22 avril 2009

Nouveau blog sur les Européennes

Que cachait ce trop long silence depuis mon dernier article ? Il s'agissait de la mise sur pied d'un nouveau projet : un blog à deux voix le temps de la campagne européenne. Il me reviendra de défendre l'UMP face à Sof qui défendra le PS. Eloignement provisoire de la pure réflexion politique pour entrer un peu dans l'arène !

Ce blog s'appelle Politique Ping-Pong, pour y accéder, il suffit de cliquer ici : http://politiquepingpong.blogspot.com/.

Je compte sur vous pour participer pleinement à ce blog par vos commentaires, que vous preniez parti pour l'un ou pour l'autre, que vous defendiez d'autres parti que le PS ou l'UMP... Bref, à vous de faire que ce blog soit le lieu du débat !

Ensuite, il sera temps de revenir à mes premières amours : la réflexion politique.

29 mars 2009

Citoyen du Monde ?


L’expression « Citoyen du Monde » est aujourd’hui couramment utilisée et de plus en plus acceptée. Elle semble prendre sa source dans des idéaux très nobles tels que l’humanisme et la non-discrimination. Pourtant, elle élude volontairement une grande partie des problèmes propres à la politique, je dirais même qu’elle est une contradiction dans les termes, une sorte d’oxymore.

Se nomment Citoyens du Monde certaines personnes estimant que les habitants de la Terre forment un peuple commun avec des droits et des devoirs communs, en dehors des clivages nationaux, et qui placent l’intérêt de cet ensemble humain au-dessus des intérêts nationaux. Bien entendu, ce mouvement de pensée s’est en grande partie développé en réaction aux atrocités commises au nom du nationalisme à partir de la fin du XIXème siècle. Il porte l’évidence que ce qui sépare deux humains de nationalités différentes est beaucoup plus faible que ce qui les unit. L’organisation politique est en effet en grande partie contingente, elle est le résultat d’une histoire, de hasards, tandis que l’appartenance à l’espèce humaine est une réalité biologique qui saute aux yeux. Tocqueville explique très bien que le mouvement démocratique est porté par le fait que l’Autre est considéré comme un semblable. Levinas, quant à lui, insiste sur la sacralité du visage d’Autrui : même si j’éprouve de la haine à l’encontre d’un individu, le fait de me retrouver face à face avec lui me pose comme un interdit, qui témoigne que dans cet Autre il y a un peu de moi. Dès lors, la guerre, la compétition économique ou la rivalité sportive entre nations paraissent complètement dérisoires.

Mais qu’est-ce que la citoyenneté ? C’est l’appartenance à une communauté et la participation à sa vie politique. Je suis citoyen dès lors que je souhaite participer à un projet collectif, qui dépasse ma propre existence et qui prend, très souvent, les contours d’une Nation. Il faut bien noter que l’appartenance à la Nation ne suffit pas, c’est d’ailleurs ce qui distingue le sujet du citoyen. A ce titre, l’appartenance à l’espèce humaine évoquée précédemment ne suffit à faire de moi un Citoyen du Monde, tout au plus serais-je alors un sujet-du-monde. Si l’on revient au projet politique qui sous-tend la citoyenneté, il prend tout son sens parce qu’il existe un « extérieur » à la communauté ou à la Nation. Régis Debray explique d’ailleurs que la Fraternité, qui est une des facettes du projet politique, est d’abord définie contre cet extérieur, en remarquant que les grands épisodes de la Fraternité ont eu lieu quand la patrie en danger faisait face à une menace extérieure. La Fraternité ce n’est donc pas l’humanisme, c’est au contraire une fille directe de la politique, qui se définit, comme chacun sait, comme l’art de désigner l’ami et l’ennemi, c’est-à-dire de discriminer entre les hommes.

Car que signifierait un projet politique qui engloberait toute l’humanité ? Cela impliquerait qu’entre l’individu et l’humanité, il n’y aurait plus d’ensembles intermédiaires, ce serait, à dire vrai, le triomphe de l’individualisme. Que signifie se sentir solidaire de tout le monde sinon ne se sentir solidaire de personne ? La suppression du lien national, c’est en réalité la suppression du devoir de loyauté à l’égard d’une communauté politique, c’est-à-dire la suppression de tous les devoirs exigés par cette appartenance spécifique. Quelle loyauté resterait-il pour un citoyen du monde ? Je suis un homme un point c’est tout, c’est ce qui me définit et cela suffit à m’incorporer à la communauté des hommes, je ne suis comptable d’aucun héritage culturel, d’aucun système de protection sociale, d’aucune organisation politique. Quelle serait le projet politique d’une telle communauté mondiale ? Sans aucun doute la réalisation, en tous lieux, des Droits de l’Homme. Mais comme le fait très justement remarquer Marcel Gauchet, les droits de l’homme ne sont pas une politique. Ils ne sont pas un projet, ils sont un état, surtout, ils refusent cette spécificité propre à la politique d’arbitrer entre les priorités et entre les groupes sociaux. Il n’y a pas de choix dans les droits de l’homme, c’est une table de la loi, beaucoup plus proche en cela d’une religion ou d’une philosophie que d’une politique.

Qui sont ceux qui, aujourd’hui, se revendiquent réellement citoyens du monde ? Ce ne sont pas les altermondialistes, qui utilisent cette expression pour masquer un autre projet, politique celui-là, qui est celui de l’anticapitalisme. En réalité, les citoyens du monde sont aujourd’hui bien davantage l’avant-garde du capitalisme que l’avant-garde du prolétariat. Ce sont les individus pour qui la mondialisation est une chance et pour qui le cadre national est un carcan. Face à un monde qui leur tend les bras et leur offre d’innombrables opportunités, ils sont retenus par un Etat qui leur demande des comptes, qui leur réclame de l’argent afin de mettre en oeuvre, en particulier, la solidarité et qui demande fidélité à une histoire et à des valeurs. Toutes ces contraintes sont vécues comme des entraves illégitimes à la liberté de l’individu, surtout quand cet individu à l’impression de tout devoir à son propre mérite.

En réalité, cette liberté de l’individu, l’existence même de l’individualisme est une illusion. Car ce sont les organisations politiques, c’est-à-dire les Etats, et pour être plus précis les Etats-Providence qui ont créé l’individualisme en rendant cette aspiration possible. Ces structures politiques ont en effet substitué la dépendance vis-à-vis de la société en général à la dépendance vis-à-vis de chacun en particulier. Si je suis dépendant de tout le monde, de manière impersonnelle à travers l’action de l’Etat, j’ai en fait l’impression de ne dépendre de personne. Ma liberté et le sentiment de tout devoir à mon mérite sont alors des illusions qui naissent tout naturellement. J’oublie que je suis le fruit de l’organisation politique dans laquelle j’ai vécu, qui m’a apporté une formation, une culture, une autonomie vis-à-vis des structures traditionnelles (famille, corporation,…) et une liberté politique.

Ironie de l’Histoire donc, que l’Etat-Providence, forme la plus aboutie de socialisation et de solidarité ait pu donner naissance à l’individualisme moderne. Ironie, toujours, que les Citoyens du Monde doivent tant, souvent sans s’en rendre bien compte, à la Nation dont ils sont issus. Il y a donc une double raison de combattre cette expression de Citoyen du Monde : soit il s’agit d’une manière bien commode de justifier un individualisme total, qui refuse toute loyauté (culturelle, politique, financière) à l’égard de sa communauté d’origine ; soit il s’agit d’un projet politique visant à créer une sorte de Nation mondiale, dont l’ONU pourrait être l’ébauche d’un gouvernement et les Droits de l’homme l’ébauche d’un programme et alors ce serait, en réalité, la mort de la politique et donc de la citoyenneté.

22 mars 2009

Faut-il sortir de la crise au plus tôt et à tout prix ?


Une question obsède actuellement l’ensemble des gouvernements mondiaux, les partis politiques et les économistes : comment sortir au plus vite de la crise économique et financière dans laquelle nous sommes plongés. L’essentiel du débat porte donc sur les moyens les plus efficaces à mettre en œuvre pour remédier au mal, faut-il relancer par l’investissement ou par la consommation ? Faut-il interdire les licenciements aux entreprises qui font des bénéfices ? Faut-il modifier les règles du capitalisme mondial pour redonner confiance aux acteurs ? L’objet de cet article est de s’interroger sur le bien-fondé même de cette volonté de sortir de la crise au plus tôt et surtout à n’importe quel prix. Plus qu’une réponse complète, il s’agit plutôt ici d’une réflexion ouverte sur le sujet, tant les certitudes manquent actuellement en matière économique.

Il faut pour cela distinguer deux problématiques assez largement différentes. La première consiste à savoir quelle préférence on doit collectivement accorder au présent, c’est-à-dire aux générations actuelles. Il va sans dire, en effet, que le sort de la génération actuelle nous importe plus que celui des générations passées ou à venir, ce serait faire preuve d’hypocrisie que de le nier. Comme le dit Keynes, la seule certitude c’est qu’à long terme nous seront tous morts, il est donc légitime d’essayer de régler en priorité les problèmes qui se posent aujourd’hui. Cependant, cette préférence pour le présent ne saurait être totale, elle doit cohabiter avec le souci de laisser un monde vivable aux générations futures, mais aussi, et on l’oublie trop souvent, de respecter l’héritage des générations passées. C’est cet altruisme intergénérationnel qui explique que l’on puisse se soucier du réchauffement climatique ou encore du niveau de la dette publique.

Il n’est donc pas question de remettre en cause l’endettement en soi, dès lors qu’il s’agit de construire des choses utiles, surtout quand l’Etat peut se financer à peu de frais sur les marchés. En revanche, la question devient légitime si la relance n’a d’autre buts que conjoncturels, c’est-à-dire qu’elle aide à faire passer la crise sans rien laisser de durable une fois celle-ci passée. La vraie question devient, par exemple, jusqu’à quel point a-t-on le droit de risquer la signature de la France sur ses bons au Trésor au nom de la lutte contre la crise ?

La deuxième problématique concerne l’efficacité économique globale de la relance. Il s’agit de savoir ce qu’il convient de faire aujourd’hui pour maximiser la situation dans les années à venir. Trois visions s’affrontent : pour la première, ne rien faire aujourd’hui, c’est compromettre gravement la situation future, pour la seconde, quoi que l’on fasse, rien ne changera véritablement, ni en bien ni en mal, pour la dernière, enfin, vouloir à tout prix corriger les effets de la crise aujourd’hui aggravera la situation demain. Plutôt que de trancher entre ces différentes hypothèses, ce dont je suis bien incapable, essayons au moins de les expliciter.

La première thèse est retenue par la quasi-intégralité des acteurs politiques et économiques aujourd’hui. Elle consiste à dire que le coût de l’inaction pourrait être considérablement plus important que celui de la relance. Ainsi, quand bien même le niveau de la dette serait l’objectif à retenir, il serait plus judicieux de dépenser aujourd’hui beaucoup d’argent pour relancer la machine économique plutôt que de subir plusieurs années de récessions qui coûteront également très cher au budget de l’Etat. On suppose ainsi un fonctionnement de l’économie non-réversible, c’est-à-dire que dépenser aujourd’hui pour rembourser demain n’est pas considéré comme quelque chose de neutre mais de bénéfique. L’explication sous-jacente s’appelle l’effet d’hystéresis : en essayant de lisser la conjoncture économique, on évite que des gens se retrouvent au chômage, que des entreprises fassent faillite, ce qui évite que des compétences soient définitivement détruites, de même on essaye de maintenir de la confiance dans l’économie. Dès lors qu’il y a un coût à la formation de personnes longtemps éloignées de l’emploi ou la création de nouvelles entreprises, cet effet d’hystérèse est justifiable. Bien entendu, dès que la situation économique s’améliore, il faut cesser ces politiques conjoncturelles et commencer à rembourser leur coût, ce qui est rarement le cas (particulièrement en France). Pour résumer cette thèse en une proposition, on dirait qu’une conjoncture stable a un impact positif sur la croissance structurelle de l’économie, en évitant les pertes dues aux multiples hystéresis.

La deuxième thèse est celle de la neutralité. Elle postule, au contraire de la précédente, que la politique conjoncturelle (budgétaire et monétaire) n’a d’impact que sur … la conjoncture, par définition. Elle est donc en particulier totalement neutre sur le long terme. Le choc positif provoqué par les mesures de relance aujourd’hui se traduira donc, vraisemblablement, par un choc négatif de même ampleur quand il s’agira de rembourser le coût de ses mesures. Bien entendu, ce choc négatif peut-être dilué dans le temps, au rythme du désendettement et de la hausse des impôts. L’exemple le plus probant est celui de l’équivalence Ricardienne, où chaque agent anticipe une dépense publique comme une augmentation future des impôts, et qui épargne donc l’argent qui pourrait lui être distribué, d’où une annulation des effets de la politique conjoncturelle. Cette thèse ne signifie toutefois pas qu’il ne faille rien faire, on peut très bien envisager que, même si elles n’ont aucun impact économique à long terme, les mesures conjoncturelles permettent d’amortir les variations des cycles économiques pour éviter les crises sociales. C’est un peu ce qui a inspiré les 2,6 milliards de dépenses supplémentaires qu’a consenti le gouvernement français après le sommet social du 18 février dernier.

La troisième thèse, plus « Shumpeterienne », pense que les crises sont inhérentes au système capitaliste et qu’elles ont leur vertu. Dès lors, il est vain et même contreproductif, d’essayer d’en limiter les effets. Le meilleur exemple est certainement celui de l’industrie automobile. Les aides apportées aujourd’hui par les gouvernements à cette filière peuvent être un frein à sa restructuration nécessaire. En refusant de regarder la réalité en face, on ne fait alors que prolonger artificiellement une situation dont on sait qu’elle n’est pas durable (encore que je ne sois pas tout à fait convaincu que l’automobile soit dans la crise structurelle décrite par beaucoup). Bref, mieux vaut laisser agir la crise, le monde qui en sortira pourra alors repartir sur des bases saines pour un bon moment. Là encore, cela n’empêche pas des dépenses publiques pour permettre la reconversion des salariés dans les industries en difficulté.

Face à ces trois thèses semble émerger un consensus parmi les politiques, les économistes et les syndicalistes : il faut agir tout de suite. C’est donc la première thèse qui serait la bonne. Doit-on être rassuré par un tel consensus ? Je n’en suis pas convaincu. Tout d’abord, la science économique est actuellement en plein doute, et tous les consensus qui émergent devraient donc nous sembler suspects, tant les vérités absolues sont rares dans cette science. Mais surtout, la plupart des acteurs précités sont à la fois juges et parties dans cette affaire : ils ont tous plus ou moins intérêt à ce que ce soit la première thèse qui soit juste. Les responsables politiques sont incités, de par la durée limitée de leur mandat, à rechercher des solutions aux résultats rapidement visibles, les syndicalistes se doivent de répondre à l’urgence sociale du moment, enfin, les économistes sont jugés sur la capacité à sortir de « cette » crise-là, quand bien même leurs solutions seraient le germe de la crise future.

La réponse apportée à l’éclatement de la bulle Internet est de ce point de vue éclairante : à l’époque, il existait également un consensus pour que la Réserve Fédérale baisse fortement ses taux, ce qui a été fait par son président de l’époque, Alan Greenspan. Pourtant, tout le monde reconnaît aujourd’hui que cette politique monétaire accommodante est l’une des causes principales de la crise que nous connaissons aujourd’hui. Pour faire un raccourci, pour sortir de la dernière crise, on a créé les conditions de la suivante. Le soldat Greenspan a servi de fusible, on lui a imputé l’entière responsabilité de cette décision, mais ce « lâchage » est d’autant plus facile à réaliser a posteriori, une fois que les conséquences des décisions prises sont connus. Dès lors, on est en droit de se demander si la résolution de la crise actuelle, qui passe par des déficits publics massifs et des politiques monétaires encore plus accommodantes n’est pas en train de préparer le terrain à une prochaine crise, qui pourrait être celle de la faillite des Etats ou de l’hyperinflation.

Personnellement, je pense que chacune des trois thèses à sa part de vérité : les effets d’hystéresis existent, les mécanismes de neutralisation également, tout comme les éléments bénéfiques de la crise pour assainir la situation économique, la politique choisie dépend donc de la pondération que l’on apporte à ces différents éléments. Une réponse possible consiste à trouver des mesures qui sont compatibles avec chacune des trois thèses, afin d’être sûr de ne pas se tromper. J’en retiendrai deux : tout d’abord, les dépenses sociales conjoncturelles, ciblées sur les plus fragiles semblent nécessaires, au pire elles n’ont aucun impact économique majeur au mieux elles favorisent le retour à l’emploi mais dans tous les cas elles permettent d’amortir le choc économique pour qu’il ne se transforme pas en choc social. Ensuite, il semble opportun que les Etats limitent au maximum leurs dépenses de fonctionnement, afin de pouvoir éventuellement agir de manière massive et temporaire en investissant quand la crise se fait sentir. Pour pouvoir assurer cette politique conjoncturelle ambitieuse, l’Etat ne doit pas être paralysé par un déficit structurel. Ainsi, la volonté actuelle du gouvernement de poursuivre le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite est non seulement compatible avec la lutte contre la crise, elle est même nécessaire.

La question reste donc ouverte, faut-il sortir au plus vite de cette crise et à tout prix ? Je suis particulièrement intéressé par les réponses que les lecteurs assidus et avisés de ce blog apportent à cette question.

14 mars 2009

Morale et politique


Une citation d’André Malraux m’a toujours fasciné, au point qu’elle a longtemps figuré comme citation principale de ce blog : « On ne fait pas de la politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans ». A première vue, ce propos a tout l’air du sophisme, du paradoxe qui n’apporte rien au débat. Pourtant, il me semble que se trouve là condensé en le moins de mots possibles, toute la question des liens entre morale et politique. Mon interprétation de cette citation est la suivante : si la morale doit inspirer tous les principes politiques, elle n’est pas pertinente dès qu’il s’agit de mettre en pratique des politiques.

Faire de la politique, c’est vouloir défendre ce que l’on croit être juste. De ce point de vue, en creusant dans les convictions politiques de chacun, on finit irrémédiablement par tomber sur des valeurs morales. Etre de gauche, de droite, libéral, conservateur… ne peut se comprendre qu’au nom d’une certaine vision de l’Homme. C’est donc principalement sur le terrain moral que se forgent les convictions politiques des individus. La morale a donc pleinement sa place pour tout ce qui concerne la philosophie politique. Dans l’espace démocratique et libéral, les différents acteurs de la vie politique s’accordent pour dire que les convictions de l’autre sont légitimes. Un socialiste qui participe au processus démocratique reconnaît qu’il est possible d’être de droite et que cela n’a rien d’infâmant. De même pour un conservateur qui accepte que soient également représentés les libéraux. Ainsi, chacun reconnaît que la morale de l’autre est défendable, même s’il ne la partage pas tout à fait.

La morale, dans ce contexte ne devrait pouvoir être employée que dans des débats de philosophie politique, c’est-à-dire plutôt réservée aux intellectuels qu’aux hommes politiques. En effet, en pratique, on ne fait pas de grands débats sur les bienfaits comparés du libéralisme et du conservatisme tous les matins en se rasant. L’essentiel du débat politique est beaucoup plus terre-à-terre, c’est-à-dire qu’il doit parler de la réalité et agir sur cette réalité, au nom de principes politiques. Dans ce débat politique « concret », les questions morales paraissent hors sujet. Pourtant, elles inspirent l’immense majorité des arguments employés par les principaux responsables politiques. Cette critique morale est principalement le fait de la gauche, qui prétend représenter le bien et stigmatise la politique de la droite non pas au nom de son inefficacité mais parce qu’elle chercherait à aggraver la situation des plus fragiles et des plus faibles. Mais la droite n’est pas exempte de tous reproches en la matière, surtout quand elle accuse la gauche à demi-mot de mener une politique qui va systématiquement contre les intérêts de la France. Si on radicalise un peu ces deux points de vue, on peut dire que le débat droite/gauche dans notre pays se résume en une opposition entre l’Anti-peuple d’un côté et l’Anti-France de l’autre.

Ainsi, une politique est déclarée mauvaise en raison de l’immoralité des principes qui la sous-tendent. Le paquet fiscal du gouvernement est jugé inefficace parce qu’il a voulu avantager les riches contre les pauvres, le capitalisme est en crise parce que les « puissants » ont voulu exploiter la misère humaine. Il faut donc tout moraliser : interdire à Total de supprimer des postes, interdire aux entreprises qui font des bénéfices de licencier, interdire les fortes rémunérations des patrons,… Soudain, tout devient clair et limpide : en ramenant toute la réalité à sa composante morale, chacun se croît libre d’émettre un avis sur la politique menée par le gouvernement ou sur les réponses à apporter à la crise. Tout le monde, en effet, se sent capable de juger ce qui est bien de ce qui est mal, pas besoin d’expertise pour cela, pas besoin de connaître l’état des finances publiques, pas besoin de comprendre ce que sont les subprimes, pas besoin de comprendre le fonctionnement d’une entreprise.

« Je ne comprends pas donc j’interdis », tel semble être le discours de bon nombre de responsables politiques face à la crise, soutenus en cela par une majorité de la population. Pourtant, la politique c’est tout sauf cela. Quelque soient les positions morales de principes adoptées, la difficulté de la politique réside dans la prise en compte de la complexité du réel. La politique n’est pas l’arbitrage systématique entre le bien et le mal, c’est l’art du choix, en tenant compte de multiples contraintes. De ce point de vue, la phrase la plus anti-politique qui existe est « l’intendance suivra ». En tenant un discours essentiellement moral, on fait comme si ces contraintes n’existaient pas : la santé est quelque chose d’essentiel alors augmentons les crédits de la santé, l’éducation est fondamentale alors embauchons plus de professeurs, la pauvreté est intolérable alors distribuons du pouvoir d’achat. Ce discours n’a aucun sens s’il n’est pas accompagné par une réflexion sur la manière de dégager les moyens nécessaires pour mettre en œuvre de telles politiques.

Comme l’indique le philosophe Marcel Gauchet, le retour de la logique des Droits de l’Homme dans le débat public depuis l’écroulement de l’idéologie marxiste a largement contribué à cette vision moralisatrice de la politique, qui s’insurge contre le réel quand il se traduit par la souffrance, sans proposer les moyens de le corriger. Selon les Droits de l’Homme « les faits sont les faits, le mal est le mal, l’écart entre l’être et le devoir-être se signale comme un scandale appelant correction immédiate. Chercher à savoir, chercher à comprendre, c’est vouloir différer par rapport à l’urgence de l’intolérable, c’est commencer à pactiser avec l’inacceptable, c’est chercher des excuses à l’inexcusable. Ruses de politicien ou déformations d’intellectuel qui ne peuvent pas tromper un homme ou une femme de cœur. Il faut quelque chose, séance tenante, et on peut faire quelque chose. » (Marcel Gauchet, Quand les Droits de l’Homme deviennent une politique).

En plus de cette tendance de fond propre à toutes les sociétés occidentales, vient s’ajouter un simplisme qui fait porter la responsabilité des difficultés posées par le réel sur les épaules de quelques uns. Si le monde ne tourne pas rond, c’est uniquement à cause de quelques politiciens malhonnêtes, de quelques banquiers avides et de quelques patrons inhumains. Sans nier les dérives et les excès de certains comportements individuels, il faut réfuter cette façon d’aborder la politique. En réalité, l’essentiel des problèmes qui se posent aux sociétés sont de nature systémique, la politique consiste alors à arbitrer entre peuples, entre groupes sociaux ou encore entre générations. Les difficultés rencontrées par les systèmes de protection sociale (retraite, assurance maladie…) s’expliquent bien plus par l’augmentation globale de l’espérance de vie, qui est tout de même une très bonne chose, que par l’incurie des gouvernements ou encore par les fraudes relevées ici ou là. De même, la crise des subprimes n’est pas le mythe avancé par certains d’affreux banquiers qui ont cherché à s’enrichir en ruinant des pauvres ménages américains, c’est plutôt l’alliance objective pendant de nombreuses années des banques et des ménages qui ont pu bénéficier de taux relativement bas pour accéder à la propriété.

Comprendre le monde, ce n’est donc pas chercher où se cachent les « méchants » mais analyser les rapports de force, les intérêts souvent divergents de différentes catégories de la population. L’imaginaire collectif a petit à petit donné une existence propre et extérieure à l’humanité à des entités abstraites comme l’Etat ou les entreprises. L’opinion publique a cru tenir ses boucs émissaires, en oubliant que derrière ces entités il y avait des « vraies gens », à savoir les citoyens qui élisent leurs représentants, les salariés, les consommateurs ou les actionnaires. Quelles que soient la complexité de l’organisation sociale, la politique reste un dialogue entre la société et elle-même, elle ne doit pas chercher d’ « arrière-monde » qui serait responsable de ses tourments et de ses malheurs.

La moralisation croissante du débat politique a provoqué son appauvrissement. A la complexité du réel s’est substitué le manichéisme de la morale. Quand on écoute l’extrême gauche ou le parti communiste se complaire dans cette critique morale des puissants, on en vient à regretter le bon vieux temps du marxisme. Dans le Manifeste du Parti Communiste écrit par Marx et Engels, on ne trouve pas de trace d’une critique morale de la bourgeoisie, les deux auteurs expliquent même que la prise de pouvoir de la bourgeoisie sur l’aristocratie a constitué un progrès qui allait dans le sens de l’Histoire et qui a permis un plus fort développement économique des sociétés. Ce sont les crises de surproduction du XIXème siècle qui font penser aux deux auteurs que la bourgeoisie a accompli son office historique et qu’elle doit désormais passer la main à la véritable force vitale de la société : le prolétariat. C’est donc dans une perspective historique et d’efficacité de l’organisation sociale qu’a été fondée le communisme, pas par une dénonciation du mal absolu que représentait la bourgeoisie, comme on peut l’entendre aujourd’hui dans la bouche de bon nombre de responsables politiques (pas seulement d’extrême gauche).

Pour répondre au paradoxe soulevé par la citation de Malraux, on serait donc tenté de dire que la politique se décompose en deux parties. La philosophie politique, pour laquelle la question morale est essentielle et l’action politique, pour laquelle c’est la complexité du réel qui importe. Une politique san morale, ce serait donc une gestion du monde sans savoir où se diriger, une politique réduite à la morale, ce serait une négation pure et simple du réel. C’est ce dualisme qui fait la richesse et l’intérêt de la politique.

06 mars 2009

Deux bonnes raisons ne valent pas mieux qu’une


Qui n’a jamais essayé, pour justifier un retard, d’invoquer un malencontreux concours de circonstance ? « Mon réveil n’a pas sonné, et en plus ma voiture a eu du mal à démarrer ». Cette surabondance de bonnes raisons est très souvent un révélateur efficace de la tromperie : en voulant faire plus vrai que nature, le menteur se révèle au grand jour.

Il en va de même pour le débat public, où chaque acteur tente de multiplier les bonnes raisons, toutes sur un plan différent, pour justifier une opinion ou une mesure politique. Tel militant écologiste explique que la lutte contre l’effet de serre, en plus d’être nécessaire pour l’équilibre de la planète, permettra de créer de la croissance économique « verte ». Tel leader syndical voit dans la relance globale du pouvoir d’achat un moyen de répondre à une aspiration légitime qui contribue, de surcroît, à lutter contre la crise économique. Tel Président de la République voit dans le nouveau mode de financement de la télévision publique l’occasion de hausser la qualité des programmes tout en sécurisant France Télévisions à un moment où les recettes publicitaires s’érodent.

Tous ces discours sonnent faux, de la même manière que celui de notre individu en retard. En cherchant à multiplier les arguments d’ordre complètement différent (efficacité, nécessité, justice…) on perd le fil directeur, « la » raison essentielle qui justifie ce que l’on cherche à prouver. Comme si la conviction s’obtenait par un système de points accordé à chaque argument avancé. Cette vision comptable du débat d’opinion ne rend pas compte du fait que l’accumulation de plusieurs raisons mineures ne saurait l’emporter face à une position de principe. Quitte à faire une analogie, il faut préférer celle du comptage des points au judo : une accumulation de koka ne battra jamais un yuko, de même qu’une série de yuko restera inférieure à un waz-ari. L’obsession de celui qui monte sur le tatami du débat public, doit donc être de trouver « la » bonne raison, l’ippon qui lui permettra d’emporter la conviction de la majorité en rendant caduques tous les autres arguments invoqués par ses contradicteurs.

La juxtaposition des arguments de nature différente est par ailleurs assez risquée. Prenons le cas de la peine de mort aux Etats-Unis : en plus d’une position philosophique qui sacralise la vie humaine, certains opposants agitent de plus en plus fréquemment un argument économique selon lequel un condamné à mort coûterait nettement plus cher qu’un prisonnier à vie. Plutôt que de renforcer leur thèse, cet argument supplémentaire la fragilise : qu’adviendrait-il en effet si le fait économique avancé se retournait, si les Etats-Unis, à l’image de la Chine, pratiquaient une exécution sommaire en faisant payer la balle à la famille du condamné ? Devrait-on renoncer alors à la position de principe de refus de la peine capitale ? A l’évidence, non, ce qui prouve bien que l’argument supplémentaire invoqué n’en est pas un et qu’il contribue à altérer la force de « la » raison essentielle, qui ne peut être ici que philosophique. Pareil péril semble guetter le paradigme très en vogue de « croissance verte » : devrait-on renoncer à lutter contre le réchauffement climatique s’il était prouvé que cela entraîne un coût et non un bénéfice économique supplémentaire pour la société ? Prendre en considération un tel argument, c’est reconnaître de facto qu’il y a un arbitrage à faire entre la nature et l’économie. Y recourir de façon systématique, cela revient, en définitive, à évacuer la question écologique.

Multiplier les approches argumentatives, c’est également prendre le risque de passer pour un rhéteur opportuniste qui tente de faire feu de tout bois. Tel est le problème posé, par exemple, aux opposants aux éoliennes qui s’appuient tantôt sur des arguments esthétiques de dégradation des paysages, tantôt sur des arguments économiques de surcoût important pour la collectivité. Il est évident que deux arguments de nature aussi différente ne peuvent être avancés sur un pied d’égalité comme justification du refus de l’implantation d’éoliennes. L’un doit nécessairement prendre le pas sur l’autre chez chacun des opposants et c’est sur cet argument qu’il doit concentrer son propos, au risque de manquer de sincérité. Plus généralement, il est très rare que les questions du beau, du juste ou de l’efficace, qui sont complètement disjointes, s’emboîtent de façon si harmonieuse dans l’argumentation qu’il devienne impossible de les démêler les unes des autres.

Surtout, la multi-argumentation est un moyen de refuser de regarder en face les véritables problèmes et d’éloigner du débat public la question, pourtant centrale, du choix. Citons à cet effet l’un des postulats de la social-démocratie qui fait de la justice sociale une condition du progrès économique. Cette présentation, qui s’accorde de plus en plus mal avec les faits depuis l’essor de la mondialisation, a tout d’une croyance naïve qui évite de se poser la vraie question du maintien de la justice sociale sous la pression de la compétition économique. Le débat politique gagnerait à poser comme principe l’adage populaire selon lequel « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ». Plutôt que de se placer a priori dans la situation ou le juste rencontre l’efficace, il convient de réfléchir comme si tel n’était pas le cas, afin de faire ressortir les vraies priorités et de trancher les choix fondamentaux.

Cette vigilance envers la multiplicité des bonnes raisons invoquées pour justifier une même opinion dans le débat public est une forme d’esprit critique assez proche de celle qui consiste à nous méfier, à titre individuel, des idées qui nous font plaisir et qui peuvent éloigner ainsi notre Raison de la recherche de la vérité. Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui est vrai doive nous faire du mal, ni que chaque idée ou chaque mesure ne puisse être justifiée que par une raison unique. Mais rien n’indique, a priori, que des arguments de nature différente entrent en parfaite harmonie sans que l’un ne domine l’autre. De la même façon qu’il n’y a aucune raison qu’un individu qui a un problème avec son réveille-matin ait également du mal à faire démarrer sa voiture.

16 février 2009

L'économie, c'est quoi ?

Comme le fait remarquer un lecteur assidu de ce blog, cet article traite du processus Production-Consommation et pas de l'economie au sens large. En particulier, il n'est pas question ici d'échanges. J'essayerai de consacrer bientot un article a ce sujet.


Avant de discuter des théories, il est préférable de s’accorder sur le cadre général dans lequel elles s’inscrivent. C’est le cas de la physique quantique, qui est une théorie-cadre, dans laquelle peuvent se développer des théories plus particulières comme l’interaction entre la matière et le rayonnement ou encore la chimie. C’est également le cas de la philosophie, qui expose tout d’abord une « theoria », c’est-à-dire une représentation du monde (le cosmos pour les stoïciens, l’amour pour les chrétien, le chaos pour Nietzsche) dans laquelle peut se déployer une morale. Il en va de l’économie comme de la physique ou de la philosophie, l’objet de cet article est donc de préciser quelle est ma représentation globale de l’économie, la matrice à partir de laquelle examiner l’ensemble des théories économiques.

Pour être générale, cette théorie doit faire abstraction des systèmes économiques, c’est-à-dire qu’elle doit être également valide dans le cadre du capitalisme que du communisme, du libéralisme comme du totalitarisme ou de l’esclavagisme, du troc comme de l’échange par la monnaie. En effet, il y a bien eu une économie en URSS comme il y en a eu une sous le régime nazi qui, bien qu’étant basées sur des principes complètement antagonistes, s’inscrivaient dans le même cadre général que l’économie de marché. Une autre condition de la généralité est de restreindre au maximum le nombre de concept nécessaire pour décrire la réalité. Pour reprendre l’exemple de l’électrodynamique quantique, elle permet d’expliquer tous les phénomènes physiques et chimiques à l’exception de la gravitation et de ce qui se passe dans le noyau des atomes à partir seulement de trois briques élémentaires : le déplacement d’un photon d’un point à un autre, le déplacement d’un électron d’un point à un autre et l’interaction entre un photon et un électron (obsoprtion ou émission).

Pour l’économie, cinq briques élémentaires sont selon moi nécessaire, ou plutôt quatre plus l’être humain qui est l’origine et la finalité de toute action économique. On peut donc reprendre la célèbre phrase de Protagoras en ce qui concerne l’économie « l’Homme est la mesure de toute chose ». En plus de l’homme, il faut ajouter les concepts de capital, de ressource, de biens (ou de service) et d’utilité. Ces cinq briques essentielles de l’économie forment un cycle représenté schématiquement ci-dessous :



1. Définitions des principaux concepts

Commençons par définir les termes. L’Homme ne pose pas de problème, si ce n’est le politiquement correct qui devrait m’inciter à utiliser les termes « Etre humain » ou « Individus » et que je vais choisir ici d’ignorer tant pour des raisons pratiques qu’idéologiques. L’Homme est le constituant élémentaire de la société dans laquelle va s’opérer les échanges qui caractérisent l’économie.

Le Capital a ici un sens très général, ce n’est pas simplement l’opposition au travail comme dans la théorie marxiste. J’appelle Capital tout ce qui est productif, c’est-à-dire ce qui est à la base du processus de production mais qui ne disparaît pas dans ce processus, même s’il peut s’user. Cette notion recouvre bien évidemment l’ensemble des machines, les lopins de terre ou encore les mines. Mais il faut y ajouter l’être humain en tant que force de travail, d’animal laborans. Ce capital humain se décompose en un capital physique (substituable à la machine) et à un capital intellectuel.

La principale caractéristique du Capital est de fournir des Ressources productives. A la différence du capital, la ressource disparaît au cours du processus de production, c’est le carburant de l’économie. Reprenons les différents types de capitaux pour voir à quelles ressources ils correspondent. Pour les machines, il s’agit de leur utilisation pendant une période donnée, par exemple, la ressource d’un marteau c’est sa capacité à enfoncer des clous. Pour les mines, il s’agit bien évidemment des matières premières (minerai, pétrole, gaz,…) qui y sont extraites pendant une période donnée. Pour la terre, il s’agit de la récolte, par exemple la moisson de blé. Vient alors une question intéressante : un sac de blé, est-ce du Capital ou une Ressource ? Tout dépend en fait de l’usage que l’on en fait : si on l’utilise comme semence pour l’année suivante, c’est du capital, si on l’utilise pour produire de la farine, c’est évidemment une ressource. Enfin, le Capital humain a pour ressource le travail, qu’il soit manuel ou intellectuel. A travers tous ces exemples, on voit bien qu’alors que le Capital peut être évalué de manière ponctuelle, les Ressources n’ont de sens que sur une certaine période.

Les Biens (ou les services) sont le résultat du processus de production, ils sont formés à partir des ressources utilisées et, généralement, ont une valeur supérieure à la somme de ces ressources, c’est lors de cette étape de l’économie que l’on peut parler de valeur ajoutée. Ces biens sont soit consommés, soit épargnés pour venir augmenter le stock de Capital. Ce qui distingue principalement les biens et les services, c’est la nature des ressources qu’ils emploient : alors qu’un bien nécessite des matières premières, des machines et du travail, un service requiert principalement du travail.

L’Utilité est le résultat du processus de consommation pour les individus. C’est une notion essentiellement subjective, qui recouvre à la fois les besoins et les plaisirs de chacun. Cette utilité ne doit pas être confondue avec le bonheur puisqu’elle ne tient compte que de la satisfaction apportée par les biens et les services produits par l’économie. Chaque discipline doit savoir trouver ses limites, pour l’économie, il s’agit précisément de s’arrêter à la notion d’utilité et de ne pas se laisser entraîner par l’idée de bonheur. C’est pour cela qu’aucune politique ne saurait se réduire à des considérations économiques. De par sa subjectivité, la notion d’Utilité est plus difficile à définir et surtout à représenter, en particulier on peut s’interroger sur son caractère absolu ou essentiellement relatif (utilité cardinale ou ordinale).


2. Relations entre ces différents concepts

Après les avoir définis, il s’agit désormais d’esquisser les principales relations qu’entretiennent ces cinq concepts les uns avec les autres. Si l’on reprend le schéma ci-dessus, cela revient à expliciter chacune des flèches.

La relation Homme – Capital

Cette relation est la question essentielle du système économique et du régime politique dans lequel s’inscrit l’économie. Dans le système capitaliste, cette relation repose sur la propriété : chaque individu possède un certain nombre de capitaux : des machines, des outils et bien entendu des forces de travail. Dans un monde libre, chaque Homme est propriétaire de sa propre force de travail et uniquement de celle-ci, contrairement à ce qui se passe sous le régime de l’esclavage. Dans un régime communiste et centralisateur, c’est l’Etat qui possède tous les capitaux et qui les assigne aux différentes individus, la relation n’est donc plus directe mais indirecte. Notons d’ailleurs que même dans les démocraties libérales, un grand nombre de capitaux sont publics c’est-à-dire également possédés par l’Etat. On pourrait également imaginer d’autres systèmes d’organisation, comme l’anarchie où les capitaux n’appartiennent à personne ou encore une organisation pré-sociale où s’appliquerait à tout moment la loi du plus fort. Une autre question fondamentale à propos de cette relation concerne la transmission des capitaux. En effet, si le Capital humain disparaît en même temps que celui à qui il appartient, il n’en va pas de même pour les machines ou les mines. On peut imaginer un système où les biens d’une personne décédée sont donnés à l’Etat qui les redistribue ensuite à toute la population, ou bien qu’ils deviennent la propriété de ses enfants, de sa veuve ou encore d’une personne de son choix. C’est donc au sein de cette relation entre l’Homme et le Capital que s’établissent les grands choix politiques et en particulier la question de la propriété et celle de la succession.

La relation Capital – Ressources

La distinction entre le Capital (qui est un stock) et les Ressources (qui sont un flux) est l’élément essentiel de cette « théoria » économique que j’essaye de construire. La société a en effet tout à gagner à ce que ceux qui possèdent les capitaux les utilisent au maximum de leurs possibilités. Une machine inutilisée au fond d’un garage, un château qui tombe dans l’abandon : voilà des pertes irréversibles pour l’économie. C’est la raison pour laquelle la fiscalité sur le capital est importante : d’un point de vue strictement économique, une personne qui possède un capital dont elle n’arrive pas à assumer l’entretien et l’utilisation doit le céder à ceux qui en ont les moyens. Si l’on s’intéresse maintenant au Capital humain, on est amené à inverser la relation habituellement supposée entre développement économique et chômage. L’idée couramment avancée (et qui est juste à court terme) est que la conjoncture économique détermine l’emploi et donc le chômage. On parle souvent du taux de croissance minimal d’une économie en-dessous duquel on détruit des emplois. En réalité, dans un raisonnement à plus long terme, il faut inverser la causalité pour dire que le chômage se traduit par une sous utilisation et une plus forte dépréciation du Capital humain ce qui limite donc le développement économique. Le « bon capitaliste », d’après ce que je viens d’esquisser, ce n’est pas celui qui possède que ce qui lui est utile mais celui qui permet de tirer le plus de ressources du Capital qu’il possède.

La relation Ressources – Biens

Cette relation recouvre la quasi-totalité du processus productif : il s’agit de l’utilisation des ressources mise à disposition par les Capitalistes pour produire les biens de consommation et d’investissement. Le lieu de cette relation, c’est l’entreprise privée (dans un régime capitaliste) ou la manufacture nationale (dans un régime communiste). Très souvent, cette relation entre les Ressources et les Biens n’est pas directe, elle est intermédiée : on trouve ainsi des agences pour l’emploi qui mettent en relation les travailleurs avec les entrepreneurs ou les banques qui mettent en relation les détenteurs de capitaux avec les entrepreneurs. Cette étape du processus économique, où les Ressources sont transformées en Biens, est essentielle puisque c’est là que se forme toute la richesse de l’économie, c’est-à-dire toute la valeur ajoutée. Pour évaluer la performance d’une économie, on ne s’intéresse d’ailleurs qu’à cette relation en calculant la somme de toutes les valeurs ajoutées de toutes les entreprises pour aboutir au Produit Intérieur Brut. Comment répartir cette richesse créée dans les entreprises ? Il est convenu que cette valeur ajoutée doit se répartir entre le Travail, le Capital et les impôts payés à l’Etat. Dans le cadre proposé dans cet article, cette répartition prend tout son sens : seuls les Capitalistes sont rémunérés, selon la productivité de leurs capitaux. Il n’y a donc pas de différence fondamentale entre l’actionnaire qui réclame son dividende en échange du prêt de ses capitaux-machines, le travailleur qui réclame son salaire en échange de l’utilisation de son capital-humain ou de l’Etat qui réclame des impôts en échange de l’utilisation de biens et de services publics (infrastructure, police, justice, éducation…).

La relation Biens – Capital et la dépréciation du Capital

Comme on l’a déjà indiqué, le Capital est un stock, entre deux périodes il peut donc être diminué ou bien être augmenté. La diminution, c’est ce que l’on appelle la dépréciation du Capital, ce qui correspond généralement à son usure. La machine s’abîme quand on l’utilise, la mine se vide quand on l’exploite, le travailleur se fatigue physiquement et oublie des choses qu’on lui avait enseignées. Il y a donc un risque qu’année après année, le stock de Capital s’amenuise et qu’au bout d’un certain temps aucune activité économique ne soit plus possible (même si certains lecteurs attentifs de ce blog m’objecteront qu’une suite positive décroissante ne tend pas forcément vers zéro !). Pour augmenter le stock de Capital, il faut donc utiliser une partie de la richesse ou de la valeur ajoutée obtenue par la création de Biens pour le renouveler. C’est ce que j’appelle l’épargne ou l’investissement, qui sont dans ma bouche parfaitement synonyme l’un de l’autre. Un bien épargné c’est un bien qui n’a pas vocation à être consommé mais à être investi pour augmenter le stock de Capital. On peut ainsi épargner du travail ou de l’utilisation de machines pour construire d’autres machines, de même on peut épargner du travail pour se former et augmenter ainsi son Capital humain. Entre l’artisan qui construit un outil et le futur travailleur qui étudie, il n’y a donc pas de véritable différence : il s’agit de travailler aujourd’hui pour une activité pas immédiatement productive mais qui augmentera sa productivité à l’avenir. C’est donc l’épargne ou l’investissement qui fait intervenir l’idée de temps dans l’économie et plus particulièrement la notion de calcul intertemporel. Quelle préférence faut-il accorder au présent sur l’avenir et comment la société peut-elle inciter les individus à épargner pour assurer la prospérité future ? Cette réflexion nous conduit inévitablement à la notion de taux d’intérêt qui sert grosso modo à rémunérer le temps que l’artisan a sacrifié pour fabriquer son outil quand il décide de le prêter. Pour le travailleur, l’incitation à se former ne vient pas du taux d’intérêt mais de l’espoir de toucher un meilleur salaire s’il fait de plus longues études. Là encore, intérêt, salaire, impôt, tout ceci n’a qu’un seul nom : rémunération du capital.

La relation Biens – Utilité

Cette relation porte un nom très simple : c’est la consommation. On peut d’ailleurs envisager cette relation dans les deux sens : les individus retirent de l’utilité des biens qu’ils consomment ou les entreprises produisent les biens qui procurent de l’utilité. Tout dépend qui si l’on prend le point de vue de l’offre ou celui de la demande. Il faut avoir à l’esprit que l’augmentation de l’Utilité des consommateurs est la raison d’être de toute l’économie : la propriété, le travail, l’investissement n’en sont que des moyens. Citons à ce propos cette réplique amusante d’un économiste américain à propos du plan de relance de Barack Obama « On nous annonce que ce plan va relancer la croissance et faire baisser le chômage, c’est une bonne nouvelle, même si cela aurait été encore mieux qu’il relance la croissance sans augmenter le travail ! ». La consommation repose sur deux intermédiaires principaux : la distribution et le marketing. Idéalement, ces intermédiaires sont un système de logistique et d’information qui met en relation des consommateurs qui ont des envies avec des entreprises qui ont des produits. Plus souvent, ils consistent à vendre de gré ou de force aux acheteurs ce qui a été produit.

La relation Utilité – Homme

C’est la partie un peu philosophique de l’économie, qui consiste à se demander « A quoi bon ? ». Pourquoi vouloir à tout prix augmenter son utilité, ses plaisirs ? Cela nous rend-il plus heureux ? La réponse la plus sage que l’économie puisse faire à ces questions est précisément de ne pas chercher à y répondre et de laisser cette réflexion fondamentale à la philosophie, à l’art et à la politique, qui semble beaucoup mieux placés pour y répondre. L’économiste, comme le scientifique, doit davantage se focaliser sur la question du comment que sur celle du pourquoi.

3. Questions en suspens et Conclusion

Plusieurs questions mériteraient (et mériteront certainement dans les semaines à venir) d’être traitées à travers cette représentation de l’économie. Tout d’abord, quel est le rôle de la monnaie dans l’économie, quelle est son influence sur chacune des relations explicitées au cours de cet article ? Ensuite, comment valoriser les Capitaux ? Théoriquement, la valorisation d’un Capital doit être la somme actualisée des revenus futurs que ses ressources permettent de produire. Cette valeur se rapproche de ce que Marx appelle la valeur d’usage, valeur que le marché est sensé refléter à tout instant. Comment se fait-il que la valeur d’usage et la valeur de marché puissent différer (bulles financières) ? Enfin, quelle place accorder au prêt et au crédit dans cette représentation de l’économie ?

S’il fallait résumer la résumer en un minimum de mots, je dirais que « l’économie, c’est de la compatibilité et de la morale ». Par comptabilité j’entends une prise en compte de la réalité matérielle du processus de production (on ne peut pas utiliser plus de ressources qu’il n’y en a de créées, on ne peut pas emprunter plus de biens qu’il n’y en a de prêtés…) et par morale j’entends une organisation collective tacitement acceptée par l’ensemble de la société. On a bien vu en effet que toute l’économie repose au départ sur un choix politique qui est celui de la relation entre l’Homme et le Capital. C’est parce que l’esclavage était moralement inacceptable qu’il a été abandonné, de même que l’expropriation de masse par l’Etat. Un système économique ne peut donc persister que s’il est jugé légitime.

L’économie, c’est donc à la fois les marchés et la politique, les premiers apportant l’efficacité quand le second apporte le consensus social. A l’heure où le capitalisme est considéré comme le pire de tous les maux, je reprendrais donc à mon compte cette citation d’Henri Guaino : « le capitalisme est essentiellement moral ».

11 février 2009

Retour sur l'intervention de Nicolas Sarkozy


L'actualité va vite, très vite, surtout avec Nicolas Sarkozy. Une annonce succède à un plan, un déplacement à une intervention médiatique. L'objet de ce blog n'est pas de suivre cette actualité au jour le jour mais de prendre du recul pour analyser les faits. C'est pourquoi un retour sur la dernière prestation télévisée du chef de l'Etat s'impose. Après les manifestations du 29 janvier et avant la rencontre des partenaires sociaux le 18 février, cette prise de parole du chef de l'Etat était très attendue pour comprendre la politique poursuivie par la France face à la crise. Reprenons donc, point par point ce qu'a dit le chef de l'Etat.


"La crise du siècle"

Nicolas Sarkozy a commencé son intervention en expliquant que la crise économique actuelle est la plus importante depuis 1929 et qu'elle marquera donc le XXIème siècle. Sans sous-estimer l'importante dégradation de la conjoncture internationale, on est en droit de se demander s'il est du devoir du chef de l'Etat de dramatiser ainsi cette crise. L'économie, pour prospérer, a besoin de confiance, pas de défiance, et dire que tout va de mal en pis, c'est contribuer à cette spirale négative. En procédant de la sorte, Nicolas Sarkozy essaye de se dédouaner des conséquences sociales de cette crise. Effectivement, contrairement à ce que clame l'opposition, sa politique économique n'est pour rien (ou en tout cas pour pas grand chose) dans la mauvaise situation actuelle, mais ce faisant, le Président de la République pense plus à protéger sa popularité qu'à restaurer la confiance. Il joue donc sa carte personnelle avant l'intérêt général.


Le plan de sauvetage des banques

Nicolas Sarkozy a eu raison de dire que le plan de sauvetage des banques était indispensable. Là encore, tout responsable politique aurait été contraint d'adopter des mesures similaires s'il avait été aux responsabilités. Il était donc essentiel de dénoncer ce mythe de "miliards d'euros donnés aux banques en récompense de leur mauvaise gestion". Notons seulement que Nicolas Sarkozy est ici victime de son excès de communication de l'automne dernier : en parlant de milliards à tout bout de champ, il a voulu montrer que son volontarisme était capable de grandes choses. Le Président de la République a ensuite fait preuve de génie politique : pour démontrer que l'Etat ne faisait aucun cadeau aux banquiers, il a assuré que l'argent prêté rapporterait 1,4 milliards d'euros en 2009 et que cette somme servirait à financer des mesures sociales. D'une pierre, deux coups. Il convient toutefois de prendre certaines distances avec le propos présidentiel. D'une part, les détails du calcul de ces intérêts n'est pas très clair : a-t-on bien pris en compte ce que coûte l'argent emprunté par l'Etat pour le prêter aux banques (4% environ) ? Ensuite, il faut également considérer l'argent que l'Etat a emprunté pour monter au capital des établissements bancaires : dans ce cas on verra s'il y a plus-value au moment où l'Etat se désengagera. Enfin, il faut bien comprendre que si les banques préfèrent se financer à 8% auprès de l'Etat plutôt que d'aller sur le marché (à 10 ou 11%), c'est que le marché estime qu'il y a un risque de défaillance des banques, l'Etat supporte donc ce risque puisqu'il assume le différentiel entre le taux de marché et les 8% auxquels il prête. Le calcul de 1,4 milliards ne vaut que si aucune banque ne fait défaut, dans le cas contraire (peu probable), ce ne sera pas un gain mais une gigantesque perte pour l'Etat.


Le modèle social Français

Interrogé par David Pujadas (pour une fois pertinent) sur sa critique du modèle social Français au cours de la campagne électorale, le Président de la République a feint de n'avoir jamais parlé de cela et a relativisé la rupture promise. Il a ainsi profité de l'amnésie chronique qui frappe l'opinion et la classe journalistique. Pourtant Nicolas Sarkozy a bien clamé haut et fort, aidé en cela par tous les déclinologues qui l'ont soutenus (Nicolas Baverez) que le modèle social Français était nul et qu'il fallait vite regarder du côté des Etats-Unis ou de l'Angleterre. Au point que dans le programme du candidat de l'UMP, figurait un dispositif proche des "subprimes" pour faciliter l'accession à la propriété des classes moyennes. Aujourd'hui, ce discours est passé de mode, et Nicolas Sarkozy a donc choisi (avec raison) de retourner sa veste en déclarant que quand on regardait la situation des pays anglo-saxons "on avait pas envie de leur ressembler".


La relance par l'investissement

Nicolas Sarkozy a été convaicant dans sa justification de la relance par l'investissement. La priorité du gouvernement doit effectivement être l'emploi, il faut donc trouver des projets qui peuvent démarrer tout de suite sur tout le territoire. Cette relance présente également l'avantage de créer des actifs (même si la liste des 1000 projets du gouvernement laisse parfois pantois) qui pourront être mis en face de la dette contractée par l'Etat. Le Président a également eu raison de défendre la suppression d'un poste de fonctionnaire sur deux pour chaque départ à la retraite. Si l'Etat veut, aujourd'hui comme à l'avenir, investir massivement, il doit diminuer ses dépenses de fonctionnement qui lui font perdre en agilité.


Chômage partiel et chômage des jeunes

Le Président, décidément dans une bonne phase, a ensuite proposé des pistes intéressantes d'utilisation d'une partie des 1,4 milliards d'euros pour des dépenses sociales. Il s'agit en particulier d'augmenter ce qui est versé aux chômeurs partiels et d'aider les jeunes qui sont au chômage et qui sont non-éligible au système d'allocation chômage. La priorité de l'Etat doit être, en effet, de garder au maximum les personnes dans l'activité pour éviter les effets d'hysteriesis qui résulteraient d'un éloignement prolongé de l'emploi. De même doit-il soutenir la trésorerie des PME pour éviter que les faillites ne se multiplient. La crise et ses conséquences sont inévitables, il faut tout faire pour que les dégâts qu'elle engendre ne soient pas irréversibles.


Le soutien du pouvoir d'achat des classes moyennes

Après cette bonne passe, Nicolas Sarkozy s'est laissé entraîné à la facilité. On savait depuis une demie-heure qu'il n'était plus question de "rupture" mais on a été surpris de le retrouvé quasiment "chiraquisé", c'est-à-dire en égrénant une série de mesures dont il n'a pas le premier centime en poche. Suppression de la première tranche de l'impôt sur le revenu (décision à laquelle il souhaite associer les partenaires sociaux alors que c'est le Parlement, dans notre pays, qui décide de la fiscalité), hausse des allocations familiales... Après avoir brillament expliqué pourquoi il fallait relancer par l'investissement, le voici qui prétend relancer le pouvoir d'achat par l'endettement. J'ai déjà eu l'occasion de dire sur ce blog à quel point ce type de relance était immoral, sauf à augmenter les impôts après la crise. Qu'on le dise une fois pour toutes : le pouvoir d'achat ne se décrète pas, c'est une résultante de l'activité économique d'un Etat. Faire croire qu'on peut vivre mieux en s'endettant c'est mentir ! Nicolas Sarkozy prend ainsi le risque d'alourdir la dette de manière structurelle et pas simplement passagère.


Le partage des profits

On a eu ensuite droit à la ritournelle sur le partage des profits en trois tiers : un tiers pour les salariés, un tiers pour les actionnaires et un tiers pour l'investissement. Pour information, aujourd'hui les profits se répartissent de la manière suivante : un tiers pour les actionnaires, plus d'un tiers pour l'investissement et moins d'un tiers pour les salariés. Nicolas Sarkozy pense donc que les entreprises Françaises investissent trop. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ce débat n'a absolument aucun sens. Le profit est une notion comptable pas vraiment pertinente pour la question du partage des richesses, ce qui compte c'est le partage de la valeur ajoutée. En effet, une entreprise achète des biens intermédiaires et vend des produits finis, la différence entre les deux s'appelle la valeur ajoutée. Ce montant lui sert à rémunérer ses salariés, ses actionnaires (qui lui fournissent son capital) et l'Etat ! Mieux vaut une entreprise qui paye très bien ses salariés et ne les intéresse pas aux profits que l'inverse, surtout dans une période de crise où les profits sont bas. La vraie question c'est donc le partage de la valeur ajoutée, qui est d'ailleurs assez stable en France depuis le milieu des années 80 selon l'INSEE contrairement à ce que l'on entend dans la bouche de tous les politiques (la rémunération du travail a même plutôt progressé). De plus, vouloir instituer une règle rigide de partage des profits c'est méconnaître la diversité des situations des entreprises françaises. Va-t-on obliger une entreprise de services à investir 1/3 de ses profits alors qu'elle est très peu capitalistique ? Va t-on empêcher EDF d'investir plus d'1/3 de ses profits au moment où les constructions de centrales nucléaires se multiplient ? Tout cela n'a pas de sens.


La suppression de la taxe professionnelle

Seule annonce véritable de l'intervention présidentielle : la suppression de la taxe professionnelle. Reconnaissons là qu'il s'agit là d'un impôt qui pénalise l'investissement et dont tout le monde (ou presque) réclame la disparition. Mais là encore de deux choses l'une : ou bien la disparition de cette taxe n'est pas compensée et la dette publique s'aggravera de manière spectaculaire, ou bien, et c'est ce qu'a sous-entendu le chef de l'Etat, elle sera complètement compensée et dans ce cas on comprend mal quel impact cela pourrait avoir sur la compétitivité des entreprises et leur propension à délocaliser. On peut surtout se demander si cette réforme complexe était vraiment la priorité et si elle ne va pas se transformer en usine à gaz. En effet, la taxe professionnelle est une partie conséquente des ressources des collectivités locales, ce qui a du sens puisque l'assiette de cet impôt est local. Pour schématiser, le "deal" est le suivant : j'accepte que vous implantiez une centrale nucléaire dans ma commune car je vais toucher la taxe professionnelle. La taxe carbone, évoquée par le Président, cumule les désavantages : tout d'abord son assiette n'est pas locale ce qui rendrait nécessaire des péréquations entre territoires particulièrement complexes, ensuite l'assiette de cet impôt est destinée à se réduire au fil du temps et enfin elle frapperait principalement les industries les plus délocalisables (sidérurgie...) : beau résultat ! Si le but est vraiment de réduire les délocalisations à coût nul pour l'Etat, la seule solution est de faire payer moins l'industrie et davantage les services, nettement moins délocalisables (en taxant la valeur ajoutée des entreprises par exemple).


L'appel à l'unité européenne

Nicolas Sarkozy a raison quand il en appelle à l'unité européenne, notamment dans le cadre du prochain G20, ou quand il dénonce les méfaits du protectionnisme. Il a tort quand il stigmatise d'autres pays européens (Grande-Bretagne, Allemagne, République Tchèque) et quand il propose des solutions protectionnistes, notamment dans le secteur automobile. Lequel faut-il croire ? Par ailleurs, son analyse sur la nécessité d'une meilleure régulation au niveau mondial pour prendre acte du fait que le marché est devenu mondial est tout à fait pertinente. Sa détermination, avec Angela Merkel, à lutter contre les paradis fiscaux est louable, souhaitons qu'elle aboutisse à Londres.


La baisse de la TVA

Suivez bien les deux étapes du raisonnement Sarkozien "La Grande-Bretagne a baissé la TVA pour relancer la demande, ce qui ne marche pas c'est donc une mauvaise idée. Pourquoi ne pas baisser la TVA sur les produits propres, la restauration et le chocolat au lait ?". L'incohérence du propos se double ici d'erreurs factuelles assez graves. Tout d'abord, Nicolas Sarkozy explique que la Grande-Bretagne a décidé de relancer par la consommation car elle n'a plus d'industrie, contrairement à la France : c'est tout simplement faux, les deux pays ont exactement la même proportion de leur PIB qui vient de l'industrie (13% environ). Ensuite, si la consommation a effectivement baissé en valeur en Grande-Bretagne depuis la baisse de la TVA, c'est principalement en raison de la baisse des prix, les ventes en volumes ont au contraire progressé. Enfin, quand la droite Française arrêtera-t-elle avec sa rengaine de la baisse de la TVA sur la restauration ? Cette dépense est jugée par tous les économistes comme totalement improductive et surtout, l'Etat n'en a pas les moyens. Il ne reste donc plus qu'à prier pour que les Allemands continuent à nous empêcher de réaliser cette promesse démagogique.


Sanction du préfet de la Manche

La rhétorique sarkozyenne de la responsabilité m'a toujours été insupportable (cf. l'article "L'irresponsabilité Sarkozyste" dans ce blog), elle est également totalement incohérente. Rappelons quelques faits : un militaire tire à balles réelles sur la foule lors d'une journée portes ouvertes, Nicola Sarkozy exige la démission du chef d'Etat major de l'armée de Terre. Jérôme Kerviel contourne les règles de la Société Générale et lui fait perdre 5 milliards d'euros, Nicolas Sarkozy exige la démission de Daniel Bouton. Des manifestants particulièrement remontés accueillent le Président de la République à Saint-Lô, Nicolas Sarkozy exige la mutation du préfet de la Manche. La raison "Quand il y a un problème, je suis responsable, il en va de même pour tout le monde". Vient alors la question que tout journaliste normalement constitué aurait du lui poser : "Monsieur le Président, il y a des problèmes en France, du chômage, pas de pouvoir d'achat, alors prenez vos responsabilités et démissionnez !". Certes Nicolas Sarkozy n'est pas responsable de la crise actuelle, mais pas plus que les trois personnes contraintes à la démission mentionnées ci-dessus. C'est donc le deux poids, deux mesures.


Réforme de l'audiovisuel public

Passons enfin rapidement sur l'erreur de Nicolas Sarkozy à propos de la nomination du Président de France Télévisions. Les commissions culturelles du Parlement ne devront pas approuver cette nomination aux 3/5, elles pourront seulement s'y opposer si elles réunissent 3/5 des voix : ce qui est loin d'être la même chose. Pour reprendre les propres mots de Nicolas Sarkozy à ce sujet "c'est tellement plus simple de dire les choses de manière exacte".


Bilan

Au global, cela fait beaucoup d'incohérences et d'erreurs factuelles. J'ai donc été particulièrement déçu par la prestation de Nicolas Sarkozy qui a manqué une occasion de faire de la pédagogie et a préféré lancer des promesses en l'air même s'il n'a pas de quoi les financer. Etait-il possible de faire mieux ? Très certainement. Lui qui se réclame du Général de Gaulle, il devrait prendre exemple sur ses conférences de presse, notamment celle-ci (passionnante) : Cliquez ici. Sa connaissance des dossiers, sa compréhension de l'économie et son sens de la pédagogie ont de quoi faire pâlir notre Président.


Pour autant, il ne faut pas accabler Nicolas Sarkozy, je détournerai à son endroit cet adage populaire : "quand on le regarde, on se désole, quand on le compare aux autres, on se console".

09 février 2009

Plaidoyer pour un fonctionnement non démocratique des partis politiques

Après une longue série d'article consacrés à l'économie, voici de quoi satisfaire les lecteurs de ce blog plus intéressés par les questions politiques.


Les partis politiques doivent-ils être démocratiques dans une démocratie ? A priori, la réponse à cette question semble aller de soi : comment imaginer que les principaux acteurs de la vie démocratique d’un pays puissent se soustraire aux règles de la démocratie ? Mais il faut accepter de mener la réflexion au-delà de cet apparent paradoxe, en partant de cette remarque du philosophe Alain Finkielkraut « Tout ne doit pas être démocratique dans une démocratie ». Pour lui, il s’agit d’abord et avant tout de parler de l’Ecole. Cette institution est en effet le lieu même de l’inégalité entre celui qui sait (le maître) et celui qui ne sait pas (l’élève) et on imagine mal que les programmes scolaires soient choisis de manière démocratique par les élèves. Peut-on étendre ce raisonnement au fonctionnement des partis politiques ?

Il faut tout d’abord distinguer deux façons de considérer la démocratie. Partons de la célèbre citation de Winston Churchill « La démocratie est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres », pour certaines personnes, il s’agit d’une maxime politique tandis que pour d’autres n'y voient qu'un bon mot : voici comment je définis le clivage sur la démocratie. Pour être plus précis, les premiers vont considérer que la démocratie est un « mal nécessaire », c’est-à-dire le seul régime qui puisse avoir une légitimité durable et celui qui recourt le moins à l’arbitraire. Les seconds estiment, quant à eux, qu’il s’agit d’un « bien absolu », d’un processus plus qu’un état stable, indissociable du progrès humain ou de la civilisation. La démocratie peut donc être considérée comme un moyen ou comme une fin en soi. Même si cette schématisation est sans doute un peu abusive, ce clivage recouvre le traditionnel clivage droite/gauche, ce qui peut expliquer les différences fondamentales dans le fonctionnement des principaux partis politiques comme nous l’a montré l’actualité récente au PS et à l’UMP.

On peut distinguer trois grandes fonctions d’un parti politique dans une démocratie : incarner une ligne et un héritage idéologique, conquérir ou conserver le pouvoir et enfin proposer des solutions pour l’avenir. On retrouve là les trois temps de la vie politique : la passé auquel il faut être fidèle, le présent, temps de l’action par excellence et le futur qu’il s’agit de construire. Ces fonctions sont essentielles pour la vie démocratique d’un pays, il s’agit donc de se demander si un fonctionnement démocratique (au sens du "bien absolu" et non du "mal nécessaire") des partis permet, ou non, de mieux les remplir.

Le passé : le temps de la fidélité

Chaque parti politique est l’héritier d’une longue tradition idéologique, et il s’enracine donc dans l’Histoire nationale. Le libéralisme, le socialisme, le bonapartisme, le communisme ou encore le nationalisme ont structuré, et continuent à le faire, la vie politique française. Seul le mouvement écologiste a émergé au cours des dernières décennies pour s’ajouter à ces grands mouvements de pensée, même si on peut considérer qu’il est une synthèse entre le libéralisme politique et une nouvelle forme de conservatisme.

Chaque parti politique doit donc être comptable de cet héritage historique. Cela ne fait pas pour autant de cet héritage un dogme rigide, des évolutions idéologiques sont toujours possibles et même inévitables pour s’adapter au monde, mais il ne peut s’agir de ruptures conceptuelles. Pourtant, aujourd’hui, on assiste à une grande confusion idéologique, le nouveau patron de l’UMP, Xavier Bertrand, d’affirmer même que « le clivage entre la droite et la gauche n’a plus de sens, qu’il faut être pragmatique et que la vraie ligne de partage aujourd’hui se situe entre les réformateurs et les conservateurs ». Cette confusion est encore plus grande chez les militants politiques qui connaissent souvent très mal (à l’exception de l’extrême gauche à la rigueur) la culture et l’histoire de leur mouvement politique.

Un fonctionnement démocratique des partis politiques se traduirait très certainement par une confusion et un émiettement idéologique généralisé. De même que chaque individu pioche aujourd’hui dans les différentes religions pour se constituer sa propre doctrine du Salut, chaque militant viendrait faire son marché entre les différents corps de doctrine politique, en choisissant ce qui lui plaît, rejetant le reste, au mépris de toute cohérence d’ensemble. Il faut bien comprendre que la démocratie, comme le marché, conduit à une inévitable atomisation des acteurs, c’est-à-dire à un individualisme total. Les partis politiques, si l’on poursuit cette comparaison, sont l’équivalent des monopoles, ils servent de repères et peuvent structurer le « marché politique ». Autant l’atomisation des marchés économiques présente d’incontestables bénéfices, autant celle de la vie politique pose beaucoup plus de problèmes. Si personne n’a de « pouvoir de marché » dans la démocratie, c’est-à-dire de pouvoir d’entraînement, comment la collectivité des individus peut-elle encore prendre son destin en main ? Les mouvements spontanés d’une partie conséquente de la population semblent totalement utopiques, au point que même les communistes ont toujours pensé qu’une avant-garde du prolétariat était indispensable pour accomplir l’égalité parfaite.

Les partis politiques doivent donc fournir des repères et offrir des grilles de lecture, à la population, ils ne peuvent prétendre être la simple synthèse idéologique de ce que pensent leurs militants. Cet éclairage provient essentiellement de la tradition idéologique dans laquelle ces partis s’inscrivent. Pour clore l’analogie avec le marché, on peut donc dire que ces institutions sont des monopoles naturels et légitimes, indispensables au bon fonctionnement de la démocratie.

Le présent : le temps de l’action

Selon la Constitution de 1958, les partis politiques « concourent à l’expression du suffrage », superbe euphémisme pour dire qu’ils se battent d’arrache-pied pour gagner les élections. Avec le passage au quinquennat et la Présidentialisation de la vie politique, cette fonction est devenue prééminente au point d’écraser toutes les autres. Les grands partis politiques sont aujourd’hui des machines de guerre pour gagner l’élection présidentielle. Dans cette optique purement utilitariste, le fonctionnement démocratique d’un parti politique est-il la garantie du succès électoral ?

Pour certains, la désignation démocratique du candidat du parti lui permet de bénéficier d’un certain élan. Cette affirmation est sans doute d’autant plus vraie que ces primaires sont ouvertes à tous les sympathisants et pas seulement aux militants. Mais là encore, les contre-exemples ne manquent pas : défaite de Ségolène Royal en 2007 malgré les primaires organisées au sein du parti socialiste ou encore la défaite de Walter Veltroni en 2008 face à Silvio Berlusconi, alors qu’il avait bénéficié du soutien de plusieurs millions de gens de gauche lors des primaires. La désignation démocratique ne semble donc pas être gage de succès.

Le premier écueil de ce type de désignation démocratique du candidat, est que la base militante coïncide souvent assez mal avec le corps électoral : pour le dire autrement, les personnes qui s’engagent politiquement ne sont pas représentatives du reste de la population. En particulier, les militants sont souvent plus enclins à choisir un candidat « radical » plutôt qu’un centriste. C’est ce qui fait qu’on parle de candidats de premier ou de second tour. Laurent Fabius a d’ailleurs parfaitement théorisé ce fait stylisé (à défaut de l’avoir appliqué avec succès) en déclarant que le congrès du PS se gagne toujours à gauche.

Le deuxième problème posé par la désignation des candidats directement par la base militante, c’est l’incertain qui peut résulter de cette procédure. L’exemple des primaires américaines est ici particulièrement probant, puisqu’elles peuvent aboutir au meilleur (Barack Obama) comme au pire (George W. Bush). Par opposition, la désignation plus classique (en France en tous cas) par les caciques du parti permet de sélectionner un candidat qui a fait ses preuves tout au long de sa carrière, ce qui évite de se retrouver avec un candidat qui arrive là par hasard. On se prive par conséquent du pire, mais certainement aussi du meilleur par ce type de désignation.

Enfin, à l’heure du matraquage des sondages, la désignation démocratique des candidats présente le risque de créer des « bulles politiques » comme il existe des bulles économiques. Ségolène Royal est un bon exemple en la matière puisque son principal argument pour gagner l’investiture du PS était que les sondages faisaient d’elle la candidate la plus crédible pour battre Nicolas Sarkozy. Le choix des militants s’est donc en partie fondé sur de mauvaises raisons, en écoutant plus ce qu’avaient à dire Ipsos ou la Sofres que les différents candidats à la candidature. Les primaires démocrates ont également montré à quels points l’emballement démocratique pouvait être important : si les premières élections n’avaient pas eu lieu dans l’Iowa mais dans un état plus favorable à Hillary Clinton, il fait peu de doutes que cette dernière aurait été finalement désignée. Même s’il serait malvenu de se plaindre du résultat final de ces primaires, on peut néanmoins s’interroger sur l’importance que peuvent avoir de tels éléments contingents (la date des primaires de chaque Etat) sur le résultat final.

Le futur : le temps de la construction

Un parti politique doit également être à l’avant-garde du débat et des propositions. Pour citer une nouvelle fois Xavier Bertrand (ce qui est lui faire trop d’honneur certainement), « l’UMP doit avoir des idées d’avance », ce à quoi Dominique Strauss-Kahn répond « le PS doit changer de logiciel politique ». Au-delà de ces slogans de mauvaise facture, il faut bien reconnaître qu’une fonction essentielle des partis politiques est de comprendre les évolutions de la société et de proposer des solutions politiques adéquates.

Dans ce cadre, on peut adopter le raisonnement (complètement démagogique à mon goût) suivant : en faisant un parti de masse, on fait remonter les problèmes auxquels fait face la société et en laissant les militants définir le projet politique on s’assure que les réponses apportées seront adéquates. Cette croyance aveugle dans l’intelligence collective est la négation même de l’esprit critique, si cher à notre pays. Pour penser la société, un parti politique ne doit pas être englué dans la société, il doit chercher du recul, des analyses et pour cela être en liaison très étroite avec le monde intellectuel. C’est ce qu’a fait l’UMP lors des dernières élections présidentielles : une série de conventions thématiques ont réunis sur chaque sujet des experts et des intellectuels, ce qui a permis de constituer l’ossature du programme de Nicolas Sarkozy. A l’inverse, Ségolène Royal a choisi de s’appuyer sur la démocratie participative, attendant par là-même que les idées jaillissent de la base. Si l’on regarde le résultat final (les fameuses 100 propositions), on ne peut que constater que ce « jaillissement » n’a pas eu lieu.

Au-delà de l’expertise nécessaire dont doivent bénéficier les partis politiques pour constituer leur programme, la cohérence exige que ce programme soit rédigé par un nombre limité de personnes. La synthèse de milliers voire de millions d’avis individuels est un exercice impossible, en revanche, il est tout à fait possible de « tester » différentes propositions auprès de la base militante et de faire valider a posteriori le programme par un vote.

Conclusion

En adoptant un fonctionnement totalement démocratique, c’est-à-dire en faisant en sorte que les militants dessinent la ligne idéologique, qu’ils choisissent le candidat et qu’ils définissent le programme, les partis politiques prennent le risque d’être une tautologie inexacte, une pâle copie, un écho sourd de la démocratie réelle. Un parti n’est pas que la somme de ses militants, il doit également s’appuyer sur une Histoire et développer un lien fort avec le monde intellectuel.

Faut-il en conclure que le fonctionnement d’un parti doit être anti-démocratique ? Certainement pas, il doit être démocrate au sens de Churchill. Il est donc essentiel que le choix des déclarations de principes, des candidats et des programmes soit validé de manière démocratique par les militants. Mais cette validation doit se faire a posteriori plutôt qu’a priori. Dans le même esprit, à la démocratie directe comme mode de fonctionnement du parti, il faut préférer une organisation plus hiérarchique faite de sections, de fédérations et d’un conseil national (c’est d’ailleurs le cas aujourd’hui pour le PS comme pour l’UMP). Ce système à plusieurs étages, cette démocratie indirecte doit être l’occasion de faire remonter « naturellement » les attentes, les inquiétudes et les compétences à la tête du parti. Ce type de fonctionnement démocratique, certes plus complexe et plus rigide, peut être beaucoup plus vivant et fécond que la démocratie intégrale. Cette dernière forme de démocratie, également appelée participative, est en fait bien souvent le plus court chemin vers le despotisme.

04 février 2009

La Fable de la Relance



A la sortie d’une séance au Parlement, un tribun de l’opposition rencontre un ministre du gouvernement. Très vite la conversation s’engage sur les réponses à apporter à la crise économique qui touche le pays et les moyens de relancer l’activité.





- Bonjour Monsieur du Gouvernement.
- Bonjour Monsieur de l’Opposition.
- Avez-vous entendu le peuple : il gronde. Il vous faut changer de politique.
- Pourquoi changer une politique que je viens à peine de mettre en place et qui n’a pas encore pu produire ces effets. Par ailleurs je suis convaincu que les principes qui guident l’action du Gouvernement sont les bons : notre Salut viendra de la relance par l’investissement.
- Notre Salut, n’y allez vous pas un peu fort ?
- Et bien, jugez par vous-même : cette politique nous conduit aujourd’hui à emprunter à nos amis Chinois pour construire des routes, des ponts et d’autres infrastructures qui généreront des profits dans l’avenir, ce qui nous permettra de rembourser nos amis Chinois. Nous donnons donc de l’activité à court terme sans dégrader nos finances sur le long terme. Au final notre pays sortira renforcé de cette crise.
- Comment voulez-vous que notre pays en sorte renforcé si tous ses habitants se trouvent appauvris par une telle politique. Ce que vous appelez « pays » me semble bien abstrait si cela ne recouvre pas le sort de l’ensemble de sa population.
- Mais qui vous dit que j’oublie le peuple ? En lançant ces grands travaux, je redonne du travail et donc des revenus aux chômeurs. Vous le voyez, ma politique n’oublie personne.
- Vous vous occupez du chômage, fort bien, mais il ne s’agit pas là du seul problème. N’avez-vous point entendu le peuple : il réclame un meilleur niveau de vie, une hausse conséquente et immédiate du pouvoir d’achat. C’est ce que nous autres membres de l’Opposition proposons également avec une relance de la consommation.
- Pouvez-vous m’en dire plus sur votre politique, je crains ne pas tout à fait la comprendre.
- Rien de plus simple, puisqu’elle tombe sous le sens. En distribuant de l’argent aux gens, ils vont le consommer, ce qui augmentera la demande et fera repartir l’activité. Cette politique est parfaite puisqu’elle améliore la vie des gens et qu’elle relance la croissance, c’est la conjugaison de l’efficacité économique et de la justice sociale.
- Mais quel argent comptez-vous distribuer ? N’ignorez-vous pas que les caisses de l’Etat sont vides ?
- J’en conviens, nous comptons donc utiliser la même méthode que celle employée par votre relance par l’investissement : nous allons emprunter auprès de nos amis Chinois.
- Si je comprends bien, vous souhaitez augmenter l’endettement du pays pour distribuer du pouvoir d’achat à nos compatriotes.
- C’est bien cela.
- Dans ce cas, permettez-moi de vous dire que cette politique est totalement contraire à la morale, en plus d’être inefficace sur le plan économique.
- Comme vous y allez !
- En effet, elle est inefficace tout d’abord car une grande partie de l’argent distribué servira à acheter des biens produits hors de nos frontières, ce qui n’aura pas d’impact sur l’emploi. Mais cette politique est surtout immorale : vous souhaitez en somme que les Français d’aujourd’hui reçoivent chacun une télévision de la part des Chinois d’aujourd’hui, charge aux Français de demain de donner deux télévisions aux Chinois de demain. Cela consiste à financer une augmentation de notre de niveau de vie sur le travail de nos enfants, voilà pourquoi je parle d’immoralité.
- Mais qui vous parle de faire payer nos enfants ?
- Ignorez-vous qu’il faut un jour rembourser sa dette ? Et qu’en raison des intérêts il faut rendre plus que ce qu’on nous a donné ?
- Votre raisonnement est peut-être fondé, mais le peuple souffre trop, la relance par la consommation est donc une nécessité.
- Si on vous suit dans votre raisonnement, pouvez-vous m’expliquer pourquoi les habitants du Mali, dont vous m’accorderez qu’ils souffrent davantage que les Français, n’appliquent pas la politique que vous proposez, à savoir emprunter aujourd’hui pour devenir plus riches, consommer davantage, générer de l’activité et rembourser ensuite les sommes empruntées. Le niveau de vie, ou le pouvoir d’achat, n’est pas un choix politique, c’est une résultante économique : on ne peut distribuer que l’argent que l’on produit.
- Cela signifie-t-il qu’on ne peut rien faire pour nos compatriotes en grande difficulté, particulièrement touchés par la crise ? Votre logique comptable ira-t-elle jusqu’à fermer les yeux devant une telle détresse humaine ? Par ailleurs, votre argumentation économique me semble un peu courte : votre relance par l’investissement ne touche pas tous les secteurs d’activité. Si les entreprises de construction y trouvent leur compte, celles qui produisent des biens de consommation continueront à voir leurs carnets de commandes diminuer si la consommation n’est pas relancée.
- Vos objections sont parfaitement recevables, mais que puis-je y faire ?
- S’il n’est pas moralement possible de s’endetter auprès de nos enfants, pourquoi ne pas augmenter les impôts des plus riches pour donner de l’argent aux plus pauvres ?
- Vous n’y pensez pas, les impôts sont déjà très élevés dans notre pays. De surcroît, augmenter les impôts est toujours très impopulaire, je ne veux pas prendre ce risque. Je préfère encore emprunter et attendre que l’inflation réduise le fardeau de la dette pour notre pays.
- Cette fois, c’est moi qui vous arrête : taxation, voilà l’autre nom que je donne à l’inflation. En effet, elle appauvrit tous les consommateurs et diminue la valeur de l’épargne des Français.
- Vous avez raison, nous ne devons pas chercher à gruger le peuple, il faut plutôt adopter un discours de vérité. Je vous propose donc ceci : je m’engage à compléter mon plan de relance par des aides ciblées sur les plus pauvres, qui seront financées par une hausse temporaire des impôts une fois la crise passée.
- Voilà qui me convient parfaitement.
- En retour, vous soutiendrez mon nouveau plan de relance et vous approuverez les hausses d’impôts futures pour ne pas que nos enfants supportent le poids de notre endettement.
- Si tel est l’intérêt du pays, bien que cela me coûte, je le ferai.



Ainsi se quittèrent le tribun de l’Opposition et le ministre du Gouvernement, heureux d’avoir pu dépasser leurs désaccords afin d’œuvrer pour l’intérêt général et intergénérationnel. Bien entendu, tout ceci n’est qu’une fable, dont la morale est parfaitement utopique, surtout appliquée à notre pays.

30 janvier 2009

Bastiat, encore et toujours

En complément de l'article sur la croissance ci-dessous, ce merveilleux passage de l'économiste Frédéric Bastiat dans une réponse au socialiste Proudhon. Ce passage illustre l'une des causes possibles de la croissance que je soulevais dans mon article, à savoir l'augmentation des ressources (ici, le capital). Bastiat en profite pour donner la seule interprétation possible du concept de croissance (même s'il ne prononce pas ce mot) : le soulagement du sort de l'humanité. Il met donc les choses à leur juste place en faisant de la machine économique un moyen et le bonheur une fin. On est loin du "travailler plus pour gagner plus", parfaitement incontestable dans l'optique d'une augmentation quantitative de la croissance, plus discutable en ce qui concerne l'évolution de la qualité de la vie.

Quelle que soit mon admiration sincère pour les admirables lois de l'économie sociale, quelque temps de ma vie que j'aie consacré à étudier cette science, quelque confiance que m'inspirent ses solutions, je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle embrasse toute la destinée humaine. Production, distribution, circulation, consommation des richesses, ce n'est pas tout pour l'homme. Il n'est rien, dans la nature, qui n'ait sa cause finale; et l'homme aussi doit avoir une autre fin que celle de pourvoir à son existence matérielle. Tout nous le dit. D'où lui viennent et la délicatesse de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa puissance d'admirer et de s'extasier? D'où vient qu'il trouve dans la moindre fleur un sujet de contemplation? que ses organes saisissent avec tant de vivacité et rapportent à l'âme, comme les abeilles à la ruche, tous les trésors de beauté et d'harmonie que la nature et l'art ont répandus autour de lui? D'où vient que des larmes mouillent ses yeux au moindre trait de dévouement qu'il entend raconter? D'où viennent ces flux et des reflux d'affection que son cœur élabore comme il élabore le sang et la vie? D'où lui viennent son amour de l'humanité et ses élans vers l'infini? Ce sont là les indices d'une noble destination qui n'est pas circonscrite dans l'étroit domaine de la production industrielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle? Ce n'est pas ici le lieu de soulever cette question. Mais quelle qu'elle soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindre si, courbé sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne lui reste aucun loisir pour développer ses organes, ses affections, son intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus élevé dans sa nature; ce qui est en germe chez tous les hommes, mais latent et inerte, faute de loisir, chez un trop grand nombre d'entre eux.

Quelle est la puissance qui allégera pour tous, dans une certaine mesure, le fardeau de la peine? Qui abrégera les heures de travail? Qui desserrera les liens de ce joug pesant qui courbe aujourd'hui vers la matière, non-seulement les hommes, mais les femmes et les enfants qui n'y semblaient pas destinés? — C'est le capital; le capital qui, sous la forme de roue, d'engrenage, de rail, de chute d'eau, de poids, de voile, de rame, de charrue, prend à sa charge une si grande partie de l'œuvre primitivement accomplie aux dépens de nos nerfs et de nos muscles; le capital qui fait concourir, de plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la nature. Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les hommes, et particulièrement des classes souffrantes. Ce qu'elles doivent désirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie, se répande sans compte ni mesure, — Et s'il y a un triste spectacle au monde, — spectacle qu'on ne pourrait définir que par ces mots: suicide matériel, moral et collectif, — c'est de voir ces classes, dans leur égarement, faire au capital une guerre acharnée. — Il ne serait ni plus absurde, ni plus triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se concerter pour paralyser les bras et tuer le travail.

25 janvier 2009

La croissance économique existe-t-elle ?

Cet article fait en partie suite aux nombreux échanges fructueux autour du précédent article « Croissance Verte : un nouvel Eldorado ? ». Il est particulièrement long mais j'espère que les lecteurs auront le courage de le lire jusqu’au bout, sans se laisser rebuter par le formalisme mathématique.

Introduction

Parmi tous les concepts développés par la science économique, c’est certainement celui de croissance qui prend le plus de place dans le débat publique. La politique économique d’un gouvernement, la puissance d’une nation, le bien-être d’une population : tout semble se ramener à un seul et même indicateur : celui de croissance économique. Nos dirigeants œuvrent donc naturellement pour « augmenter la croissance ». Cette expression toute simple est en réalité d’une formidable abstraction. En effet, si on réfléchit un peu, on remarque que la croissance c’est la variation du Produit Intérieur Brut qui est lui-même la somme de toute la valeur ajoutée de l’économie qui est elle-même la variation de la richesse d’un pays. Augmenter la croissance, c’est donc augmenter l’augmentation de l’augmentation de la richesse nationale, une sorte de dérivée troisième en quelque sorte. Dis comme cela, on comprend bien que cette notion ne va plus tout à fait de soi…

Revenons donc aux définitions : la croissance économique désigne l'augmentation de la production de biens et de services dans une économie sur une période donnée, en particulier sur une période longue. A court terme, les économistes préfèrent parler d’expansion ou de récession. Pour la calculer, on étudie les variations d’une grandeur macroéconomique bien connue, le Produit Intérieur Brut, qui est, selon la définition que l’on retient, la somme des valeurs ajoutées des entreprises, la production finale totale, la demande totale ou encore les revenus totaux d’un pays sur une année. Ces équivalences sont en effet quasi-immédiates : ce qui est produit doit être consommé à partir des revenus des individus qu’ils retirent de leur activité productive. La boucle est bouclée !

L’objet de cette article est de rentrer plus en détail dans cette notion de croissance économique en essayant de retirer un à un les voiles qui pourraient entraver notre compréhension (comme nous y invite Frédéric Bastiat) et d’aboutir à une critique de la croissance économique. Avant de développer ce point de vue, commençons par dire ce que cette critique n’est pas…


Cette critique n’est pas une interrogation sur le bien fondé du développement économique

On reproche souvent aux partisans de la croissance économique de vouloir ramener toute l’existence humaine à sa dimension socio-économique. L’homme ne serait plus qu’un homo economicus uniquement capable de produire et de consommer. Cette critique est totalement justifiée et mériterait un article (que dis-je, un livre) entier. On peut en effet se demander quel est le sens de tout cela et si les hommes sont plus heureux grâce à la croissance économique.

De même, il ne s’agit pas ici d’entrer dans le débat entre croissance et décroissance, qui a émergé ces dernières décennies avec les différentes problématiques environnementales. En effet, il est légitime de s’interroger sur la conciliation d’une croissance continuellement positive, qui implique un développement exponentiel avec le monde fini dans lequel nous vivons. Pour ceux que le sujet intéresse, on ne saurait que trop conseiller la lecture des travaux de l’économiste Nicolas Geogescu Roegen (cliquer ici) qui centre son analyse sur l’idée d’entropie empruntée à la thermodynamique.

Enfin, il n’est pas question de rentrer non plus dans le débat entre richesse et puissance. La croissance s’intéresse à la richesse, qui est une variable extensive et qui peut par conséquent augmenter dans tous les pays à la fois et chez tous les individus à la fois. On peut objecter que les seules variables « réelles » c’est-à-dire celles qui ont un impact sur le bonheur des individus sont d’abord et avant tout relatives, que ce qui compte n’est pas d’être riche mais « plus riche que… ». Sous cette approche, qui est celle de la puissance, ce que l’un gagne, l’autre le perd et il n’y a donc pas de croissance possible. Chacun est libre d’avoir sa propre opinion sur ce sujet, en prétendant parler de croissance économique, je me place par principe dans l’hypothèse d’un jeu qui n’est pas à somme nulle.


Cette critique n’est pas une interrogation sur la pertinence du PIB pour calculer la croissance

Le calcul du PIB est une opération technique complexe, qui requiert le travail de nombreux fonctionnaires aguerris de l’INSEE et qui est donc l’objet de conventions et d’erreurs de mesure multiples. Que le lecteur se rassure : il n’en sera pas question par la suite, d’une part parce qu’il ne s’agit pas là de mon domaine de compétence et d’autre part parce là ne situe pas le cœur du sujet.

Des critiques plus fondamentales remettent en cause la manière même dont est constitué le PIB, par exemple en ne tenant pas compte de la production et des services réalisés au sein des ménages. Comme le dit l’adage « épouser sa cuisinière est le plus sûr moyen de faire diminuer le PIB ». Cet argument tout à fait recevable n’a en fait que peu d’importance dès lors qu’il s’agit de calculer la croissance du PIB : on imagine mal en effet que le nombre de mariage entre un homme et sa cuisinière évolue significativement d’une année à l’autre. Ainsi, si le PIB est biaisé, la croissance du PIB l’est certainement beaucoup moins. Notons d’ailleurs que beaucoup de biens et de services non-marchands (ceux que produit l’Etat par exemple) sont bel et bien comptabilisés dans le PIB en étant évalués à leur coût de revient.

Vient ensuite la fameuse question qui a agité bon nombre d’économistes : est-il légitime de compter les services dans le PIB ? Un lourd héritage matérialiste m’a longtemps amené à répondre à cette question par la négative, en ne voyant de croissance possible que dans les biens matériels. Mais force est de reconnaître que les biens et les services ne sont pas si différents que cela du point de vue de l’économie : tous deux nécessitent des ressources (matières premières et/ou temps de travail) et procurent de l’utilité à celui qui les achète. Si la distinction entre services et industrie ne semble pas pertinente pour ce qui concerne le PIB, on peut toutefois s’interroger sur les activités qui créent de la richesse ou de l’utilité de manière globale et celles qui ne font que la déplacer. La croissance n’a en effet rien à voir avec l’idée de justice ou de redistribution. Ainsi, on peut se demander si l’activité des juges, des avocats ou encore des conseillers fiscalistes doit être comptabilisée dans le PIB. Si ces activités sont absolument indispensables à la société (sauf la troisième certainement), en répondant à l’impératif de justice, elles ne peuvent pas être considérées comme des activités productives, c’est-à-dire qu’elles ne permettent pas de faire grossir la taille du gâteau.

Une fois posées tous ces prémices, entrons dans le vif de cette « critique de la croissance »…


Une définition générale de la croissance

Ce qui fait la particularité de la croissance, c’est sa nature duale, à la fois objective et subjective. En effet, on sent bien que si la croissance à quelque chose à voir avec des données purement matérielles comme le nombre de barils de pétrole, le nombre d’heures travaillées ou encore la masse de métal nécessaire pour fabriquer une voiture, elle est également liée à ce que les gens sont prêts à acheter c’est-à-dire à leurs goûts subjectifs. La croissance, ce n’est donc ni tout à fait dans les mains (activité productive), ni tout à fait dans la tête (activité de consommation), mais un peu dans les deux à la fois.

Des tentatives ont été faites pour tenter d’objectiviser la notion de croissance et donc les goûts des individus en se concentrant sur les besoins humains et non sur leurs désirs. Manger, se loger sont en effet des activités nécessaires à tous les individus et peuvent donc être partiellement objectivisables. Telle a été la démarche des physiocrates qui ont en quelque sorte assimilé l’économie à la science de la subsistance. Mais cette distinction entre besoin et désir ou plaisir est en réalité très fragile et on peut très facilement se convaincre que la civilisation consiste à transformer les plaisirs d’aujourd’hui en besoins de demain et à créer de nouveaux désirs. Se concentrer sur les besoins, c’est donc en quelque sorte ramener la vie humaine à sa simple survie.

La tentative inverse, qui consisterait à vouloir faire de la croissance une notion totalement subjective n’est pas plus satisfaisante. Imaginons que tous les individus voient du jour au lendemain doubler l’utilité qu’ils portent à tous les biens et services, rien ne changera alors dans ce qui est consommé ou dans ce qui est produit : l’utilité n’a pas de sens dans l’absolu mais seulement de manière relative, elle est ordinale (permet de hiérarchiser les choix) et non cardinale.

Pour conserver cette dualité objectivité/subjectivité, on peut donc proposer la définition suivante : la croissance économique c’est l’augmentation des biens et des services utiles. Pour ce faire, on peut imaginer d’emblée deux possibilités : fabriquer plus efficacement des objets appréciés par les consommateurs ou alors que les goûts des consommateurs se tournent davantage sur des produits plus faciles à fabriquer. La productivité comme les goûts peuvent donc influer sur la croissance économique.

Les choses deviennent tout de suite plus complexes dès qu’il s’agit de mesurer cette croissance…

L’impossibilité théorique de calculer la richesse d’un pays

Commençons par décrire le plus généralement possible ce qu’est une économie en se focalisant sur les grandeurs « réelles ». Tout d’abord, une économie s’appuie sur des ressources R, qui comprennent à la fois les matières premières, le capital et le travail humain. Pour des raisons de simplicité nous ne nous distinguerons pas entre ces ressources de nature différentes, en particulier, nous ne nous intéressons pas ici à la dynamique d’accumulation du capital. Ces ressources sont utilisées pour générer des biens selon une certaine fonction de production. Pour le bien i, on note cette fonction Fi, on a donc Xi=Fi(Ri) où Ri représente la quantité de ressources utilisées et Xi la quantité de biens i produits. Enfin, dernier élément majeur de l’économie : les goûts des consommateurs, qui sont des préférences entre tous les paniers de biens possibles. Pour les représenter mathématiquement, on utilise une fonction dite d’utilité ordinale U(X1,…Xn). Cette fonction d’utilité n’a pas de réalité en soi puisque toute transformation croissante de U convient également pour décrire les préférences des consommateurs, ce qui existe, c’est donc, pour être rigoureux, la classe d’équivalence des transformations croissantes de U.

Dans cette économie, les individus apportent des ressources (temps de travail, prêt du capital, matières premières) et en échange ils peuvent consommer des biens qui leur apportent une certaine utilité. Pour bien fixer les idées, nous prendrons par la suite l’exemple le plus simple possible, à savoir une économie à deux biens A et B, avec une ressource homogène R, des fonctions de productions linéaires et une fonction d’utilité qui respecte la décroissance marginale de l’utilité qu’apporte chacun des biens (la premier yaourt consommé apporte plus d’utilité que le second…) :
Pour savoir quelles ressources sont utilisées pour la production de quels biens, le plus naturel est de regarder quelle allocation des ressources maximise l’utilité des individus. En effet, à long terme ce sont bien les goûts des individus qui entraînent des modifications de l’appareil productif. On peut donc, avec quelques calculs assez simples, déterminer les quatre quantités Ra*, Rb*, Xa* et Xb* qui sont réalisées à l’équilibre :

Toutes les valeurs « réelles » de l’économie sont ainsi exprimées, indépendamment du fait que l’on soit en économie de marché ou dans un régime totalitaire et centralisateur particulièrement efficace. Vient alors la question principale : qu’est-ce que la croissance ou plutôt qu’est-ce que le PIB dans ces conditions ? Il est définit comme étant égal à la production totale, on est donc tenté d’additionner Xa* et Xb*, mais ces deux biens ne sont pas homogènes, imaginons qu’il s’agisse de trombones et de voitures, il serait absurde de faire une simple addition entre ces deux quantités. On peut alors être tenté de définir le PIB comme étant égal à l’utilité à l’équilibre U*. Toutefois, rappelons que cette utilité est ordinale et non cardinale et donc que U ne peut pas être définie de manière unique. Pour reprendre notre exemple, les paramètres a et b n’ont pas d’existence réelle, en revanche les rapports entre ces valeurs en ont une puisqu’ils indiquent des préférences entre A ou B.

Il ne semble donc pas possible de mesurer le PIB et donc impossible de calculer la croissance d’une telle économie. On peut en revanche continuer à parler de développement économique, au moins de manière qualitative. Regardons pour cela ce qui peut augmenter l’utilité totale à l’équilibre : il peut s’agir d’une augmentation des ressources R, d’une augmentation des productivités alpha ou beta ou enfin d’une augmentation relative des préférences vers les biens de consommations qui utilisent le moins de ressources. Ce simple petit modèle fournit donc l’essentiel des facteurs qui peuvent influencer positivement le développement économique. Augmenter R, c’est travailler plus, disposer de plus de capital ou prélever davantage de matières premières. Augmenter alpha ou beta c’est améliorer la productivité du travail (éducation) ou des machines (progrès technique, effet d’échelle). Enfin, le dernier effet, moins évident, consiste à dire qu’un peuple a tout intérêt à ne pas avoir de goûts trop « luxueux » qui consommeraient trop de ressources. On peut s’arrêter rapidement sur ce point en comparant rapidement la France et les Etats-Unis. Un fait marquant est l’importance de la fonction sur la finition chez les Américains par rapport à chez nous (j’aurais certainement l’occasion d’y revenir dans un prochain article). On peut dès lors se demander si ce tropisme Français pour la finition n’est pas un handicap au développement économique.

Une autre conséquence de ce qui précède, c’est que comparer la « richesse » de deux peuples n’a pas de sens clairement défini dès lors que leurs préférences sont différentes. Imaginons en effet qu’un premier peuple qui « préfère » le bien A produise 5 quantités de A et 4 quantités de B à partir de ses ressources et qu’un deuxième peuple qui « préfère » le bien B produise 4 quantités de A et 5 quantités de B. Comment peut-on décider lequel de ces pays a le plus grand PIB ou la plus grande richesse ? C’est tout simplement impossible, on peut juste dire que le peuple 1 préfère son panier de consommation, de même que le peuple 2 préfère le sien.


L’introduction des prix pour mesurer partiellement la croissance

Pour sortir de simples considérations qualitatives sur le développement économique, une solution consiste à introduire des prix dans l’économie. Notons P(A), P(B) et P(R) les prix d’un bien A, d’un bien B et de l’utilisation d’une ressource R. Ces prix n’ont pas d’existence réelle (ce sont des grandeurs nominales qui dépendent de la quantité de monnaie en circulation), seuls les rapports entre eux sont réels. Nous allons donc supposer que P(R)=1 et que tous les prix s’expriment donc en fonction de R. La quantité totale de monnaie échangée au cours de l'année vaut donc R et si l'on considère que les individus sont payés et font leurs achats une fois par mois, la masse monétaire nécessaire est donc R/12 (plus généralement, on a la relation Mv=PY ou v est la vitesse de circulation de la monnaie, P le niveau général des prix et Y la production). Par ailleurs, la rémunération des biens A ou B sert intégralement à rétribuer les facteurs de production R(A) et R(B) (autre façon de dire que la valeur ajoutée est répartie entre le travail et le capital), on a donc :

Dans ce modèle simplifié, les prix ne dépendent que de la productivité des facteurs de production et non des goûts des consommateurs, cela tient uniquement au cas particulier d’une fonction de production linéaire, dans le cas général on a P(A)=R*(A)/F(R*(A)), qui dépend donc de R*(A) et donc des goûts des consommateurs pour A. On peut donc désormais calculer le PIB :

Bien entendu, comme tout ce qui est acheté sert à rémunérer l’utilisation des ressources, le PIB est alors égal à la quantité des ressources. Cela signifie t-il que seule l’augmentation de R peut générer de la croissance ?

Commençons par ce cas le plus simple, si la quantité des ressources R a une croissance g, alors le PIB aura également une croissance g entre l’année 1 et l’année 2. Ce résultat n’est guère surprenant et, disons-le, d’un intérêt limité.

Prenons désormais le cas d’une augmentation de la productivité dans la fabrication du bien A (progrès technique ou augmentation de la productivité des travailleurs) d’un taux g. Dans notre modèle cela se traduit par une hausse de alpha qui devient alpha(1+g). Le prix du bien A devient donc 1/(alpha(1+g)) et le calcul du PIB redonne R. On devrait donc en conclure qu’une hausse de la productivité n’a pas de conséquence sur le PIB. Mais, objectera-t-on à juste raison, le prix du bien A a baissé entre l’année 1 et 2, il faut donc en tenir compte dans le calcul du PIB, c’est-à-dire corriger les effets de l’inflation ou de la déflation. Pour cela on décide d’évaluer le PIB de l’année 2 à partir des prix de l’année 1. C’est ce tour de « passe-passe » et UNIQUEMENT lui qui permet d’aboutir à une estimation quantitative de la croissance. Dans ce cas, regardons ce que devient le PIB :


Dans, ce cas, le taux de croissance du PIB, définit par PIB’/PIB – 1 vaut :

Si l’on observe en détail ce taux de croissance, on peut tirer quelques conclusions intéressantes. Tout d’abord, la croissance du PIB est d’autant plus importante que la productivité a lieu sur un bien « désiré » par les consommateurs, c’est-à-dire d’autant plus que a est grand par rapport à b. Ensuite, ce taux de croissance est d’autant plus important que alpha est grand par rapport à beta, ce qui consiste à dire qu’augmenter la productivité sur des biens où celle-ci est déjà élevée est préférable pour la croissance. Ce résultat ne saurait toutefois être général et il dépend certainement de la modélisation utilisée ici (dans laquelle une augmentation de la productivité chez A entraîne une plus grande consommation de ressources au profit de A).

Après l’augmentation des ressources et de la productivité, regardons maintenant ce que donne une modification dans les goûts des individus. Supposons par exemple qu’ils se mettent à préférer davantage le bien A que le bien B par rapport à l’année précédente. Cela se traduit par une hausse de a, qui passe à a(1+g). Calculons désormais le PIB :



Dans ce cas, la modification des préférences d’une année sur l’autre n’a aucun impact sur le PIB même si cela déplace la production en faveur de A au détriment de B. Ce résultat entre donc en contradiction avec l’idée exposée par le paragraphe précédent, à savoir que les individus devraient être plus ou moins heureux selon que le bien A nécessite moins ou plus de ressources que le bien B pour être produit. Il y a donc ici une déconnection assez fondamentale entre l’idée de croissance économique et d’augmentation de l’utilité totale des individus. Ce n’est d’ailleurs pas la seule…



Limites du calcul de la croissance à partir des prix

On a vu que le calcul de la croissance était rendu possible par la convention qui consiste à fixer les prix de l’année n+1 comme étant égaux aux prix de l’année n. Cela suppose donc qu’aucun bien nouveau n’est créé au cours de cette année. En effet, supposons qu’en année 1, il n’existe qu’un seul bien de consommation A, avec la même fonction de production que précédemment. Son prix s’établit donc à 1/alpha, et le PIB s’établit à R. Au cours de l’année 2, un nouveau bien B apparaît avec la même fonction de production et les mêmes préférences que dans les paragraphes précédents. Son prix s’établit à 1/beta tandis que le prix de A ne varie pas. En se basant sur l’évolution du prix du bien A, on en conclut donc que l’inflation a été nulle au cours de l’année, on peut donc calculer le nouveau PIB, qui vaut également R (calcul déjà effectué plus haut), la croissance entre l’année 1 et l’année 2 est donc nulle, quelle que soit la nature et l’utilité procurée par le nouveau bien B. On comprend bien qu’il y a ici un problème fondamental. En pratique on évite cette difficulté en considérant que les nouveaux biens produits au cours d’une année représentent une faible proportion des produits consommés et qu’on peut donc compter un indice d’inflation global et un PIB nominal pour calculer la croissance. Ce faisant, on sous-estime tout de même la croissance.

Un deuxième écueil peut être parfaitement illustré par les rasoirs ou les « box » Internet. Il s’agit de biens de consommation qui s’améliorent continuellement en restant à peu près au même prix. Les rasoirs voient leur nombre de lames augmenter tandis que les box offrent de plus en plus de services (téléphone, télévision…). La fonction de production reste globalement la même mais cela masque un double effet : la qualité des biens A est améliorée de même que la productivité, si bien qu’il faut toujours autant de ressources pour produire un bien, mais que ce bien n’est plus tout à fait le même. Il est évident que dans ce cas, il y a bien progrès économique puisque l’on augmente l’utilité des individus à ressources utilisées inchangées. Pourtant, cette évolution n’a aucun impact sur le PIB (si l’on considère que le nombre de rasoirs ou de box vendus n’évolue pas significativement). Là encore, la croissance du PIB semble s’éloigner de l’idée de développement économique.



Conclusion

On le voit, la notion de croissance économique est loin d’aller de soi, principalement parce qu’elle consiste à ramener à un même indicateur, à une même jauge, la production de biens très divers. La monnaie est alors utilisée comme « la mesure de toute chose » pour pouvoir additionner les choux et les carottes, mais alors ce n’est plus la croissance économique que l’on mesure mais la croissance de la masse monétaire (à vitesse de circulation de la monnaie constante). On défalque donc l’inflation pour s’approcher de la croissance réelle, ce qui suppose quelque part qu’aucun nouveau bien n’est créé ni qu’aucune amélioration de la qualité des biens n’a lieu.

Cela signifie-t-il pour autant que le calcul du PIB n’a aucun intérêt ? Pas du tout, il est même certainement, parmi les indicateurs calculables, celui qui permet le mieux de quantifier le développement économique. En revanche, le calcul de la croissance trimestrielle à deux chiffres après la virgule, et surtout l’utilisation qui est faite de ces chiffres par les politiques, journalistes et économistes, est complètement démesurée. Ce qui doit guider l’action publique, ce sont les éléments qualitatifs du développement économique qui ont été développés au cours de cet article et en premier lieu l’augmentation de la productivité des facteurs. Tout le reste n’est qu’illusion (dépense publique massive, qu’il faudra bien rembourser un jour), pillage (utilisation intensive des matières premières) ou abaissement de la qualité de vie (augmentation de la quantité de travail).