03 août 2007

La récompense du vice ?


Après la libération des infirmières bulgares détenues en Libye, la classe médiatique a unanimement salué le rôle joué par la France, et en particulier par le Président de la République et son épouse, pour mettre un terme à une affaire qui n'en finissait pas. C'était la démonstration dans le domaine des relations internationales du "credo" sarkozyste : avec la volonté politique, tout est possible. Mais très vite les premiers doutes sont apparus, l'ancien Ministre des Affaires Européennes de Lionel Jospin, Pierre Moscovici, a été le premier à s'être publiquement demandé si les contreparties accordées à la Libye ne consituaient pas une certaine "récompense du vice".

Les affaires internationales sont souvent complexes et rarement limpides, celle-ci ne déroge pas à la règle. Pour tenter de comprendre ce qui s'est passé, il faut considérer les intérêts des différentes parties en présence : La France, la Libye, l'Union Européenne et la Bulgarie. Il faut tout d'abord se demander si les efforts de la France ont eu une portée purement humanitaire ou s'il s'agissait de faire avancer, d'une manière ou d'une autre ses intérêts nationaux.

Une première réponse consiste à dire qu'il est aujourd'hui possible de concilier sans trop de difficulté ces deux objectifs. En effet, avec le développement de la démocratie et l'importance de plus en plus grande accordée à l'opinion publique, il peut être dans l'intérêt de la France de se positionner comme le défenseur des droits de l'Homme et des causes humanitaires. Les Etats-Unis ont occupé ce rôle au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, notamment en s'opposant à la politique coloniale de ses deux plus proches alliés : le Royaume-Uni et la France, il semble aujourd'hui que leurs erreurs répétées en politique étrangère (principalement en Irak) les aient discrédités au yeux du monde et que s'ils occupent toujours de manière incontestable le rôle de "gendarme du monde", la place de "conscience du monde" soit désormais vacante. En s'engageant dans un dossier où la France n'était pas directement impliquée, Nicolas Sarkozy s'est ainsi positionné comme le "meilleur allié" des Bulgares et son action a été d'autant plus appréciée qu'elle a semblé dans un premier temps totalement désintéressée. Est-ce là la nouvelle politique étrangère de la France : jouer l'opinion et les peuples plutôt que les gouvernements en espérant que des relations d'amitié forte entre les peuples naîtront des relations économiques et politiques à l'avantage de notre pays ? Cette politique peut sembler naïve et utopique, il n'est toutefois pas exclu qu'elle soit gagnante à long terme.

Plus prosaïquement, on peut envisager cette affaire des "infirmières bulgares" sous un angle purement franco-français. Dans ce cas, Nicolas Sarkozy a cherché à montrer au peuple Français que son activisme et sa détermination donnaient des résultats et que ce qui était possible sur la scène internationale serait également réalisé en politique intérieure. Pour l'instant, cette stratégie est gagnante, si l'on en croit les derniers sondages d'opinions. En plus d'approuver l'action extérieure de leur Président, les Français ont l'impression, notamment au travers de cet événement, que la parole de leur pays reprend du poids sur la scène internationale. Mais la crédibilité gagnée à l'intérieur a peut-être été perdue à l'extérieur de nos frontières : la politique du "coucou" qui consiste à faire son nid dans celui des autres, c'est-à-dire de récupérer les lauriers au dernier instant d'un travail de longue haleine de l'ensemble de l'Union Européenne (notamment les présidences Britannique et Allemande), a passablement énervé nos partenaires européens. Il n'est qu'à lire la presse Allemande pour comprendre à quel point la stratégie du Président de la République n'at pas fait l'unanimité. Faut-il, pour se rapprocher des Bulgares ou plutôt pour flatter les Français se fâcher avec les Allemands ? Ce serait là un bien mauvais calcul dans les intérêts mêmes de la France.

Vient également l'explication la plus classique et certainement la plus probable : l'application stricte de la Realpolitik. La France a pu profiter de cette crise diplomatique et de la fin de l'embargo sur les armes contre la Libye pour vendre à ce pays ses propres produits. Dans ce cas, les infirmières bulgares auront été un prétexte pour implanter Areva, Thalès et EADS dans le pays d'un Khadafi redevenu fréquentable. Bien entendu, les contrats révélés ces derniers jours ont été engagés sous le précédent gouvernement, mais il semble raisonnable que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, ne les ignorait pas. Si tel était le cas, la France aurait choisi de mettre ses intérêts avant ses valeurs et ses principes, ce qui est monnaie courante en matière de relations internationales. Une chose est certaine, on ne peut pas à la fois obtenir des contrats et se présenter comme un modèle de vertu qui n'a agi que de manière désintéressée.

Enfin, on peut s'interroger sur le rôle joué par l'épouse du chef de l'Etat, qui a relégué pour l'occasion Bernard Kouchner au rang de sous-secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères. Dès lors que cette affaire sort du cadre humanitaire pour entrer dans celui de la politique et de la diplomatie, on ne peut pas cautionner une telle attitude. Cécilia Sarkozy ne possède aucun mandat, sa parole personnelle ne saurait engager celle du peuple Français. Il reste donc plusieurs zones d'ombre dans cette affaire, une comission d'enquête parlementaire, dont le principe a rencontré l'approbation du Président de la République, paraît donc appropriée. C'est en tous cas comme cela que l'on fonctionne dans les autres démocraties.

24 juillet 2007

Faut-il un service minimum ?


Le projet de loi relatif au service minimum, présenté par le ministre du Travail Xavier Bertrand, est actuellement discuté devant l'Assemblée Nationale. Son principe suscite l'approbation de plus de deux Français sur trois mais rencontre l'hostilité des organisations syndicales. Comme souvent en politique, le diable se trouve dans les détails et les déclarations de principe ne permettent pas de saisir toute la complexité du problème.

Deux principes constitutionnels s'opposent ici : le droit de grève et l'obligation de service public. Les deux "camps" ont ainsi tous les deux raisons en même temps, cela oblige à dépasser cette opposition binaire. Il semble évident qu'un fonctionnaire n'est pas un employé comme les autres : les garanties qui lui sont offertes doivent être contrebalancées par des devoirs comme la qualité de l'offre de service public. La question est presque d'ordre moral : la fonction publique ne peut être respectée dans le pays que si son sens de l'intérêt général ne fait pas de doute, dans le cas contraire, on a à faire à une technocratie qui défend ses propres intérêts par son corporatisme. L'engagement au service de l'Etat est noble et respectable, il doit donc être préservé des attaques populistes, pour cela, les fonctionnaires doivent être irréprochables.

Une fois posé ce préalable, il faut insister sur les sacrifices en terme de salaires qui sont souvent consentis par les agents publics (en particulier dans la haute fonction publique). Les fonctionnaires ne sont ni des "planqués" ni des "privilégiés", ils doivent donc pouvoir défendre leurs intérêts au sein d'actions collectives comme les grèves. En revanche, on ne peut pas accepter la "grève par procuration" que semble parfois pratiquer le secteur public au profit du secteur privé qui ne bénéficie pas des mêmes protections de statut. Cette solidarité de classe camoufle en fait la défense d'intérêts catégoriels propres à la fonction publique (ou politiques), comme l'ont montré les conflits sociaux de 1995.

Dès lors, quelle solution adopter ? Il existe plusieurs degrés dans le service minimum : il peut être assez dur (comme en Italie), en interdisant les grèves pendant certaines périodes sensibles de l'année ou plus fexible (comme en Espagne ou en Scandinavie) en s'appuyant sur la concertation sociale et la prévention des conflits. La solution proposée par le gouvernement est à mi-chemin puisqu'elle impose par la loi l'obligation de trouver un accord dans les entreprises de transport concernées. Comme beaucoup de solutions intermédiaires elle n'est pas pleinement satisfaisante : trop souple diront certains, trop "étatique" diront les autres. Le fait est que les pouvoirs publics doivent prendre acte de la faiblesse actuelle des partenaires sociaux, on peut donc se demander si la rénovation du dialogue social n'aurait pas été un préalable intéressant au service minimum.

Quoi qu'il en soit, rien ne justifie la limitation du service minimum aux seuls entreprises de transports. Leurs obligations de service public ne sont ni plus ni moins importantes que celles de l'éducation nationale, de la santé ou des entreprises de l'énergie. Plutôt que de dresser les Français les uns contre les autres, profitons de ce débat pour redonner toutes ses lettres de noblesse à la fonction publique et faire taire à ce sujet le populisme qui sommeille en France.

13 juillet 2007

Pourquoi la politique ?


Voilà plusieurs mois déjà que je cherche, à travers ce blog, à commenter et à réfléchir sur la politique en général. Ce n'est là que l'aboutissement de longues années d'intérêt voire de passion pour ce domaine. D'abord, petit, on commence par regarder des débats politiques auxquels on ne comprend rien mais qui semblent fascinants. Ensuite, on commence à appréhender la multitude des thèmes que recouvre l'action politique, on est littéralement noyé par les informations, on se dit qu'on n'arrivera jamais à avoir une vision d'ensemble cohérente. Enfin, on prend confiance, on gagne en expertise, on commence à trouver que les débatteurs politiques que l'on prenait naguère pour des spécialistes racontent en fait souvent n'importe quoi. Tel a été mon cheminement passif vers la politique : elle s'est imposée à moi naturellement et progressivement. Mais pourquoi s'intéresser à la politique ?

Il y a deux manières d'appréhender cette question : on peut se demander l'intérêt qu'il y a de faire de la politique ou en quoi la politique est intéressante. La recherche du pouvoir, d'une place dans l'histoire et donc d'une certaine forme d'immortalité sont naturellement à l'oeuvre si l'on retient la première logique. Mais il serait inutile et vain d'essayer de trancher ici les rapports entre les Hommes et le pouvoir, c'est donc la deuxième approche qui sera ici examinée.

La politique, c'est l'organisation de la cité, elle intervient dès lors que les individus se constituent en sociétés. Il y a donc une nécessité d'organiser la société selon des lois, des normes ou des codes. Il faut ensuite faire appliquer ces règles et donc bâtir un véritable pouvoir politique. S'engager dans la vie publique permet donc d'arbitrer les problèmes entre les individus et, mieux, de les prévenir. L'homme politique est dans ce cas un "ingénieur social" chargé de prévenir les mécontentements.

Mais plutôt que de considérer, comme je viens de le faire, la politique comme une nécessité due à l'organisation sociale, on peut la voir comme une volonté ou une demande de lien social. Il ne s'agit pas, en effet, de régler simplement les problèmes qui se posent, il faut aussi mettre sur la table ce qui ne fait pas problème mais qui est susceptible d'être un progrès de la société. Ainsi, on peut considérer la laïcité comme un instrument nécessaire de la paix sociale ou bien comme une formidable avancée dans l'organisation de la société, en séparant le temporel du spirituel. On peut voir le système fiscal comme un moyen de financer les besoins de l'Etat ou comme une mise en commun, selon leurs moyens, des citoyens afin de construire des projets collectifs et de se dessiner un avenir commun.

Le XXème siècle nous invite toutefois à être prudent et à ne pas trop idéaliser la politique. Le totalitarisme a montré les dangers de l'exaltation du collectif et de la négation de l'individu, il a prouvé que l'Etat devait savoir rester à sa place et ne pas s'immiscer dans la vie des gens. Tout l'art de la politique doit être de trouver une voie entre l'individualisme forcené qui se développe actuellement au nom de la liberté et le collectivisme qui mène au totalitarisme. La révolution libérale des années 80, en partie fondée sur l'antitotalitarisme, conduit aujourd'hui à une situation où c'est bien l'individualisme qui est le principal danger qui guette nos sociétés.

L'individualisme, en effet, c'est le repli sur soi, c'est la porte ouverte aux communautarismes et aux corporatismes. Plus que de s'attaquer aux grands idéaux républicains, il porte atteinte au concept même de civilisation. C'est une régression qui éloigne les citoyens des grands principes et des grandes aventures collectives pour les enfermer dans leurs préoccupations quotidiennes et souvent superficielles. La société de consommation ou plus exactement la "société de marché" comme l'appelle Lionel Jospin, bien que consolidant les économies, détruit peu à peu les fondements des sociétés, à commencer par la culture. S'intéresser à la vie publique, c'est un moyen de rejetter cette évolution, d'affirmer que ce qui donne un sens à sa vie, se sont les autres (et pas seulement ses proches). Se consacrer à la politique, c'est faire passer le souci du monde avant le souci de soi. Ce projet idéaliste - certains diront utopiste - peut être une réponse à la crise de sens qui sévit actuellement dans le monde occidental.

La France est en cela un pays admirable : sa passion pour la politique, éclatante lors des dernières élections, grandit le peuple Français. Pendant des semaines voire des mois, les gens ont débattu, discuté des candidats et des programmes, ils ont réfléchi sur ce qui constituait l'identité nationale. Même si la plupart des citoyens ne connaissaient ou ne comprenaient que partiellement les détails des propositions avancées par les candidats, ils avaient, dans leur immense majorité, le sentiment que quelque chose d'important se jouait pour le pays. Leur vote a été beaucoup plus guidé par ce qu'ils pensaient être juste que par la recherche d'intérêts directs liés à la victoire d'un camp ou d'un autre. Le seul regret que l'on peut exprimer est que cette campagne se soit focalisée essentiellement sur des sujets économiques et sociaux domestiques et se soit détournée des questions internationales.

La politique, comme la science, la philosophie ou les arts participe du processus de civilisation. Elle est à ce titre éminemment respectable et elle exige, de la part de ceux qui l'exerce, discernement et responsabilité. Selon Aristote, "La fin de la Politique sera le bien proprement humain", cette perspective me semble plus constructive que la vision Rousseauiste d'"éradication du mal".

11 juillet 2007

Déjà un bon bilan


Bien que Nicolas Sarkozy soit installé à l’Elysée depuis moins de deux mois, son bilan est d’ores et déjà conséquent. En effet, avec la réussite du Conseil Européeen de Bruxelles, il a, avec d’autres chefs d’Etat et de gouvernement, réussi à remettre l’Europe sur les rails. Son idée de traité simplifié, qu’il a défendu ardemment pendant la campagne alors qu’il aurait été plus porteur de promettre un nouveau référendum, s’est imposée et a permis d’effacer les non Français et Néerlandais.

Bien entendu il ne s’agit pas de surestimer le rôle du nouveau Président de la République. Si son idée s’est imposée, c’est avant tout parce qu’elle était la seule solution réaliste, acceptable par l’ensemble des pays de l’Union Européenne. Profiter de l’impasse institutionnelle pour proposer de tout remettre à plat aurait été l’assurance de l’échec : la politique des petits pas ne doit pas être méprisée, surtout en matière européenne, la construction d’un espace politique, économique et social comme l’UE ne saurait être une entreprise “révolutionnaire”.

Certes, Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à se mettre en scène lors de ce sommet européen, pour montrer tous les efforts et toute la bonne volonté qu’il déployait. Il serait déplacé de lui en faire le reproche, ces manoeuvres participent également de la diplomatie. De même, il ne faut pas être dupe du jeu de rôle auquel se sont livrés l’Allemagne et la France vis-à-vis de la Pologne, maniant tour à tour le bâton et la carotte pour obtenir, in fine, l’approbation du plus grand pays d’Europe de l’Est.

Quoi qu’il en soit, la France est plus que jamais de retour sur la scène européenne, elle n’a plus à se cacher comme après la victoire du non au référendum européen. Il y a également fort à parier que l’image de la France auprès de ses partenaires, et notamment auprès des nouveaux entrants, est sortie grandie de ce sommet. Ne faisons donc pas les fines bouches et saluons comme il se doit ce succès.

Durant la campagne, j’avais expliqué les trois raisons qui m’ont poussé à voter pour Nicolas Sarkozy : il y avait son projet de traité simplifié, l’autonomie des universités et la réduction des effectifs dans la fonction publique pour réduire le déficit de l’Etat. Le premier objectif semble donc tenu, la réforme des universités est sur les rails même si certains bruits faisant état de la disparition du CNRS sont très inquiétants, enfin le gouvernement a confirmé le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.

En revanche, le scepticisme demeure à propos de la détaxation des heures supplémentaires ou de la suppression des droits de succession. Que le débat puisse s’ouvrir sur ces questions est souhaitable, en attendant, sachons saluer les premiers pas de Nicolas Sarkozy sur la scène internationale.

20 juin 2007

Vive la République sur Le Monde.fr


Désormais, les principaux articles de ce blog sont disponibles à l'adresse suivante :
http://vivelarepublik.blog.lemonde.fr

Venez nombreux !

19 juin 2007

L'étrange défaite


L’UMP a remporté les élections législatives, la gauche a retrouvé des forces et se pose désormais en opposition crédible : tout semble aller pour le mieux dans la démocratie française. Les Français ont été sages, plus sages que je ne l’imaginais puisqu’ils ont stoppé la « vague bleue » plutôt que de l’amplifier. Il ne manque plus qu’une mue sociale-démocrate du Parti Socialiste pour que la fête soit complète. Pourtant, dimanche soir, un événement est venu tout gâcher : la défaite, suivie de la démission du gouvernement, d’Alain Juppé.

Oui, Alain Juppé, en application du non-cumul des mandats, n’aurait pas du se présenter lors de ces élections législatives. Oui, on peut comprendre que les électeurs bordelais aient opté pour une « vraie » députée plutôt que pour un candidat « virtuel ». Oui, on peut trouver absurde la règle édictée par François Fillon qui pousse les ministres défaits à la démission. Oui, on peut saluer la victoire d’une femme de qualité : Michèle Delaunay qui participe au rééquilibrage de la vie politique française après les résultats du premier tour. On peut se dire tout cela et en même temps penser que toutes ces objections ne pèsent pas très lourd en regard du destin brisé d’un homme. Comme si, depuis 1995, tout le tragique de la vie politique s’était concentré sur Alain Juppé.

Cette année-là, alors qu’il est Premier Ministre, il lance une série de réformes audacieuses qui sont à peu près celles auxquelles nous sommes parvenus avec plus de dix ans d’écart. Pour qualifier la France pour l’euro, il doit mener une politique d’austérité et de réduction des déficits. C’est le gouvernement Jospin qui tirera profit de ce travail. En 2004, il choisit de porter seul la responsabilité dans l’affaire des emplois fictifs du RPR plutôt que d’impliquer Jacques Chirac : par fidélité envers cet homme qui lui a tout apporté, par respect des institutions également, il doit purger une peine d’un an d’inéligibilité. On croyait que le temps était venu de son retour en grâce lors de la composition du gouvernement Fillon. Enfin un poste à sa mesure : inventer une nouvelle politique, mettre en application pratique le concept abstrait de développement durable. Les électeurs ont décidé d’écrire autrement le destin d’Alain Juppé.

On peut sourire d’une telle déconvenue, on peut trouver grotesque la « Tentation de Venise » qui revient de manière lancinante chez cet homme. On peut aussi être ému et profondément triste. Alain Juppé est un homme dont tout le monde loue les capacités intellectuelles, qui a réussi, par son mérite et son talent, de brillantes études qui l’ont conduit dans les plus hautes sphères de l’Etat. Il est un des seuls, dans la vie politique française, à ne pas avoir dérapé, à ne pas avoir insulté ses adversaires, à avoir toujours su rester digne plutôt que de sombrer dans un populisme ambiant. Cet homme a construit toute sa vie en direction de la politique : plutôt que de vendre ses capacités dans le privé, il a choisi le service de l’intérêt général et s’est donné les moyens de son ambition personnelle. Un tel destin émouvrait profondément l’opinion publique s’il s’agissait d’un écrivain, d’un chanteur ou d’un athlète : mais la vie politique est cruelle, les perdants n’ont droit qu’aux rires acerbes de leurs adversaires et aux propos donneurs de leçon des éditorialistes. « Maintenant, c’est la curée », a dit Alain Juppé au lendemain de sa défaite : les jaloux et les médiocres vont s’en donner à cœur joie.

Moderniser la vie politique, c’est peut-être aussi prendre le temps de sortir de l’actualité et des luttes fratricides pour considérer qu’un homme politique est avant tout un homme, et que sa souffrance mérite le respect. C’est savoir abandonner momentanément l’objectivité des analyses pour succomber à la subjectivité des sentiments que nous inspirent tel ou tel leader politique. Comment savoir si c’est Alain Juppé qui est passé à côté des Français, ou si ce sont les Français qui sont passés à côté d’Alain Juppé ? Quoi qu’il en soit, cette étrange défaite me laisse un goût amer qui ne s’estompera que dans l’hypothèse d’un ultime retour de ce grand homme d’Etat dans la vie politique nationale.

11 juin 2007

Contre-pouvoirs


C'est bien une vague bleue qui a déferlé lors du premier tour des élections législatives et qui a submergé une opposition déjà mal en point. Nul doute que Nicolas Sarkozy bénéficiera d'une majorité écrasante à l'Assemblée Nationale pour appliquer sa politique. D'une certaine manière il s'agit là d'une bonne chose : la vie politique a besoin de clarté et les Français ont voulu conforter le nouveau pouvoir en place. C'est donc la cohérence, plus que l'enthousiasme qui a guidé les électeurs, ce qui explique en grande partie la très faible participation : pour de nombreux citoyens, tout a été réglé lors de l'élection présidentielle, ils n'ont pas pu se passionner à nouveau pour des thèmes et des programmes mille fois rebattus lors de cette très longue campagne présidentielle. L'absence de tous contre-pouvoirs doit-elle cependant être le prix a payer en échange de cette cohérence ?

La notion de contre-pouvoirs, comme celle de séparation des pouvoirs est parfois floue. Certains, comme Francois Bayrou, en font la valeur cardinale de la vie politique, l'élément qui assure l'équilibre dans la société et qui permet le débat. On comprend bien à cette aune pourquoi les électeurs français ne semblent pas inquiets de la disparition de ces contre-pouvoirs : ils n'ont pas choisi l'équilibre mais la rupture, ils n'ont pas appelé à plus de débat mais à plus d'action. Si le but des contre-pouvoirs est de freiner la modernisation du pays promise par le nouveau pouvoir en place, alors il faut donner une immense majorité a l'UMP semblent penser les électeurs qui se sont rendus aux urnes. En période d'état de grâce, pas de place pour les sceptiques donc pas ou très peu de députes pour l'opposition.

Il ne faut pas s'inquiéter d'une telle approche, il faut s'en alarmer. Car c'est bien l'équilibre qui permet le mouvement et le débat qui conduit à la réforme. Se priver des contre-pouvoirs institutionnels comme le sont l'opposition, les syndicats ou la presse, c'est donner carte blanche à la protestation et au blocage ce qui peut mener a l'effet inverse de celui recherché : l'échec des reformes. Pour comprendre les enjeux d'un tel débat, il faut dépasser la vision classique de Montesquieu de la séparation des pouvoirs. Dans les démocraties modernes, il y a deux façons d'équilibrer les pouvoirs : cela peut se faire sur l'opposition entre l'exécutif et le législatif (comme c'est le cas aux Etats-Unis principalement) ou entre la majorité et l'opposition (comme c'est le cas en Grande-Bretagne). Plusieurs raisons font penser que la France doit opter pour la seconde solution.

Tout d'abord, la mondialisation pousse les Etats à devenir agiles, réactifs et stratèges : l'exécutif et le législatif doivent donc travailler de concert plutôt que de s'affronter. De fait, les institutions de la cinquième République et en particulier la double reforme quinquennat-inversion du calendrier électoral conduisent a des majorités très claires qui puisent essentiellement leur légitimité dans l'élection du Président de la République.Un deuxième effet de la mondialisation est de recentrer les Etats sur les politiques intérieures : la réussite des modèles économiques et sociaux est aujourd’hui un enjeu stratégique, aussi important qu’ont pu l’être la défense ou la diplomatie auparavant. On l’a bien vu pendant la campagne : les électeurs attendent que le Président de la République réponde à leurs préoccupations principales : pouvoir d’achat, emploi et logement. On peut regretter que le débat Présidentiel soit consacré presque exclusivement à des enjeux qui relèvent de la politique gouvernementale, et qu’en conséquence, les candidats à la députation discutent principalement de sujets locaux, mais il s’agit là d’une tendance lourde dans l’opinion. Le Président est toujours, selon l’expression consacrée, « l’homme en charge de l’essentiel », mais l’essentiel a changé de nature au cours des dernières années. Dès lors, la confusion des genres entre l’exécutif et le législatif est monnaie courante et il serait vain de vouloir continuer à opposer ou même de vouloir équilibrer ces deux pouvoirs.

La véritable distinction doit se faire entre la majorité et l’opposition, ce qui induit un certain nombre de conséquences. Tout d’abord, dans cette logique, il est naturel d’assister à une bipolarisation de la vie politique : rien n’empêche que les majorités soient des coalitions, mais les positions de chaque parti politique doivent être suffisamment claires pour pouvoir donner corps à un véritable statut de l’opposition. Ensuite, un mimétisme des formes, comme il existe en Grande-Bretagne, entre les deux principaux camps doit contribuer à éclairer les citoyens : l’opposition doit donc avoir un chef de file clairement désigné pour faire contrepoids au Président de la République et quelques dirigeants identifiés par l’opinion comme de possibles ministrables. Le président du groupe minoritaire à l’Assemblée doit être le porte-voix de la critique de l’action du gouvernement, une sorte d’alter ego du Premier Ministre dans l’hémicycle. Une proposition intéressante formulée par Nicolas Sarkozy est de confier la Présidence de la Commission des Finances (la plus importante) à un député de l’opposition. Cette mesure va dans la bonne voie mais elle ne doit surtout pas être vécue comme une aumône ou un cadeau de consolation de la majorité à l’opposition, c’est la Constitution qui doit la garantir et ce ne peut être qu’une des facettes du statut de l’opposition qu’il faut construire.

Allons enfin au bout de la logique et tirons toutes les conséquences de ce qui s’est passé lors du premier tour des législatives. Une réforme des institutions semble nécessaire pour éviter ce double effet pervers abstention et victoire écrasante de la majorité. Prenant acte de la confusion des débats présidentiels et législatifs, une solution serait de fixer ces deux élections aux mêmes dates. L’effet sur la participation serait évident et le phénomène d’amplification des tendances électorales, observé à chaque élection, ne pourrait plus se produire. Ainsi, l’enjeu principal des élections serait de savoir quel camp devient la majorité et quel camp devient l’opposition. D’autres contre-pouvoirs s’ajouteraient ensuite, comme les collectivités locales, élues à mi-mandat, la presse dont il faut tout faire pour renforcer l’indépendance face aux pressions politiques et économiques, les syndicats dont il faut asseoir la représentativité en incitant les salariés à y adhérer ou encore les ONG. Alors, nous aurions déjà fait un très grand pas vers la modernité.

01 juin 2007

Un si fragile vent d'enthousiasme


Il règne sur la vie politique française un parfum étrange : un vent d’enthousiasme et de confiance porte le nouveau Président et l’ensemble de son gouvernement et leur permet d’atteindre des niveaux de popularité très élevés. Cette fois, ils tiendront leurs promesses, semble dire l’opinion publique, comme si le courage, la volonté et le respect de la parole donnée étaient de retour au sommet de l’Etat. On loue l’ouverture, l’écoute et le pragmatisme de Nicolas Sarkozy chez ceux-là même qui ne l’avaient pas épargné de critiques durant la campagne à commencer par les responsables syndicaux. Le nouveau gouvernement a donc toute latitude pour mener à bien sa politique, la France attend le changement. Reste à connaître le détail et la cohérence d’ensemble des différentes réformes annoncées et c’est là que le bât pourrait bien blesser. En effet, ces derniers jours ont été caractérisés par certaines imprécisions et déclarations contradictoires : l’état de grâce pourrait bien venir buter sur une réalité peu sensible aux élans d’enthousiasme ou aux incantations.

Nicolas Sarkozy a réussi sa rupture avec « une certaine façon de faire de la politique », il a, en quelques jours, ringardisé ses prédécesseurs avec un nouveau style de présidence qui se veut ancrée dans les préoccupations des citoyens. Sa campagne décomplexée lui permet d’être suffisamment légitime chez les électeurs de droite pour oser l’ouverture à gauche et le fait d’avoir fait connaître de manière très précise ses intentions sur un nombre important de sujets économiques, sociaux, environnementaux ou éducatifs le met en position de force dans les négociations à venir. En prenant l’opinion à témoin il oblige tous ses interlocuteurs à une plus grande responsabilité. Le changement générationnel est également pour beaucoup dans la confiance nouvelle que semblent accorder les Français à leurs responsables politiques, les innombrables séances de jogging entre les deux têtes de l’exécutif sont là pour le rappeler. Le résultat est impressionnant : le moral des ménages est au plus haut, la France a repris la main sur la scène européenne, même l’épineuse libération d’Ingrid Betancourt semble en voie de trouver une issue favorable. Cela aussi Nicolas Sarkozy l'avait clairement annoncé le soir de son élection : « La France est de retour ».

Il est tentant de succomber à ce vent d’enthousiasme, surtout quand il génère une confiance dont notre pays a tant besoin. Mais il faut prendre garde à ne pas trop s'éloigner de la réalité en idéalisant ce qui est en train de passer : si la confiance venait à se transformer en euphorie, un réveil douloureux serait à peu près inévitable pour l'ensemble des citoyens. Les Français doivent, plus que jamais, exercer ce qui fait leur réputation à travers le monde : l'esprit critique. Bien entendu, il ne faut pas sous-estimer les ressorts psychologiques et parfois irrationnels de la politique : un choc de confiance peut permettre de faire sauter certains blocages dans la société, de ce point de vue, Nicolas Sarkozy partage avec Dominique Villepin la doctrine bonapartiste des "Cent jours" au cours desquels il est possible d'agir efficacement. Mais tôt ou tard, le réel fait irruption, la froideur des statistiques officielles, qui reflètent peu ou prou les performances de notre pays, vient glacer la flamme des meilleurs tribuniciens.

Pour passer de la théorie à la pratique, il suffit de piocher dans l'actualité : suppression de la carte scolaire, déduction fiscale des intérêts des emprunts immobiliers, suppression des droits de succession, détaxation des heures supplémentaires ou encore service minimum sont autant de problèmes potentiellement conflictuels dont la résolution ne se satisfera pas de déclarations d'intentions : le diable est dans les détails. Selon quels critères les élèves seront-ils classés pour intégrer un établissement scolaire prisé ? Cette liberté de choix n'est-elle pas contradictoire avec l'obligation pour l'Etat d'assurer un haut niveau d'éducation sur l'ensemble du territoire ? Quels emprunts immobiliers pourront bénéficier de la défiscalisation ? Le coût d'une telle mesure ne va t-il pas aggraver la dette publique ? L'impôt sur les successions n'est-il pas un moyen juste et efficace en faveur de la redistribution ? L'instauration conjointe d'un bouclier fiscal à 50% et d'une probable augmentation de la TVA ne va t-elle pas venir accroître les inégalités ? N'y a-t-il pas un risque de fraude avec la détaxation des heures supplémentaires pour les employeurs et les employés, les premiers ayant tout intérêt à déguiser des augmentation de salaire en heures supplémentaires factices ? Une loi sur le service minimum peut-elle avoir un impact quelconque sans contrevenir au droit de grève ?

Les questions, on le voit, sont nombreuses à rester pour l'instant sans réponse. Cela est parfaitement normal, c'est d'ailleurs cette complexité de la réalité qui fait toute la beauté de la politique. Aussi, pour que vive le débat dans la démocratie française, il faut espérer que les rapports de force dans la prochaine assemblée ne soient pas trop déséquilibrés et qu'émerge face au pouvoir en place une opposition structurée et attentive. L'occasion est si belle de réformer et moderniser la France en profondeur qu'il faut être particulièrement vigilant pour que les choix économiques et sociaux qui seront faits soient les bons. Il n'est pas sûr qu'une nouvelle chance se présente à notre pays en cas d'échec.

19 mai 2007

Les conditions de la réforme sont réunies


La France a un nouveau gouvernement, qui est emblématique à plus d'un titre. Tout d'abord, il satisfait à la parité, règle édictée par Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle, ouvrant ainsi aux femmes des postes clés comme l'Intérieur, la Justice, l'Enseignement Supérieur et l'Agriculture. Il marque également un rajeunissement sensible des ministres puisque le doyen, Bernard Kouchner, n'a que 67 ans. Pour la première fois, un poste régalien, la justice, échoit à une personnalité issue de l'immigration : Rachida Dati. Ces nouveautés, qui sont autant de gestes symboliques, n'ont en réalité que peu d'importance : ce qui compte en politique ce sont les idées et la compétence, plus que la personnalité ou l'origine. On peut être jeune avec des idées dépassées comme on peut être un homme et défendre le féminisme. Les vraies "ruptures" dans la composition de ce gouvernement sont ailleurs, il s'agit d'une ouverture politique sans précédent, de la restriction à quinze du nombre de ministres et enfin du choix du Premier Ministre : François Fillon.

Depuis le soir du premier tour, l'équipe de Nicolas Sarkozy, plutôt que de chercher un rapprochement voire un ralliement de François Bayrou, a prôné l'ouverture et a annoncé que le gouvernement serait composé de personnalités au-delà de la seule UMP. La promesse a été tenue puisque que Bernard Kouchner obtient le prestigieux ministère des Affaires Etrangères, Hervé Morin (UDF) le portefeuille de la Défense et que trois secrétaires d'Etat (Martin Hirsch, Jean-Pierre Jouyet et Eric Besson) viennent de la gauche. A cela il faut ajouter l'équilibre qui existe entre les différentes familles de la droite avec des Sarkozystes (Hortefeux, Dati et Bertrand), des Juppéistes (Juppé, Woerth et Darcos), des fidèles de Jacques Chirac (Michèle Alliot-Marie, Christine Albanel et Valérie Pécresse), un représentant de l'aile "gauche" de la majorité (Jean-Louis Borloo) et également un chantre du gaullisme social en la personne de François Fillon. Contrairement à ce que certains craignaient, il n'y a donc aucun esprit de clan ou de revanche dans la composition de ce gouvernement. Nicolas Sarkozy a su rallier à lui des réformateurs de droite, du centre et de gauche. On est loin des alliances avec l'extrême-droite qui étaient parfois évoquées. Ce faisant, le nouveau Président a épuisé le fond de commerce de François Bayrou, pourtant leurs méthodes sont à l'opposé l'une de l'autre : le Président du Mouvement Démocrate souhaitait une alliance aux contours flous avant d'avancer son projet tandis que Nicolas Sarkozy a choisi d'annoncer très clairement ce qu'il souhaitait faire lors de son mandat et en a ensuite appelé à toutes les bonnes volontés. La vie politique Française a donc gagné en clarté.

Autre promesse tenue : le gouvernement est resserré puisqu'il n'est composé que de quinze ministres alors que le gouvernement Villepin en comptait plus de trente (si l'on inclut les ministres délégués). C'est le signe d'une plus grande efficacité gouvernementale et cela confère aux heureux élus un poids et une responsabilité politique beaucoup plus importants que par le passé, fini le temps des "maroquins" ministériels. Ce resserrement s'accompagne également d'une redéfinition des périmètres des ministères, notamment en ce qui concerne l'économique et le social. L'emploi quitte le pôle social pour intégrer le pôle économique, la prospective et la politique économique sont découplées de la gestion des comptes publics (comme c'est le cas en Allemagne) et l'Industrie est arrimée au grand ministère du Développement durable, de même que les transports et l'énergie. Avec toutes ces modifications, Nicolas Sarkozy veut montrer que la politique doit s'adapter aux grandes mutations du monde, qu'elle doit être réactive. On aurait tort de sous-estimer ces bouleversements car l'architecture administrative joue un rôle clé dans la conduite et l'évaluation des politiques : il n'y a pas de bon ministre sans une administration efficace.

En choisissant François Fillon, son conseiller politique depuis deux ans, Nicolas Sarkozy envoie un double message. Tout d'abord, il ne passera pas en force et privilégiera la négociation (domaine où le nouveau Premier Ministre a fait ses preuves) mais ne il ne cédera rien sur les réformes qu'il s'est engagé à mener. En effet, François Fillon est un vrai réformateur, tranquille mais déterminé. Il est l'auteur de la seule réforme sociale d'envergure du dernier quinquennat de Jacques Chirac et n'a pas digéré d'être évincé du gouvernement à cause des blocages que suscitaient sa loi sur l'école. Le vrai partisan de la rupture c'est lui. La débâcle de la droite aux régionales de 2004 a transformé cet homme politique classique (pour ne pas dire fade) en un réformateur zélé, bien décidé à mettre àun terme à la crise démocratique française. Il est possible de l'annoncer dès aujourd'hui : du jour où Nicolas Sarkozy se séparera de François Fillon, plus aucune action gouvernementale significative ne sera entreprise.

Le Président de la République et le nouveau gouvernement ont désormais toutes les cartes en main pour réformer la France en profondeur et pour l'adapter au monde qui l'entoure. Le raz-de-marée prévisible de l'UMP aux prochaines législatives, combiné à la victoire très nette de Nicolas Sarkozy donne au pouvoir une légitimité sans précédent. "L'avantage de tout dire avant, c'est qu'on peut tout faire après" disait régulièrement le candidat UMP, reste à savoir si les choix économiques et sociaux du nouveau gouvernement seront les bons, ce sera le rôle d'une opposition reconstruite de les contester et d'avancer des propositions alternatives. Si tel pouvait être la cas (avec l'accession de DSK à la tête du PS par exemple), alors la vie démocratique française irait vraiment beaucoup mieux !

14 mai 2007

Quelle morale pour la politique ?


En cette période où l'actualité politique bat son plein et où une partie importante du futur de notre pays se dessine, il est intéressant de réfléchir à ce qui doit, en fin de compte, guider les choix des responsables politiques. Quels sont les valeurs et les principes sous-jacents qui orientent l'action du gouvernement ? Concrètement, au nom de quelle "morale" discrimine-t-on les réformes qui doivent être entreprises de celles qui sont abandonnées ?

Une morale est basée sur l'opposition entre le bien et le mal, deux notions très subjectives qui varient beaucoup quand on se déplace sur l'échiquier politique : pour une grande partie de la gauche, l'action politique consiste à faire triompher le juste sur l'injuste tandis que pour la droite il faut privilégier ce qui est efficace face à ce qui ne l'est pas. Paradoxalement, c'est le leader travailliste Tony Blair qui a exprimé cette thèse de la manière la plus claire, alors qu'il s'adressait aux députés français en 1998 : "La politique n'est ni de gauche ni de droite, elle est bonne ou mauvaise". Ainsi, après des décennies dominées par les batailles idéologiques, il est temps de faire place au pragmatisme qui, plutôt que de parler de juste et d'injuste, distingue ce qui est vrai de ce qui est faux.

On ne peut toutefois pas s'en tenir là, car la notion de vérité ne peut être convenablement définie que dans le cas des sciences fondamentales, puisque l'on étudie les lois qui régissent le monde matériel et qui ne sont pas contingentes aux actions humaines. Cette approche devient tout à fait inopérante en politique puisque les expériences ne sont pas reproductibles et que le libre arbitre des individus rend leurs réactions imprévisibles. On peut tenter d'objectiviser le comportement humain - c'est toute l'œuvre des sciences sociales, en particulier de l’économie - mais il faut bien garder à l'esprit que les "vérités" obtenues ne sont pas du même ordre que celles issues de la science fondamentale : en particulier elles ne sont pas intemporelles et que faiblement prédictives.

Faire de la politique, c'est avant tout faire des choix, dans le but de réaliser certains objectifs. Le pragmatisme n'intervient qu'une fois ces objectifs définis, il ne peut donc prétendre se substituer à l'idéologie. De ce point de vue, prétendre, comme on l'entend souvent, que tous les dirigeants politiques s’accordent sur les réformes qui doivent être menées et que leur tache se résume à les rendre acceptables aux yeux des citoyens est une vision erronée qui participe à la confusion entre la droite et la gauche. Si la politique devient l'expertise, plus rien alors ne justifie que la démocratie ne disparaisse au profit d'une technocratie.

Au pragmatisme, je préfère la notion de réalisme, et à la citation de Blair celle de Raymond Aron « en politique, il ne faut jamais comparer ce qui est proposé à l'idéal mais choisir la solution pratique la plus favorable ». En effet, là où l’idéologie devient condamnable, c’est quand elle s’obstine à faire abstraction du réel et qu’elle refuse de voir les contraintes du monde extérieur qui viennent limiter le champ des possibles. C’est en cela que la mondialisation perturbe en profondeur la vie politique et invite chaque parti à faire son aggiornamento. Il serait faux d’affirmer que le monde globalisé dans lequel nous vivons réduit l’impact et le spectre des différentes politiques possibles, il fait simplement bouger les lignes en un temps très court et de manière très sensible. Pour être efficace et permettre d’atteindre les objectifs politiques qu’il se fixe, l’Etat ne doit plus nécessairement être omnipotent et omniprésent mais plutôt agile, réactif et stratège. En prenant en compte cette réalité du moment, on peut tout aussi bien mener une politique sociale-démocrate comme en Scandinavie ou une politique libérale comme aux Etats-Unis. Plutôt que de se résigner, les responsables politiques doivent plus que jamais faire preuve de créativité pour faire face aux nouveaux défis qui s’offrent à eux.

Ce constat posé, la question initiale reste entière : quels objectifs doit poursuivre la politique ? Si l’on pousse jusqu’au bout l’exigence d’efficacité des politiques publiques, en faisant de la croissance économique un horizon indépassable, alors il devient difficile, pour ne pas dire impossible de justifier les crédits publics accordés à la recherche non-appliquée (comme la cosmologie) ou au soutien à la création artistique et culturelle. De même, cela ouvre la porte, dans le domaine des relations internationales, à la Realpolitik la plus froide, insensible aux souffrances de peuples étrangers dès lors que les intérêts nationaux ne sont pas en jeu.

Il faut donc dépasser les oppositions entre le juste et l’injuste ou entre l’efficace et l’inefficace en jugeant les différentes politiques à l’aune de la notion de civilisation qui est, selon la magnifique expression d’Alain Finkielkraut « le développement conjoint de la technique et de la douceur ». La civilisation dépasse, en même temps qu’elle comprend, d’autres objectifs comme le bonheur individuel, la connaissance, la culture ou la fraternité entre les hommes. Il faut donc se féliciter que le nouveau Président de la République ait déclaré lors d’une de ses réunions électorales : « la politique participe de la civilisation, parce que la civilisation c’est davantage de la morale, de l’esthétique, du spirituel que de la comptabilité ».

Faire que la politique favorise et structure le processus de civilisation, au nom d’une certaine vision de l’humanité mais aussi d’une certaine esthétique du développement de nos sociétés, c’est reconnaître que la morale qui peut s’appliquer le mieux à l’action politique est la morale Nietzschéenne qui distingue le beau du laid.

06 mai 2007

La France est bien à droite !


Depuis 2002, Nicolas Sarkozy en est persuadé, la France est à droite. Aujourd'hui, sa stratégie est couronnée de succès mais cela n'avait pourtant rien d'évident. Ce pari était en effet pour le moins audacieux après l'opposition des Français à la réforme des retraites en 2003, la défaite aux régionales en 2004 ou l'omniprésence des thèmes d'extrême-gauche lors du référendum européen de 2005. Bien entendu, cela fait longtemps que la France est à droite sur les thèmes de la sécurité ou de l'immigration, c'est d'ailleurs ce qui avait permis la réélection de Jacques Chirac en 2002, mais c'est désormais sur l'ensemble des valeurs de droite (le travail, le mérite, la morale, l'effort, l'identité nationale) que le pays a basculé.

Mais qu'on ne se meprenne pas, c'est Nicolas Sarkozy qui, par sa campagne et sa force de conviction, a fait bougé les lignes idéologiques. Contrairement à la candidate socialiste qui prétendait porter les aspirations du peuple grace à la "démocratie participative", Nicolas Sarkozy a poussé à son paroxysme la vision "classique" de la politique qui consiste à essayer de convaincre les électeurs sur son propre projet. Jamais un candidat à l'élection présidentielle n'a paru autant maîtriser son programme politique jusque dans les moindres détails techniques. A l'entendre, on pouvait croire qu'il était candidat aux postes de Président, Premier Ministre, Ministre de l'Economie, de l'environnement, des affaires sociales, de l'agriculture, de la santé... Il a complétement joué la carte de la compétence contre celle de la proximité. Là encore il a pensé contre l'opinion dominante puisque, début 2007, Ségolène Royal et sa façon de faire de la politique était loués dans tous les médias, chez tous les observateurs et chez beaucoup d'intellectuels.

Cette stratégie s'est traduite ce dimanche par un vote d'adhésion sans précédent depuis 1981. La "majorité silencieuse" s'est bruyamment exprimée, elle rêve à nouveau, elle croit en la politique. Les images de la place de la Concorde sont impressionnantes : dans peu de pays au monde une élection peut laisser place à tant d'effusions de joie. J'ai toujours pensé que celui qui remporterait l'élection serait celui qui rendrait les Français à nouveau fiers d'eux-mêmes : les campagnes incessantes d'auto-dénigrement et de repentance ont exaspéré des millions de Français et les ont conduits à voter pour le candidat de la droite. Sur ce terrain, le choix de Ségolène Royal n'était pas le plus mauvais pour le PS puisqu'elle a réussi à réconcilier la gauche et la nation, mais elle n'est pas allé aussi loin que son concurrent, de peur de se couper d'une partie de son électorat.

Sarkozy a donc gagné sur les valeurs et Royal a perdu sur les questions économiques et sociales. Telle est, me semble-t-il, le bilan objectif de cette élection présidentielle 2007. La France suit donc le chemin de nombreuses démocraties occidentales : un glissement vers la droite. La mondialisation et le retour de la question de l'identité nationale face aux migrations ont profondément modifié le paysage politique de l'occident, et c'est la droite qui semble s'être adaptée le plus rapidement. Cela va même plus loin, les gouvernements socio-démocrates ou travaillistes (y'a t-il vraiment lieu de faire la distinction ?) qui restent au pouvoir adoptent une politique économique très proche de celle prônée par les conservateurs et les libéraux. On a l'impression que le socialisme n'est plus soluble dans le monde réel.

Quel avenir pour la gauche ? Ségolène Royal a beaucoup mieux réussi son discours de défaite que sa campagne électorale en tentant une OPA sur le PS et en expliquant que les résultats n'étaient pas si mauvais que cela, qu'ils consituaient un élan pour de prochaines échéances. Cette présentation des choses a beaucoup surpris et, de surcroît, est totalement biaisée : le score de la candidate du PS est très mauvais, surtout après cinq années de gouvernement de droite. Pour la première fois depuis 1981, une majorité sortante va être reconduite. Comble de tout : dans cette élection le parti majoritaire incarnait le changement et celui de l'opposition le conservatisme. A voir la réaction de certains leaders du PS, notamment DSK, on comprend que le constat de Ségolène Royal n'est pas partagé par tous. Le PS a besoin d'une profonde mutation idéologique, il doit rompre définitvement avec les illusions proférées par la gauche de la gauche, il doit se réorganiser en grand parti social-démocrate, qui ne fasse pas qu'"accepter" l'économie de marché, mais propose des solutions concrètes pour que la croissance soit plus forte, que les entreprises française fonctionnent mieux et qu'ensuite -seulement ensuite- les fruits de la croissance soient utilisés dans une politique sociale d'envergure.

La gauche peut choisir une autre option qui est le retour à un positionnement "bien à gauche" et l'insistance sur les valeurs républicaines et nationales confisquées pour l'instant par la droite. Pour résumer, le PS devra choisir entre la ligne de DSK ou celle de Chevènement, à moins qu'il ne préfère l'ambiguité, comme toujours. Dans ce cas, Ségolène Royal, experte en matière d'ambiguité, paraît bien placée pour dominer le PS au cours des cinq années à venir. Quand on entend les louanges de tous les ténors de la droite à son endroit, on comprend bien qu'une telle perspective ne déplairait pas au nouveau Président de la République Française et à la droite française dans son ensemble.

03 mai 2007

Après le débat...


Une chose est sûre après le débat de ce soir entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy : le futur Président de la République ne connaît pas la part du nucléaire dans la production française d'électricité ! Plus sérieusement, ce débat a tenu toutes ses promesses, on y a vu une opposition franche, parfois musclée entre les deux qualifiés pour le second tour. Quel bilan peut-on tirer de cette soirée ?

La stratégie de Nicolas Sarkozy était assez claire : montrer qu'il était calme et tolérant et que son adversaire était incompétente. De ce point de vue, il a bien réussi sa prestation, se posant souvent en victime d'attaques personnelles violentes, acceptant de donner plus de temps de parole à son adversaire et la poussant à sortir de ses gonds. Il a également voulu démontrer l'écart de maîtrise des dossiers qui existe entre lui et sa rivale, ce qui a été un peu gâché par ses deux erreurs sur le dossier nucléaire (78% d'électricité nucléaire et pas 50% & l'EPR est un réacteur de 3ème génération, pas de 4ème). Les deux moments forts de sa stratégie ont été quand il a montré que Mme Royal ne savait pas comment fonctionnaient les trois fonctions publiques et n'avait aucune idée de l'assiette et du taux du nouvel impôt qu'elle se propose de lever sur les bénéfices boursiers pour financer les retraites.

Ségolène Royal a joué son va-tout sur ce débat en se montrant très mordante, parfois violente face au candidat de l'UMP. Si elle a mieux résisté sur la fin de l'émission sur des dossiers qu'elle connaît bien (éducation, famille, environnement), elle a été désastreuse sur les questions économiques et sociales, répétant à l'envi qu'elle demanderait sur tous les sujets l'avis des partenaires sociaux. Elle a globalement fait preuve de beaucoup d'imprécision et ne semblait pas préparée à tous les dossiers. Ses interventions n'avaient, la plupart du temps, aucune ligne directrice. Ce butinage de sujets en sujets, sans répondre aux questions posées a certainement pu exaspérer de nombreux téléspectateurs.

Au-delà de cette description objective du débat, il convient d'en analyser les conséquences à quatre jours du 2ème tour de l'élection présidentielle. Nicolas Sarkozy fait, plus que jamais, figure d'hyper-favori. Il a semblé sûr de lui, compétent et calme. Avec une telle performance, il évite que le second tour ne se transforme en référendum anti-Sarkozy. Ségolène Royal aura, quant à elle, convaincu les convaincus, ce qui ne sert pas à grand chose. Les centristes ne pourront se retrouver sur son programme économique et social, les gens de gauche regretteront ses prises de position très "droitières" comme la réforme des régimes spéciaux, l'encadrement militaire des jeunes délinquants, les sanctions plus lourdes contre les multirécidivistes,... Enfin, les écologistes ne pourront se satisfaire du maintien du nucléaire. On voit bien qu'il est très difficile pour Mme Royal de concilier les contraires dans sa future et hypothétique majorité patchwork.

Au terme de cette campagne, il faudra sans doute se demander comment une candidate aussi mal préparée et aussi peu apte à la fonction présidentielle a pu être investie par le deuxième parti de France. C'est un mouvement d'opinion qui l'a fait triompher lors de la primaire socialiste, une "bulle médiatique". La démocratie représentative doit être quelque chose de plus sérieux et de plus exigeant, être candidat d'un grand parti à l'élection présidentielle doit résulter d'un long parcours personnel où l'on a démontré ses aptitudes. Je reste persuadé que -même en partant de plus bas- Dominique Strauss-Kahn aurait été un candidat beaucoup plus redoutable pour Nicolas Sarkozy que la présidente de Poitou-Charentes.

Les jeux sont faits, rien ne va plus ?

30 avril 2007

François Bayrou : l'opportunisme fait homme


Il est d'usage que l'ambition personnelle soit ce qui gouverne les actions des principaux responsables politiques, il ne serait donc être question de blâmer uniquement François Bayrou d'avoir un ego surdimensionné. Mais cette ambition légitime s'accompagne la plupart du temps d'un projet politique, d'une vision de la France, en un mot : d'une ligne. Tel ne semble pas être le cas pour le leader centriste dont la seule ligne politique est : "Que tout le monde gouverne et mène un peu de sa politique pourvu que ce soit moi le chef". Au cours de ces cinq dernières années, François Bayrou a dépassé la tactique pour épouser définitivement l'opportunisme.

Tout a commencé après les scrutins présidentiels et législatifs de 2002 : l'UDF de François Bayrou a obtenu un groupe à l'Assemblée Nationale grâce à l'appui de l'UMP, il faisait donc partie de la majorité présidentielle et s'est vu offrir à de nombreuses reprises un poste de ministre. François Bayrou a systématiquement refusé et n'a fait qu'étriller la politique menée par Jacques Chirac et ses gouvernements successifs. A l'époque, le seul qui trouvait grâce à ses yeux était ... Nicolas Sarkozy dont il a commencé par louer l'action au ministère de l'Intérieur. Fin 2006 les choses changent radicalement : Sarkozy devient quasi-officiellement le candidat de la droite et Chirac ne semble pas en mesure de se représenter, le Président de l'UDF change son fusil d'épaule, commence à louer le Président en place qui a réussi à préserver l'unité nationale et tire à boulets rouges sur Nicolas Sarkozy.

Il est bien entendu légitime que des candidats de partis politiques différents s'opposent au cours d'une campagne électorale, mais rarement des attaques aussi graves ont été proférées. François Bayrou a utilisé l'insinuation et a instruit d'innombrables procès d'intention contre son ancien collègue au gouvernement. "Il n'y a pas de personnes plus différentes et opposées que Nicolas Sarkozy et moi" déclare t-il sur France 2, et quand on lui demande pourquoi, il répond "il fréquente les grands patrons du CAC40 alors que je préfère les gens du peuple, les agriculteurs, les ouvriers". Après l'arrestation d'une directrice d'école qui s'opposait aux forces de l'ordre, il insinue que le ministre de l'Intérieur a délibérement donné des ordres en ce sens et lache un terrible "ce genre de pratique ne ressemble pas à la France". En résumé, pour François Bayrou, Nicolas Sarkozy représente l'Etat policier et les puissances de l'argent. Un tel niveau de démagogie était autrefois l'apanage de l'extrême droite.

Le leader de l'UDF a donc créé de toutes pièces l'extrême-centre, un mouvement anti-système qui se veut rassurant. Il n'y a pas d'autres lignes à rechercher, car, en fin tacticien, c'est en fonction de la météorologie politique qu'il a conduit sa campagne. Que Ségolène Royal remette en cause les horaires des enseignants ou la carte scolaire et il décide de célébrer les syndicats de l'Education Nationale pour gagner des voix dans ce qui était autrefois la chasse gardée du PS. Que Nicolas Sarkozy esquisse une nouvelle politique étrangère et il vole au secours de l'action de Jacques Chirac pour ramener à lui les anti-sarkozystes de droite. Force est de reconnaître que François Bayrou a réussi sa campagne : sans faire l'objet d'un vote d'adhésion, il a su rallier les électeurs des deux camps qui étaient sceptiques quant au candidat qui les représentait.

Le plus grave, c'est que François Bayrou a été jusqu'à renier ses convictions les plus profondes pour surfer sur l'opinion. Il a à peine défendu le traité constitutionnel pendant le référendum une fois qu'il a senti que le non l'emporterait. Ensuite, il a expliqué qu'il comprenait pourquoi les Français avaient refusé de voter ce texte qui était mal écrit. Il est également prêt à jeter aux orties le régime politique le plus stable que la France n'a jamais connu : la Vème République, pour rétablir un régime des partis qui rendrait le centre incontournable. On comprend dès lors les réactions fortes que des personnalités aussi respectables que Simone Veil et Valéry Giscard d'Estaing ont pu émettre à son endroit. Le vote d'une motion de censure contre le gouvernement Villepin à propos de l'affaire Clearstream, fondé sur de simples articles de presse en dit long également sur l'absence de sérieux du leader centriste.

Depuis les résultats du premier tour, François Bayrou tente de s'imposer dans le débat et, de ce fait, brouille l'opposition attendue entre le candidat de droite et la candidate de gauche, tout comme la présence de Le Pen au second tour en 2002 avait confisqué le débat. On ne répétera jamais assez qu'il est normal et sain pour une démocratie d'avoir deux grands partis aux orientations différentes qui s'opposent et proposent aux électeurs deux projets politiques distincts. Plutôt que de renouveler la façon de faire de la politique comme il le prétend, le candidat de l'UDF préfére utiliser les vieilles méthodes : discussions entre Etat-majors, postures politiciennes ou procès d'intention.

Que va faire maintenant le Président de l'UDF (bientôt Parti Démocrate) ? La prospective politique est relativement aisée en ce qui concerne François Bayrou puisqu'il n'est guidé que par sa seule ambition personnelle, c'est donc un être parfaitement rationnel et donc prévisible. D'ici au second tour, il est fort probable qu'il reste dans sa position du ni-ni, tout en laissant transparaître qu'il préfère Ségolène Royal. Cette stratégie repose sur une hypothèse : la victoire de Sarkozy qui ferait de lui l'un des leaders de l'opposition et l'un des principaux acteurs de la recomposition du centre-gauche de l'échiquier politique. Ensuite, il y a fort à parier qu'il continue à cultiver l'ambiguité en laissant ses troupes soutenir Sarkozy pour espérer avoir un groupe à l'Assemblée Nationale tout en continuant sa stratégie d'indépendance et d'opposition vis-à-vis de l'UMP. Pour empêcher cela, le candidat UMP exigera certainement des députés UDF qui le soutiennent de s'engager à soutenir sa politique sur les cinq années de la législature.

Sans groupe parlementaire, il est difficile de se faire entendre, l'avenir ne semble donc pas si rose pour le candidat centriste. Que restera-t-il dans ce cas de l'oeuvre politique de François Bayrou ? Peu de choses en réalité, car ce qui compte à long terme, ce sont moins les discours que les décisions que l'on a prise au gouvernement.

22 avril 2007

La crise démocratique française est (presque) finie


Participation historique à 85%, 75% des suffrages pour les quatre partis de gouvernement contre 55% en 2002 : ce soir, la démocratie française a en partie résolu la crise qu'elle connait depuis plusieurs années et qui s'est accentuée depuis 2002. La France aura donc le droit à un débat clair entre deux visions de la politique, de l'économie et de la société. Quel que soit le vainqueur, il bénéficiera d'une forte légitimité et pourra conduire sereinement sa politique. La France a ce soir donné une belle d'image d'elle-même au monde entier alors qu'elle faisait honte le 21 avril 2002.

Les lecteurs assidus de ce blog pourront constater que je pourrais aisément me reconvertir dans les pronostics électoraux, car à part une légère surestimation de Jean-Marie Le Pen, mes fourchettes étaient les bonnes. Mon succès est à relativiser tant les instituts de sondages ont été fiables durant cette campagne électorale. Pour le second tour, certains annoncent déjà une victoire assez nette de Nicolas Sarkozy, plusieurs éléments viennent conforter cette hypothèse...

Tout d'abord, il est exceptionnel qu'un second tour vienne contredire les résultats du premier, la tendance naturelle est plutôt à l'amplification. Il est fort probable qu'une dynamique de fond est actuellement à l'oeuvre en faveur du candidat de l'UMP. Ensuite, le total des voix de gauche est historiquement bas, la candidate du PS est obligée de lorgner sur les électeurs de François Bayrou, qui semblent se répartir en égale proportion entre la gauche et la droite. Enfin, les interventions des deux candidats qualifiés pour le second tour ont été révélatrice de ce qu'a été la campagne de premier tour et de ce que sera celle du second : Nicolas Sarkozy a paru déterminé, sûr de lui et apaisé tandis que sa concurrente a continuer à enfiler les généralités et les banalités, endormissant tous ceux qui tentaient courageusement de suivre son allocution. On imagine mal comment, dès lors, elle pourrait sortir victorieuse d'un débat avec son adversaire de droite.

A gauche, on pense déjà à l'après, DSK joue les bons élèves pour reprendre le parti en cas de défaite, Besancenot se positionne pour prendre la tête de la gauche de la gauche après les scores catastrophiques d'Arlette Laguiller, Marie-Georges Buffet et José Bové. A droite, les ténors vont se démener dans les semaines à venir pour décrocher un poste ministériel. Etant donné l'ampleur de l'écart entre Sarkozy et Royal au premier tour, François Fillon semble très bien placer pour devenir Premier Ministre, un écart plus faible aurait sans doute profité à Jean-Louis Borloo.

Restera au futur gouvernement de résoudre réellement la crise démocratique française, en engageant des réformes profondes et surtout en obtenant des résultats. Seule une baisse durable et sensible du chômage pourra panser définitivement les blessures de notre pays.

Concluons par un pronostic pour le second tour : 55% pour Sarkozy et 45% pour Royal.

19 avril 2007

Le jeu des pronostics


Ca y est, la campagne electorale du premier tour touche a sa fin, les jeux sont quasiment faits. Pourtant l'incertitude demeure, les ecarts entre les quatre principaux candidats sont suffisamment faibles pour autoriser une grande surprise. Le temps des dynamiques de campagne est revolu, l'elecotrat va desormais se figer. Pour cela, il va prendre en consideration ce qu'on dit les candidats au cours de la campagne mais egalement l'etat des forces en presence. Les "tres petits candidats" risquent de s'ecrouler (au moins ne tombront-ils pas de haut). Pour les quatre autres candidats les choses sont plus complexes, risquons nous tout de meme au jeu des pronostics...

Jean-Marie le Pen aura beaucoup de mal a reunir le vote anti-systeme puisqu'il ne semble pas etre le mieux place pour venir troubler le jeu politique habituel. Une partie de son electorat a ete prise dans les filets de Nicols Sarkozy et une autre dans ceux de Francois Bayrou. Au cours de la campagne, il n'a pas reussi a peser comme il l'avait fait en 2002. Il a attendu en vain un ecroulement de Francois Bayrou qui lui a, en definitive, vole la vedette. J'estime donc qu'il fera un score inferieur a celui de 2002, entre 12 et 15%.

Francois Bayrou a realise une excellente campagne sur le plan tactique, mais il est finalement monte trop tot et ne benificiera pas d'une dynamique de fin de campagne favorable. Les appels a l'union PS-UDF de Michel Rocard et Bernard Kouchner peuvent toutefois lui amener quelques electeurs du centre-gauche supplementaires. Il serait pour le moins surprenant qu'un vaste mouvement d'opinion dans l'isoloir le fasse passer devant Segolene Royal : les Francais ont joue avec les sondages tout au long de la campagne et ils n'ont jamais teste cette hypothese, ils ne l'experimenteront pas plus pour le vote reel. Je vois bien Francois Bayrou entre 16 et 19 %.

Segolene Royal beneficie d'une large union autour du PS, du reflexe du vote utile pour eviter un nouveau 21 avril, de la nouveaute en tant que premiere femme a pouvoir devenir presidente, d'un fort ancrage populaire, ... mais sa campagne a ete a ce point approximative, confuse et disons-le, catastrophique qu'elle se situe aujourd'hui a un niveau beaucoup plus faible qu'elle aurait pu l'esperer. Elle a finalement beneficier de la regle de l'egalite des temps de parole qui a redonne de l'espace a la gauche et aui l'a relativement protegee, mais nul doute que l'entre deux tours sera tres penible pour Segolene Royal. En effet, elle ne pourra pas continuer a esquiver les questions et a vivre dans la stratosphere de la generalite. Je pronostique pour la candidate du PS un score entre 24 et 27%.

Nicolas Sarkozy a fait une campagne assez ordonnee et professionnelle, on aurait toutefois pu s'attendre a mieux de la part du candidat de l'UMP. Contrairement a ce qu'il affirme "tout n'a pas ete dit" durant cette campagne electorale, il a souvent prefere les postures tactiques et strategiques aux positionnement de fond. La rupture qu'il promettait en debut d'anne s'est legerement vide de sa substance. Il n'empeche que jamais un candidat de droite n'a ete aussi haut dans les sondages depuis Pompidou et qu'il est le principal responsable de l'elevation du niveau de la campagne par rapport a 2002 puisque c'est lui qui a mis le plus d'idees nouvelles sur la table, meme si elles sont d'une qualite tres inegale. Sur la fin, Nicolas Sarkozy a prefere assurer et ne pas trop faire de vagues. Je pense que Nicolas Sarkozy sera entre 28 et 31%.

Enfin, pour comleter le tableau, il y a fort a parier qu'Olivier Besancenot soit le 5eme homme. Voila donc pour mes pronostics, esperons que les resultats de dimanche prochain ne viendront pas me couvrir de honte.