19 mai 2007

Les conditions de la réforme sont réunies


La France a un nouveau gouvernement, qui est emblématique à plus d'un titre. Tout d'abord, il satisfait à la parité, règle édictée par Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle, ouvrant ainsi aux femmes des postes clés comme l'Intérieur, la Justice, l'Enseignement Supérieur et l'Agriculture. Il marque également un rajeunissement sensible des ministres puisque le doyen, Bernard Kouchner, n'a que 67 ans. Pour la première fois, un poste régalien, la justice, échoit à une personnalité issue de l'immigration : Rachida Dati. Ces nouveautés, qui sont autant de gestes symboliques, n'ont en réalité que peu d'importance : ce qui compte en politique ce sont les idées et la compétence, plus que la personnalité ou l'origine. On peut être jeune avec des idées dépassées comme on peut être un homme et défendre le féminisme. Les vraies "ruptures" dans la composition de ce gouvernement sont ailleurs, il s'agit d'une ouverture politique sans précédent, de la restriction à quinze du nombre de ministres et enfin du choix du Premier Ministre : François Fillon.

Depuis le soir du premier tour, l'équipe de Nicolas Sarkozy, plutôt que de chercher un rapprochement voire un ralliement de François Bayrou, a prôné l'ouverture et a annoncé que le gouvernement serait composé de personnalités au-delà de la seule UMP. La promesse a été tenue puisque que Bernard Kouchner obtient le prestigieux ministère des Affaires Etrangères, Hervé Morin (UDF) le portefeuille de la Défense et que trois secrétaires d'Etat (Martin Hirsch, Jean-Pierre Jouyet et Eric Besson) viennent de la gauche. A cela il faut ajouter l'équilibre qui existe entre les différentes familles de la droite avec des Sarkozystes (Hortefeux, Dati et Bertrand), des Juppéistes (Juppé, Woerth et Darcos), des fidèles de Jacques Chirac (Michèle Alliot-Marie, Christine Albanel et Valérie Pécresse), un représentant de l'aile "gauche" de la majorité (Jean-Louis Borloo) et également un chantre du gaullisme social en la personne de François Fillon. Contrairement à ce que certains craignaient, il n'y a donc aucun esprit de clan ou de revanche dans la composition de ce gouvernement. Nicolas Sarkozy a su rallier à lui des réformateurs de droite, du centre et de gauche. On est loin des alliances avec l'extrême-droite qui étaient parfois évoquées. Ce faisant, le nouveau Président a épuisé le fond de commerce de François Bayrou, pourtant leurs méthodes sont à l'opposé l'une de l'autre : le Président du Mouvement Démocrate souhaitait une alliance aux contours flous avant d'avancer son projet tandis que Nicolas Sarkozy a choisi d'annoncer très clairement ce qu'il souhaitait faire lors de son mandat et en a ensuite appelé à toutes les bonnes volontés. La vie politique Française a donc gagné en clarté.

Autre promesse tenue : le gouvernement est resserré puisqu'il n'est composé que de quinze ministres alors que le gouvernement Villepin en comptait plus de trente (si l'on inclut les ministres délégués). C'est le signe d'une plus grande efficacité gouvernementale et cela confère aux heureux élus un poids et une responsabilité politique beaucoup plus importants que par le passé, fini le temps des "maroquins" ministériels. Ce resserrement s'accompagne également d'une redéfinition des périmètres des ministères, notamment en ce qui concerne l'économique et le social. L'emploi quitte le pôle social pour intégrer le pôle économique, la prospective et la politique économique sont découplées de la gestion des comptes publics (comme c'est le cas en Allemagne) et l'Industrie est arrimée au grand ministère du Développement durable, de même que les transports et l'énergie. Avec toutes ces modifications, Nicolas Sarkozy veut montrer que la politique doit s'adapter aux grandes mutations du monde, qu'elle doit être réactive. On aurait tort de sous-estimer ces bouleversements car l'architecture administrative joue un rôle clé dans la conduite et l'évaluation des politiques : il n'y a pas de bon ministre sans une administration efficace.

En choisissant François Fillon, son conseiller politique depuis deux ans, Nicolas Sarkozy envoie un double message. Tout d'abord, il ne passera pas en force et privilégiera la négociation (domaine où le nouveau Premier Ministre a fait ses preuves) mais ne il ne cédera rien sur les réformes qu'il s'est engagé à mener. En effet, François Fillon est un vrai réformateur, tranquille mais déterminé. Il est l'auteur de la seule réforme sociale d'envergure du dernier quinquennat de Jacques Chirac et n'a pas digéré d'être évincé du gouvernement à cause des blocages que suscitaient sa loi sur l'école. Le vrai partisan de la rupture c'est lui. La débâcle de la droite aux régionales de 2004 a transformé cet homme politique classique (pour ne pas dire fade) en un réformateur zélé, bien décidé à mettre àun terme à la crise démocratique française. Il est possible de l'annoncer dès aujourd'hui : du jour où Nicolas Sarkozy se séparera de François Fillon, plus aucune action gouvernementale significative ne sera entreprise.

Le Président de la République et le nouveau gouvernement ont désormais toutes les cartes en main pour réformer la France en profondeur et pour l'adapter au monde qui l'entoure. Le raz-de-marée prévisible de l'UMP aux prochaines législatives, combiné à la victoire très nette de Nicolas Sarkozy donne au pouvoir une légitimité sans précédent. "L'avantage de tout dire avant, c'est qu'on peut tout faire après" disait régulièrement le candidat UMP, reste à savoir si les choix économiques et sociaux du nouveau gouvernement seront les bons, ce sera le rôle d'une opposition reconstruite de les contester et d'avancer des propositions alternatives. Si tel pouvait être la cas (avec l'accession de DSK à la tête du PS par exemple), alors la vie démocratique française irait vraiment beaucoup mieux !

14 mai 2007

Quelle morale pour la politique ?


En cette période où l'actualité politique bat son plein et où une partie importante du futur de notre pays se dessine, il est intéressant de réfléchir à ce qui doit, en fin de compte, guider les choix des responsables politiques. Quels sont les valeurs et les principes sous-jacents qui orientent l'action du gouvernement ? Concrètement, au nom de quelle "morale" discrimine-t-on les réformes qui doivent être entreprises de celles qui sont abandonnées ?

Une morale est basée sur l'opposition entre le bien et le mal, deux notions très subjectives qui varient beaucoup quand on se déplace sur l'échiquier politique : pour une grande partie de la gauche, l'action politique consiste à faire triompher le juste sur l'injuste tandis que pour la droite il faut privilégier ce qui est efficace face à ce qui ne l'est pas. Paradoxalement, c'est le leader travailliste Tony Blair qui a exprimé cette thèse de la manière la plus claire, alors qu'il s'adressait aux députés français en 1998 : "La politique n'est ni de gauche ni de droite, elle est bonne ou mauvaise". Ainsi, après des décennies dominées par les batailles idéologiques, il est temps de faire place au pragmatisme qui, plutôt que de parler de juste et d'injuste, distingue ce qui est vrai de ce qui est faux.

On ne peut toutefois pas s'en tenir là, car la notion de vérité ne peut être convenablement définie que dans le cas des sciences fondamentales, puisque l'on étudie les lois qui régissent le monde matériel et qui ne sont pas contingentes aux actions humaines. Cette approche devient tout à fait inopérante en politique puisque les expériences ne sont pas reproductibles et que le libre arbitre des individus rend leurs réactions imprévisibles. On peut tenter d'objectiviser le comportement humain - c'est toute l'œuvre des sciences sociales, en particulier de l’économie - mais il faut bien garder à l'esprit que les "vérités" obtenues ne sont pas du même ordre que celles issues de la science fondamentale : en particulier elles ne sont pas intemporelles et que faiblement prédictives.

Faire de la politique, c'est avant tout faire des choix, dans le but de réaliser certains objectifs. Le pragmatisme n'intervient qu'une fois ces objectifs définis, il ne peut donc prétendre se substituer à l'idéologie. De ce point de vue, prétendre, comme on l'entend souvent, que tous les dirigeants politiques s’accordent sur les réformes qui doivent être menées et que leur tache se résume à les rendre acceptables aux yeux des citoyens est une vision erronée qui participe à la confusion entre la droite et la gauche. Si la politique devient l'expertise, plus rien alors ne justifie que la démocratie ne disparaisse au profit d'une technocratie.

Au pragmatisme, je préfère la notion de réalisme, et à la citation de Blair celle de Raymond Aron « en politique, il ne faut jamais comparer ce qui est proposé à l'idéal mais choisir la solution pratique la plus favorable ». En effet, là où l’idéologie devient condamnable, c’est quand elle s’obstine à faire abstraction du réel et qu’elle refuse de voir les contraintes du monde extérieur qui viennent limiter le champ des possibles. C’est en cela que la mondialisation perturbe en profondeur la vie politique et invite chaque parti à faire son aggiornamento. Il serait faux d’affirmer que le monde globalisé dans lequel nous vivons réduit l’impact et le spectre des différentes politiques possibles, il fait simplement bouger les lignes en un temps très court et de manière très sensible. Pour être efficace et permettre d’atteindre les objectifs politiques qu’il se fixe, l’Etat ne doit plus nécessairement être omnipotent et omniprésent mais plutôt agile, réactif et stratège. En prenant en compte cette réalité du moment, on peut tout aussi bien mener une politique sociale-démocrate comme en Scandinavie ou une politique libérale comme aux Etats-Unis. Plutôt que de se résigner, les responsables politiques doivent plus que jamais faire preuve de créativité pour faire face aux nouveaux défis qui s’offrent à eux.

Ce constat posé, la question initiale reste entière : quels objectifs doit poursuivre la politique ? Si l’on pousse jusqu’au bout l’exigence d’efficacité des politiques publiques, en faisant de la croissance économique un horizon indépassable, alors il devient difficile, pour ne pas dire impossible de justifier les crédits publics accordés à la recherche non-appliquée (comme la cosmologie) ou au soutien à la création artistique et culturelle. De même, cela ouvre la porte, dans le domaine des relations internationales, à la Realpolitik la plus froide, insensible aux souffrances de peuples étrangers dès lors que les intérêts nationaux ne sont pas en jeu.

Il faut donc dépasser les oppositions entre le juste et l’injuste ou entre l’efficace et l’inefficace en jugeant les différentes politiques à l’aune de la notion de civilisation qui est, selon la magnifique expression d’Alain Finkielkraut « le développement conjoint de la technique et de la douceur ». La civilisation dépasse, en même temps qu’elle comprend, d’autres objectifs comme le bonheur individuel, la connaissance, la culture ou la fraternité entre les hommes. Il faut donc se féliciter que le nouveau Président de la République ait déclaré lors d’une de ses réunions électorales : « la politique participe de la civilisation, parce que la civilisation c’est davantage de la morale, de l’esthétique, du spirituel que de la comptabilité ».

Faire que la politique favorise et structure le processus de civilisation, au nom d’une certaine vision de l’humanité mais aussi d’une certaine esthétique du développement de nos sociétés, c’est reconnaître que la morale qui peut s’appliquer le mieux à l’action politique est la morale Nietzschéenne qui distingue le beau du laid.

06 mai 2007

La France est bien à droite !


Depuis 2002, Nicolas Sarkozy en est persuadé, la France est à droite. Aujourd'hui, sa stratégie est couronnée de succès mais cela n'avait pourtant rien d'évident. Ce pari était en effet pour le moins audacieux après l'opposition des Français à la réforme des retraites en 2003, la défaite aux régionales en 2004 ou l'omniprésence des thèmes d'extrême-gauche lors du référendum européen de 2005. Bien entendu, cela fait longtemps que la France est à droite sur les thèmes de la sécurité ou de l'immigration, c'est d'ailleurs ce qui avait permis la réélection de Jacques Chirac en 2002, mais c'est désormais sur l'ensemble des valeurs de droite (le travail, le mérite, la morale, l'effort, l'identité nationale) que le pays a basculé.

Mais qu'on ne se meprenne pas, c'est Nicolas Sarkozy qui, par sa campagne et sa force de conviction, a fait bougé les lignes idéologiques. Contrairement à la candidate socialiste qui prétendait porter les aspirations du peuple grace à la "démocratie participative", Nicolas Sarkozy a poussé à son paroxysme la vision "classique" de la politique qui consiste à essayer de convaincre les électeurs sur son propre projet. Jamais un candidat à l'élection présidentielle n'a paru autant maîtriser son programme politique jusque dans les moindres détails techniques. A l'entendre, on pouvait croire qu'il était candidat aux postes de Président, Premier Ministre, Ministre de l'Economie, de l'environnement, des affaires sociales, de l'agriculture, de la santé... Il a complétement joué la carte de la compétence contre celle de la proximité. Là encore il a pensé contre l'opinion dominante puisque, début 2007, Ségolène Royal et sa façon de faire de la politique était loués dans tous les médias, chez tous les observateurs et chez beaucoup d'intellectuels.

Cette stratégie s'est traduite ce dimanche par un vote d'adhésion sans précédent depuis 1981. La "majorité silencieuse" s'est bruyamment exprimée, elle rêve à nouveau, elle croit en la politique. Les images de la place de la Concorde sont impressionnantes : dans peu de pays au monde une élection peut laisser place à tant d'effusions de joie. J'ai toujours pensé que celui qui remporterait l'élection serait celui qui rendrait les Français à nouveau fiers d'eux-mêmes : les campagnes incessantes d'auto-dénigrement et de repentance ont exaspéré des millions de Français et les ont conduits à voter pour le candidat de la droite. Sur ce terrain, le choix de Ségolène Royal n'était pas le plus mauvais pour le PS puisqu'elle a réussi à réconcilier la gauche et la nation, mais elle n'est pas allé aussi loin que son concurrent, de peur de se couper d'une partie de son électorat.

Sarkozy a donc gagné sur les valeurs et Royal a perdu sur les questions économiques et sociales. Telle est, me semble-t-il, le bilan objectif de cette élection présidentielle 2007. La France suit donc le chemin de nombreuses démocraties occidentales : un glissement vers la droite. La mondialisation et le retour de la question de l'identité nationale face aux migrations ont profondément modifié le paysage politique de l'occident, et c'est la droite qui semble s'être adaptée le plus rapidement. Cela va même plus loin, les gouvernements socio-démocrates ou travaillistes (y'a t-il vraiment lieu de faire la distinction ?) qui restent au pouvoir adoptent une politique économique très proche de celle prônée par les conservateurs et les libéraux. On a l'impression que le socialisme n'est plus soluble dans le monde réel.

Quel avenir pour la gauche ? Ségolène Royal a beaucoup mieux réussi son discours de défaite que sa campagne électorale en tentant une OPA sur le PS et en expliquant que les résultats n'étaient pas si mauvais que cela, qu'ils consituaient un élan pour de prochaines échéances. Cette présentation des choses a beaucoup surpris et, de surcroît, est totalement biaisée : le score de la candidate du PS est très mauvais, surtout après cinq années de gouvernement de droite. Pour la première fois depuis 1981, une majorité sortante va être reconduite. Comble de tout : dans cette élection le parti majoritaire incarnait le changement et celui de l'opposition le conservatisme. A voir la réaction de certains leaders du PS, notamment DSK, on comprend que le constat de Ségolène Royal n'est pas partagé par tous. Le PS a besoin d'une profonde mutation idéologique, il doit rompre définitvement avec les illusions proférées par la gauche de la gauche, il doit se réorganiser en grand parti social-démocrate, qui ne fasse pas qu'"accepter" l'économie de marché, mais propose des solutions concrètes pour que la croissance soit plus forte, que les entreprises française fonctionnent mieux et qu'ensuite -seulement ensuite- les fruits de la croissance soient utilisés dans une politique sociale d'envergure.

La gauche peut choisir une autre option qui est le retour à un positionnement "bien à gauche" et l'insistance sur les valeurs républicaines et nationales confisquées pour l'instant par la droite. Pour résumer, le PS devra choisir entre la ligne de DSK ou celle de Chevènement, à moins qu'il ne préfère l'ambiguité, comme toujours. Dans ce cas, Ségolène Royal, experte en matière d'ambiguité, paraît bien placée pour dominer le PS au cours des cinq années à venir. Quand on entend les louanges de tous les ténors de la droite à son endroit, on comprend bien qu'une telle perspective ne déplairait pas au nouveau Président de la République Française et à la droite française dans son ensemble.

03 mai 2007

Après le débat...


Une chose est sûre après le débat de ce soir entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy : le futur Président de la République ne connaît pas la part du nucléaire dans la production française d'électricité ! Plus sérieusement, ce débat a tenu toutes ses promesses, on y a vu une opposition franche, parfois musclée entre les deux qualifiés pour le second tour. Quel bilan peut-on tirer de cette soirée ?

La stratégie de Nicolas Sarkozy était assez claire : montrer qu'il était calme et tolérant et que son adversaire était incompétente. De ce point de vue, il a bien réussi sa prestation, se posant souvent en victime d'attaques personnelles violentes, acceptant de donner plus de temps de parole à son adversaire et la poussant à sortir de ses gonds. Il a également voulu démontrer l'écart de maîtrise des dossiers qui existe entre lui et sa rivale, ce qui a été un peu gâché par ses deux erreurs sur le dossier nucléaire (78% d'électricité nucléaire et pas 50% & l'EPR est un réacteur de 3ème génération, pas de 4ème). Les deux moments forts de sa stratégie ont été quand il a montré que Mme Royal ne savait pas comment fonctionnaient les trois fonctions publiques et n'avait aucune idée de l'assiette et du taux du nouvel impôt qu'elle se propose de lever sur les bénéfices boursiers pour financer les retraites.

Ségolène Royal a joué son va-tout sur ce débat en se montrant très mordante, parfois violente face au candidat de l'UMP. Si elle a mieux résisté sur la fin de l'émission sur des dossiers qu'elle connaît bien (éducation, famille, environnement), elle a été désastreuse sur les questions économiques et sociales, répétant à l'envi qu'elle demanderait sur tous les sujets l'avis des partenaires sociaux. Elle a globalement fait preuve de beaucoup d'imprécision et ne semblait pas préparée à tous les dossiers. Ses interventions n'avaient, la plupart du temps, aucune ligne directrice. Ce butinage de sujets en sujets, sans répondre aux questions posées a certainement pu exaspérer de nombreux téléspectateurs.

Au-delà de cette description objective du débat, il convient d'en analyser les conséquences à quatre jours du 2ème tour de l'élection présidentielle. Nicolas Sarkozy fait, plus que jamais, figure d'hyper-favori. Il a semblé sûr de lui, compétent et calme. Avec une telle performance, il évite que le second tour ne se transforme en référendum anti-Sarkozy. Ségolène Royal aura, quant à elle, convaincu les convaincus, ce qui ne sert pas à grand chose. Les centristes ne pourront se retrouver sur son programme économique et social, les gens de gauche regretteront ses prises de position très "droitières" comme la réforme des régimes spéciaux, l'encadrement militaire des jeunes délinquants, les sanctions plus lourdes contre les multirécidivistes,... Enfin, les écologistes ne pourront se satisfaire du maintien du nucléaire. On voit bien qu'il est très difficile pour Mme Royal de concilier les contraires dans sa future et hypothétique majorité patchwork.

Au terme de cette campagne, il faudra sans doute se demander comment une candidate aussi mal préparée et aussi peu apte à la fonction présidentielle a pu être investie par le deuxième parti de France. C'est un mouvement d'opinion qui l'a fait triompher lors de la primaire socialiste, une "bulle médiatique". La démocratie représentative doit être quelque chose de plus sérieux et de plus exigeant, être candidat d'un grand parti à l'élection présidentielle doit résulter d'un long parcours personnel où l'on a démontré ses aptitudes. Je reste persuadé que -même en partant de plus bas- Dominique Strauss-Kahn aurait été un candidat beaucoup plus redoutable pour Nicolas Sarkozy que la présidente de Poitou-Charentes.

Les jeux sont faits, rien ne va plus ?

30 avril 2007

François Bayrou : l'opportunisme fait homme


Il est d'usage que l'ambition personnelle soit ce qui gouverne les actions des principaux responsables politiques, il ne serait donc être question de blâmer uniquement François Bayrou d'avoir un ego surdimensionné. Mais cette ambition légitime s'accompagne la plupart du temps d'un projet politique, d'une vision de la France, en un mot : d'une ligne. Tel ne semble pas être le cas pour le leader centriste dont la seule ligne politique est : "Que tout le monde gouverne et mène un peu de sa politique pourvu que ce soit moi le chef". Au cours de ces cinq dernières années, François Bayrou a dépassé la tactique pour épouser définitivement l'opportunisme.

Tout a commencé après les scrutins présidentiels et législatifs de 2002 : l'UDF de François Bayrou a obtenu un groupe à l'Assemblée Nationale grâce à l'appui de l'UMP, il faisait donc partie de la majorité présidentielle et s'est vu offrir à de nombreuses reprises un poste de ministre. François Bayrou a systématiquement refusé et n'a fait qu'étriller la politique menée par Jacques Chirac et ses gouvernements successifs. A l'époque, le seul qui trouvait grâce à ses yeux était ... Nicolas Sarkozy dont il a commencé par louer l'action au ministère de l'Intérieur. Fin 2006 les choses changent radicalement : Sarkozy devient quasi-officiellement le candidat de la droite et Chirac ne semble pas en mesure de se représenter, le Président de l'UDF change son fusil d'épaule, commence à louer le Président en place qui a réussi à préserver l'unité nationale et tire à boulets rouges sur Nicolas Sarkozy.

Il est bien entendu légitime que des candidats de partis politiques différents s'opposent au cours d'une campagne électorale, mais rarement des attaques aussi graves ont été proférées. François Bayrou a utilisé l'insinuation et a instruit d'innombrables procès d'intention contre son ancien collègue au gouvernement. "Il n'y a pas de personnes plus différentes et opposées que Nicolas Sarkozy et moi" déclare t-il sur France 2, et quand on lui demande pourquoi, il répond "il fréquente les grands patrons du CAC40 alors que je préfère les gens du peuple, les agriculteurs, les ouvriers". Après l'arrestation d'une directrice d'école qui s'opposait aux forces de l'ordre, il insinue que le ministre de l'Intérieur a délibérement donné des ordres en ce sens et lache un terrible "ce genre de pratique ne ressemble pas à la France". En résumé, pour François Bayrou, Nicolas Sarkozy représente l'Etat policier et les puissances de l'argent. Un tel niveau de démagogie était autrefois l'apanage de l'extrême droite.

Le leader de l'UDF a donc créé de toutes pièces l'extrême-centre, un mouvement anti-système qui se veut rassurant. Il n'y a pas d'autres lignes à rechercher, car, en fin tacticien, c'est en fonction de la météorologie politique qu'il a conduit sa campagne. Que Ségolène Royal remette en cause les horaires des enseignants ou la carte scolaire et il décide de célébrer les syndicats de l'Education Nationale pour gagner des voix dans ce qui était autrefois la chasse gardée du PS. Que Nicolas Sarkozy esquisse une nouvelle politique étrangère et il vole au secours de l'action de Jacques Chirac pour ramener à lui les anti-sarkozystes de droite. Force est de reconnaître que François Bayrou a réussi sa campagne : sans faire l'objet d'un vote d'adhésion, il a su rallier les électeurs des deux camps qui étaient sceptiques quant au candidat qui les représentait.

Le plus grave, c'est que François Bayrou a été jusqu'à renier ses convictions les plus profondes pour surfer sur l'opinion. Il a à peine défendu le traité constitutionnel pendant le référendum une fois qu'il a senti que le non l'emporterait. Ensuite, il a expliqué qu'il comprenait pourquoi les Français avaient refusé de voter ce texte qui était mal écrit. Il est également prêt à jeter aux orties le régime politique le plus stable que la France n'a jamais connu : la Vème République, pour rétablir un régime des partis qui rendrait le centre incontournable. On comprend dès lors les réactions fortes que des personnalités aussi respectables que Simone Veil et Valéry Giscard d'Estaing ont pu émettre à son endroit. Le vote d'une motion de censure contre le gouvernement Villepin à propos de l'affaire Clearstream, fondé sur de simples articles de presse en dit long également sur l'absence de sérieux du leader centriste.

Depuis les résultats du premier tour, François Bayrou tente de s'imposer dans le débat et, de ce fait, brouille l'opposition attendue entre le candidat de droite et la candidate de gauche, tout comme la présence de Le Pen au second tour en 2002 avait confisqué le débat. On ne répétera jamais assez qu'il est normal et sain pour une démocratie d'avoir deux grands partis aux orientations différentes qui s'opposent et proposent aux électeurs deux projets politiques distincts. Plutôt que de renouveler la façon de faire de la politique comme il le prétend, le candidat de l'UDF préfére utiliser les vieilles méthodes : discussions entre Etat-majors, postures politiciennes ou procès d'intention.

Que va faire maintenant le Président de l'UDF (bientôt Parti Démocrate) ? La prospective politique est relativement aisée en ce qui concerne François Bayrou puisqu'il n'est guidé que par sa seule ambition personnelle, c'est donc un être parfaitement rationnel et donc prévisible. D'ici au second tour, il est fort probable qu'il reste dans sa position du ni-ni, tout en laissant transparaître qu'il préfère Ségolène Royal. Cette stratégie repose sur une hypothèse : la victoire de Sarkozy qui ferait de lui l'un des leaders de l'opposition et l'un des principaux acteurs de la recomposition du centre-gauche de l'échiquier politique. Ensuite, il y a fort à parier qu'il continue à cultiver l'ambiguité en laissant ses troupes soutenir Sarkozy pour espérer avoir un groupe à l'Assemblée Nationale tout en continuant sa stratégie d'indépendance et d'opposition vis-à-vis de l'UMP. Pour empêcher cela, le candidat UMP exigera certainement des députés UDF qui le soutiennent de s'engager à soutenir sa politique sur les cinq années de la législature.

Sans groupe parlementaire, il est difficile de se faire entendre, l'avenir ne semble donc pas si rose pour le candidat centriste. Que restera-t-il dans ce cas de l'oeuvre politique de François Bayrou ? Peu de choses en réalité, car ce qui compte à long terme, ce sont moins les discours que les décisions que l'on a prise au gouvernement.

22 avril 2007

La crise démocratique française est (presque) finie


Participation historique à 85%, 75% des suffrages pour les quatre partis de gouvernement contre 55% en 2002 : ce soir, la démocratie française a en partie résolu la crise qu'elle connait depuis plusieurs années et qui s'est accentuée depuis 2002. La France aura donc le droit à un débat clair entre deux visions de la politique, de l'économie et de la société. Quel que soit le vainqueur, il bénéficiera d'une forte légitimité et pourra conduire sereinement sa politique. La France a ce soir donné une belle d'image d'elle-même au monde entier alors qu'elle faisait honte le 21 avril 2002.

Les lecteurs assidus de ce blog pourront constater que je pourrais aisément me reconvertir dans les pronostics électoraux, car à part une légère surestimation de Jean-Marie Le Pen, mes fourchettes étaient les bonnes. Mon succès est à relativiser tant les instituts de sondages ont été fiables durant cette campagne électorale. Pour le second tour, certains annoncent déjà une victoire assez nette de Nicolas Sarkozy, plusieurs éléments viennent conforter cette hypothèse...

Tout d'abord, il est exceptionnel qu'un second tour vienne contredire les résultats du premier, la tendance naturelle est plutôt à l'amplification. Il est fort probable qu'une dynamique de fond est actuellement à l'oeuvre en faveur du candidat de l'UMP. Ensuite, le total des voix de gauche est historiquement bas, la candidate du PS est obligée de lorgner sur les électeurs de François Bayrou, qui semblent se répartir en égale proportion entre la gauche et la droite. Enfin, les interventions des deux candidats qualifiés pour le second tour ont été révélatrice de ce qu'a été la campagne de premier tour et de ce que sera celle du second : Nicolas Sarkozy a paru déterminé, sûr de lui et apaisé tandis que sa concurrente a continuer à enfiler les généralités et les banalités, endormissant tous ceux qui tentaient courageusement de suivre son allocution. On imagine mal comment, dès lors, elle pourrait sortir victorieuse d'un débat avec son adversaire de droite.

A gauche, on pense déjà à l'après, DSK joue les bons élèves pour reprendre le parti en cas de défaite, Besancenot se positionne pour prendre la tête de la gauche de la gauche après les scores catastrophiques d'Arlette Laguiller, Marie-Georges Buffet et José Bové. A droite, les ténors vont se démener dans les semaines à venir pour décrocher un poste ministériel. Etant donné l'ampleur de l'écart entre Sarkozy et Royal au premier tour, François Fillon semble très bien placer pour devenir Premier Ministre, un écart plus faible aurait sans doute profité à Jean-Louis Borloo.

Restera au futur gouvernement de résoudre réellement la crise démocratique française, en engageant des réformes profondes et surtout en obtenant des résultats. Seule une baisse durable et sensible du chômage pourra panser définitivement les blessures de notre pays.

Concluons par un pronostic pour le second tour : 55% pour Sarkozy et 45% pour Royal.

19 avril 2007

Le jeu des pronostics


Ca y est, la campagne electorale du premier tour touche a sa fin, les jeux sont quasiment faits. Pourtant l'incertitude demeure, les ecarts entre les quatre principaux candidats sont suffisamment faibles pour autoriser une grande surprise. Le temps des dynamiques de campagne est revolu, l'elecotrat va desormais se figer. Pour cela, il va prendre en consideration ce qu'on dit les candidats au cours de la campagne mais egalement l'etat des forces en presence. Les "tres petits candidats" risquent de s'ecrouler (au moins ne tombront-ils pas de haut). Pour les quatre autres candidats les choses sont plus complexes, risquons nous tout de meme au jeu des pronostics...

Jean-Marie le Pen aura beaucoup de mal a reunir le vote anti-systeme puisqu'il ne semble pas etre le mieux place pour venir troubler le jeu politique habituel. Une partie de son electorat a ete prise dans les filets de Nicols Sarkozy et une autre dans ceux de Francois Bayrou. Au cours de la campagne, il n'a pas reussi a peser comme il l'avait fait en 2002. Il a attendu en vain un ecroulement de Francois Bayrou qui lui a, en definitive, vole la vedette. J'estime donc qu'il fera un score inferieur a celui de 2002, entre 12 et 15%.

Francois Bayrou a realise une excellente campagne sur le plan tactique, mais il est finalement monte trop tot et ne benificiera pas d'une dynamique de fin de campagne favorable. Les appels a l'union PS-UDF de Michel Rocard et Bernard Kouchner peuvent toutefois lui amener quelques electeurs du centre-gauche supplementaires. Il serait pour le moins surprenant qu'un vaste mouvement d'opinion dans l'isoloir le fasse passer devant Segolene Royal : les Francais ont joue avec les sondages tout au long de la campagne et ils n'ont jamais teste cette hypothese, ils ne l'experimenteront pas plus pour le vote reel. Je vois bien Francois Bayrou entre 16 et 19 %.

Segolene Royal beneficie d'une large union autour du PS, du reflexe du vote utile pour eviter un nouveau 21 avril, de la nouveaute en tant que premiere femme a pouvoir devenir presidente, d'un fort ancrage populaire, ... mais sa campagne a ete a ce point approximative, confuse et disons-le, catastrophique qu'elle se situe aujourd'hui a un niveau beaucoup plus faible qu'elle aurait pu l'esperer. Elle a finalement beneficier de la regle de l'egalite des temps de parole qui a redonne de l'espace a la gauche et aui l'a relativement protegee, mais nul doute que l'entre deux tours sera tres penible pour Segolene Royal. En effet, elle ne pourra pas continuer a esquiver les questions et a vivre dans la stratosphere de la generalite. Je pronostique pour la candidate du PS un score entre 24 et 27%.

Nicolas Sarkozy a fait une campagne assez ordonnee et professionnelle, on aurait toutefois pu s'attendre a mieux de la part du candidat de l'UMP. Contrairement a ce qu'il affirme "tout n'a pas ete dit" durant cette campagne electorale, il a souvent prefere les postures tactiques et strategiques aux positionnement de fond. La rupture qu'il promettait en debut d'anne s'est legerement vide de sa substance. Il n'empeche que jamais un candidat de droite n'a ete aussi haut dans les sondages depuis Pompidou et qu'il est le principal responsable de l'elevation du niveau de la campagne par rapport a 2002 puisque c'est lui qui a mis le plus d'idees nouvelles sur la table, meme si elles sont d'une qualite tres inegale. Sur la fin, Nicolas Sarkozy a prefere assurer et ne pas trop faire de vagues. Je pense que Nicolas Sarkozy sera entre 28 et 31%.

Enfin, pour comleter le tableau, il y a fort a parier qu'Olivier Besancenot soit le 5eme homme. Voila donc pour mes pronostics, esperons que les resultats de dimanche prochain ne viendront pas me couvrir de honte.

25 mars 2007

Carnet de campagne (3) : François Bayrou


Finissons ce tour d'horizon des trois candidats qui peuvent prétendre entrer à l'Elysée en mai prochain par le centriste François Bayrou. Il s'agit incontestablement de la surprise de cette campagne électorale. De sa critique des médias à son idée d'union nationale en passant par sa mise en garde sur le problème de la dette, il a su se construire un socle électoral conséquent et donner le ton des débats.

Pourtant, je pense que ses trois faits d'armes majeurs sont autant de mauvaises raisons de voter pour lui. On voit bien depuis qu'il a dépassé 20% dans les sondages qu'il est devenu la coqueluche des médias. Tout le monde ne parle que de lui, plus il tape sur TF1, plus il a de temps de parole sur la chaîne, qui a trop peur d'être accusé de partialité durant cette campagne. Le procès que François Bayrou a instruit contre les grands groupes de presse contrôlés par des industriels qui feraient tout pour avantager le match Ségo/sarko était donc une manoeuvre tactique fort habile qui a permis au leader chrétien-démocrate de se transformer en contestataire anti-système.

Qu'en est-il de l'idée d'Union Nationale ? Pour François Bayrou, il s'agit de prendre les meilleurs de la gauche et les meilleurs de la droite pour les faire travailler ensemble, mais dire cela c'est oublier que ce qui distingue les hommes politiques ce sont leurs idées, pas leur valeur. Dire que Strauss-Kahn est meilleur que Fabius n'a aucun sens, ils ont juste des visions différentes de la société et de l'économie. On peut alors imaginer une majorité d'idée autour de l'UDF, mais elle semble fort difficile à construire tant la gauche et la droite s'opposent sur la plupart des questions économiques et sociales. Si une telle situation devait se produire, on basculerait très vite du consensus à l'immobilisme. Le leader centriste met en avant les bons résultats allemands qu'il attribue à la grande coalition, c'est oublier un peu vite les blocages incessants qui existent au sein de cette coalition et les réformes a minima qui sont entreprises. S'il y a un responsable politique qui a une part de responsabilité dans le rebond allemand, c'est bien Gerhard Schröder qui a pu mener des réformes profondes en s'appuyant sur une majorité solide et unie.

Il faut être gré à François Bayrou de mettre en avant le problème de la dette publique, car il s'agit bien là d'un fardeau pour les générations futures, de plus, le paiement des intérêts de la dette limite énormément les marges de manoeuvre budgétaires. Mais on voit mal, dans le programme du candidat centriste ce qui peut contribuer à faire diminuer cette dette. Il ne suffit pas de proposer un programme à zéro euro pour que les 1500 milliards de passif accumulés disparaissent du jour au lendemain. Personne ne peut aujourd'hui raisonnablement affirmer qu'on peut réduire la dette sans diminuer les frais de fonctionnement de l'Etat et donc le nombre de fonctionnaires. Une telle affirmation n'est ni idéologique ni dogmatique, elle est simplement mathématique. Dire que l'on va interdire les budgets en déficit de fonctionnement par un texte de force constitutionnelle est une belle déclaration d'intention, mais le problème reste entier : quelles dépenses faut-il diminuer ou quelles recettes faut-il augmenter ? De plus, même si cette règle budgétaire voyait le jour, l'Etat aurait le droit tous les ans à 2% de déficit (c'est environ la part des investissements), le rapport entre dette et PIB ne s'améliorerait alors que si la croissance était significativement supérieure à 2% ce qui est un beau pari sur l'avenir.

En ce qui concerne les allègements de charge, le Président de l'UDF souffle également le chaud et le froid puisqu'il donne d'une main (deux emplois sans charges) ce qu'il reprend de l'autre puisqu'il souhaite rééxaminer les allègements existants. Ces mesures font pourtant consensus parmi les économistes, puisqu'elles permettent de réduire significativement le chômage des peu-qualifiés. Ainsi, ces deux propositions ont un impact positif pour les petites entreprises, clairement négatif sur les grandes et ambigu (euphémisme pour ne pas dire négatif) sur l'emploi.

En matière de dialogue social, François Bayrou est certainement celui qui va le plus loin dans la responsabilisation des partenaires sociaux, ce qui doit être salué. En revanche, la politique de cogestion avec les syndicats qu'il a mené pendant 4 ans au ministère de l'Education Nationale n'est certainement pas la marque de l'audace réformatrice. S'il applique à la Présidence de la République ce qu'il a fait rue de Grenelle, la France risque de se scléroser et, telle une bicyclette qui n'avance plus, de tomber. Il faut en finir avec une vision angélique des réformes et du consensus : pour chaque changement il y a des gagnants et des perdants, le rôle des responsables politiques est d'arbitrer pour aboutir à ce qu'ils pensent être un optimum social. Céder aux corporatismes ne permettra certainement pas à notre pays de surmonter ses difficultés.

Sur les institutions, le Président de l'UDF propose d'introduire la proportionnelle aux législatives. Cela n'a rien de surprenant de la part d'un candidat du centre : avec le système majoritaire à deux tours, les centristes ne sont indispensables à la formation d'aucun gouvernement tandis qu'avec la proportionnelle, ils sont de tous les gouvernements. Après tout, ce mode de fonctionnement est-il plus démocratique ? La vocation de l'Assemblée Nationale n'est pas d'être une photographie de l'opinion (pour cela on a les panels de TF1) mais bien de voter la loi et de contrôler le gouvernement. La France a une fâcheuse tendance à l'instabilité institutionnelle, ce qui compte c'est surtout la pratique de ces institutions, il n'est donc pas nécessaire de changer de Constitution et de République tous les quatre matins.

Stratégiquement, François Bayrou fait la meilleure campagne. D'un côté il rassure en bon démocrate-chrétien et de l'autre il arrive à convaincre les Français qu'il est anti-système. Ce qui lui manque, ce sont des soutiens et des ralliements, les électeurs commencent à douter de sa capacité à gouverner et à appliquer sa politique. Pour gagner en crédibilité, il lui faudrait annoncer un "shadow cabinet", mais on comprend les réticences des gens de droite et de gauche qui seraient prêts à le rejoindre à sortir du bois : une telle prise de risque n'est pas coutumière des hommes politiques français.

Deux autres handicaps majeurs de François Bayrou sont sa faiblesse relative chez les couches populaires qui déterminent une grande part de l'élection et la difficulté qu'il a à parler de la nation. Il a beau hurler au nationalisme en faisant référence à ses deux principaux concurrents, la façon dont les candidats parlent de la France influe profondément le vote des électeurs. En revanche, François Bayrou a un très grand avantage par rapport à Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy : son origine sociale. Les Français aiment ces gens qui réussissent en partant de plus bas. Cette caractéristique lui confère également une force morale et une détermination incomparable. Comme le disait Richard Nixon : "Seul celui qui vient de la vallée la plus profonde peut comprendre ce qu’il y a de magnifique à se trouver sur la plus haute montagne".

Si François Bayrou a tous les atouts et les qualités personnelles pour diriger la France, son programme, lui, pêche trop souvent par imprécision et par incohérence. Il a bâti sa popularité sur des "coups médiatiques", ce qui était certainement sa seule chance d'exister dans cette campagne. Mais il se retrouve aujourd'hui dans un positionnement politique approximatif et il semble plus être le symptôme que le remède à la crise démocratique qui secoue notre pays.

24 mars 2007

Carnet de campagne (2) : Ségolène Royal


La principale caractéristique de Ségolène Royal est qu'elle cultive l'ambiguité. Elle a été choisie par les militants car elle semblait la seule à pouvoir bouleverser le Parti Socialiste de l'intérieur et surtout parce qu'elle seule était en mesure d'éviter une nouvelle débâcle de la gauche en 2007. Partout, dans la presse européenne, sa victoire a été saluée comme le renouveau de la gauche française, qui ne sait plus exactement où elle est depuis 1983, oscillant tour à tour entre social-démocratie et radicalisme.

Seulement voilà, au fil de la campagne, Ségolène Royal s'est "mitterrandisée", elle a repris les vieilles recettes du PS, promettant à Villepinte 100 propositions somme toute très classiques et qui semblaient tout droit inspirées de l'ancien Président de la République socialiste. Après avoir remis en cause les 35 heures, voilà qu'elle propose de les étendre aux PME. Après avoir combattu l'assistanat, voilà qu'elle reprend à son compte la proposition d'allocation pour tous les jeunes formulée par Martine Aubry.

Ambiguité également à propos des entreprises : côté cour elle affirme être la seule à pouvoir réconcilier les Français avec l'entreprise, ce en quoi elle n'a peut-être pas fondamentalement tort, et côté jardin elle refuse de discuter avec le MEDEF de peur d'écorner son image vis-à-vis des électeurs de gauche. La candidate PS propose également de réhabiliter le dialogue social mais en laissant l'Etat arbitrer en dernier recours. Il y a là une infantilisation des partenaires sociaux qui est malheureusement majoritaire chez les politiques français de tous bords, encore nourris de jacobinisme.

Au début de sa campagne, Ségolène Royal semblait être la seule à proposer une réponse appropriée à la mondialisation : mettre l'accent sur l'éducation et la recherche pour rendre notre pays plus compétitif. Désormais, elle met principalement l'accent sur la protection que doivent mettre en place l'Europe et l'Etat. D'une dynamique offensive on passe à une posture défensive, si cette ligne était d'aventure suivie, c'est à une mort lente de l'Europe que nous aurions à faire.

La candidate socialiste a choisi de mettre en avant le problème de la dette lors de son discours-programme de Villepinte, mais les déclarations d'intention n'ont pas été suivies d'actes. Quelles mesures propose t-elle pour réduire l'endettement de la France ? Que des nouvelles dépenses et des nouveaux services publics. Contrairement à ce qu'elle a dit récemment, toutes ces questions, auxquelles il faudrait ajouter celle des retraites, ne relèvent pas d'un secrétariat d'Etat au budget, c'est bien le futur Président de la République qui devra prendre ces problèmes à bras le corps.

Passons à une étude plus stratégique et tactique de la campagne de Ségolène Royal. Elle bénéficie d'un avantage incomparable qui est le soutien dont elle bénéficie chez les électeurs des couches populaires. Elle tente de faire la synthèse entre l'électorat historique du PS et son électorat actuel beaucoup plus aisé et citadin. Aujourd'hui encore il semble à peu près certain que si quelqu'un à gauche peut battre Nicolas Sarkozy, ce ne peut être que la présidente de Poitou-Charentes. S'ajoute à cette aura populaire un discours sur la nation, qu'elle a encore étoffé ces jours derniers, et qui est indispensable pour que la gauche soit majoritaire au second tour, ce qu'avait parfaitement compris François Mitterrand.

Côté handicap, Ségolène Royal est principalement victime du procès en incompétence qui a été instruit contre elle par l'UMP aux mois de janvier et février. Il faut dire que la candidate PS a largement facilité la tâche de ses détracteurs en faisant preuve d'un amateurisme et d'une légéreté parfaitement incompatibles avec la fonction suprême. Face au professionnalisme de Nicolas Sarkozy, dont on sent qu'il révise et se prépare depuis des années pour cette compétition, Ségolène Royal semble au moins un ton en dessous. Son refus de répondre aux questions techniques la situe à un niveau de généralité où aucun débat n'est possible.

La candidate socialiste voit donc plusieurs de ses électeurs lui préférer François Bayrou, mais son socle reste suffisamment solide pour être présente au second tour. Il lui faudra toutefois faire attention, avec l'égalité des temps de parole, à la montée des "petits candidats" qui sont beaucoup plus nombreux à gauche qu'à droite. En particulier, la présence de José Bové n'est pas une bonne nouvelle pour le PS. Mais n'en doutons pas : les électeurs de gauche ne veulent surtout pas d'un second 21 avril, le vote utile va donc jouer à plein.

La campagne de Ségolène Royal a de quoi laisser les électeurs sur leur faim. Alors qu'elle aurait pu être la figure de la modernisation de la gauche, de la réconciliation des Français avec les entrerprises et l'économie de marché et qu'elle aurait pu mettre la France en ordre pour affronter la mondialisation, elle a préféré les discours d'hier et les imprécisions. Plus qu'une vision pour la France, Ségolène Royal semble surtout apporter une ambition personnelle. Ce n'est pas de cela dont notre pays a besoin.

19 mars 2007

Carnet de campagne (1) : Nicolas Sarkozy


La liste des candidats étant connue, il est temps de dresser un bilan de la première partie de la campagne électorale, d'analyser les forces en présence et surtout d'examiner les différentes options politiques qui sont proposées. Commençons avec Nicolas Sarkozy, actuellement en tête dans les sondages.

Le candidat de l'UMP semble osciller entre la rupture avec le système en place et la continuité sur certains points de la politique chiraquienne. Ainsi, il propose une véritable révolution des universités ce qui est le point le plus fort de son programme puisqu'il s'agit de l'enjeu essentiel des années à venir. Il souhaite le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux ce qui est la seule proposition crédible pour réduire à terme l'endettement de la France et veut exonérer de charges sociales pour l'entreprise et le salarié les heures supplémentaires. Cette dernière mesure est certainement favorable à la croissance et au pouvoir d'achat, son effet sur l'emploi est plus incertain. Comme l'écrivait l'économiste Patrick Artus, en agissant de la sorte, Nicolas Sarkozy favorise les "insiders" c'est-à-dire ceux qui ont déjà un emploi. Bien entendu l'activité appelle l'activité qui appelle l'emploi mais il ne faut pas surestimer ces effets "multiplicateurs" : si on donne 1 euro de plus à un salarié, il ne va pas se mettre à en consommer 5 de plus.

Sur les retraites, le candidat de l'UMP propose de maintenir la réforme Fillon en alignant les régimes spéciaux sur les autres. Cette réforme est sans doute nécessaire mais elle ne suffira pas à assurer le financement durable du régime de retraite. Il faudra augmenter l'âge de départ à la retraite, une discussion est d'ailleurs prévue à ce sujet en 2008, Nicolas Sarkozy, qui prétend "tout dire avant pour tout faire après" ferait bien d'annoncer clairement la couleur sur ce sujet.

Sur le contrat de travail, il propose un contrat unique, de durée indéterminée, avec des droits qui augmenteraient avec l'ancienneté. Cette idée peut sembler attirante puisqu'elle réduit l'écart colossal qui existe entre les gens qui ont un CDI et ceux qui ont des contrats précaires, mais elle peut sembler paradoxale à un moment où les salariés sont invités à changer plusieurs fois d'entreprise tout au long de leur carrière : devront-ils à chaque fois revenir à zéro ? De plus, proposer un contrat unique, c'est ignorer les diversités des secteurs de l'économie et donc imposer l'uniformité à la complexité des situations.

En ce qui concerne la politique monétaire, il a raison d'affirmer que le péril inflationniste est très faible grâce à la mondialisation (qui entraîne une forte concurrence sur les prix) et que la BCE devrait intégrer des objectifs de croissance et d'emploi. En revanche, il confond vraisemblablement les notions de taux de change et de taux d'intérêt : l'euro fort ne fait pas partie des objectifs de la BCE et comme nous sommes en changes flottants, ce n'est pas elle qui fixe la parité avec les autres monnaies, c'est le marché. Baisser les taux n'aura donc qu'un impact très limité sur le cours de l'euro. On aimerait enfin que le candidat de l'UMP se décide sur la TVA sociale, piste qu'il juge "intéressante", les résultats économiques de l'Allemagne devraient l'amener, ainsi que les autres candidats, à privilégier cette solution.

Voilà en ce qui concernait la rupture. Pour ce qui est des questions de défense et de diplomatie, le candidat UMP a donc finalement décidé de s'aligner sur la politique du Président sortant. Le changement est significatif depuis le ralliement de Michèle Alliot-Marie à sa candidature. En matière européenne, Nicolas Sarkozy a finalement choisi la continuité avec le traité constitutionnel en gardant la partie consacrée aux institutions européennes. Il propose de passer par voie parlementaire en utilisant cet argument fort "le premier référendum a paralysé l'Europe, un deuxième la tuera" : faut-il pour autant tenir les citoyens à l'écart de la construction européenne, la question reste posée.

En ce qui concerne la stratégie, Nicolas Sarkozy, qui était parti en trombe après son congrès d'investiture puis qui a connu un trou d'air ces dernières semaines, a choisi de reprendre la main sur la question de l'immigration et de l'identité nationale. Son objectif est clair : plus que d'aller chercher des voix au FN, il s'agit de faire hurler la gauche pour recréer du clivage sachant que sur cette question il a l'opinion publique avec lui. Et il a été écouté au-delà de ses espérances, ce qui explique son rebond actuel. En fait ce sujet de l'immigration est un épouvantail agité par la droite et par la gauche alors que sur le fond, elles ne mènent pas une politique radicalement différente, appliquant toutes les deux la doctrine énoncée par Michel Rocard "La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde". Ce sujet permet donc à la gauche de montrer ses bons sentiments et à la droite de montrer ses muscles.

Aujourd'hui l'objectif de Nicolas Sarkozy est clair : il veut affronter Ségolène Royal au second tour. Avec la régle sur l'égalité des temps de parole, il va maintenant chercher à faire des propositions iconoclastes pour faire parler de lui dans les médias. La campagne nous réserve encore bien des surprises du côté de l'UMP. Reste à négocier le délicat ralliement de Jean-Louis Borloo qui semble bien décidé à être le prochain Premier Ministre et à voir comment le Président de la République va soutenir son ancien pire ennemi. Grâce à son intervention réussie la semaine dernière, ce soutien a désormais beaucoup de poids.

A l'heure actuelle, Nicolas Sarkozy est le mieux placé pour gagner mais cela pourrait se retourner si les Français, au dernier moment, refusaient la rupture, dont ils savent qu'elle est inévitable, pour choisir de prolonger leur rêve 5 ans de plus...

11 mars 2007

Au revoir, Jacques Chirac


Ce soir, le Président de la République Jacques Chirac a décidé de ne pas se représenter à l'élection présidentielle. A vrai dire le suspense était mince, on aurait donc pu croire qu'il s'agirait d'une intervention publique sans importance et sans portée. Tel n'a pas été le cas, Jacques Chirac a livré un discours d'une hauteur et d'une émotion qui ont du toucher jusqu'à ses propres adversaires politiques.

On imagine sans peine l'importance que revêtait ce dernier discours important pour le Président de la République, comment exprimer en dix minutes le sens de toute une vie ? L'"homme en charge de l'essentiel", selon l'expression du Général de Gaulle, s'est donc attardé sur l'essentiel en parlant d'abord de son bilan avant de donner le cap à suivre pour les années à venir. Il a tout d'abord reconnu qu'il aurait souhaité aller plus loin, ce qui constitue un doux euphémisme. Cela ne l'a pas empêché d'afficher sa fierté du travail accompli. Bien qu'on ne puisse pas le suivre tout à fait dans cette satisfaction, il faut bien reconnaître que sur de grands sujets comme la laïcité, la politique étrangère et surtout la cohésion nationale, le Président n'a pas failli au cours de ses douze années à l'Elysée.

Le plus intéressant dans son discours était les différents messages qu'il a souhaité apporter aux Français. Lutter contre l'extrémisme, Croire en la France, Approfondir la construction européenne, Préserver le modèle social Français, Refuser le choc des civilisations et Agir pour l'environnement, tels sont les caps à suivre dans les années à venir. Bizaremment, on est loin des thèmes qui font la une de la campagne, ce sont pourtant bien les points essentiels sur lesquels le futur Président devra imprimer sa marque. Espérons que Jacques Chirac, par son intervention, ait réussi à réorienter la campagne présidentielle, souhaitons que médias et candidats entendent son message et que les Français se l'approprient.

Jacques Chirac a été très émouvant quand il a exprimé son amour de la France et des Français, il ne s'agissait pas là de démagogie, on sentait qu'il était profondément sincère. Après tout, il est devenu un homme libre en annonçant sa non-candidature, il peut laisser libre cours à ses sentiments et à ses convictions profondes. On raille souvent l'engagement politique, on n'y voit qu'une façon de servir ses intérêts personnels, je pense que cela n'est pas vrai chez tous les grands hommes politiques. Pour choisir de consacrer sa vie à servir son pays, il faut aimer le pouvoir, certes, mais il faut aussi et surtout aimer son pays, croire qu'on peut améliorer sa situation et parvenir à s'oublier soi-même pour ne faire qu'un avec les intérêts supérieurs de la nation.

Dominique de Villepin a coutume de dire que les Français ne se sont jamais trompé lors des élections présidentielles, Jacques Chirac nous a montré ce soir qu'il a été à la hauteur de la tâche, même si son bilan économique et social est un peu maigre, espérons qu'en 2007, les Français ne se trompent pas davantage et qu'en élisant le futur Président ils transcendent leurs intérêts catégoriels pour renforcer la cohésion nationale de ce beau pays qu'est la France.

28 février 2007

Le péril technique


La mondialisation est une source de richesse considérable, elle a permis de sortir des centaines de milliers de personnes de la pauvreté (ce qui se reflète peu dans le taux de pauvreté mondiale puisque dans le même temps la population augmente) et semble profiter globalement aux pays riches comme aux pays pauvres, à l'exception d'une grande partie de l'Afrique. L'efficacité du libéralisme et du capitalisme financier ne saurait donc être remise en cause, c'est le système le plus productif qui soit. Cependant, cette efficacité se fait en partie au détriment de la qualité de vie des individus : moins de sécurité d'emploi, plus de flexibilité, une grande pression sur les salariés en particulier sur les cadres,... Il semble que nous vivons dans un monde où l'homme n'est plus au centre. Une raison principale semble expliquer cette situation : l'effacement progressif de l'éthique face à la technique.

La technique est vue par beaucoup comme un moyen utilisé par l'homme : il la contrôle et l'utilise pour poursuivre d'autres fins comme le progrès. C'est à cette vision que s'est opposé le philosophe Heidegger, pour lui la technique n'est plus un moyen mais une fin, le monde moderne se caractérise selon lui par la victoire de la "pensée calculante" sur la "pensée méditante". Le projet moderne, depuis Galilée et Descartes, consiste en effet en une tentative d'objectivation de la nature, cela a commencé avec les sciences de la nature, ce qui a permis un extraordinaire développement technique, pour continuer avec les "sciences sociales". L'économie, la sociologie, la didactique,... tout aujourd'hui est technique. L'essence même de l'homme est réduite à une fonction d'utilité censée représenter ses préférences et le but de l'entreprise se résume à maximiser un profit.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que personne ne "tire les ficelles", il n'y a pas de réunions secrètes de méchants capitalistes qui cherchent à dégrader les conditions de vie des salariés : chacun agit individuellement en se disant que s'il refuse telle décision pour des considérations éthiques, cela ne changera rien puisque les concurrents n'auront pas les mêmes états d'âmes. De plus, la technique rassure en même temps qu'elle déresponsabilise : il est facile de se cacher derrière un objectif de performance qu'on essaye de remplir plutôt que d'examiner les conséquences (sociales, environnementales,...) de ses actes. La spécialisation des carrières, que ce soit dans la finance, le commerce ou l'industrie accroît encore cette déresponsabilisation des acteurs économiques : plus personne ne sait exactement quel est son rôle et sa place exacte dans l'économie, nous manquons cruellement d'une vision globale de la société et de son organisation.

Jusqu'où l'homme peut-il aller, instrumentalisé par la technique ? Très loin malheureusement, les grands conflits du XXème siècle sont là pour le rappeler. On peut penser bien sûr à l'organisation méthodique de la politique d'extermination nazie qui a conduit ce qu'il est convenu d'appeler de "braves pères de famille" à prendre part à des actes de pure barbarie. Un autre exemple frappant est celui de la guerre du Vietnam, rapporté dans le film-documentaire "Hearts and minds". On y entend des pilotes chargés de bombarder des villages Vietcongs expliquer comment ils avaient réussi à se perfectionner aux fur et à mesure de leurs missions, faisant abstraction totale des victimes civiles. Bien évidemment, ces deux exemples ne visent pas à comparer la barbarie des guerres à la dureté du capitalisme mondialisé, ils sont simplement là pour rappeler les risques encourus si l'homme n'est plus le maître de la technique mais son esclave.

Quelle réponse peut-on apporter face à cette situation ? Seul un retour de l'éthique et une prise de conscience des limites du projet moderne pourront remettre l'homme au centre de la société. L'homme se caractérise avant tout par sa volonté de liberté, il n'acceptera pas d'être un artefact du marché, il comprendra que son bonheur ne dépend pas uniquement de l'argent qu'il gagne en étant performant, il voudra redonner du sens à son existence et à son travail. On commence à voir se dessiner un tel mouvement avec l'investissement croissant des individus dans des associations d'utilité publique ou dans des ONG, souhaitons qu'il ne s'agisse pas simplement d'un phénomène de mode mais d'une prise de consicence plus profonde.

09 février 2007

Tout ne va pas si mal au Parti Socialiste


Les dirigeants socialistes doivent exceller dans l'art du grand écart : après un discours "à gauche toute" prononcé par Ségolène Royal en début de semaine, qui a même été salué par Arlette Laguiller, la candidate socialiste a reçu aujourd'hui de trois parlementaires socialistes, dont son rival malheureux aux primaires Dominique Strauss-Kahn, des propositions en matière de fiscalité. Ce rapport permet de revenir un peu dans le réel, reste à savoir s'il influencera davantage Ségolène Royal lors de son discours de dimanche que les propositions de LO ou de la LCR. Examinons plus en détails les propositions avancées.

Les parlementaires socialistes souhaitent tout d'abord rendre l'impôt plus lisible en annonçant le taux moyen d'imposition plutôt que le taux marginal (qui est le taux auquel est taxé le dernier euro de votre revenu). Cette mesure est de bon sens et elle pourrait certainement montrer que si les impôts sont élevés en France ils ne sont pas aussi excessifs que certains le prétendent. Pour aller dans le sens de la simplification de la perception de l'impôt, est proposée la retenue à la source. Les socialistes sont donc sur ce point à l'unisson du gouvernement, les principaux opposants à cette réforme étant les syndicats des impôts. Espérons que cette réforme cent fois mise sur la table voie enfin le jour après 2007 quelque soit le vainqueur de l'élection. Dans le même esprit de simplification on trouve le plafonnement et la remise à plat des niches fiscales, idée partagée par certains parlementaires de droite. On comprend la logique de cette réforme qui vise à éviter le contournement de l'impôt, pour autant il est difficile pour l'Etat d'abandonner le levier fiscal pour inciter les acteurs privés à faire certains choix.

DSK propose également de revenir sur le bouclier fiscal alors que Nicolas Sarkozy propose de l'établir à 50% des revenus. Ces deux démarches me paraissent excessives, dans un cas on retombe dans ce tropisme bien Français qui consiste à nourrir du ressentiment contre ceux qui réussissent et qui font l'activité du pays, ce qui aboutit au départ de nombre d'entre eux à l'étranger, et dans l'autre cas on prend le risque d'annoncer une nouvelle baisse d'impôt dans un contexte de dette importante ce qui n'est pas très raisonnable.

Autre sujet abordé : la refonte des impôts locaux qui sont très souvent les vestiges d'impôts très anciens et mal adaptés aujourd'hui que ce soit du point de vue de l'efficacité (taxe professionnelle qui pénalise les investissements) ou de la redistribution (taxe d'habitation qui ne tient pas compte de la capacité contributive des personnes). En ce qui concerne les comptes sociaux, les parlementaires socialistes proposent d'interdire de présenter une loi de financement de la protection sociale en déséquilibre. A cette action ex ante, je préfère l'idée lancée par le site Débat2007 de Michel Pébereau d'agir ex post en ajustant le taux de CSG pour qu'il n'y ait jamais de déficit des comptes sociaux. Malheureusement, en ce qui concerne les retraites, c'est toujours la fuite en avant, on remet en cause la réforme Fillon au motif qu'elle ne solutionne pas entièrement pas le problème. Il serait temps que le PS adopte le langage de vérité sur ce sujet explosif du financement des retraites, la seule chose qui est sûre c'est qu'il faudra aller encore plus loin dans la réforme (allongement de la durée de cotisation, hausse des cotisations, baisse des pensions ou les trois à la fois).

Venons-en aux propositions les plus novatrices et les plus intéressantes de ce rapport. DSK propose d'instituer un nouvel impôt "citoyen" qui serait payé par tous les ressortissants français qu'ils soient expatriés ou non, en fonction de leur capacité contributive. Cette idée est à la fois pertinente et légitime, en effet elle répond en partie au problème de l'évasion fiscale et elle se justifie par le fait que tous les Français ont une dette vis-à-vis du pays qui les a formé et qu'ils bénéficient également de son rayonnement culturel et économique. Ce qui semble difficile, c'est la mise en place pratique de ce nouvel impôt et en particulier sa perception. En matière d'incitation fiscale, les socialistes proposent de moduler le taux de TVA en fonction du respect pour l'environnement de certains produits et d'instituer une taxe carbone, il faudra tout de même avoir l'aval de l'OMC pour appliquer cette dernière idée car certains pays pourraient y voir une arme protectionniste déguisée.

Enfin, j'ai été particulièrement intéressé par le paragraphe consacré à la réforme de l'impôt sur les sociétés puisqu'il reprend plusieurs idées que j'avais déjà avancées dans ce blog (cf. les articles "Eloge du pragmatisme" et "Un rêve : la fusion de la France et de l'Allemagne"). On propose en effet de moduler son taux en fonction de la réalisation de plusieurs objectifs fixés par le Parlement (émissions de gaz à effet de serre, pourcentage de CDI dans l'entreprise), le but étant bien évidemment que les entreprises internalisent certains risques sociaux ou environnementaux. Cette idée est une manière moderne d'envisager le rôle de l'Etat dans la mondialisation : un Etat stratège qui incite et qui contrôle. DSK propose également d'engager des discussions avec l'Allemagne pour avoir un impôt sur les sociétés identique dans les deux pays et lutter ainsi contre la concurrence fiscale qui sévit actuellement en Europe. Voilà un exemple concret de rapprochement entre nos deux pays qui peut être gagnant-gagnant.

Après avoir lu ce document on reprend un peu confiance : d'une part le débat sur la fiscalité est au coeur de la campagne ce qui est le signe que les vrais enjeux sont abordés et d'autre part on revient dans un schéma plus "classique" ou le PS a des choses à dire qui sont à la fois raisonnables et en opposition avec le programme de l'UMP : enfin un vrai débat d'idée ! Quelque soit son orientation politique, on peut donc être reconnaissant envers Dominique Strauss-Kahn et ses deux collègues. Cela fait d'autant plus regretter le résultat des primaires socialistes...

03 février 2007

Réhabiliter les corps intermédiaires


De quel mal profond souffre la France ? Qu'est-ce qui rend les réformes si difficiles dans notre pays ? Généralement, on répond à ces questions par des considérations psychologogiques ou sociologiques qui dénoncent le "tempérament Français" : nous sommes des protestataires, des idéalistes qui ne conçoivent le mouvement que dans la révolution et non dans la réforme. Nous sommes donc victimes de nos vices individuels, fruits d'un important héritage historique. Même si cette thèse a sa part de vérité, je pense que c'est avant tout de nos vices collectifs, c'est-à-dire de notre manière d'organiser la société que nous souffrons le plus aujourd'hui. En effet, en France, les corps intermédiaires n'ont pas la place qu'ils devraient occuper dans une grande démocratie, j'essayerai tout d'abord d'expliquer cette spécificité française avant de plaider pour une réhabilitation de ces corps intermédiaires.

Les corps intermédiaires sont toutes les organisations d'individus qui se situent entre le citoyen et l'Etat, il peut donc s'agir de syndicats, d'associations ou d'organisations territoriales. En France, ces corps intermédiaires n'ont pas très bonne presse, on conçoit la République avant tout comme la relation directe entre le citoyen et l'Etat. La Révolution est souvent accusée d'être la cause de la disparition de ces corps intermédiaires, et il est vrai qu'habitée par la modernité, elle a voulu casser tout ce qui rappelait l'Ancien Régime et qu'elle a substitué dans les consciences la confrontation des intérêts à la recherche de l'intérêt général. Mais le mouvement de déconstruction des corps constitués est antérieur à 1789, c'est la centralisation du pouvoir sous la monarchie absolue qui a progressivement retiré le pouvoir aux organisations locales pour tout mettre sous le contrôle de l'Etat. Comme le montre Alexis de Tocqueville (encore lui) dans "L'Ancien Régime et la Révolution", le vrai pouvoir dans les provinces françaises à la fin du XVIIIème siècle n'était pas dans les mains de la noblesse mais dans celle des intendants, souvent issus du Tiers-Etat et qui représentaient le pouvoir royal. Ce sont eux qui étaient chargés de lever l'impôt ou de recruter pour l'armée.

Nous sommes donc les héritiers de cette histoire singulière qui confère au pouvoir central un rôle omnipotent dans la vie politique, puis économique puis sociale de notre pays. Au nom de l'égalité des citoyens et de leur protection face à la société, on exige que tout soit décidé par l'Etat, qu'il s'agisse du salaire minimum, du temps de travail, du tracé des routes ou des programmes scolaires. Loin de remettre en cause l'égalité des conditions des citoyens, je pense qu'il faut mettre plus de mouvement et plus de liberté dans la société, ce qui passe nécessairement par une profonde réhabilitation des corps intermédiaires. Trois pistes doivent être envisagées : favoriser un syndicalisme de masse, approfondir et clarifier la décentralisation et donner l'autonomie nécessaire à certains organismes publics.

Si la démocratie sociale ne fonctionne pas correctement, c'est que ses principaux acteurs, à savoir les syndicats salariaux et patronaux, y sont trop faibles. Ainsi, le pouvoir qui est dévolu à certaines organisations est décorrélé par rapport à la représentativité. Ce manque de légitimité des acteurs sociaux induit de leur part un comportement moins responsable et plus contestataire. C'est donc paradoxalement parce qu'ils sont faibles que les syndicats parviennent à bloquer le pays sur certaines réformes. D'un point de vue strictement utilitaire, les salariés n'ont aucun intérêt à adhérer à un syndicat puisqu'ils bénéficieront de toutes façon des accords trouvés par les cinq centrales syndicales et les trois organisations patronales. A ce niveau, le militantisme syndical devient vraiment un acte de foi. Pourquoi ne pas envisager une adhésion des salariés aux syndicats "par défaut", libre à eux ensuite de démissionner, un peu comme ce qui se passe en Allemagne pour la déclaration de la religion. On pourrait également envisager que seules les personnes syndiquées bénéficient des accords obtenus par leur centrale. Une fois les partenaires sociaux renforcés et responsabilisés, on pourrait envisager de leur confier davantage de responsabilités comme la fixation pour chaque branche du salaire minimum ou de la durée de travail.

La décentralisation se justifie par le principe de subsidiarité : la meilleure gouvernance consiste à confier la responsabilité d'une action publique à la plus petite entité capable de résoudre le problème d'elle-même. Il tombe en effet sous le sens qu'on administre mieux quand on est près du terrain et que l'on peut vérifier les résultats des politiques menées. Toutefois, les dernières réformes de décentralisation n'ont pas convaincu les Français puisqu'elle se sont traduites par une accumulation d'échelons intermédiaires aux compétences souvent croisées. Il faut donc effectuer un double mouvement : donner aux collectivités locales plus de pouvoirs et clarifier leurs sources de financement tout en simplifiant les différents échelons administratifs. Pour faire simple il faut confier toute l'organisation de la vie locale (transports en commun, enseignement primaire, politique culturelle,...) aux communautés urbaines et aux communautés de communes, la politique sociale aux départements (du moins son exécution), le développement économique aux régions en enfin recentrer l'Etat sur ses missions régaliennes.

Enfin l'Etat doit donner plus d'autonomie à certains organismes publics. Plutôt que d'en régir le fonctionnement quotidien, il devrait plutôt donner des objectifs de résultats. Par exemple, il faut laisser les présidents d'universités libres de choisir qui ils recrutent, quels cours ils proposent, quels financements ils choisissent ou quel système de bourses ils accordent. Comme la liberté implique la responsabilité, les responsables de ces organismes publics pourraient être démis de leurs fonctions plus facilement qu'aujourd'hui. Il faut cesser d'avoir le culte de l'uniformité pour prendre en compte la diversité des situations et des territoires, ce qui ne doit pas empêcher l'Etat d'être le garant de l'égalité entre les citoyens. Plutôt que de de concevoir le salut de notre système politique par la démocratie participative qui n'a aucun sens dans un pays de plus de soixante millions d'habitants, je pense qu'il faut réhabiliter et approfondir la démocratie représentative ce qui passe par une promotion des corps intermédiaires.

23 janvier 2007

Distinction objective de la gauche et de la droite


Ce qui rend le débat politique français stérile, c'est qu'il baigne en permanence dans un océan de considérations morales souvent simplistes. Ainsi, la plupart des gens qui se disent "de gauche" estiment que le but de la droite est uniquement de favoriser les riches aux dépens des classes populaires tandis que la majorité des personnes "de droite" pensent que la gauche est incapable de gérer le pays puisqu'elle ne pense qu'à dépenser. Bref, l'immoralité pour les uns et l'incompétence pour les autres, tel semble être le coeur du débat politique français. Pourtant cette thèse ne résiste pas à l'examen des faits : plusieurs "conquêtes sociales" ont été réalisées sous des gouvernements de droite qui, s'ils cherchaient simplement à faire plaisir aux riches, n'auraient aucune chance de se faire élire tant ses derniers sont minoritaires. De l'autre côté, si on regarde l'évolution des performances économiques de la France (essentiellement le déficit et la croissance) au cours de ces dernières années, on observe que les gouvernements de gauche ont des performances au moins comparables à ceux de droite.

Une autre approche, qui vient de l'utilitarisme économique, serait de dire que chaque individu se détermine en fonction des intérêts qu'il a à voter pour tel ou tel parti. Le but des responsables politiques serait alors de coaliser suffisamment de groupes d'individus pour obtenir la majorité. On aboutirait à une sorte de lutte des classes qui aurait au moins le mérite d'être parfaitement rationnelle. Cependant on n'observe rien de tel quand on analyse la composition des électorats des grands partis politiques : tous possèdent une base populaire importante et trouvent le soutien d'une partie des classes plus favorisées. Bien entendu un certain déterminisme social subsiste, on trouve ainsi plus d'ouvriers au PS qu'à l'UMP et plus de chefs d'entreprise à l'UDF qu'au PCF, mais ils sont beaucoup plus nuancés qu'on pourrait le croire au premier abord.

La principale raison à cette situation, c'est que les grands partis républicains, quand ils sont au pouvoir, recherchent davantage un optimum social que la satisfaction de revendications catégorielles. Les Français ont en effet horreur du clientèlisme, du corporatisme et du communautarisme, ils ont, contrairement à ce qu'on entend souvent, largement conscience de ce qu'est l'intérêt général. La première chose à faire pour aller plus loin dans le débat politique que de s'en tenir à des jugements moraux simplistes et erronés est donc de faire sien le postulat suivant : le but des principaux partis politiques est d'améliorer le bien-être de la population.

Cette formulation est suffisamment vague pour permettre de distinguer la droite de la gauche. En effet, chaque camp à des opinions différentes sur les objectifs à atteindre pour augmenter ce bien-être et surtout sur les moyens d'y parvenir. Dès lors, un débat politique serein peut s'installer, valeurs contre valeurs, méthode contre méthode. On en revient toutefois à l'interrogation initiale : qu'est-ce qui distingue les gens "objectivement" de droite des gens "objectivement" de gauche ? Selon moi il s'agit principalement de la place accordée à la responsabilité individuelle face à la responsabilité collective.

Si on schématise, à droite on pense que c'est l'individu lui-même qui est responsable de ses réussites et de ses échecs tandis qu'à gauche on pense que c'est le contexte social qui prévaut. A partir de là, les principales oppositions politiques deviennent plus claires : la gauche réclame un Etat social fort, qui mutualise les risques, qui répartisse les richesses pour combler les inégalités sociales tandis que la droite estime qu'il faut encourager ceux qui prennent des risques et laisser aux individus la responsabilité de s'assurer face aux aléas de la vie par le biais d'organismes privés. Pour le dire autrement, on pourrait affirmer que ce qui distingue le plus la gauche de la droite aujourd'hui, c'est leur degré d'adhésion à la sociologie et notamment la distinction qui existe entre corrélation et causalité.

Prenons un exemple simple, on observe qu'une certaine partie de la population a un taux de chômage plus important que la moyenne nationale. L'interprétation 100% de gauche est de dire qu'une ou plusieurs des caractéristiques de ce groupe sont des handicaps sociaux (discrimination par exemple) qui sont la cause de leur faible taux d'activité. A l'inverse, l'interprétation 100% de droite est de dire que ce groupe possède des propriétés intrinsèques qui font qu'il est moins productif que le reste de la population, ce qui explique leur fort taux de chômage. Aucun de ces deux raisonnements ne peut être considéré comme faux sur le plan de la logique, il traduit simplement le fait qu'à partir de la même corrélation observée, il y a deux manières d'envisager la causalité (de la société vers le groupe ou du groupe vers la société).

Bien entendu, peu de gens sont complètement de gauche ou complètement de droite au sens où je l'entends ici, il n'en reste pas moins qu'un engagement politique réfléchi résulte selon moi avant tout d'une certaine vision de l'Homme et de sa capacité ou non à s'affirmer face au contexte. L'histoire des individus joue un rôle crucial dans la construction de cette vision de l'Homme, plutôt que de devenir qui on est, on est ce qu'on est devenu. Pour illustrer ce propos, j'aimerais m'arrêter sur deux catégories complètement opposées, une de gauche et l'autre de droite. Les premiers, qu'on pourrait appeler la "gauche caviar" (au sens noble du terme) sont ceux issus d'un milieu aisé qui ont choisi le camp d'une classe sociale qui n'était pas la leur. Une des motivations possible de ce choix peut être une sorte de culpabilité d'avoir profité d'une situation favorable sans l'avoir pleinement mérité, c'est-à-dire admettre que sa responsabilité et son mérite individuel n'a pas joué un rôle crucial dans la détermination de son niveau social. Face à eux, on trouve des personnes issues d'un milieu modeste, qui ont réalisé une forte ascension sociale et qui ont choisi un camp qui n'était, là non plus, probablement pas le leur au départ. On peut justifier ce choix par simple opportunisme si on en reste à l'opposition gauche/droite héritée de la lutte des classes, je pense plutôt que ce qui justifie cet engagement, c'est que ces personnes sont persuadées que si elles ont réussi, malgré leurs handicaps initiaux, c'est que la réussite individuelle tient avant tout du mérite et de la volonté personnelle, pas du contexte social.

Ce qui vient complexifier cette "équation politique", c'est que d'autres facteurs que la simple opposition gauche/droite (telle que nous l'entendons en France) interviennent également dans l'engagement politique. On peut ainsi citer l'opposition entre le progressisme (assez proche du libéralisme) et le conservatisme. Pour moi, ce dualisme est très largement indépendant du clivage gauche/droite tel que je l'ai défini. On peut ainsi trouver des libéraux et des conservateurs à gauche comme à droite. La France a ceci de particulier que les libéraux économiques sont souvent conservateurs sur le plan des moeurs et réciproquement, pourtant, dans beaucoup d'autres démocratie (aux Etats-Unis par exemple), c'est cette tension libéralisme/conservatisme qui est au coeur du débat politique, d'ailleurs, en Anglais, "liberal" signifie "de gauche". On touche là à la principale spécificité française : alors que dans de nombreux pays c'est autour de la question de la liberté que se déterminent les principales forces politiques, chez nous c'est le débat autour de l'égalité qui prévaut. Comme l'a écrit Tocqueville, "la France a la passion de l'égalité", ne pas en être conscient, c'est ne rien comprendre à notre pays.