutée de cette entreprise soit essentiellement réalisée à l’étranger.

Le PS a donc besoin de concilier réalisme et espérance, ce qui n’est pas évident dans le contexte économique actuel. Plus que jamais, l’expression du regretté Claude Chabrol prend tout son sens « Je suis de gauche, hélas », car être de gauche c’est plus difficile, plus exigeant, contrairement à ce que pensent tous ceux qui considèrent qu’être de gauche s’est être moralement supérieur.

Les discours généraux creux (le MODEM, République Solidaire)

Si la droite est trop à droite et que la gauche est trop à gauche, que dire de François Bayrou et de Dominique de Villepin, qui se disent tous les deux du centre (ou de la « droite sociale » sans que l’on sache exactement ce que cela signifie) ? A l’évidence qu’ils sont trop « au-dessus », c’est-à-dire à un tel niveau de généralité et de positions de principe que leur discours n’a plus aucun rapport avec la réalité. Ce qui est le plus dérangeant, c’est que ces grands discours généraux ne résultent que de positionnements tactiques : François Bayrou et Dominique de Villepin sont des oxymores vivants si l’on compare la grandeur des principes qu’ils prétendent porter et la petitesse de leurs calculs politiciens.

Un exemple symptomatique a été, pour François Bayrou, l’accent qu’il a porté sur le déficit public lors de sa campagne de 2007, avec raison. Tout une campagne de presse s’est ensuite exercée pour calculer ce que coûtait chacun des programmes politiques des trois principaux candidats : effectivement, celui de François Bayrou était le seul qui ne coûtait rien et pour cause : il ne proposait pas grand-chose à part ces grands principes. Or la dette publique ne se réduit pas par magie, simplement en évitant d’ajouter du déficit sur le déficit existant. De ce point de vue, le leader du MODEM est à l’image de nombreux français : il est contre le déficit public en général mais s’oppose à chacune des mesures individuelles qui permettent de le réduire.

Le simplisme (FN, extrême gauche)

Il ne me semble pas nécessaire de trop développer l’idée selon laquelle l’extrême droite et l’extrême gauche pêchent par simplisme, ce qui les éloigne de la réalité : il est des portes ouvertes qu’il est inutile de vouloir enfoncer. En revanche, ces deux mouvements politiques sont très habiles pour exhiber certains éléments du réel (les parachutes dorés des patrons pour les uns, les fraudes sociales de certains immigrés pour les autres) que les autres forces politiques aimeraient passer sous silence car elles dérangent.

Comme le dit Marcel Gauchet, les mouvements populistes sont nécessaires à une démocratie pour l’ancrer au réel et éviter que la politique soit petit à petit gagnée par l’abstraction propre au politiquement correct. Expliquer ces mouvements d’opinion par l’instrumentalisation des masses par les leaders politiques (Sarkozy avec la politique répressive face aux Roms ou Mélenchon avec sa dénonciation de la classe journalistique), c’est inverser l’ordre des causes : ces tendances de l’opinion existent à l’état latent dans la société et finissent, tôt ou tard, par resurgir sous une forme politique. Cela n’enlève rien à la responsabilité des politiques et il n’y a rien de plus condamnable que de souffler sur les braises d’un problème réel pour en tirer parti plutôt que de tenter de le résoudre.

Le filtre de la réalité (tout le monde)

Au-delà de ces formes courantes du déni de réalité en politique, il en est une qui nous concerne tous et dont il est presque impossible de se départir : c’est le filtrage inconscient que nous faisons de la réalité. En effet, personne n’aborde la réalité de manière brute, chacun possède ses préjugés, ses clefs de lecture, ses analyses, elles même le résultat d’observations passées. Pour prendre un exemple simple quand on découvre un nouvel acteur, une nouvelle marque ou un nouveau produit, on a ensuite l’impression de le voir partout alors que les publicités ou les articles de presse existaient auparavant. Il en va de même en politique, la manière dont nous filtrons la réalité conforte nos propres thèses et les rend presque auto-réalisatrices.

La même réalité peut ainsi servir des thèses complètement antagonistes : choc des cultures ou montée de l’intolérance en Europe pour expliquer les scores récents des partis d’extrême-droite ? Des médias français instrumentalisés par le pouvoir politique ou par le pouvoir social ? Des banquiers centraux responsables des crises économiques ou seuls capables d’en limiter les effets ? Sur chacun de ces sujets, il est difficile de se départir d’une sorte d’intime conviction qui préexiste en chacun de nous avant l’examen des faits. En plus de la divergence d’interprétation, qui est naturelle en démocratie, il faut souligner que chacun ne perçoit pas la même réalité.

Conclusion

Quelles clés apporter à ces écueils bien réels qui nous éloignent de la réalité ? A l’évidence, pour se frotter à la réalité, il faut faire preuve d’humilité devant ses propres capacités d’analyse, d’écoute à l’égard des opinions divergentes mais aussi d’esprit critique pour discerner les postures. J’en reviens toujours à cette citation d’Alain Finkielkraut qui figure en exergue de mon blog depuis plusieurs années déjà : « Penser, c’est chercher à tâtons la vérité sans se laisser intimider par l’opinion majoritaire ni séduire par la tentation du paradoxe à tout prix. »

24 octobre 2010

La réforme des retraites en détail

Après avoir brièvement évoqué le sujet lors de mon dernier billet d'humeur, j'ai bien compris que je n'étais pas allé suffisamment au fond du sujet sur la réforme des retraites. Mon opinion demeure inchangée : cette réforme est une bonne réforme, certainement la meilleure chose qui ait été faite durant ce quinquennat. Cet article a pour tâche d'étayer cette opinion. Il s'articulera autour de trois questions structurantes : en quoi une réforme du système des retraites est-elle indispensable ? Pourquoi toucher aux bornes d'âge et pas seulement à la durée de cotisation ? Cette réforme est-elle juste ?

En quoi une réforme du système des retraites est-elle indispensable ?

C'est le point central du débat, sur lequel beaucoup de personnes sensées (y compris des syndicats et des partis politiques d'opposition) se rejoignent. C'est en même temps un point contesté par certains opposants à la réforme puisqu'elle ne figurait pas dans le programme du candidat Sarkozy en 2007 et qu'elle serait donc entachée d'illégitimité.

Reprenons à la base : un système de retraite est un régime qui donne des droits (les pensions) en même temps qu'il impose des devoirs (les cotisations). Le déséquilibre financier des retraites, qui s'est fortement accentué suite à la crise économique, car moins de cotisations ont été versées, est le signe d'un excès des droits sur les devoirs. Pour le dire autrement : le régime des retraites français offre des prestations qu'il n'a pas les moyens de verser. Pour compenser cet excès des droits sur les devoirs, on a recours à l'endettement (1 retraite sur 10 financée par l'emprunt à l'heure actuelle). J'aimerais insister sur le caractère inacceptable, s'il était amené à perdurer, d'un tel déséquilibre : on passe d'un système où les individus payaient des cotisations pendant leur vie active pour toucher des pensions une fois à la retraite, à un système où les générations actives devront payer des cotisations mais également des impôts pour rembourser la dette laissée par les générations précédentes, tout cela sans certitude de toucher une pension une fois à la retraite.

On ne le dira donc jamais assez : réformer les retraites est un impératif moral en plus d'être un impératif économique et social. Beaucoup de personnes s'accordent sur ce point, mais tout dépend ce que l'on met derrière le mot « réforme . La réponse est très simple : toute modification du régime des retraites qui permet de réduire l'excès des droits sur les devoirs. On peut envisager plusieurs solutions : on peut réduire les droits (diminuer les pensions, augmenter l'âge à partir duquel on a le droit de toucher une pension, augmenter l'âge à partir duquel on a le droit de toucher une pension à taux plein quelques soient les annuités) ou on peut augmenter les devoirs (augmenter les cotisations ou augmenter le nombre d'années de cotisations). Tel est le cadre incontestable du débat.

Vient la question de la légitimité politique de l'exécutif pour conduire cette réforme, qui ne figurait pas dans le programme du candidat Sarkozy. Il faut au contraire mettre à son crédit de faire une réforme impopulaire (on le voit dans les sondages actuellement) qui prend acte d'une dégradation de la situation économique qui n'était pas prévisible en 2007. J'ajoute que le gouvernement aurait pu choisir la solution de facilité qui consistait à réformer pendant l'été, en catimini, mais qu'il a préféré que le débat ait pleinement lieu avec le travail préparatoire du Conseil d'Orientation des Retraites pour dresser un état des lieux et livrer des simulations financières incontestables, une phase de consultation des organisations syndicales et politiques, un débat plein et entier à l'Assemblée et au Sénat. Dire que cette méthode est illégitime, cela revient à dire que la démocratie représentative est illégitime, ce qui me semble très dangereux. Bien entendu, tout ne vient pas de la crise, et il est évident que la réforme est aujourd'hui nécessaire parce que la précédente réforme de 2003 était insuffisante, mais le corps social français a l'air de préférer des réformes progressives et à répétition. Ainsi, on peut d'ores et déjà affirmer que le problème des retraites ne sera pas réglé par cette réforme et qu'il faudra dans 5 ou 10 ans, remettre l'ouvrage sur le métier.

Pourquoi toucher aux bornes d'âges ?

En première approximation (qu'il conviendra de corriger par la suite), la réforme proposée par le gouvernement consiste en une réduction des droits du système de retraite, sans demander beaucoup de devoirs supplémentaires (à part pour les fonctionnaires qui vont voir leur taux de cotisation augmenter). Cette diminution de droits prend deux formes différentes : il ne sera plus possible (sauf si on a commencé à travailler avant 17 ans) de prendre sa retraite avant 62 ans et il ne sera plus possible de recevoir une retraite à taux plein sans avoir les annuités suffisantes avant 67 ans. Ces deux modifications s'appliqueront progressivement (4 mois de décalage par an à partir de juillet 2011). Avant d'entrer dans le détail, il faut comprendre l'orientation générale de cette réforme : diminuer les droits plutôt qu'augmenter les devoirs, c'est vouloir que le régime des retraites ne pèsent pas trop sur la richesse nationale produite. En gros, cette réforme permet de diminuer le coût (en point de PIB) du régime des retraites.

Deux autres réformes possibles consistent au contraire à maintenir les droits en augmentant les devoirs : l'augmentation des cotisations (ou des impôts) retenue par le parti socialiste ou l'augmentation de la durée de cotisation retenue par la CFDT. Ces deux réformes, ont pour conséquence d'augmenter le coût du régime de retraites en points de PIB (demander plus de cotisations, c'est demander qu'une plus grande part de la valeur ajoutée produite soit destinée au financement des pensions de retraite).

Pour être exact, le gouvernement a en fait choisi une réforme mixte, puisque en plus de ses deux mesures emblématiques qui limitent les droits du système, il confirme l'orientation de la loi de 2003 qui vise à augmenter la durée de cotisation. Celle-ci est passée de 40 à 41 ans pour le privé et de 37,5 à 41 pour le public, il est désormais acté qu'elle atteindra 41,5 pour tout le monde d'ici 2018. On a donc une réforme en deux temps : tout d'abord, ce qui rapprochera le régime de l'équilibre, c'est la diminution des droits (âge légal porté à 62 ans) jusqu'en 2015 environ puis ce sera l'augmentation des devoirs qui prendra le relais, étant entendu qu'avec 41,5 annuités de cotisation, presque personne ne pourra partir avant 62 ans en 2018 et donc que cette mesure ne rapportera plus grand chose. Tout cela est très clairement exposé dans le rapport du COR.

Pour certains, passe encore le passage de 60 à 62, mais pas celui de 65 à 67, c'est notamment l'opinion de François Bayrou et de Dominique de Villepin. Ils ont tort car il ne sert à rien d'augmenter la durée de cotisation si on maintient fixe l'âge à partir duquel on peut partir à taux plein sans avoir suffisamment cotiser. Si on retenait une réforme du type 62 ans – 41,5 annuités et 65 ans, alors elle rapporterait de l'argent au début mais ne rapporterait plus rien à partir de 2015 puisque l'augmentation de la durée de cotisation serait totalement neutralisée par le maintien de l'âge légal de 65 ans.

Certains s'interrogent sur la dualité du système français : pourquoi combiner durée de cotisation et âge légal ? Une autre réforme aurait pu consister à supprimer les âges légaux, les gens ne pouvant partir à la retraite qu'une fois les 41,5 annuités faites, sauf à subir une très forte décôte. J'invite chacun à réfléchir aux conséquences d'un tel système qui serait certainement socialement beaucoup plus dur, puisqu'il est très difficile pour les personnes qui ont connu de longues périodes d'inactivité d'atteindre ces 41,5 annuités, ils toucheraient donc des retraites misérables. Je pense qu'il est sain que la présence de l'âge légal permette d'amortir les décôtes du régime, afin que chacun puisse in fine bénéficier d'une retraite convenable (signe d'un système redistributif). Ne jouer que sur la durée de cotisation, en accentuant les décôtes et les surcôtes reviendrait à une très forte diminution des pensions des personnes en difficulté. Par ailleurs il faut rappeler qu'un individu qui travaille de 20 à 60 ans et qui meurt à 80 ans coûte plus cher qu'un individu qui travaille de 25 à 65 ans et qui meurt également à 80 ans, alors qu'ils ont cotisé la même période : bref, la durée de cotisation n'est pas l'alpha et l'oméga d'une système de retraite par répartition.

Une réforme plus profonde est possible, avec le système par points souvent vanté : on accumule des droits pendant sa période d'activité qui dépendent des cotisations que l'on a versé, puis quand on liquide sa retraite, on convertit ces droits en pension, en fonction de l'espérance de vie de la population, de manière à ce que le régime soit structurellement équilibré. Ce régime a l'avantage de la clarté, et de la justice entre les cotisants mais il consiste en un bouleversement du régime actuel, ce qui est techniquement très complexe. Il est bon qu'un amendement accepté au Sénat ouvre la voie vers un tel système en proposant un nouveau débat après la présidentielle, mais il reste beaucoup de travail à faire pour définir les paramètres précis de ce système : faire une grande réforme systémique dans la précipitation aurait été dangereux. Il est bon de dissocier deux questions fondamentales : comment résorber maintenant le déséquilibre financier de notre système de retraite (ce que fait la réforme du gouvernement) ? Et comment rendre notre système plus lisible à moyen terme (ce que ferait une prochaine réforme vers un système par points).

Cette réforme est-elle juste ?

Le grand reproche adressé à cette réforme est qu'elle serait injuste, cela me semble exagéré, on peut même dire que des avancées sociales (qui ont inévitablement un coût) sont présentes dans le texte du gouvernement. Je vais reprendre les critiques qui sont faites à cette réforme une par une.

« Cette réforme fait peser 75% de l'effort financier sur les seuls salariés ». Effectivement, une contribution minoritaire est demandée à la fiscalité, notamment celle du patrimoine. Mais cela est bien normal car le système de retraite bénéficie à 100% aux salariés ! Avant cette réforme, 100% de l'effort était donc porté par les seuls salariés (y compris du temps de Mitterrand) sans que cela n'émeuve personne. Je considère même que le gouvernement a eu tort d'introduire des prélèvements fiscaux supplémentaires pour financer les retraites : une réforme fiscale est sans doute nécessaire mais l'impôt n'est pas fait pour financer les retraites ou le chômage.

« En augmentant l'âge légal, cette réforme est injuste envers ceux qui ont commencé à travailler très tôt ». Tout d'abord, il est bon de rappeler que quelqu'un qui commence à travailler tôt et qui cotisera plus longtemps que 41,5 annuités touchera une surcôte lors de sa retraite et qu'il aura eu des années de revenus supplémentaires par rapport à quelqu'un qui entre tard sur le marché du travail (et il n'y a pas que les futurs riches qui sont dans ce cas loin de là). Ce serait envoyer un mauvais signal à la population que de dire que les années de formation sont un handicap pour toucher sa retraite ! Il faut également retenir que le gouvernement a étendu le mécanisme des « carrières longues », mis en place dans la réforme de 2003 et qui permet à ceux qui ont commencé à travailler à 16 ans de partir plus tôt. Désormais ceux qui ont commencé à travailler à partir de 16 ou 17 ans pourront continuer à partir à 60 ans et pas à 62 ans. Il faut noter qu'avant 2003, aucun système de ce type n'existait alors que beaucoup plus de personnes avaient commencé à travailler tôt : un ouvrier qui partait à la retraite à 60 ans en 1982 pouvait donc très bien avoir cotisé pendant 44 ans sans que cela ne semble choquer personne ! On peut à la limite soutenir que les nouveaux droits sur les carrières longues ne vont pas assez loin, mais on est forcé de reconnaître qu'ils constituent des avancées par rapport à la situation précédente.

« Cette réforme ne prend pas assez compte de la pénibilité ». La question de la pénibilité est objectivement très complexe : tous les métiers peuvent être considérés, d'une manière ou d'une autre comme pénible (pénibilité physique, intellectuelle, stress...). Or dire que tous les métiers sont pénibles revient à dire qu'aucun ne l'est. Un critère « objectif » est avancé par certains : l'espérance de vie des différents groupes sociaux, qui diffère sensiblement par exemple entre les ouvriers et les cadres. Mais comment savoir quelle part de cet écart est expliquée par les métiers exercés ? Il est difficile de contester que les cadres ont une meilleure hygiène de vie (alimentation, tabac, alcool) que les ouvriers, notamment parce qu'ils sont plus riches : est-ce au système de retraite de compenser aussi ce différentiel d'hygiène de vie ? Il me semble que non, que d'autres instruments politiques, notamment de santé publique, de conditions de travail ou de temps hebdomadaire de travail, sont plus appropriés. J'ajoute qu'un métier pourra être pénible pour un individu (qui a mal au dos par exemple) et pas pour un autre. Dans ces conditions, la seule façon de tenir compte de la pénibilité, c'est de la constater lors du départ à la retraite, à travers le taux d'incapacité retenu par le gouvernement. Bien entendu, on dira que les gens qui sont morts de l'amiante étaient souvent en bonne santé en partant en retraite, mais cette objection est rhétorique : par définition on ne connaît pas les grands problèmes de santé qui sont à venir, il est impossible d'en tenir compte avant qu'ils ne se manifestent, charge à l'Etat de les compenser par la suite.

« Si on fait partir plus tard les personnes à la retraites, les jeunes ne vont plus trouver d'emplois ». Cette vision malthusienne qui pose que la France possèderait un « stock » de travail à peu près constant est certainement la plus grande erreur économique qui est communément commise. Il faut le redire avec force : il n'y a pas de stock d'emploi donné pour un pays, qu'il ne sert à rien de le diviser le plus possible pour que tout le monde ait un emploi. Au contraire, en procédant ainsi on appauvrit le pays et que c'est en fait le travail qui appelle le travail car il génère des revenus supplémentaires. La réforme du gouvernement est en fait objectivement dans l'intérêt des jeunes puisqu'elle fait principalement contribuer les quadragénaires et les quinquagénaires !

Conclusion

J'espère avoir été suffisamment dans le détail pour convaincre que la réforme des retraites qui est en passe d'être votée par le Parlement est à la fois nécessaire, plutôt intelligente et plutôt juste. Je répète qu'il s'agit à mes yeux, de loin, de la meilleure réforme de ces dernières années, et qu'il faut donner acte à l'exécutif d'avoir eu le courage de la mener à son terme. Il faut maintenant réfléchir au moyen terme avec une transition vers un système par points qui sera plus lisible par nos concitoyens. Mais que l'on ne s'y trompe pas : le passage à un tel système ne changera pas la donnée de fond selon laquelle quand on vit plus longtemps (surtout quand c'est en bonne santé), il faut travailler plus longtemps. Une telle évolution ne me semble pas être une régression sociale puisqu'au final les gens vivront plus longtemps en retraite en partant à 62 ans en 2018 que ceux qui partaient à 60 ans en 1981 : cela mérité d'être dit !

10 octobre 2010

Billet d'humeur

Le temps me manque depuis que je suis entré dans la "vie active", pour remplir les pages de ce blog. C'est, le temps, beaucoup plus que l'envie ou l'inspiration, qui m'en empêche. Je vais donc me livrer à un exercice inédit, celui du billet d'humeur sur les évènements récents de l'actualité.

1. Le débat sur les retraites

C'est toujours prodigieux de voir comment ce sujet est traité par les uns et par les autres : on invente des luttes politiques là où n'existe que la nécessité économique. Cela est dû à une grande confusion sur les conquêtes sociales (congés payés, retraite à 60 ans, réduction du temps de travail...), que l'on présente comme des conquêtes politiques alors qu'elles sont principalement des conquêtes économiques. En effet, c'est l'amélioration de la productivité qui permet les avancées sociales, qui ne sont que la juste récompense du travail accompli et pas un "cadeau" que le premier politicien de gauche viendrait promettre. Pour être plus précis, une conquête sociale, c'est la conjonction d'une bonne santé économique et d'une volonté politique. Le problème aujourd'hui, ce n'est pas la volonté politique mais la mauvaise santé économique, couplée à l'augmentation de l'espérance de vie. Nicolas Sarkozy le voudrait qu'il ne pourrait pas offrir le statu quo en matière de retraites, pas plus que ne le pourra Martine Aubry si elle revient au pouvoir.

Il est prodigieux, dans ces conditions de présenter les derniers aménagements de la réforme des retraites (sur les mères de famille nombreuse notamment), comme des choses que le gouvernement aurait "lâché", comme si il avait cela en réserve dans sa hotte. Il faut bien prendre conscience que tout aménagement coûte de l'argent et que c'est autant qu'on demandera aux autres travailleurs pour financer le système.

Le fond a toutefois été atteint avec l'annonce par les syndicats lycéens (un curieux concept) de rejoindre les salariés dans les manifestations. Si cela se produit, on aura la confirmation définitive que le niveau de formation de la jeunesse baisse : pire, qu'il chute à une vitesse vertigineuse. En effet, les lycéens en sont à ne plus comprendre où est leur intérêt objectif (que les générations qui les précèdent participent au maximum au financement du régime de retraite). Un calcul rapide indique pourtant qu'aucun d'entre eux ne sera touché par les mesures d'âge actuellement en discussion puisque leur durée de cotisation sera telle (41,5 annuités au minimum) qu'ils ne pourront pas partir plus tôt ! C'est fou ce que l'anti-sarkozysme peut conduire à faire...

2. La déchéance de la nationalité

Je préfère le dire tout de suite : je pense que l'élargissement de la déchéance de la nationalité qui vient d'être votée ne sert à rien, tant le nombre de cas concernés sera restreint. C'est du pur affichage politique. Mais il y a de quoi être choqué quand on entend qu'une telle mesure contrevient aux Droits de l'Homme, qu'elle salit l'image de la France ou qu'elle est d'inspiration xénophobe.
Il faut revenir un peu sur terre : on parle d'individus qui tuent un agent dépositaire de l'ordre public (policier, magistrat,...), ce qui n'est tout de même pas une mince affaire. Les discours enflammés des germanopratins sonnent terriblement faux sur ce sujet. Comment expliquer qu'ils ne se soient pas manifestés auparavant contre la disposition qui prévoit la déchéance de la nationalité aux terroristes et aux espions pour le compte d'une puissance étrangère ? Est-il plus grave de déchoir quelqu'un de sa nationalité parce qu'il a espionné ou parce qu'il a tué un juge ? Ce problème métaphysique est emblématique de notre pays qui adore ces débats de principes complètement déconnectés de la réalité.

3. Le remaniement ministériel

Les derniers sondages en attestent : Nicolas Sarkozy est mal parti pour 2012. Mais il reste maître du calendrier, ce qui est essentiel. Il est prématuré d'annoncer sa défaite. La prochaine échéance sera le remaniement ministériel et de l'UMP qui peut lui redonner une bouffée d'air pur s'il s'y prend correctement. Sa seule chance selon moi c'est de se mettre en retrait pendant une bonne année en laissant véritablement le prochain gouvernement gouverner. Cela lui permettra de prendre de la hauteur et de reconstituer petit à petit sa popularité. Le problème pour lui, c'est de trouver des "poids lourds" pour rentrer dans le prochain gouvernement, voici mes petites suggestions... Christine Lagarde nommée Ministre d'Etat, ministre des Affaires Etrangères et des négociations internationales (G20, G8). Alain Juppé ministre de l'économie, des finances et de l'industrie. Bruno Lemaire ministre de l'environnement, de l'énergie et du développement durable. François Baroin ministre de l'Intérieur. Michèle Alliot-Marie ministre du travail. Pour le poste de Premier Ministre, je me méfie beaucoup de Jean-Louis Borloo, même s'il est particulièrement populaire au centre et chez les écologistes, cela semble aujourd'hui l'hypothèse la plus probable.

Pour l'UMP, il faut tout changer, du sol au plafond. L'idéal serait certainement que François Fillon en prenne la tête (il est difficile de savoir où le mettre), ou à défaut Jean-François Copé qui peut difficilement être plus terne que celui qui occupe actuellement le poste. Il faut surtout que Frédéric Lefebvre (que je surnomme parfois le "repoussoir à électeurs") quitte ses fonctions de porte-parole. A la place, je verrai bien le très sérieux Hervé Mariton, très à l'aise dans les médias, et dont le quotient intellectuel est aussi élevé que celui de Lefebvre est bas.

Voilà pour ce mélange entre mes pronostics et mes souhaits...

29 août 2010

Roms et délinquance

Une réflexion rapide autour du sujet qui a animé l'été : l'expulsion de Roms par le gouvernement. La majorité justifie cette politique par les faits de délinquance de membres de cette communauté, notamment l'occupation illégale de terrains. L'opposition, de Dominique de Villepin à l'extrême-gauche, dénonce une politique discriminatoire qui jette l'opprobre sur une communauté toute entière et, de ce fait, jette une tâche sur l'image de la France.

Martine Aubry a ainsi déclaré : "Les charters de Roms sont indignes. Je suis maire et il arrive que les Roms commettent des délits et il faut des sanctions appropriées. Quand ils respectent les règles, on ne peut leur refuser les droits de tous les citoyens de l'Union européenne".

Rappelons qu'à ce stade, le gouvernement n'a rien commis d'illégal et qu'il respecte les droits européens des Roms. La libre circulation des personnes ne s'applique pas encore pleinement à cette communauté en raison de l'entrée récente de la Bulgarie et de la Roumanie dans l'Union Européenne. Le gouvernement a donc le droit de reconduire, sous certaines conditions, des Roms dans leur pays d'origine.

Mais la question de fond n'est pas légale : un gouvernement agit aussi (et peut-être principalement) par le verbe. Ce qui lui est reproché, c'est la stigmatisation d'une communauté. Bien entendu, l'affirmation "tous les Roms sont des délinquants" est discriminatoire et inacceptable, mais elle n'a jamais été prononcée par un responsable de la majorité. Que dire en revanche de l'affirmation : "il y a plus de délinquance chez la communauté Rom que dans le reste de la population" ? Peut-on qualifier cette affirmation d'inacceptable ? Martine Aubry ne la reprend-elle pas en partie à son propre compte quand elle dit "Il arrive que les Roms commettent des délits" ?

Indépendamment de la réalité de cette affirmation, le soutien de l'opinion aux mesures du gouvernement montre qu'une majorité de la population pense "qu'il y a plus de délinquance chez les Roms que dans le reste de la population". Il s'agit là d'une réalité sociale qui peut être alimentée par une réalité objective (recrudescence de faits divers quand des Roms s'installent dans une ville), par les médias ou encore par une peur des populations sédentaires vis-à-vis des populations nomades. On aurait tort de rejeter d'emblée la première hypothèse.

On arrive donc à cette situation ubuesque où le gouvernement dit "nous agissons, dans le respect du droit, parce que la présence illégale de Roms pose des problèmes de délinquance" et où l'opposition répond "nous reconnaissons qu'il y a des problèmes de délinquance posés par les Roms, mais nous n'acceptons pas que le gouvernement stigmatise l'ensemble de cette communauté", chose qu'il s'est pour l'instant gardé de faire. Une fois de plus, on assiste à un débat politique stérile où l'on reproche à l'adversaire ce qu'il n'a pas dit.

Pour finir, un petit mot sur le racisme. Est-ce que la thèse défendue par le gouvernement et soutenue par une majorité de Français est raciste ? Pour répondre à cette question, il faut décomposer l'identité d'un individu en plusieurs composantes : ethnique, culturelle et sociale. Tenir un discours raciste, c'est faire de l'origine ethnique la cause de comportements délictueux. A l'opposé, on trouve (surtout à gauche) les discours qui font de la condition sociale la cause unique de la délinquance. Mais entre le racial et le social, il y a le culturel qui entre en ligne de compte dans le comportement des individus, notamment en matière de délinquance. La dégradation des services publics (vélibs, transports en commun...) par les Français est supérieure à bien d'autres pays, notamment le Japon, de même que la fraude sociale est beaucoup plus acceptée et pratiquée en France que dans les pays Scandinaves. Les explications de ces deux faits sont surtout culturelles et certainement un peu sociales. Dire que le rapport à la délinquance n'est pas le même dans une culture nomade que dans une culture sédentaire n'est donc pas un propos raciste. L'aspiration à la sécurité est certainement une préoccupation plus forte des sociétés sédentaires. 

Ce qui reste de cette polémique estivale sur les Roms, c'est que le gouvernement doit agir dans le cadre du droit, qu'il faut répondre à l'aspiration des Français à la sécurité et à leur inquiétude vis-à-vis des Roms et qu'enfin, il est de bien mauvaise politique que de vouloir surfer sur ce type de sujets pour reconstruire sa popularité.

25 juillet 2010

L'unilatéralisme européen

On a longtemps stigmatisé l'unilatéralisme américain, qui a connu son heure de gloire au moment de l'invasion de l'Irak, réalisée sans mandat de l'ONU. Cet unilatéralisme, qui semble aujourd'hui révolu, était en fait la marque de la puissance assumée sans complexe. Selon le raisonnement de l'équipe de George W. Bush, le multilatéralisme est toujours réclamé par les faibles, afin d'avoir l'impression qu'ils ont prise sur des événements qui les dépassent. L'Europe s'est longtemps affirmée sur la scène diplomatique en tant que garante et défenseur du multilatéralisme, il peut donc sembler contradictoire, à première vue, de stigmatiser un quelconque « unilatéralisme européen ». C'est qu'il faut regarder ce terme sous un jour nouveau : ce qui semble caractériser l'Europe aujourd'hui, c'est la manière unilatérale avec laquelle elle prétend agir pour le bien commun : respect du droit international, lutte contre le changement climatique, devoir de repentance pour les anciennes puissances coloniales... Que penser de cette façon de procéder ? Est-ce le signe d'une nouvelle forme de puissance européenne ou d'une sortie progressive du vieux Continent de la marche du monde ?

La question théorique du libre-échange

Cette question de l'unilatéralisme et du multilatéralisme a été posée de manière très précise en économie politique à propos du libre-échange. Il y a deux façons d'être libéral en matière de commerce extérieur : la première consiste à penser que deux pays ont mutuellement avantage à baisser leurs barrières douanières respectives. C'est ce que l'on pourrait appeler la vision multilatérale du libre-échange. Même si cette théorie est attaquée par certains protectionnistes aujourd'hui au motif que les deux pays en question doivent être comparables pour bénéficier des bienfaits de l'ouverture des échanges, elle est partagée par un grand nombre d'économistes et de responsables politiques. La seconde façon de promouvoir le libre-échange, c'est d'affirmer qu'un pays a toujours intérêt à baisser ses droits de douane, même si ses homologues ne le font pas. Dans cette conception unilatérale du libre-échange, on met en avant le fait que le droit de douane fait plus de mal au consommateur intérieur qu'à l'exportateur étranger, et qu'il serait de bien mauvaise politique d'empêcher sa demande nationale d'accéder à des produits au plus bas coût possible. Cette vision plus maximale du libre-échange a été prônée et appliquée avec succès par l'Angleterre du XIXème siècle, avec l'abolition des Corn Laws. Le débat entre unilatéralisme et multilatéralisme, dans quelque domaine que ce soit, est donc une forme de prolongation du débat qui a pu opposer Malthus à Ricardo à l'époque.

L'unilatéralisme européen en matière de libre-échange

Revenons à l'époque moderne, mais restons sur cette question du libre-échange. Il semble bien que ce soit la vision anglo-saxonne du libre-échange, c'est-à-dire son acception maximale et unilatérale, qui tienne le haut du pavé aujourd'hui en Europe. Si ce n'est sur la question de l'agriculture, l'Europe s'efforce d'apparaître comme le bon élève du libre-échange et de son institution-phare : l'Organisation Mondiale du Commerce. L'Union Européenne s'est clairement construite autour de la défense du consommateur plus que du producteur. Je ne peux personnellement qu'approuver les principes libéraux qui guident cette politique, je suis en revanche plus circonspect sur la qualité stratégique d'un tel positionnement : en affichant trop ouvertement là où elle voudrait aller (une réduction des droits de douane), l'UE obère ses marges de négociation. Le risque existe qu'en épousant unilatéralement le libre-échange, l'Europe voit une partie de la production fuir son territoire au profit de pays qui ne joueraient pas le jeu. Petit à petit, la puissance de la demande intérieure européenne fléchirait immanquablement, car il n'est de consommation sans production ou d'augmentation du pouvoir d'achat sans augmentation de la productivité. La dynamique du déclin européen serait donc la suivante : de puissance productrice et consommatrice, elle passerait dans un premier temps à une simple puissance consommatrice (n'est-ce pas déjà le cas aujourd'hui hormis l'Allemagne et les Pays-Bas ?) puis à une non-puissance. C'est cette dynamique que l'acception unilatérale du libre-échange ne prend pas en compte, car elle se repose sur un modèle d'équilibre stationnaire qui ne fait aucune place à l'écoulement du temps.

L'unilatéralisme monétaire européen

La politique monétaire européenne porte également la marque de l'unilatéralisme. En effet, la théorie économique nous apprend avec Mundell que, dès lors que l'on exclue le contrôle des changes, il est impossible de poursuivre à la fois un objectif intérieur (maîtriser l'inflation) et extérieur (maîtriser son taux de change). En choisissant de n'assigner à la Banque Centrale Européenne qu'un seul objectif d'inflation et à laisser le marché déterminer le taux de change de l'euro avec les autres monnaies, l'Union Européenne a une fois de plus placé l'intérieur, c'est-à-dire la consommation, avant l'extérieur, c'est-à-dire la production. En l'occurrence, je serais plutôt d'avis qu'elle a fait le bon choix, car la stabilité monétaire peut être une condition de la croissance à long terme. Il semble en effet assez logique qu'une politique prévisible soit davantage susceptible de susciter la confiance, qu'une politique discrétionnaire. Mais il s'agit peut-être, là encore, d'un raisonnement de « bon élève » : force est de constater que la croissance européenne est à la traîne d'autres zones économiques qui jouent sur leur taux de change. On retombe sur le même problème que précédemment : la meilleure solution théorique n'est pas forcément la meilleure solution stratégique, et il est parfois dangereux, dans la compétition mondiale, de renoncer à se comporter de façon discrétionnaire.

L'unilatéralisme écologique européen

Sortons un peu de la sphère économique pour aborder un sujet d'ampleur mondiale : le réchauffement climatique. Là encore, il n'est pas contestable que l'Europe joue le jeu en étant la seule région au monde à s'inscrire dans le protocole de Kyoto et à respecter ses objectifs (le cas des pays de l'ex-URSS est à part car c'est la récession économique, seule, qui leur permet de respecter facilement leurs objectifs). Plus récemment, l'UE est arrivée à la conférence de négociations internationales sur le climat de Copenhague avec l'offre suivante : « si les autres pays ne font rien, nous baissons nos émissions de 20% et si un accord solide se dégage, alors nous les baissons de 30% ». Cette position, adoptée par l'ensemble des États membres a le mérite de la clarté et de la visibilité. Si chaque participant à la conférence avait agi de la sorte, un accord aurait pu sans aucun doute être conclu. Mais cette posture du « bon élève » a pour effet de sortir de facto l'Europe des discussions car elle n'a plus rien à négocier. Elle a donc subit l'humiliation d'être absente de la dernière réunion à laquelle participaient les États-Unis, la Chine, l'Inde, le Brésil et la Russie et où a été rédigé le compromis final. La question de la taxe carbone aux frontières de l'Europe est une autre illustration de ce que l'on peut appeler la naïveté européenne : en refusant de taxer les industries étrangères émettrices de CO2 comme elle entend taxer ses propres industries, l'UE ne règle pas le problème du réchauffement climatique, puisque les émissions ne sont que déplacées, mais elle règle le sort tragique de l'industrie européenne.

L'unilatéralisme européen pour la dénonciation des crimes passés

Le dernier exemple qui me vient à l'esprit est en fait l'élément déclencheur qui m'a fait écrire cet article. Un échange entre Michèle Tribalat (démographe spécialiste de l'immigration) et Jean-Louis Bourlanges (ancien député européen), portait sur la repentance des anciennes puissances coloniales qui pourrait miner l'intégration des nouveaux arrivants. En effet, comme le remarquait la démographe : comment pourrait-on demander à des immigrés d'aimer un pays qui ne s'aime pas lui-même et qui affirme avoir commis les pires atrocités. Ce à quoi Jean-Louis Bourlanges objectait que les atrocités reprochées n'en étaient pas moins réelles. La réponse de Michèle Tribalat tenait en ce que tous les pays ont à un moment donné de leur histoire commis des choses ignobles, et qu'il convenait de mettre en regard nos propres atrocités, celles commises par les autres pays. Une fois de plus, il semble que l'Europe, la France en particulier, ait décidé de jouer seul le rôle de « bon élève » qui exerce un regard critique sur sa propre histoire. Idéalement, il faudrait que chaque pays procède de la même façon, mais force est de reconnaître que tel est loin d'être le cas. L'Europe ne doit donc pas unilatéralement décréter son ignominie passée, qui se couple bien souvent par un dénonciation de son ignominie actuelle à travers les discriminations. C'est oublier que l'Europe est un des endroits les plus accueillants au monde, qui combine protection sociale et liberté politique, et qui a le plus avancé sur une relecture critique de son histoire.

Conclusion

Tous ces exemples accréditent la thèse selon laquelle la position de « bon élève » est incompatible avec celle de puissance. L'Europe, sur tous ces sujets, semble incapable du moindre rapport de force. Elle se fait le chantre du soft power mais oublie consciencieusement le sens du deuxième terme en se focalisant sur le premier. L'Europe est à ce point soft, à ce point sûre, à ce point prévisible qu'elle semble ne plus compter dans les affaires du monde. C'est un allié tellement confortable pour les États-Unis, qu'il n'est même plus consulté pour les sujets importants. Le seul intérêt de l'UE pour les États-Unis, c'est qu'elle s'étende le plus possible pour faire profiter à d'autres nations de la stabilité politique et économique.

Cette construction de l'Europe est loin d'être médiocre, on pourrait même penser qu'apporter la paix et la prospérité est la plus belle mission qui puisse être confiée. Sauf que cela se fait en contrepartie du renoncement au statut de puissance qui peut imposer ses vues. Même si Fukuyama est un Américain d'origine japonaise, il semble que ce soit l'Europe qui ait été le plus sensible à sa thèse de « la fin de l'Histoire » : un monde où chacun jouerait le jeu des modèles (économiques, écologiques, politiques), agirait pour le bien universel et renoncerait à son pouvoir discrétionnaire, source d'instabilité. Mais si l'Histoire n'est pas morte, alors le temps non plus, ce qui vient redonner toute sa place à l'action stratégique et, d'une certaine manière, à l'imprévisibilité. L'Europe, par son mode de fonctionnement nécessairement transparent, peut-elle encore jouer un rôle dans un monde où l'Histoire continue ?

Une voie stratégique pour l'Europe, qui lui permettrait de continuer à peser sans renier ses convictions, pourrait consister à exiger la réciprocité en matière économique ; à placer la lutte contre le changement climatique sous l'angle de la réduction de sa dépendance aux hydrocarbures ; à vanter haut et fort le modèle politique, social et culturel européen ou encore à s'émanciper de la tutelle américaine en politique internationale, ce qui passe par un renforcement des moyens en matière de défense. Ce chemin tranche avec l'unilatéralisme décrit plus haut, dont nous n'avons plus les moyens : en effet, comme le montre l'exemple des Corn Laws, seule la puissance dominante (l'Angleterre au XIXème siècle puis l'Amérique au XXème) peut se permettre cet « unilatéralisme du bien commun ».

17 juillet 2010

L’ « Affaire »

Après l’avoir abondamment commentée sur Facebook, il me paraît nécessaire de faire la synthèse des réflexions que m’inspire l’affaire Woerth. Même si ce blog n’est pas destiné à commenter l’actualité politique, les proportions prises par cette affaire en font un véritable fait de société qu’il convient d’analyser. Cet article sera composé de trois parties : tout d’abord ce que m’inspire le fond de cette affaire, puis les commentaires médiatiques et politiques qu’elle génère et enfin ce qu’elle révèle de la société française.

1. Le fond de l’affaire Woerth

Il faut tout de suite abandonner le singulier pour prendre une à une « les » affaires auxquelles est confronté Eric Woerth. Ce pluriel est dangereux quand il mélange tout, c’est pourquoi il est essentiel de bien distinguer les affaires les unes des autres. Plusieurs d’entre elles font mention d’un conflit d’intérêt, il me semble donc important de traiter de manière générale de cette question avant d’entrer dans le détail de ce qui est reproché à l’ancien Ministre du Budget.

La notion de conflit d’intérêt

La notion de conflit d’intérêt est assez floue, selon Wikipédia, il s’agit « d’une situation injuste dans laquelle une personne ayant à accomplir une fonction d'intérêt général […] se trouve avec des intérêts personnels qui sont en concurrence avec la mission qui lui est confiée, l'intérêt de son administration ou de sa société. De tels intérêts en concurrence peuvent la mettre en difficulté pour accomplir sa tâche avec neutralité ou impartialité. Même s'il n'y a aucune preuve d'actes préjudiciables, un conflit d'intérêts peut créer une apparence d'indélicatesse susceptible de miner la confiance en la capacité de cette personne à assumer sa responsabilité. »

Beaucoup de choses peuvent rentrer dans la catégorie du conflit d’intérêt : un analyste financier qui détient des informations sur une entreprise dont il possède des actions, un couple qui travaille dans deux sociétés concurrentes, un homme politique qui nomme quelqu’un de proche… A plus petite échelle, un coup de pouce donné à un ami pour trouver un emploi dans une structure où l’on a des relations relève également du conflit d’intérêts, de même qu’un professeur qui a l’un de ses enfants en classe,… Les situations de conflits d’intérêts sont nombreuses pour chacun d’entre nous, pour peu qu’on y réfléchisse. La plupart du temps, on ne s’en rend même pas compte : c’est souvent a posteriori que l’on relève les conflits d’intérêts et qu’on les trouve évidents. Mais il faut se méfier de cette évidence a posteriori, symptôme classique de l’erreur de narration chère à Nassim Nicholas Taleb.

Deux éléments permettent de lutter au quotidien contre les conflits d’intérêts : la loi, par exemple quand elle interdit les délits d’initié, et la morale personnelle qui doit permettre de faire la part des choses. Un conflit d’intérêts ne constitue pas un délit, c’est un élément qui peut faciliter un délit, de même que posséder une arme me permet de tuer plus facilement mon voisin. Heureusement, la loi et la morale m’empêche de passer à l’acte, de même qu’elles peuvent m’empêcher de succomber à un conflit d’intérêts. On ne peut pas uniquement baser des accusations sur la notion de conflit d’intérêts.

1er conflit d’intérêts : la femme du Ministre du Budget gérait la plus grande fortune française

C’est par là que l’affaire à débuté : des écoutes clandestines entre Liliane Bettencourt et son gestionnaire de patrimoine Patrick de Maistre laissaient entendre que Florence Woerth avait été recrutée en raison des activités de son époux alors Ministre du Budget. Plus récemment, Patrick de Maistre aurait confié lors de sa garde à vue, qu’Eric Woerth lui aurait demandé de recevoir sa femme pour discuter de sa carrière.

En quoi cette situation pose problème, au-delà de l’éventuelle incohérence d’avoir dans le même couple quelqu’un qui lutte contre la fraude fiscale et quelqu’un qui fait de l’optimisation fiscale ? La première possibilité, c’est que la famille Bettencourt ait recruté Florence Woerth afin de s’attirer les bonnes grâces du Ministre du Budget, notamment en matière de contrôle fiscal. C’est cette affirmation qui a été réfutée par le rapport de l’IGF, disant qu’Eric Woerth n’est pas intervenu d’une quelconque manière dans ce dossier. La deuxième possibilité, c’est qu’Eric Woerth ait abusé de sa situation de Ministre pour faire embaucher sa femme. Notons que cette accusation est infiniment moins grave que la précédente et qu’elle est monnaie courante dans de nombreux couples. Surtout, dans ce scénario, la famille Bettencourt ne serait plus coupable mais victime.

Notons également que la situation de Florence Woerth était connue de nombreux médias (LePost, Libération, la Lettre A notamment ont fait des articles à ce sujet), sans que cela n'ait créé la moindre polémique à l’époque. Cela illustre parfaitement que ce conflit d’intérêts, qui paraît aussi évident aujourd’hui aux yeux de tous, ne l’était pas avant l’éclatement de l’affaire.

2ème conflit d’intérêts : Ministre du Budget et trésorier de l’UMP

Le deuxième conflit d’intérêts concerne le cumul des fonctions de trésorier de l’UMP et Ministre en charge des contrôles fiscaux. Cette situation d’Eric Woerth était pourtant connue de tous depuis son entrée au gouvernement de Jean-Pierre Raffarin en 2004, sans que personne n’y trouve véritablement à redire. Ce conflit d’intérêts m’avait échappé à l’époque, et je dois avouer qu’il continue à me rendre perplexe. En effet, si conflit d’intérêts il doit y avoir, c’est entre un mouvement politique (l’UMP en l’occurrence) et des grandes fortunes, c’est pour cela que la loi sur le financement des partis politiques est si stricte. La personne d’Eric Woerth est ici seconde. En effet, si les grandes fortunes ont de quoi être satisfaites du gouvernement actuel, ce n’est certainement pas parce que les contrôles fiscaux ont été stoppés, mais plutôt parce que le bouclier fiscal a été voté, ainsi que la défiscalisation de l’ISF investi dans les PME. En faisant l’hypothèse audacieuse que c’est la Ministre de l’Economie Christine Lagarde qui est à l’origine du paquet fiscal de 2007, c’est plutôt elle qui aurait été en conflit d’intérêts si elle avait été trésorière de l’UMP. On voit que c’est assez tiré par les cheveux, d’où cette question plus générale : un trésorier d’un parti qui continue à exercer des activités politiques n’est-il pas de facto en situation de conflit d’intérêts ?

Eric Woerth a contribué à la multiplication des partis associés à l’UMP pour contourner la loi électorale

Cette accusation est quasiment avérée aujourd’hui. Elle n’en constitue pas pour autant un délit. Au plus peut-on dire que la loi du financement des partis a été habilement contournée et qu’il est certainement temps de remettre de l’ordre dans tout cela comme le propose François Bayrou. Beaucoup de formations politiques sont concernées : en quoi l’association en faveur d’Eric Woerth ou de Laurent Wauquiez serait-elle moins légitime que Désirs d’Avenir de Ségolène Royal ? Il semble cependant que l’UMP a mis un zèle particulier à multiplier ces structures. Une solution pourrait être d’interdire à une même personne physique de subventionner plusieurs partis ou associations politiques. Quoi qu’il en soit, les sommes ainsi récupérées sont faibles par rapport aux subventions publiques auxquelles ont droit les partis politiques en fonction des scores électoraux qu’ils réalisent. La situation française depuis quelques années peut, à mon avis, être qualifiée de saine et équitable. Rappelons que dans certains pays, notamment les Etats-Unis, ces limitations des dons des personnes physiques n’existent tout simplement pas, ce qui ne les empêche d’être des démocraties exemplaires.

Eric Woerth aurait participé à un financement occulte de l’UMP et de la campagne de Nicolas Sarkozy

A l’évidence cette accusation est la plus grave de toutes. Elle ne s’appuie pour l’instant que sur la parole de l’ancienne comptable de Liliane Bettencourt. C’est donc parole contre parole pour l’instant, et il est bien évident que la justice doit faire toute la lumière sur cette affaire, ce à quoi le procureur Courroye s’emploie avec un certain zèle. En attendant, c’est la présomption d’innocence qui doit prévaloir.

Eric Woerth aurait vendu un champ de course au dixième de sa valeur à Chantilly

Cette dernière accusation est réfutée par le Ministre au motif que le locataire du terrain était propriétaire des bâtiments et ne pouvait pas être forcé de partir. Dans ces conditions, la vente est une option qui permettrait d’optimiser les revenus de l’Etat. Ces déclarations devraient être facilement vérifiables par des professionnels du patrimoine de l’Etat et ne paraissent pas absurdes a priori.

Au final, c’est l’accusation de financement occulte de la campagne de Nicolas Sarkozy qui est de loin la plus grave. Si elle était avérée, Eric Woerth devrait démissionner et serait à coup sûr poursuivi par la justice puis condamné. Si tel n’est pas le cas, on ne voit pas très bien ce qu’il y reste de très grave dans « l’affaire Woerth », sauf à penser que, contrairement à ce qu’affirme le rapport de l’IGF, Eric Woerth aurait fait pression sur son administration pour stopper des contrôles fiscaux contre Liliane Bettencourt.

2. Les commentaires médiatiques et politiques de l’affaire Woerth

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la force de la tempête médiatique et politique qui s’est abattu sur Eric Woerth, au mépris de toute présomption d’innocence. Certains ont accusé Internet de cette dérive, d’autres le parti pris anti-Sarkozy de certains journalistes, il ne me semble pas que ce soit là le cœur du problème. Ce sont surtout des principes de base qui ne sont pas respectés, je vais donc essayer de mettre dans la peau de chacun des acteurs/commentateurs de cette affaire en explicitant ces principes auxquels j’ai fait allusion.

Dans la peau d’Eric Woerth

Si Eric Woerth est coupable, alors il doit démissionner sur le champ et coopérer tout de suite avec la justice. S’il est innocent, alors il doit être le plus transparent possible dans cette affaire, répondre à toutes les attaques dont il fait l’objet, accepter toutes les interviews afin de réhabiliter son honneur.

Dans la peau de Nicolas Sarkozy

Il n’y a pas lieu aujourd’hui d’exiger la démission d’Eric Woerth. Ce serait une atteinte grave au principe de présomption d’innocence. Ne connaissant certainement pas le fond exact de cette affaire, le Président serait toutefois avisé de ne pas exagérer son soutien à son Ministre afin de ne pas se retrouver en position délicate si des faits nouveaux étaient révélés. Enfin, le Président, comme il l’a dit dans son entretien à France 2, serait bien mal inspiré de s’immiscer dans le travail de la justice, et n’a donc pas à écarter tel procureur ou tel juge d’instruction.

Dans la peau de l’opposition

L’opposition n’a pas à réclamer des têtes dès lors que les faits ne sont pas établis. Elle était, en revanche, tout à fait légitime à le faire à propos de Christian Blanc ou d’Alain Joyandet puisque les faits étaient établis et reconnus et que tout n’était qu’affaire d’interprétation politique de ces faits. Dans l’affaire Woerth, il n’y a donc qu’un discours à tenir pour l’opposition : dire que les faits reprochés sont graves mais que la présomption d’innocence prévaut et que la justice doit faire toute la lumière sur ces affaires. Il n’est que sur le contournement de la loi du financement des partis politiques qu’elle peut se montrer plus véhémente, en exigeant que cette loi soit revue et que les structures de l’UMP ainsi mises à jour soient démantelées.

Dans la peau de la justice

La justice serait bien inspirée de respecter la loi, en particulier sur le secret de l’instruction. Il est en effet invraisemblable que des PV d’auditions se retrouvent dans la presse le jour même ou le lendemain. Ces informations sont souvent mal ou sur-interprétées et viennent perturber le travail serein de la justice.

Dans la peau de la presse

Il est normal que la presse informe et qu’elle soit totalement libre de « sortir » des affaires. Une bonne façon de concilier cela avec la présomption d’innocence et de demander un droit de réponse aux personnes mises en cause avant publication. Pour l’affaire du terrain de Chantilly, il est assez difficile à admettre que le Canard Enchaîné et Marianne n’aient pas demandé ses explications à Eric Woerth, charge à eux ensuite d’enquêter sur ces explications et de juger de leur véracité.

3. Ce que l’affaire Woerth révèle de la société française

Ce qui est très intéressant dans cette affaire, c’est ce qu’elle révèle sur la société française. N’ayant pas de sympathie particulière pour le pouvoir en place ou de lien privilégié avec Eric Woerth, c’est même la seule chose qui m’intéresse véritablement. Bien entendu, d’aucuns s’indigneront que de telles analyses sociologiques sont une manière de noyer le poisson et d’aider le pouvoir en place. C’est pourquoi les membres du Gouvernement seraient bien avisés de ne pas y avoir recours, car ils sont juges et parties (on pourrait également dire en position de conflit d’intérêts !). Tel n’est pas mon cas.

Cette affaire est un symptôme supplémentaire de l’éloignement du peuple et de ses élites, avec une crise majeure de confiance. On sent bien que le « tous pourris » n’est pas très loin et que la démocratie est aujourd’hui très exigeante en matière de morale, elle est même parfois moralisatrice. Bien entendu, il est sain qu’une société exige de ses élites qu’elles se comportent de façon morale et je n’ai pour ma part aucune considération ni commisération pour les élites en tous genres qui ont été pris la main dans le sac.

Mais il faut bien comprendre que la morale, ou plutôt le caractère moralisateur, nous éloigne de la politique. Les questions politiques sont plus grandes que ceux qui les portent : la réforme des retraites est plus importante que la personne d’Eric Woerth, les visions différentes de la politique économique entre la droite et la gauche sont plus importantes que les liens respectifs de Nicolas Sarkozy et de Martine Aubry avec l’argent. Le risque, c’est que dans une période très contrainte où les programmes politiques ne se distinguent plus vraiment, le débat politique ne devienne un débat sur la moralité des dirigeants.

Historiquement, la recherche absolue de la vertu a pu conduire à des catastrophes politiques : Robespierre était certainement d’une moralité abstraite exemplaire, il a pourtant causé beaucoup plus de dégâts au peuple Français qu’un homme aussi peu recommandable que Talleyrand. Fondamentalement, je pense que le peuple surestime le mal qu’un dirigeant malhonnête peut causer à la société et qu’il sous-estime le mal qu’une mauvaise politique peut entraîner. Cela n’empêche bien évidemment pas, en parallèle, la presse et la justice de faire leur travail.

Dans plusieurs de mes derniers articles, j’ai dénoncé avec force la vision cynique, qui prospère certainement plus à droite qu’à gauche. L’affaire Woerth m’a fait comprendre que la vision moralisatrice était également dangereuse et qu’elle prospérait actuellement, notamment à gauche. Toute parole politique devrait avoir conscience de ces deux écueils.