02 décembre 2009

Les conditions du désendettement public


L’objet de ce papier n’est pas de détailler un ensemble de solutions techniques qui permettraient de faire revenir les finances publiques à l’équilibre, les rapports des Commissions des Finances de l’Assemblée et du Sénat ou ceux de la Cour des Comptes constituent certainement de saines lectures à ce sujet, il s’agit plutôt pour nous ici de dresser les conditions générales nécessaires au désendettement de l’Etat.

  1. La clarté, préalable à la pédagogie

Dans une optique de désendettement qui demandera des efforts importants à tous nos concitoyens, il convient de clarifier les concepts et les outils utilisés afin de bien faire comprendre à l’opinion publique où se situent les marges de manœuvre.

    1. Cotisations patronales et salariales

La question du financement de la protection sociale ne va pas tarder à se poser avec insistance : avec des recettes limitées car pesant sur le coût du travail et des dépenses en hausse du fait de l’augmentation de l’espérance de vie, le système peut devenir très vite largement déséquilibré. Il faut donc éviter que l’opinion publique se tourne vers de fausses solutions, la principale étant « il suffit de faire payer les entreprises en augmentant les cotisations patronales ».

En effet, cette dichotomie entre cotisations patronales et salariales est source de confusion. Il convient de rappeler que la protection sociale est un grand service de mutualisation des risques qui bénéficie aux salariés et dont le coût repose intégralement sur les épaules des salariés. Ce qui intéresse l’entreprise, c’est le salaire hyper-brut, elle n’a pas à se soucier a priori du partage entre le salaire net et les cotisations sociales. Il serait donc opportun de fusionner les cotisations salariales et patronales, d’adapter le SMIC en fonction (pour qu’il soit homogène à un salaire hyperbrut) et de sortir les organisations patronales de la gestion de la protection sociale. Ce sujet doit concerner les salariés (via leurs syndicats) et l’Etat.

Ainsi, les salariés comprendront mieux sur leur fiche de paye ce qu’ils coûtent à l’entreprise et quelle part de leur salaire va au financement de la protection sociale. Ils seront donc mieux à même de comprendre et de donner leur opinion sur les arbitrages nécessaires.

    1. Cantonnement de la dette sociale et de la dette de crise

Le principe du cantonnement de la dette sociale est absolument essentiel. Il interdit le mélange de la dette sociale avec la dette publique et contraint chaque génération à faire face à ses déficits sociaux, via le paiement de la CRDS qui vient alimenter la CADES (caisse d’amortissement de la dette sociale). Même si le gouvernement n’a pas voulu faire ce choix, il aurait été opportun de transposer ce dispositif de cantonnement à la dette générée par la crise économique, il n’est d’ailleurs peut-être pas trop tard pour le faire.

Pour que ce cantonnement soit crédible, il faut se fixer un horizon temporel de remboursement et essayer de s’y tenir. Cela signifie que toute dette supplémentaire à amortir doit se traduire par une augmentation de la CRDS ou de son équivalent pour la dette de crise. En effet, reporter toujours plus tard le remboursement de ce type de dette, c’est faire payer aux générations futures notre protection sociale ou notre politique économique conjoncturelle, ce qui n’est pas acceptable.

    1. Etablir un moratoire sur les nouvelles dépenses fiscales et fixer une limite budgétaire à chaque niche existante

Le Parlement est le seul habilité à décider du montant des dépenses de l’Etat et à en assurer le contrôle. C’est ce qu’il fait dans le cadre des dépenses budgétaires, dans le cadre de la loi de finances et des lois de finances rectificatives. Il en va tout autrement de la dépense fiscale qui connaît un essor considérable depuis quelques années (passage de 30 à 70 milliards d’euros par an) et dont le montant n’est absolument pas contrôlé par le Parlement. Pire : il est même difficile de l’estimer correctement.

La dépense fiscale est le subterfuge trouvé par les gouvernements qui n’ont plus les moyens de la dépense budgétaire. Désormais, il n’y a plus de projets de loi sans exonération fiscale ou sociale, ce fut en particulier le cas de la loi TEPA. Pour stopper cette dérive, il convient, comme le suggèrent Didier Migaud et Gilles Carrez, de poser une sorte de moratoire sur les dépenses fiscales à venir en demandant que pour chaque nouvelle exonération proposée, on justifie l’intérêt de la dépense fiscale par rapport à la dépense budgétaire.

Par ailleurs, afin de redonner au Parlement un pouvoir de contrôle sur ces moindres recettes fiscales, il conviendrait que pour chaque niche fiscale, une enveloppe soit votée en loi de finances qui constituerait le maximum d’exonération que pourraient se partager les contribuables utilisant cette niche.

    1. Exprimer le déficit en fonction des recettes fiscales et non du PIB, remplacer dette/PIB par intérêts/budget

Les questions de vocabulaire peuvent sembler accessoires, elles sont au contraire tout à fait majeures car elles structurent souvent le débat politique. L’habitude a été prise de rapporter le déficit public au PIB, ce qui ne permet pas à l’opinion publique de bien se rendre compte du déséquilibre réel des finances publiques. Il serait beaucoup plus approprié de rapporter ce déficit aux recettes fiscales de l’Etat. Ainsi, en 2009, le déficit public vaut environ 8% du PIB mais plus de 25% des recettes publiques !

Dans le même ordre d’idées, il nous semble plus parlant de rapporter la charge des intérêts de la dette au budget voté plutôt que d’utiliser le ratio dette/PIB qui est beaucoup plus abstrait. Comme indiqué précédemment, la comparaison entre cette charge d’intérêt et les grands postes budgétaires de l’Etat, en particulier l’Education Nationale, exprime bien à quel point l’endettement de notre pays limite les marges de manœuvre politiques des différents gouvernements.

  1. Responsabiliser les Français à la dépense publique par une grande réforme fiscale

Pour revenir à l’équilibre des finances publiques, il faut s’interroger sur ce qui empêche la dérive des dépenses publiques dans une démocratie. Le stabilisateur le plus important, au-delà de la sagesse de la classe politique, c’est le fait que les contribuables rechignent à payer trop d’impôts. Pour que ce stabilisateur joue véritablement son rôle, il ne suffit pas que les Français paient beaucoup d’impôts, il faut qu’ils aient l’impression d’en payer trop. Or ce n’est pas le cas en raison de la trop faible part de la fiscalité directe dans les ressources de l’Etat.

La comparaison avec les Etats-Unis est de ce point de vue édifiante : alors que la fiscalité dans ce pays est moindre, les contribuables ont l’impression de payer beaucoup d’impôts et ne parlent que de ça au moment de leur déclaration fiscale. Tel n’est pas le cas en France où près d’un ménage sur deux ne paye pas l’impôt sur le revenu et où la TVA, la TIPP ou l’IS créent une augmentation des prix pour les consommateurs qu’ils n’associent pas directement à des ressources fiscales qui viennent financer les dépenses publiques.

(cliquer pour agrandir)

    1. Fusion des impôts directs : IRPP, CSG, PPE

Ce constat appelle à une grande réforme fiscale qui créé un grand impôt direct, payé par tous les contribuables et qui viendrait remplacer en première approche l’IRPP, la CSG et la PPE (impôt négatif). Cet impôt s’appliquerait à tous les revenus du travail et du capital et serait progressif.

En cas de hausse des prélèvements obligatoires, c’est cet impôt qui aurait vocation à augmenter et non la TVA, la TIPP ou l’IS. Parallèlement à ce système, des taxes incitatives comme la taxe carbone pourraient être augmentées à condition d’être restituées aux contribuables de manière forfaitaire, ce qui n’augmenterait donc pas la pression fiscale.

En ce qui concerne son mode de perception, le prélèvement à la source semble le plus opportun, il permettrait à chaque salarié de bien comprendre le poids des dépenses publiques sur chacune de ses fiches de paye avec la décomposition du salaire hyperbrut en cotisations sociales, impôts directs et salaire hypernet (somme réellement perçue par le salarié). Ce mécanisme ne supprimerait pas la déclaration d’impôts annuelle qui prendrait en compte les autres revenus que le travail, le quotient familial et les différentes exonérations fiscales. Cet acte de déclaration est essentiel pour que les contribuables mesurent bien la somme qu’ils allouent chaque année à l’Etat pour mener ses politiques.

    1. Faire apparaître les impôts d’amortissement CRDS + dette de crise

En plus de l’impôt direct décrit ci-dessus, qui aurait vocation à financer la majeure partie des dépenses publiques et une partie des dépenses sociales, il convient de distinguer les impôts exceptionnels qui permettent d’amortir les dettes cantonnées (dette sociale et dette conjoncturelle de crise). Cet impôt pourrait également être prélevé à la source et serait, comme aujourd’hui, proportionnel aux revenus des contribuables (du travail ou du capital).

Chaque contribuable/salarié verrait donc clairement apparaître les trois types de prélèvements directs dont il fait l’objet :

  • Les cotisations sociales pour financer la majeure partie de la protection sociale
  • L’impôt direct pour financer l’essentiel des dépenses de l’Etat et une partie de la protection sociale
  • L’amortissement des dettes conjoncturelles accumulées dans le passé récent
    1. Harmoniser les niches fiscales et les plafonner globalement

Comme évoqué plus haut, les niches fiscales se sont considérablement développées au cours des dernières années au point que le total des exonérations fiscales aujourd’hui (70 Mds d’€) dépasse largement la recette de l’impôt sur le revenu (55 Mds d’€). Cette réduction considérable de l’assiette entraîne une décorrélation totale entre les taux marginaux élevés affichés par notre système fiscal et les taux moyens effectivement payés par les contribuables. Cette particularité rend notre système à la fois complexe, injuste, inefficace et peu attractif.

En plus de plafonner chacune des niches fiscales comme proposé précédemment, il est nécessaire de plafonner globalement, pour chaque contribuable, le montant des exonérations fiscales. Une récente étude menée par Gilles Carrez et Didier Migaud sur les niches fiscales a montré que leur utilisation intensive par les contribuables les plus riches allait jusqu’à rendre l’impôt dégressif et non plus progressif sur les tranches les plus hautes. Pour cela, il faut tout d’abord harmoniser l’ensemble de ces niches fiscales : certaines consistent en des réductions de l’assiette et d’autres en des réductions de l’impôt à payer. C’est ce système hybride qui avait conduit le Conseil Constitutionnel à censurer le plafonnement global des niches fiscales déjà proposé car il le jugeait trop complexe et peu lisible.

Le Parlement a adopté un mécanisme de plafonnement pour l’impôt sur le revenu de 2010 qui permettra certainement de contenir enfin la dépense fiscale. L’exonération fiscale ne pourra en effet, pas dépasser 25 000€ + 10% du revenu imposable du foyer fiscal. C’est un premier pas intéressant, qu’il conviendra d’analyser avec précision. Quoi qu’il en soit, si une augmentation de l’imposition directe devenait nécessaire, une augmentation de l’assiette (via la diminution des seuils de 25 000 € et de 10% du revenu imposable) serait préférable à une augmentation des taux marginaux.

    1. Appliquer la Constitution qui veut que les collectivités locales soient financées de manière prépondérante par des ressources propres

L’article 72-2 de la Constitution stipule que « Les recettes fiscales et les autres ressources propres des collectivités territoriales représentent, pour chaque catégorie de collectivités, une part déterminante de l'ensemble de leurs ressources ». Cet article est ambigu, il serait préférable de remplacer « déterminante » par « prépondérante ». Ajoutons que le financement actuel des collectivités locales est presque illisible puisque l’Etat intervient à de multiples titres : par une dotation globale de fonctionnement, par des allègements fiscaux compensés par l’Etat et par le transfert de certains impôts (comme une partie de la TIPP). Ce système complexe ne permet pas de responsabiliser les élus locaux sur leurs dépenses.

Il serait préférable de transférer une partie des transferts de l’Etat vers les collectivités locales en fiscalité propre. Ainsi, les collectivités locales pourraient décider d’une partie du taux d’imposition directe et toucherait les recettes correspondantes. Par exemple l’Etat fixerait les taux marginaux de base des différentes tranches et chaque collectivité locale (les départements et les régions principalement) détermineraient un taux additionnel qui s’appliquerait à chacune de ces tranches. Ces augmentations de taux seraient toutefois encadrées par la loi et devraient conserver la progressivité de l’impôt. Pour ne pas compliquer le système il faudrait que les communes et les intercommunalités ne participent pas à ce système et soient donc financées principalement par d’autres impôts comme la taxe d’habitation, la taxe foncière ou la cotisation économique territoriale nouvellement créée.

Bien entendu, afin d’assurer la péréquation entre les régions et les départements, une partie du financement des collectivités territoriales doit rester une dotation globale de fonctionnement transférée par l’Etat.

  1. Assurer un financement pérenne de la protection sociale

La dette sociale est aujourd’hui plus faible que la dette de l’Etat ou que celle des collectivités locales (35 Mds d’€ contre 1 145 pour l’Etat et 147 pour les collectivités locales à fin 2008). Cependant, comme il s’agit de la part prépondérante des dépenses publiques, un déséquilibre du financement de la protection sociale peut très vite produire une augmentation brutale et incontrôlée de la dette sociale. De surcroît, les dépenses sociales profitent uniquement à la génération actuelle, il serait donc tout à fait immoral d’en faire supporter le coût aux générations futures. Le préalable nécessaire à toute réflexion sur le financement de la protection sociale est donc le suivant : à moyen terme les cotisations sociales (y compris la CSG) doivent venir compenser les prestations sociales.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’établir une égalité comptable stricte au mois le mois ou même à l’année : les stabilisateurs automatiques doivent jouer pendant les périodes de crise, mais ces déficits passagers doivent être compensés par des excédents pendant les périodes de croissance de manière à l’équilibre sur l’ensemble d’un cycle économique.

Au-delà de la gestion conjoncturelle du financement de la protection sociale, le vieillissement de la population appelle à des réformes structurelles qu’il ne convient pas de détailler ici. De manière générale, on peut regretter que les réformes successives des retraites ne soient que des solutions provisoires qui permettent de gagner quelques années. Cette accumulation de réformes peut avoir comme conséquence de décourager l’opinion publique. Une réforme véritablement structurelle devrait conduire à un équilibre quasi-automatique du système (régime par points, régimes en comptes notionnels).

  1. Repenser l’investissement public et son financement

Si la croissance ne suffira pas, à elle seule, à faire revenir les comptes publics à l’équilibre comme indiqué précédemment, une chose est sûre : sans croissance il n’y a pas de solution. Pour permettre cette croissance, les administrations publiques ont besoin d’investir. Au cours des dernières années, l’investissement public est resté relativement stable entre 3 et 3,5% du PIB, en revanche, on assiste à des modifications profondes entre la part de l’Etat (passage de 25% à 13% de l’investissement public de 1993 à 2006) et celle des collectivités locales (passage de 65% à 73%).

Parmi les investissements des collectivités locales, plus de 70% sont réalisées à l’échelon communal ou intercommunal. Beaucoup de ces investissements contribuent essentiellement à l’amélioration de la qualité de vie dans notre pays (piscines, réfection des centres-villes, ronds-points par centaines,…) mais ne sont pas productifs et ne préparent donc pas la croissance de demain. Il est temps de réaliser que tout investissement n’est pas bon par nature et que notre pays n’a certainement plus les moyens financiers de construire de multiples « éléphants blancs ».

Les investissements productifs supposent une certaine taille critique qui ne peut être que celle des régions ou de l’Etat et non celle des communes ou des départements. L’intérêt du débat sur le Grand Emprunt a été de réhabiliter le rôle de l’Etat en tant qu’investisseur-stratège. De ce constat général on peut tirer les propositions suivantes :

  • Les échelons qui ont vocation à s’endetter pour investir sont la région et l’Etat. Aujourd’hui, les collectivités locales ne peuvent s’endetter que pour investir, il serait opportun de rendre cette règle plus contraignante en faisant que les chambres régionales des Comptes n’autorisent l’emprunt que pour les investissements productifs, les investissements destinés à améliorer la qualité de vie devant être financés par des recettes courantes.
  • Les dépenses d’investissements productifs ne doivent toutefois pas être sans limite car tout investissement comporte une part de risque et que l’Etat a une tendance naturelle à surestimer le retour sur investissement de ses projets. Une proposition intéressante qui figure dans le rapport de la commission Juppé-Rocard : que les charges d’intérêts générées par l’endettement supplémentaire soient compensées par des réductions équivalentes des dépenses de fonctionnement, de manière à ce que le recours à l’emprunt pour financer des investissements productifs ne viennent pas aggraver la situation des déficits publics.

Conclusion

Le désendettement public, nécessaire pour retrouver des marges budgétaires et donc politiques, ne se fera pas d’un coup de baguette magique : il n’existe pas de solution miracle. Cet article propose plusieurs pistes pour faire revenir nos finances publiques vers l’équilibre. Il ne s’agit pas d’un catalogue de mesures mais plutôt de grands principes à respecter au premiers rangs desquels viennent la responsabilisation des citoyens-contribuables par une clarification des systèmes de dépenses et de recettes publiques, la pérennisation des réformes de la protection sociale à l’heure du vieillissement de la population et la réhabilitation de l’investissement productif au profit de l’investissement de confort.

Plus qu’un impératif financier, le désendettement public est un impératif politique et moral.

27 novembre 2009

Réflexions sur la dette publique

Cet article est le premier d'une série de deux consacrée à la dette publique. Il s'agit tout d'abord de présenter un cadre d'analyse général et de pointer ce qui me semblent être un certain nombre de "fausses solutions". Le deuxième article tentera de proposer des pistes de solutions. Entre les deux, je serais très reconnaissant aux lecteurs de ce blog intéressés par le sujet de bien vouloir me livrer leur sentiment en laissant un commentaire ou en m'envoyant un mail.

1. Pourquoi se soucier de la dette publique ?

La dette publique française n’a cessé d’augmenter au cours des 30 dernières années, à l’instar de ce qui s’est passé dans la plupart des pays comparables. La crise économique récente a considérablement accéléré cette évolution. Si la situation est préoccupante, elle est loin d’être catastrophique pour le moment, la signature de la France suscitant toujours la confiance des investisseurs. Dans ces conditions, on est en droit de se demander si la dette publique est réellement un problème pour notre pays et si vouloir la contenir ne s’apparente pas à une mise sous tutelle de la politique sous la contrainte comptable.

Il y a pourtant trois raisons essentielles qui invitent à s’inquiéter du déséquilibre persistant des finances publiques :

  • La première d’entre elles, c’est le risque d’emballement de la dette qui finirait par la rendre insoutenable et qui entraînerait notre pays vers la faillite. Ce scénario, qui n’est aujourd’hui pas le plus probable étant donnée la notation de la dette française, pourrait être causé par une forte remontée des taux d’intérêts qui viendrait augmenter le service de la dette, par une incapacité politique à réduire les dépenses publiques, par l’impossibilité d’augmenter les recettes de l’Etat ou par une combinaison des trois. Laisser déraper les finances publiques, c’est augmenter ce risque dont les répercussions économiques, sociales et politiques seraient absolument catastrophiques.
  • La deuxième raison c’est la volonté de retrouver des marges de manœuvre budgétaires, synonymes de marges de manœuvre politiques. En effet, se soustraire à la contrainte d’équilibre des finances publiques, comme cela a été le cas en France depuis 35 ans, ce n’est pas faire disparaître la contrainte financière, c’est la déplacer : sur les générations futures qui ne peuvent pas s’exprimer à travers la volonté générale du moment mais aussi à plus court terme par une limitation croissante des marges de manœuvre budgétaire de l’Etat en raison de charges d’intérêt de la dette publique croissantes (bientôt le premier poste de dépenses publiques). Aujourd’hui, la charge de la dette représente autant que ce que rapporte l’impôt sur le revenu, dès 2010 ce poste pourrait représenter un tiers du budget de l’Etat.
  • La troisième raison, certainement la plus essentielle, c’est que la dette publique est le moyen à travers lequel la classe politique et l’opinion publique françaises se mentent à elles-mêmes depuis des années. Prôner l’équilibre des finances publiques ce n’est pas avoir une vision étriquée et comptable de la politique, c’est au contraire lui redonner sa noblesse. En effet, faire de la politique c’est faire des choix, c’est admettre que tout n’est pas possible et que tout ne peut pas être prioritaire. L’équilibre financier d’un Etat est donc la marque d’un peuple et d’une classe politique responsable. L’évolution comparée des déficits publics et de la croissance du PIB montre que le creusement de la dette publique a été un moyen pour la France de maintenir son niveau de dépenses publiques malgré une croissance moindre (plus de 5% avant le premier choc pétrolier de 1974, moins de 2,5% après). Le risque est grand que le même scénario ne se reproduise après la crise actuelle avec une nouvelle baisse de notre croissance structurelle et un maintien des dépenses publiques à un niveau d’avant-crise. Il y a un danger réel d’accoutumance à l’endettement public, un peu à la manière des pays disposant d’abondantes ressources naturelles et qui en deviennent dépendants au point de ne pas diversifier le reste de leur économie.

Ces trois raisons impliquent que l’objectif de diminution de la dette publique est la seule voie responsable pour les années à venir. Il est toutefois difficile d’établir un niveau cible à atteindre : s’agit-il d’un ratio dette/PIB de 60% comme inscrit dans le Pacte de Stabilité et de Croissance ? Plutôt que ce rapport entre un stock et un flux, il semble préférable de considérer le ratio entre les charges d’intérêts de la dette et le budget de l’Etat qui traduit mieux l’oberration des marges de manœuvre budgétaires due à l’endettement. Un objectif raisonnable pourrait être que le service de la dette pèse moins que l’une des principales dépenses d’avenir : le budget de l’Education Nationale. Cet objectif relève plus d’un symbole politique que d’une analyse quantitative sur le niveau de dette optimale.

Cet objectif de diminution de la dette publique étant posé, il convient de présenter un chemin permettant de le respecter. Nous commencerons tout d’abord par énumérer un ensemble de « fausses solutions » souvent présentées comme des recettes miracles pour réduire l’endettement avant de détailler les conditions qui nous semblent nécessaires pour y parvenir.

2. Les fausses solutions pour réduire l’endettement de notre pays

Les pistes évoquées ci-dessous sont souvent considérées comme allant dans le sens d’un meilleur équilibre des finances publiques, toutefois elles sont largement insuffisantes pour ramener le déficit public dans des proportions raisonnables. Il convient donc d’être particulièrement lucide face aux différentes recettes miracles du désendettement.

a) Un retour de la croissance
Comme indiqué précédemment, la croissance structurelle de la France s’établit autour de 2,2% depuis le premier choc pétrolier. En admettant que la crise actuelle n’ait pas d’impact sur ce taux de croissance structurel, ce qui implique une forte croissance dans les années à venir pour compenser les années 2008 à 2010, la Cour des Comptes estime que notre déficit diminuerait jusqu’à se stabiliser à un niveau structurel de 3% du PIB.

Si l’on considère un scénario moins favorable où les pertes de 2008 à 2010 soient irréversibles et où la croissance à partir de 2011 s’établisse à un niveau structurel légèrement plus faible de 1,8%, le déficit structurel de la France serait alors égal à 7,5% du PIB ce qui est très clairement insoutenable.

Postuler que la croissance seule pourra solutionner le problème de la dette, c’est faire le pari d’une croissance dans les années à venir supérieure en moyenne à ce que connaît notre pays depuis le milieu des années 70, ce qu’aucun élément tangible ne vient accréditer aujourd’hui. La croissance doit bien entendu rester un objectif prioritaire de la politique économique, mais un discours de responsabilité sur l’endettement public implique de ne pas se reposer sur d’éventuels « lendemains qui chantent » et de prendre en considération un scénario aujourd’hui très crédible : le maintien d’une croissance structurelle pour notre pays autour de 2%.

b) Un retour de l’inflation
L’inflation est souvent présentée comme un remède miracle pour réduire les dettes des Etats. Il est vrai que par le passé, que ce soit au sortir des guerres de Louis XIV ou plus récemment à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, c’est ainsi que l’Etat est parvenu à assainir ses finances. Mais la situation actuelle est différente pour trois raisons essentielles :

• La Banque Centrale Européenne est aujourd’hui indépendante et son mandat, dont la remise en cause exigerait l’unanimité des pays de la zone euro, est de limiter l’inflation à 2%.

• L’inflation ne se décrète pas dans un monde globalisé : avec la mobilité des capitaux, les torrents de liquidités déversées par les Banques Centrales conduisent davantage à créer de nouvelles bulles qu’à générer de l’inflation. Structurellement, les réserves mondiales de main d’œuvre à bas salaire sont un frein important à une inflation significative (sauf si des politiques très protectionnistes étaient menées, ce qui ne me semble pas désirable).

• Quand bien même on assisterait à un retour de l’inflation, il faut savoir que 10% de la dette publique aujourd’hui est indexée sur l’inflation et que 15% de la dette publique est à court terme. Il ne fait aucun doute qu’une forte inflation conduirait à une augmentation des taux exigés pour cette dette à court terme, ce qui limiterait l’impact positif d’une telle évolution pour les finances publiques. Rappelons également que, sauf à ce que l’inflation reste forte sur une très longue période, la période de désinflation, qui succéderait à une période d’inflation, serait douloureuse pour les finances publiques.

Rappelons enfin que l’inflation n’est pas un phénomène neutre, elle est un facteur d’imprévisibilité pour les acteurs économiques et pèse donc sur la croissance structurelle de notre pays.

c) Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite
Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite est l’élément phare de la Révision Générale des Politiques Publiques menée par l’Etat depuis 2007. Cette évolution est absolument nécessaire à long terme pour revenir à une fonction publique moins pléthorique qui génère d’importantes dépenses de fonctionnement pour l’Etat. Cependant, à court et à moyen terme, cette mesure n’a qu’un impact très limité sur l’équilibre des finances publiques. L’économie souvent avancée est de l’ordre de 500 M€/an. En effet, un fonctionnaire qui part à la retraite continue à être une charge financière pour l’Etat qui doit alors lui verser une pension. De plus, les fonctionnaires sont aujourd’hui recrutés avec un niveau de qualification supérieur à celui que possédaient leurs aînés partant à la retraite, ce qui se traduit par une rémunération supérieure.

Pour se donner un ordre de grandeur, cette mesure de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite rapporte aujourd’hui 5 fois moins que ne coûte la baisse de la TVA consentie à la restauration. On voit bien, dès lors que ce n’est pas de là que viendront les grandes économies qui viendront rétablir l’équilibre des finances publiques.

    Conclusion
    Il ressort de cet état des lieux rapide que l'endettement est un problème réel pour notre pays, principalement parce qu'il réduit considérablement les marges d'actions politiques des différents gouvernements. Mais il n'y a pas de recette magique pour revenir à l'équilibre des finances publiques, des réformes structurelles qui stabilisent les dépenses publiques sont donc nécessaires, ce sera l'objet du prochain article consacré à ce sujet.

    03 novembre 2009

    La décomposition du paysage politique français


    S’il possède de nombreux défauts, on peut s’accorder assez facilement sur la qualité que possède Nicolas Sarkozy pour faire bouger les lignes politiques. Le Président de la République est un animal politique hors norme, doué d’une véritable intelligence de l’action et du rapport de force. La conséquence de cet activisme stratégique est une véritable recomposition, ou plutôt une décomposition, du paysage politique français dont il convient de brosser les grandes lignes.

    Durant la campagne de 2007, la stratégie de Nicolas Sarkozy était simple, elle passait par le rassemblement de toutes les droites afin d’arriver nettement en tête au premier tour. Ce pari risqué dans un pays dont on disait qu’il se gagnait au centre a eu pour effet d’offrir aux électeurs français un choix politique assez clair : une politique économique plus libérale et un discours fort sur les valeurs, à commencer par le travail et l’autorité. La droite française rejoignait ainsi ses partis frères à l’échelle de l’Europe. Il faut d’ailleurs reconnaître que cet effort de clarification politique n’a pas été réalisé par les principaux adversaires de Nicolas Sarkozy : Ségolène Royal et François Bayrou. Ces derniers sont restés dans une certaine forme d’ambigüité et proposaient, chacun à leur manière, un programme politique aux contours flous.

    Dès son élection, le nouveau Président a commencé à brouiller les lignes en jouant la carte de l’ouverture. Il a réussi à convaincre les frustrés comme Bernard Kouchner ou Jean-Marie Bockel, les compétences chez Jean-Pierre Jouyet ou Martin Hirsch et celui qui se situe dans l’entre-deux de la frustration et de la compétence : Eric Besson. Si Nicolas Sarkozy a pu se permettre cette ouverture, c’est parce qu’il avait suffisamment donné de gages à l’électorat de droite au cours de sa campagne, ce qui s’appelle bétonner ses arrières, une position que n’avait pas réellement connu son prédécesseur Jacques Chirac. L’ouverture, c’est l’acte I de la décomposition du paysage politique français.

    Le deuxième moment important de cette décomposition, c’est la lente dérive (au sens maritime du terme) de François Bayrou vers la gauche. Celui qui aurait peut-être pu être Premier Ministre à l’heure actuelle s’il avait su amorcer ce virage plus tôt, dans l’entre deux tours, à fait évoluer son parti du centre droit au centre gauche. Historiquement, François Bayrou sera certainement considéré comme le grand liquidateur de la démocratie chrétienne en France, il a délibérément choisi de sacrifier ce grand mouvement de pensée sur l’autel de son ambition personnelle et de son ego surdimensionné. Ce repositionnement stratégique a cependant du mal à masquer l’absence totale de pensée politique du Modem : quel est son programme économique ? Quel est son programme social ? Toutes les prises de parole du leader maximo de ce parti étant consacrées au sauvetage de la République en danger.

    L’acte III de la décomposition, c’est la crise économique qui a eu pour effet collatéral d’enterrer définitivement la timide politique économique libérale que le pouvoir essayait de mener jusqu’alors. Place à une politique keynésienne que ne renierait pas le premier social-démocrate venu. Plus qu’une logique keynésienne, c’est une logique guainésienne qui est aujourd’hui à l’œuvre à la tête de l’exécutif (si un débat existe pour savoir si le multiplicateur keynésien est inférieur ou supérieur à 1, il ne fait guère de doute, dans la tête de son auteur, que le multiplicateur gainésien vaut au moins 8 !). Le conseiller spécial de l’Elysée, qui avait été contenu pendant le début de mandat, s’est subitement senti pousser des ailes et s’est réveillé un matin en refondateur du capitalisme. En quelques mois, de façon assez opportuniste, la droite française est devenue presque autant antilibérale que la gauche, ce qui fait de notre pays un cas tout à fait singulier.

    Signe de cette frénésie keynésienne (qui aurait certainement bien fait rire Keynes lui-même) dont s’est emparée la classe politique française dans son ensemble : le débat autour de la relance budgétaire. Dans un premier temps le gouvernement a défendu un plan de relance de 15 milliards axé sur l’investissement face à une opposition qui réclamait 100 milliards principalement ciblés sur la relance du pouvoir d’achat. Dans un second temps, l’exécutif sort l’idée de Grand Emprunt, d’un montant qui pourrait approcher les 100 milliards et c’est l’opposition qui crie (avec raison) au dérapage incontrôlé de la dette publique. Le débat économique a ainsi perdu toute rationalité, il n’existe plus de point de repère.

    Le dernier moment en date de cette décomposition/recomposition est venu des dernières élections européennes avec l’émergence des écologistes comme concurrents sérieux du Parti Socialiste au sein de l’opposition et l’effondrement du parti de François Bayrou. Tirant les leçons de ce scrutin, Nicolas Sarkozy a décidé d’accentuer le mouvement de rapprochement de la droite vers les thèses écologistes, ce qui s’est matérialisé par la taxe carbone. L’occasion pour lui aussi de remettre en cause de dogme de la croissance économique avec les conclusions de la commission Stiglitz qui recommande de tenir compte plus largement du bien-être de la population.

    Au cours de ces quatre actes, le Parti Socialiste continue sa lente descente aux enfers avec un congrès de Reims désastreux et une incapacité à émettre la moindre idée originale et pertinente. On pourrait se consoler en se disant qu’une nouvelle génération finira par émerger, sauf que les quadras du PS sont plus médiocres encore que leurs aînés. Ce qui rassemble Peillon, Valls, Hamon, Montebourg et Moscovici c’est leur ambition personnelle démesurée, leur opportunisme qui les fait changer d’écurie à chaque congrès et leur absence de vision politique.

    Au terme de ce rapide tour d’horizon, le paysage politique français apparaît comme un véritable champ de ruine : une droite qui n’a aucun cap, qui cherche au même moment à chasser sur les terres de l’extrême-droite, du centre gauche et des écologistes, deux personnalités qui n’ont rien d’autre à offrir que leur ego : François Bayrou et Dominique de Villepin, un PS en miette, en proie à la guerre civile, des écologistes qui ne sont pas à la hauteur de leur tâche historique et une gauche de la gauche qui joue le scénario du pourrissement à la Die Linke.

    Ce résultat n’est pas à mettre seulement sur le compte de quelques événements isolés comme j’ai pu le faire dans cet article : des mouvements de fond sont à l’œuvre pour brouiller et déstructurer le spectre politique français. Le premier, c’est le pragmatisme, personnalisé par Martin Hirsch et appuyé par de nombreux économistes (principalement des économètres) qui, en cherchant à désidéologiser la politique, finit par la dépolitiser. Pourtant, on ne dira jamais assez que la politique, fût-elle économique, n’est pas une question (uniquement) technique : la définition de ce qui est optimal résulte d’un choix politique pas d’une analyse technico-économique. Le second, c’est l’arrogance moderne qui ne se sent aucune attache vis-à-vis du passé dont elle entend faire table rase. Les partis politiques et leur leader se sentent ainsi libre de tous les mouvements, pourvu que la stratégie électorale le justifie. Les hommes politiques contemporains semblent oublier que les traditions politiques qu’ils sont censés incarner sont plus importantes qu’eux, que ce sont elles qui font l’histoire d’un pays et qu’elles ne doivent pas être pensées comme des tremplins commodes pour satisfaire une ambition personnelle.

    La restructuration du paysage politique, essentielle pour la vie démocratique de notre pays, ne se fera qu’à travers l’humilité. Humilité du positivisme économique qui n’a pas à s’ériger au-dessus des choix politiques sous couvert de pragmatisme. Humilité de la classe politique vis-à-vis des traditions intellectuelle dont elle est le fruit.

    22 octobre 2009

    Quelle écologie ?


    Longtemps, j’ai considéré l’écologie comme quelque chose d’assez accessoire défendu par des militants plus ou moins loufoques. Etre écologiste, cela signifiait pour moi adopter un mode de vie en marge de la grande masse des consommateurs occidentaux, c’est-à-dire la quête d’une certaine originalité. Bien que cette vision me semble s’appliquer à de nombreux écologistes auto-proclamés, à Saint-Germain-des-Près ou ailleurs, la lecture d’un économiste trop méconnu, Nicholas Georgescu-Roegen (noté NGR dans la suite de cet article), m’a fait toucher du doigt que l’écologie était en fait un sujet tout à fait majeur et sérieux, à condition de l’aborder par le bon bout. Son livre principal, La Décroissance (disponible ici), pose les bases de sa réflexion sur l’écologie. Trente années après sa parution, les problématiques de réchauffement climatique et d’épuisement des ressources naturelles démontrent la pertinence de cet ouvrage original. Ces enjeux planétaires me donnent la curieuse impression que l’écologie est un sujet beaucoup plus sérieux que les écologistes traditionnels ne l’avaient pressenti jusqu’ici. Cet article tente de poser quelques bases d’une « écologie sérieuse ».

    1. La notion d’entropie en économie

    Pour NGR, l’erreur majeure de l’économie « orthodoxe », qui englobe pour lui les écoles keynésienne, néo-classique ou encore marxiste, est de considérer l’économie sous l’angle de la mécanique (« la mécanique de l’utilité et de l’intérêt individuel » selon Jevons), au sens de lois symétriques et réversibles. Dans cette vision, rien ne disparaît jamais, il n’y a que des flux matériels qui s’équilibrent en valeur. La matière et l’énergie ne sont jamais créés, ils sont simplement transformés ce qui semble suffire à générer de l’utilité pour les individus. L’exemple le plus simple c’est celui du champ qui fournit une récolte dont on peut prélever une partie pour planter l’année suivante, et ainsi de suite. A rebours des autres écoles, NGR propose une analogie de l’économie avec la thermodynamique et non avec la mécanique. Pour lui, le processus économique se traduit précisément par son irréversibilité et par la destruction des ressources, nécessaire pour générer de l’utilité (ou de la joie de vivre pour reprendre ses propres termes). Il y a donc bien quelque chose qui est irrémédiablement perdu dans le processus économique.

    Ce quelque chose, c’est la basse entropie, c’est-à-dire la matière ordonnée ou l’énergie utilisable. En thermodynamique, l’entropie est une fonction d’état qui décrit l’état de désordre d’un système. Par exemple, il y a plus d’entropie dans un minerai de cuivre que dans une plaque de cuivre réalisée à partir de ce minerai ou il y a plus d’entropie dans une baignoire d’eau tiède que dans une casserole d’eau bouillante. En effet, dans le premier exemple, le cuivre est mieux rangé ou ordonné dans une plaque que dispersé dans le minerai et dans le second, l’énergie thermique est plus utilisable dans la casserole (on peut y faire cuire un œuf par exemple) que diluée dans la baignoire. Le premier principe de la thermodynamique dit la même chose que la mécanique, à savoir que l’énergie ou la matière sont forcément conservés au cours d’une évolution physique. C’est le second principe qui distingue la thermodynamique de la mécanique, puisqu’il pose qu’un système fermé, c’est-à-dire un système qui n’échange ni matière ni énergie avec l’extérieur, voit son entropie (ou son désordre) augmenter.

    Si on applique cette loi à l’exemple du minerai de cuivre, on est tout d’abord sceptique puisque l’entropie du cuivre diminue au cours du raffinage du minerai. Mais pour effectuer ce raffinage et fabriquer des plaques de cuivre, de l’énergie doit être apportée de l’extérieur. La « loi de l’entropie » nous dit que la diminution d’entropie dans le minerai de cuivre au cours du processus est inférieure à l’augmentation d’entropie dans la source d’énergie (charbon par exemple) qui a été dégradée pour permettre le processus. Le système fermé minerai+charbon voit donc son entropie augmenter. Il en va de même pour le recyclage des déchets : d’un côté on diminue l’entropie du système puisque l’on transforme des déchets en matières valorisables mais de l’autre on a besoin de dégrader de l’énergie pour réaliser ce processus.

    La vie biologique n’échappe pas à la loi de l’entropie : chaque être vivant doit lutter pour maintenir constant son niveau d’entropie afin de ne pas être peu à peu dégradé. Pour cela, il doit utiliser de la basse entropie présente dans son environnement, principalement de la nourriture. Malgré cela, aucun être vivant n’arrive à combattre efficacement la lente dégradation entropique qu’est le vieillissement et qui conduit, tôt ou tard à la mort de l’organisme. A titre d’exemple, un être humain a besoin, pour maintenir constante son entropie, de dégrader 100 W de puissance utile, sous forme de nourriture, en puissance thermique. D’un point de vue thermodynamique, un être humain est donc assimilable à une ampoule forte consommation.

    La vie économique n’est qu’une extension de cette vie biologique : l’objectif n’est plus de maintenir constant son niveau d’entropie mais de dégrader encore plus de basse entropie pour générer de l’utilité/joie de vivre/bien-être. En tant qu’être économique, un humain a aujourd’hui besoin en moyenne de 1000W de puissance énergétique, 10 fois plus que ne l’exige sa survie biologique. Même si l’on sait que l’origine de la valeur économique est essentiellement subjective depuis Menger, Walras et Jevons, le concept d’entropie vient redonner une composante objective à cette notion. On peut dire que le point commun à toutes les activités qui créent de la valeur c’est la transformation de ressources peu ou pas utilisables en quelque chose d’utilisable, c’est-à-dire une baisse d’entropie. Une plaque de cuivre a plus de valeur que du minerai de cuivre parce qu’elle possède une plus faible entropie, en revanche, impossible de dire à ce stade si ce surcroît de valeur ainsi obtenu compense le coût du raffinage du minerai et de la fabrication de la plaque de cuivre. Créer de la valeur, c’est ordonner le monde qui nous entoure. Pour cela, des ressources naturelles, notamment énergétiques sont nécessaires, c’est ce qui amenait l’économiste français du XIXème Frédéric Bastiat à considérer le développement économique comme le transfert d’utilité payante (issue du travail) en utilité gratuite (issue de la nature).

    La rareté, concept de base de l’économie, c’est donc la basse entropie, si le monde respectait les lois de la mécanique plutôt que celles de la thermodynamique, il n’y aurait pas de dégradation entropique et donc pas de rareté, nous vivrions dans l’abondance. Pour le dire autrement, la loi de l’entropie, c’est la base théorique de la loi fondamentale de toute l’économie (peut-être la seule qui reste toujours vraie) : « there is no free lunch », que j’aime traduire par l’expression populaire bien connue « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ».

    2. Les ressources : la question fondamentale de l’énergie

    La loi de l’entropie explique à elle seule pourquoi l’énergie est si importante pour le développement économique. En effet, puisque l’entropie d’un système fermé ne peut qu’augmenter et que la valeur économique réside dans la basse entropie, la seule échappatoire consiste à dégrader plus d’énergie que l’on ne créé de basse entropie. Le moteur de l’économie, c’est donc la consommation énergétique. Se demander si le développement économique est durable, cela revient donc à se demander si les sources énergétiques sont durables, ou, pour reprendre un terme en vogue, renouvelables.

    A proprement parler, aucune source d’énergie n’est totalement renouvelable en raison du second principe de la thermodynamique : l’univers tend vers un état d’entropie maximale ou il n’y aura plus d’énergie utilisable. Ces considérations n’ont pas vraiment de sens pour ce qui touche à l’humanité, qui aura disparu depuis bien longtemps. On peut donc considérer qu’une énergie renouvelable est une énergie dont la source a une durée de vie supérieure à celle de l’humanité. Ainsi, l’énergie solaire et tous ses dérivés (énergie éolienne, énergie hydraulique) doivent être considérés comme renouvelables. Il en va de même de l’énergie marémotrice ou de la géothermie. Mais ce qui caractérise principalement ces ressources énergétiques, et qui est trop rarement souligné, c’est qu’elles sont fatales, c’est-à-dire qu’elles sont produites que nous les utilisions ou pas.

    Si la vie a pu apparaître sur Terre, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’un système fermé du fait de l’énergie solaire. Cet apport extérieur permet la photosynthèse, le cycle de l’eau, les courants, les vents… Jusqu’avant la révolution industrielle, on peut considérer que cette ressource énergétique suffisait à l’humanité et donc que le mode de développement était soutenable.

    On peut se demander si l’utilisation de ressources fossiles (charbon, pétrole, gaz, uranium…) qui caractérise le monde industriel nous conduit inexorablement vers l’impasse. A priori, il est difficile de donner une réponse, tout dépend des échelles de temps en jeu. Le charbon, le pétrole et le gaz ne semblent pas présents en assez grande quantité pour subvenir aux besoins de l’humanité sur de longues échelles de temps. Il en va de même pour ce qui concerne l’Uranium 235 qui est utilisé dans les réacteurs nucléaires actuels et qui ne représente que 0,7% de l’Uranium naturel. Toutes ces sources d’énergie risquent d’être épuisées d’ici un à deux siècles.

    Il n’en va pas de même de l’Uranium 238 et du Deutérium (isotope de l’hydrogène), qui permettent d’alimenter respectivement les réacteurs à fission dits de 4ème génération et les réacteurs à fusion. La durée de vie de ces ressources est plutôt de l’ordre du millier, du million voire de la centaine de millions d’années, ce qui peut les placer dans la catégorie des ressources durables (à défaut d’être totalement renouvelables). En revanche, la principale caractéristique de ces ressources fossiles est qu’elles ne sont pas fatales, c’est-à-dire qu’elles ne s’épuisent que lorsque nous décidons de les utiliser. Cela a pour effet de les rendre plus pratiques à utiliser mais nourrit également l’idée d’un stock qui diminue peu à peu, contrairement à l’énergie solaire qui se caractérise avant tout par un flux. Il est également fort probable que d’autres sources d’énergie soient découvertes dans l’avenir, même si l’on sent bien qu’avec la fusion nucléaire, on aboutit à une forme d’optimum, puisqu’il s’agit de l’énergie utilisée par les étoiles.

    Si l’on s’intéresse maintenant aux ressources non-énergétiques (métaux, phosphates,…) la question de la durabilité devient plus critique car la Terre est un système quasi-clos, c’est-à-dire qu’elle n’échange presque pas de matière avec l’extérieur, à l’exception des météorites. D’un autre côté, ces ressources, ou plutôt les atomes qui les composent, ne disparaissent pas : le stock de cuivre sur Terre peut être considéré comme constant. Mais est-ce encore le cas si l’on considère le stock de cuivre réellement utilisable ? Pour être économiquement intéressant, un minerai de cuivre doit en effet être suffisamment ordonné, c’est-à-dire avoir une teneur suffisamment importante (ce qui est le résultat indirect de l’énergie solaire et de l’énergie sismique). En raison des pertes irrémédiables propres à l’activité économique, il semble donc que le stock de ressources non-énergétiques utilisables décroisse petit à petit. Bien entendu, il serait théoriquement possible d’utiliser une énergie renouvelable pour alimenter des processus de recyclage, mais les ressources et le temps nécessaires exploseraient à mesure que le taux de recyclage s’approcherait de 100%. Un recyclage complet des ressources minières est donc une vue de l’esprit, reste à voir, au cas par cas, quelles sont les échelles de temps pour l’épuisement de ces ressources.

    Il y a donc des ressources périssables ou épuisables, qu’elles soient énergétiques (charbon, pétrole, gaz, U-235) ou pas (métaux, phosphates…). Ces ressources constituent un capital qui s’épuise petit à petit, il s’agit donc de se demander comment optimiser l’utilisation de ces ressources. Pour répondre à cette question de manière théorique, il faut introduire un autre capital : le capital intellectuel de l’humanité. En effet, le développement économique permet également le développement de la recherche et des techniques, ce qui permet à l’humanité d’utiliser de nouvelles ressources grâce à la maîtrise de nouvelles technologies. En consommant dès aujourd’hui le pétrole, nous en léguons moins aux générations futures, mais nous leur transmettons un capital humain supérieur qui leur permettra éventuellement d’utiliser l’énergie solaire ou la fusion nucléaire. Il n’est donc pas forcément de mauvaise politique, en matière de développement durable, de consommer des ressources épuisables. Bien entendu, le jeu est risqué, ce qui implique un effort de recherche substantiel et suffisamment anticipé.

    3. Protection de l’environnement : la tension entre le local et le global

    La bonne utilisation des ressources, et en particulier l’efficacité énergétique et exergétique, plaide pour une certaine centralisation des activités économiques, qu’il s’agisse de la production d’électricité ou de chaleur, l’organisation des zones d’habitation ou le caractère intensif des cultures agricoles. En plus d’un meilleur rendement thermodynamique, cette centralisation permet, jusqu’à un certain point, des économies d’échelle qui viennent réduire le coût économique. Il vaut mieux avoir une éolienne de 3 MW que 30 éoliennes de 100 kW, une centrale nucléaire de 1000 MW que dix petites centrales de 100 MW, une ville bien organisée et suffisamment dense plutôt qu’un étalement urbain qui rend difficile l’installation de transports en commun, un champ avec des hauts rendements grâce aux engrais et aux pesticides plutôt que plusieurs champs avec des techniques plus naturelles et des rendements plus faibles. L’exemple le plus caricatural est donné par NGR lui-même : il vaut mieux construire un barrage plutôt que de chercher à récupérer l’énergie cinétique de chacune des gouttes de pluie qui tombent dans une certaine zone.

    Cette vision qui fait la part belle au rendement et à l’efficacité masque pourtant une partie de la réalité. En effet, l’environnement est quelque chose de fragile à la fois globalement et localement. La gestion optimale des ressources est un problème global dès lors que celles-ci sont transportables sur des échelles assez grandes. Le climat est également un problème global par excellence, mais il n’en va pas de même de bon nombre de pollutions (ou de l’accumulation de déchets) qui fragilisent l’environnement au niveau local. Une grande éolienne se voit plus que plusieurs petites, une grande centrale nucléaire perturbe plus un cours d’eau qui lui sert de refroidissement que plusieurs petites, une grande ville génère un niveau élevé de pollution et de déchets au niveau local, enfin, l’agriculture intensive fragilise davantage les terres que l’agriculture biologique. Il existe une véritable tension écologique entre le local et le global, tant et si bien que sur tous ces sujets, ce sont souvent des écologistes entre eux qui s’affrontent.

    Historiquement, le mouvement écologiste s’est principalement formé sur la problématique de la pollution locale, avec une forte composante anti-nucléaire et un mot d’ordre « Small is beautiful ». La globalisation des questions écologiques (climat, ressources) fragilise cette vision et la met parfois en porte-à-faux. Pour l’instant, le mouvement écologique parvient à mettre de côté ces problèmes pour présenter une unité de façade, mais tôt ou tard, deux visions finiront par s’opposer. D’un côté une écologie de type individualiste (Not In My BackYard), « small is beautiful », agriculture bio et vie à la campagne et de l’autre une écologie qui entend changer les comportements collectifs, qui s’intéresse principalement aux enjeux mondiaux, ce qui conduit à promouvoir les énergies renouvelables et le nucléaire, les villes écologiques et les haut rendements dans l’agriculture (« big is efficient » ?). Telle devrait être en tous cas le partage logique de ce qu’on appelle aujourd’hui les écologistes.

    4. Ecologie et externalités

    La vision de l’écologie présentée au cours de cet article s’appuie sur l’analyse fortement hétérodoxe de NGR, pourtant, un outil des théories économiques orthodoxes doit absolument être évoqué : celui d’externalité. Ce concept s’applique particulièrement bien aux problèmes de pollution, locale ou globale. Lors d’un échange économique, une pollution peut être créée ce qui peut avoir un impact sur un ou plusieurs tiers (parfois il s’agit de l’humanité toute entière, comme dans le cas du CO2) : faire payer cette externalité négative aux agents économiques qui réalisent l’échange (producteur ou consommateur), c’est une manière de perfectionner le marché en intégrant tous les coûts, y compris celui de la nuisance environnementale, dans le prix de l’échange.

    La résorption de cette externalité nécessite un cadre politique et légal adapté, elle est donc d’autant plus facile que la pollution est locale. Contrairement aux Etats, la communauté internationale n’a pas de pouvoir contraignant, la lutte contre des pollutions globales de type CO2 nécessite donc un vaste accord international difficile à mettre sur pied. Concrètement, deux grande voies existent pour limiter ce type d’externalité : le signal prix (que ce soit à travers une taxe directe ou des quotas mis aux enchères) et la réglementation (consommation thermique des bâtiments, émissions des voitures…). Le signal prix a pour objectif de mobiliser tous les acteurs économiques afin qu’ils trouvent par eux-mêmes des solutions adéquates et innovantes tandis que la réglementation doit viser les principales causes de la pollution (en nombre limité), celles sur lesquelles l’action de l’Etat est la plus efficace.

    Il est en revanche plus complexe d’appliquer le concept d’externalité à la question des ressources. En effet, comme exposé précédemment, on se trouve en face d’une externalité négative, l’épuisement de certaines ressources, mais aussi d’une externalité positive, une augmentation potentielle de capital humain. Il est donc difficile de savoir s’il faut taxer l’usage de ressources naturelles et si oui, à quel niveau. En ce qui concerne les hydrocarbures, ce problème est en partie solutionné par le fait que ces ressources émettent du CO2 quand on les brûle et qu’elles tombent donc sous le coup d’une externalité de type pollution. La question est plus complexe sur d’autres types de ressources comme les métaux rares. La notion d’externalité ne suffit donc pas à appréhender l’ensemble des thématiques écologiques.

    Conclusion

    L’enseignement principal que je retire de la lecture de NGR, c’est que la bonne analogie pour l’économie doit être fait avec la thermodynamique et non avec la mécanique. L’erreur mécaniste vient probablement du fait que la plupart des concepts économiques ont été forgés en référence à l’agriculture, qui semble être une activité parfaitement cyclique sans irréversibilités majeures. Mais c’est oublier le flux d’énergie solaire qui fait de la Terre un système ouvert, système qui peut donc maintenir son niveau de basse entropie (par l’intermédiaire de la photosynthèse).

    La question essentielle de l’écologie aujourd’hui, c’est « Peut-on dématérialiser la croissance ? », c’est-à-dire peut-on éloigner petit à petit le processus économique de ses racines matérielles (ressources naturelles, pollution…). NGR montre que le processus économique se traduit principalement par le niveau de basse entropie disponible, ce qui implique la consommation de ressources énergétiques et matérielles, dont une partie au moins est irréversiblement perdue. C’est ce qui le conduit à opter pour le chemin de la décroissance.

    Il me semble qu’on peut adhérer à l’analyse de NGR sans le rejoindre dans cette conclusion. Plutôt que la dématérialisation de l’économie, il s’agit aujourd’hui de s’intéresser à sa décarbonisation, à la fois en raison des émissions de CO2 qu’en raison de l’épuisement des hydrocarbures. Les énergies renouvelables et les futures technologies nucléaires (4ème génération ou fusion) sont des alternatives durables pour procurer à l’humanité l’énergie dont elle aura besoin dans les siècles à venir. Il s’agit également d’être vigilant sur d’autres ressources épuisables non-énergétiques, comme le cuivre ou le lithium.

    Une voie me semble donc empruntable entre la naïveté mécaniste de l’économie orthodoxe et le pessimisme de la décroissance. Une voie dans laquelle les deux priorités sont la lutte contre les externalités dues à la pollution (au niveau global avec le CO2 comme au niveau local) et l’utilisation intelligente des ressources épuisables afin de transmettre aux générations suivantes un capital humain suffisant pour développer des solutions véritablement durables.

    04 octobre 2009

    Le "PIB réel" existe-t-il ?

    Cet article reprend certaine idées développées dans un précédent article "La croissance économique existe-t-elle ?", que la remise récente du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi invite à réexaminer.

    Le PIB et surtout la croissance du PIB sont des notions tellement utilisées en politique économique qu'elles semblent être des quantités objectives non ambigues. Quand le PIB est attaqué, c'est principalement parce qu'il ne tient correctement compte que de la production marchande ou parce que ce niveau de production qu'il mesure ne dit rien sur le bien-être de la société. Ces critiques sont fondées et font l'objet du récent rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi sur la mesure des performances économiques et du progrès social (disponible ici). Mais avant de se demander si l'usage qui est fait du PIB par les responsables politiques et économiques est pertinent, il convient de s'interroger sur l'existence même du concept de PIB.

    Le problème du PIB, c'est qu'il agrège des quantités tout à fait différentes : des kWh d'électricité, des tonnes de carottes, des heures de classe dispensées par un professeur... Pour pouvoir agréger ces différentes grandeurs, on a recours, dans la sphère marchande, aux prix. En effet, si une carotte se vend deux fois plus cher qu'une tomate, alors il est légitime de pondérer deux fois plus la production de carottes que celle de tomates dans le calcul du PIB. Plus généralement, dans une économie à n biens produits en quantités X1, X2, ... Xn aux prix P1, P2, ... Pn, le PIB nominal s'exprime de la manière suivante : PIB=P1*X1+...+Pn*Xn. Le problème de ce PIB nominal, c'est qu'il considère que les prix absolus ont une existence propre, alors que seuls les prix relatifs en ont une. En effet, si l'on doublait la quantité de monnaie et que tous les prix étaient instantanément multipliés par deux, le PIB nominal serait également multiplié par deux alors que la production de chaque bien resterait inchangée. On sent bien qu'il faut corriger ce PIB nominal pour aboutir à un PIB réel.

    L'énoncé du problème

    Pour simplifier, nous considérons une économie à 2 biens : a et b, produits sur deux périodes de temps 1 et 2. La première année, 5 quantités de a et 4 quantités de b sont produits aux prix unitaires respectifs de 8€ et 6€. La deuxième année, 6 quantités de a et 3 quantités de b sont produits aux prix unitaires respectifs de 6€ et 8€. La question à se poser est simple : y'a-t-il eu augmentation du PIB réel entre l'année 1 et l'année 2 ?

    La réponse de la comptabilité nationale

    Pour calculer le PIB réel, la comptabilité nationale (l'INSEE) utilise comme convention de figer les prix en année 2 à leur valeur de l'année 1, afin de tenir compte de l'inflation. Si l'on applique cette règle à notre exemple, la variation du PIB entre 1 et 2 vaut : 8*(6-5)+6*(3-4)=2. Le PIB réel a donc augmenté entre les deux années.

    La réponse en figeant les prix de l'année 1 à leur valeur de l'année 2

    La convention de l'INSEE semble naturelle pour corriger le PIB nominal des effets de l'inflation, elle n'en demeure pas moins arbitraire. Pour s'en convaincre, on peut adopter une convention parfaitement symétrique. Au lieu de figer en 2 les prix à leur valeur en 1, on peut figer en 1 les prix à leur valeur en 2. Dans ce cas, la variation du PIB entre 1 et 2 vaut : 6*(6-5)+8*(3-4)=-2 ! Cette fois, le PIB réel a diminué entre les deux années. Une convention parfaitement symétrique, tout aussi légitime que celle de l'INSEE donne donc un résultat complétement opposé.

    La réponse en ramenant tout au bien a

    Une autre possiblité consiste à ne considérer que des rapports de prix et non des prix en valeur absolue. On peut par exemple tout ramener au bien a en lui assignant un prix de 1 à chaque période. Dans ce cas, le prix de b vaut 6/8 en période 1 et 8/6 en période 2. La variation du PIB entre 1 et 2 vaut donc : 1*6+8/6*3-(1*5+6/8*4)=2. Le PIB réel calculé en unités de bien a a donc augmenté entre les deux années.

    La réponse en ramenant tout au bien b

    Considérons maintenant que c'est le bien b qui est l'étalon de mesure, c'est-à-dire que son prix est fixé à 1 pour chaque période. Dans ce cas, le bien a vaut 8/6 en période 1 et 6/8 en période 2. La variation du PIB entre 1 et 2 vaut donc : 6/8*6+1*3-(8/6*5+1*4)=-19/6. Donc le PIB réel calculé en unités de bien b a reculé entre les deux années, ce qui est la conclusion inverse du calcul précédent !

    Conclusion

    Que dire au terme de cet exemple ? Le PIB réel a-t-il augmenté ou diminué ? En réalité, il n'y a pas de réponse à cette question, cela dépend essentiellement de la convention retenue. Le PIB réel est en fait une notion intrinséquement ambigue, qui n'a pas d'existence objective propre. Mesurer le PIB, c'est donc avant tout mesurer les conventions qui nous permettent de le calculer. La raison fondamentale à cela est que les seules quantités réelles de l'économie sont les quantités de biens et de services et les prix relatifs, et qu'aucune combinaison des deux ne permet de construire une grandeur extensive de la production. Une autre manière de voir, plus philosophique, c'est qu'on ne peut pas mesurer l'Univers (la production de tous les biens et services étant un peu l'Univers de l'économie) quand on se situe à l'intérieur même de cet Univers, qu'il y a un problème de jauge ou d'étalon absolument indépassable.

    Ajoutons que le cas étudié ici était volontairement simpliste, puisque les biens considérés entre les deux années étaient rigoureusement identiques. Il suffit de réaliser qu'en réalité certains biens apparaissent, que d'autres disparaissent et que certains évoluent en termes de qualité (passage du rasoir 1 lame au rasoir 4 lames) pour se convaincre que la notion de PIB appliquée à l'économie réelle pose un énorme problème conceptuel.

    Si vous avez des réponses à apporter à ces problèmes quasi-existentiels, n'hésitez pas à faire part de vos commentaires.

    23 septembre 2009

    Pouvoir(s) de marché


    En économie, on appelle pouvoir de marché l’influence excessive qu’un acteur économique peut acquérir en raison de sa taille. Un monopole qui contrôle 50% d’un marché a par exemple beaucoup plus d’influence sur le prix du bien qu’il vend que l’ensemble des entreprises morcelées qui contrôlent les autres 50%. En réalité, on peut étendre cette définition du pouvoir de marché à tous les domaines de l’action humaine (politique, art, spectacle, sciences…). Il s’agit de distinguer clairement le poids réel d’un individu ou d’une organisation dans un de ces domaines avec son influence.

    Pour donner un ordre d’idées, le poids réel d’un écrivain pourrait être le nombre de livres qu’il vend tandis que son influence s’apprécierait plutôt en fonction de ses passages dans les émissions littéraires ou la place qu’il occupe dans les conversations entre amis. Pour un parti politique, le poids réel correspond naturellement à son score électoral tandis que son influence sur le pays dépend avant tout de sa capacité à gouverner ou à influer sur les débats publics. Pour un scientifique enfin, le poids réel semble plus difficile à apprécier puisqu’il s’agit de mesurer son apport à la connaissance, dont le nombre d’articles qu’il publie ne donne qu’une vague idée. Son influence, en revanche, peut être plus facilement évaluée en fonction des citations dont il fait l’objet par d’autres scientifiques.

    Parler de pouvoir de marché, dans chacun de ces domaines de l’activité humaine, cela revient à dire que l’influence n’est pas proportionnelle au poids réel, mais qu’elle augmente plus rapidement. Mathématiquement, on dirait qu’il s’agit d’une fonction concave, mais il faut se méfier des analogies entre mathématiques et sciences humaines ou sociales : considérer influence et poids réel comme des fonctions peut être utile mais c’est forcément réducteur. L’action humaine ne se laisse pas facilement enfermer dans des définitions mathématiques, c’est pourquoi un raisonnement qualitatif s’impose.

    Ce qu’il fait le danger du pouvoir de marché, c’est qu’il peut s’emballer : l’influence grandissante peut entraîner une augmentation du poids réel, qui générera à son tour une influence encore plus forte. Pour être pédant, on peut parler de rétroaction positive. Ainsi, le risque est grand de voir les personnes ou les organisations qui exercent un pouvoir de marché l’accroître continument, à l’instar des riches qui deviennent de plus en plus riche.

    Cette dynamique propre au pouvoir de marché peut être vue de manières complètement différentes. La manière négative de voir les choses, c’est qu’on aboutit à une concentration : peu d’acteurs finissent par détenir le pouvoir (économique, culturel, artistique…). De façon plus positive, on peut voir cette dynamique comme un moyen de structurer les différents domaines de l’action humaine. En effet, pour être appréhendée par les individus, la réalité sociale a besoin d’être saisissable, intelligible et donc relativement simple. Tant et si bien qu’on peut se demander s’il y a vie sociale possible sans pouvoir de marché.

    Car une société, c’est un ensemble d’individus qui ont des repères en commun. Ces repères peuvent être une culture littéraire commune, un nombre limité de classique qu’on les a obligé à lire quand ils étaient à l’école ; ce peut-être un nombre limité de partis politiques qui permettent de se ranger grossièrement dans un camp ; ce peut-être un nombre limité de chaînes de télévision qui font que les gens peuvent discuter des mêmes programmes qu’ils ont vu la veille au soir ; ce peut-être un nombre limité d’entreprises qui se partagent un marché et que l’on retrouve dans chacune des villes où l’on se rend.

    Pour un prendre un exemple précis, j’ai toujours pensé qu’indépendamment de leur qualité intrinsèque, les « grandes messes » que constituent (ou constituaient) les journaux télévisés de 20h de TF1 et de France 2 étaient une bonne chose du point de vue de la cohésion de la société française. Ces rendez-vous, suivis par des millions de gens chaque soir donnent une unité aux conversations entre collègues, entre amis ou au sein de la famille qui donnent le sentiment d’appartenir à un même ensemble, à une même communauté.

    Contrairement à ce qu’affirme un certain libéralisme, qui voit la société comme un amas d’individus atomisés, la question du pouvoir de marché n’est donc pas celle d’un mal absolu à combattre, elle est celle d’un équilibre à trouver entre concentration et structuration des différents domaines de la vie sociale. Là où le libéral doit être vigilant en revanche, c’est à ce que le pouvoir de marché n’entraîne pas la disparition des petits acteurs qui constituent la diversité des domaines de l’action humaine. Car l’individu n’est pas qu’un être social, c’est aussi un être libre qui doit pouvoir suivre des chemins de traverses, non balisés par la société grégaire. C’est un mouton qui doit avoir le droit de quitter le troupeau de temps à autre pour vivre sa propre vie.

    Il faut donc trouver un système où l’on continue à enseigner une même culture commune à tous les élèves, faite de Balzac-Zola-Hugo, mais où l’on puisse trouver aisément des auteurs plus méconnus chez le libraire du coin. Un système où la vie politique est régie par un nombre limité de parti, donnant par conséquent une image imparfaite de la diversité des points de vue présents dans la société, mais où les courants composants ces partis ou les clubs de réflexions prospèrent et possèdent une grande liberté de ton. Un système où l’on trouve tous les morceaux de viande usuels au supermarché mais où l’on puisse commander des joues de cochon à son boucher-charcutier de quartier.

    Cette conciliation des contraires est nécessaire pour aboutir à une société digne de ce nom, c’est-à-dire à une communauté d’individus libres. La communauté exige la capacité d’initiative et donc d’un certain point de vue le pouvoir de marché. Un peuple composé d’individus atomisés ne peut pas bâtir de grand projet commun : la Révolution Française, c’est d’abord l’histoire d’un pouvoir de marché de Paris sur la France et celui d’un pouvoir de marché des clubs sur Paris. La liberté, quant à elle, exige la capacité de choisir et donc la diversité des offres (politiques, culturelles, économiques…). Cet équilibre entre pouvoir de marché et diversité est fragile avec d’un côté le ravin de la société totalitaire et de l’autre celui de l’hyperindividualisme.

    24 août 2009

    Probabilités et Hypothèses


    Article modifié en raison des ambiguités qu'il pouvait comporter et qui ont fait réagir bon nombre de personnes. Les ajouts figurent en gras.

    Dans La Science et l’Hypothèse, Henri Poincaré écrit cette phrase qui devrait être méditée par tous ceux qui produisent ou reçoivent des prévisions probabilistes : « Pour entreprendre un calcul quelconque de probabilité, et même pour que ce calcul ait un sens, il faut admettre, comme point de départ, une hypothèse ou une convention qui comporte toujours un certain degré d'arbitraire ». En d’autres termes, une probabilité est quelque chose d’éminemment subjectif, qui dépend des hypothèses retenues. Contrairement à ce que croient beaucoup de personnes, tout ce qui est construit à partir des probabilités (pronostic, risque,…) n’est qu’une reformulation de choses que l’on sait ou que l’on croit savoir et absolument pas un moyen de découvrir des choses que l’on ne sait pas.

    Pour le comprendre, prenons un exemple simple : je me rends chez un ami qui a deux enfants mais dont j’ignore s’il s’agit de filles ou de garçons. Je frappe à la porte, une petite fille m’ouvre. Quelle est la probabilité pour que l’autre enfant soit un garçon ? Un premier raisonnement consiste à dire que la seule chose que j’apprends quand j’ouvre la porte, c’est que mon ami n’a pas deux garçons. Parmi les quatre combinaisons équiprobables fille/fille, garçon/fille, fille/garçon et garçon/garçon, il ne reste plus que les trois premières. Par conséquent, ayant observé une fille, il y a deux chances sur trois que l’autre enfant soit un garçon. Ce faisant, on suppose a priori que si mon ami a une fille et un garçon, c'est systématiquement la fille qui va ouvrir la porte, sans quoi il n'y aurait plus équiprobabilité.

    Un deuxième raisonnement consiste à dire qu’il y a autant de chance que ce soit l’aîné qui ouvre la porte que le cadet. S’il s’agit de l’aîné alors les deux combinaisons possibles sont fille/fille et fille/garçon. S’il s’agit du cadet alors les deux combinaisons possibles sont fille/fille et garçon/fille. Dans les deux cas, la probabilité pour que l’autre enfant soit un garçon est 1/2.

    Les deux raisonnements font une hypothèse commune qui est que chaque naissance est un évènement indépendant qui a autant de chance de donner une fille qu’un garçon. Le premier raisonnement fait une hypothèse supplémentaire qui consiste à dire que voir une petite fille ouvrir la porte est strictement équivalent à dire qu’il y a au moins une fille parmi les deux enfants (ou que la fille ouvre systématiquement la porte en cas de configuration fille/garçon ou garçon/fille). Le second raisonnement, quant à lui, postule qu’aîné et cadet ouvrent la porte avec la même probabilité. Ainsi, deux hypothèses a priori différentes donnent des probabilités différentes. On ne peut pas dire que l’une soit vraie et que l’autre soit fausse, d’un point de vue mathématique, l’énoncé du problème est incomplet pour trancher.

    Les choses peuvent être assez subtiles. Par exemple, bon nombre de personnes n’ont pas l’impression de faire appel à une hypothèse supplémentaire dans le premier raisonnement, ce qui les conduit à affirmer que la probabilités EST 1/3 et que ceux qui disent le contraire se trompent, ils n'ont en fait pas conscience qu'en voyant une fille, les quatre configurations initiales ne sont plus équiprobables, sauf à évoquer l'hypothèse forte que les filles ouvrent toujours la porte. L’erreur peut également être faite pour l’autre raisonnement, pour peu qu’on le modifie quelque peu. Supposons que la probabilité pour que l’aîné ouvre la porte ne soit plus 1/2, mais P. Alors il y a P chances pour que la fille que j’observe soit l’aînée, dans lequel cas l’autre enfant est un garçon avec une probabilité 1/2 et il y a 1-P chances pour que la fille que j’observe soit la cadette, dans lequel cas l’autre enfant est un garçon avec une probabilité 1/2 également. En regroupant ces deux cas, la probabilité pour que l’autre enfant soit un garçon vaut P*1/2+(1-P)*1/2, c’est-à-dire 1/2, quelle que soit la valeur de P. On peut donc en conclure que dans tous les cas la probabilité est 1/2 et que ceux qui disent le contraire se trompent. Pourtant, le simple fait de postuler l’existence de cette probabilité P est une hypothèse, ce qui rend le résultat obtenu aussi subjectif que celui issu du premier raisonnement.

    Pour terminer sur cet exemple, si l’on part de l’hypothèse qu’il n’y a aucun moyen de savoir quelle est la façon dont les enfants vont ouvrir les portes chez mon ami, on ne peut pas vraiment trancher. Si l’on suppose un modèle à peu près réaliste de la façon dont les enfants vont ouvrir les portes chez mon ami, on dit 1/2. [les lecteurs intéressés pourront lire les commentaires où une autre hypothèse a priori naturelle donne 1-ln(3)/2 au lieu de 1/2]

    Ce long exemple paraîtra évident pour certains, inutile pour d’autres. Dès lors que l’on y réfléchit un petit peu, on comprend bien que les mathématiques (et donc les probabilités) ne sont que des reformulations d’énoncés en appliquant des règles élémentaires de logique. Un modèle mathématique, par lui-même, n’apporte aucun élément d’information supplémentaire et donc aucun moyen de prédire des choses dont on n’a aucune idée. Pourtant, dans la vie courante et en particulier dans la sphère économique, on a tendance à oublier qu’une probabilité est une fonction déterministe des hypothèses que l’on retient, ce qui fait qu’on les objectivise. Par exemple, on parle des chances et des risques comme s’ils existaient par eux-mêmes : quelle est la probabilité que la France batte la Nouvelle-Zélande en rugby ? Quel est le niveau de risque de tel produit financier ? Pire, dans les sondages on donne des résultats assortis d’une marge d’erreur (de plus ou moins 3% par exemple), oubliant de mentionner que ce calcul de marge d’erreur est également subjectif, qu’il dépend de la validité du modèle utilisé. Mais quelle est la probabilité que le modèle employé soit le bon ?

    Dès lors que l’on traite d’évènements en très grand nombre, une hypothèse semble plus naturelle que les autres, celle qui consiste à dire que la probabilité d’un évènement individuel peut être révélée par des statistiques sur les évènements réalisés. Imaginons que je lance un jeton 1000 fois en l’air, que 700 fois il retombe sur pile et 300 fois sur face, alors une hypothèse raisonnable consiste à dire que ce jeton est vraisemblablement pipé et que la probabilité d’obtenir pile vaut 7/10. Le même genre d’hypothèses peut être fait en sciences physiques, économiques ou sociales. Tous ces modèles consistent toutefois à dire qu’on peut lire l’avenir dans le passé, ce qui est une hypothèse questionnable.

    Nicholas Taleb, dans son livre Le Cygne Noir, fournit un bon contre-exemple à ce raisonnement basé sur le passé. Imaginons une dinde qui est nourrie pendant 1000 jours par ses propriétaires avant d’être mangée pour Thanksgiving. Du point de vue de la dinde, la probabilité de l’évènement « mes propriétaires vont me tuer » ne fait que diminuer au fil des 1000 premiers jours, si bien que c’est au moment où la dinde à le plus confiance en ses maîtres que ceux-ci la tue pour la manger. Dans ce cas, l’observation du passé, loin de rapprocher la dinde de la réalité, l’en éloigne. Dans le même ordre d’idée, Goldman Sachs a du fermer un de ses fonds monétaires en 2008 dont la probabilité de défaut avait été estimée à 1/100^138 avant la crise des subprimes. Accorder le moindre crédit à ce type de probabilité, c’est se comporter de façon plus stupide que la dinde : en effet, comme toute probabilité, celle-ci était basée sur des hypothèses, c’est-à-dire un modèle, et la probabilité que le modèle soit faux est incroyablement plus élevée que 1/10^138.

    Les approches statistiques sont très intéressantes et fiables pour estimer des probabilités d’évènements nombreux et réguliers, elles doivent être regardées avec beaucoup plus de circonspection pour les évènements individuels et irréguliers. Beaucoup des probabilités dont on parle quotidiennement font appel à tellement d’hypothèses que leur valeur explicative est quasiment nulle : demander à un économiste quelle est la probabilité pour que la crise soit terminée d’ici à la fin de l’année, comme le font tous les journalistes, cela revient à peu près au même que de demander son avis à un astrologue pour prédire ses problèmes sentimentaux.

    Le problème avec les probabilités, c’est qu’on les enseigne à travers les jeux de cartes ou les casinos, qui sont en fait les seuls endroits sur Terre où elles peuvent être précisément calculées car les lois y sont précisément connues. A force de ressasser les mêmes hypothèses (les cartes ou les dés ne sont pas pipés, les tirages ou les lancés sont équiprobables), on finit par les oublier et ne plus les écrire. Du coup, les probabilités semblent prendre une réalité propre, objective. Par assimilation, on se dit alors que toutes les probabilités ont une réalité propre, indépendamment des hypothèses qui les fondent.

    Au moment où l’on parle beaucoup de régulation de l’économie et de la finance, une bonne idée, très peu coûteuse, consisterait à offrir le livre d’Henri Poincaré à tous les traders, économistes et hommes politiques. Afin que chacun intègre bien qu'une probabilité n'a de sens qu'à travers un modèle théorique et que la validité de ce modèle théorique est elle-même soumise à l'incertitude.

    15 août 2009

    La crise : symptôme ou pathologie ?


    Si vous plongez votre main dans de l’eau bouillante, vous ressentirez une vive douleur. Cette douleur, c’est un symptôme, un signal créé par votre cerveau pour réagir au véritable mal : la destruction de vos cellules ébouillantées. Etymologiquement, un symptôme, c’est ce qui survient avec, par coïncidence. A force d’observer la concomitance du symptôme (douleur, nez qui coule, toux,…) et du mal (pathologie, microbe, virus,…), on en vient à associer l’un à l’autre, ce qui est une erreur profonde de logique. On peut faire cesser la douleur sans remédier au mal, en insensibilisant la main plongée dans l’eau bouillante par exemple. Ce faisant, la destruction des cellules continuera mais il n’y aura plus de signal pour déclencher le retrait de la main de l’eau bouillante. S’attaquer uniquement au symptôme, c’est un peu comme casser le thermomètre : cela change notre perception des choses, mais pas les choses elles-mêmes.

    Quel rapport avec l’économie et avec la crise en particulier ? J’y viens. La principale manifestation de la crise économique de laquelle nous commençons à sortir a été l’explosion d’une bulle immobilière aux Etats-Unis (ainsi que dans d’autres pays occidentaux comme l’Espagne ou l’Irlande) qui a fragilisé les institutions bancaires, les obligeant à limiter le crédit, ce qui s’est traduit par un impact négatif sur l’ensemble de l’économie. La réponse à apporter à ce type de crise dépend en fait précisément du problème exposé plus haut, à savoir : la crise est-elle le mal ou le symptôme du mal ?

    Si la crise c’est le mal, alors il est de bonne politique de lutter contre la baisse de l’immobilier et la diminution du crédit en promouvant une politique budgétaire et monétaire expansionniste. C’est toute la logique de l’approche keynésienne.

    Si la crise n’est qu’un symptôme du mal, alors toutes ces interventions publiques qui visent à modifier les comportements des acteurs privés en les forçant à investir ou à consommer plus qu’ils ne le feraient naturellement, reviennent à casser le thermomètre ou à insensibiliser la main plongée dans l’eau bouillante. C’est toute la logique de l’approche autrichienne (école économique qui se réclame de Von Mises et de Hayek).

    Il faut donc s’interroger sur la définition du mal en économie. Principalement, il s’agit d’une mauvaise utilisation des ressources (capital, travail, ressources naturelles). Par contraste, le « bien » en économie, c’est l’utilisation et la combinaison optimale des ressources disponibles pour combler le plus de besoins et de désirs possibles. Si l’on adopte cette perspective, on arrive à la conclusion qu’une bulle économique est un mal et que l’éclatement de cette bulle est le symptôme, la douleur, qui vient nous alerter de ce mal et nous oblige à réagir pour le faire disparaître.

    L’article suivant : http://mises.org/story/3616 montre comment a pu se traduire concrètement la bulle immobilière aux Etats-Unis et en particulier à Las Vegas. Des médecins et des professeurs, séduits par la profitabilité du secteur, ont peu à peu quitté leurs occupations traditionnelles pour devenir agents immobiliers. Il s’agit à l’évidence d’une mauvaise utilisation des ressources, d’un mal pour l’économie. On cherchant à redresser le marché de l’immobilier coûte que coûte, en s’opposant à la correction du marché, on perpétue ce mal.

    Imaginons maintenant que vous souffriez d’un mal de tête et que je vous propose un remède qui clamera la douleur mais dont l’un des effets secondaires est de provoquer un mal de tête encore plus important un peu plus tard. A l’évidence, vous risquez de refuser mon traitement, pourtant, n’est-ce pas à ce que l’on assiste actuellement au niveau monétaire ? Pour lutter contre un premier mal de tête (la crise Internet), Alan Greenspan, le patron de la FED a considérablement baissé les taux, ce qui a très vraisemblablement contribué à soigner le premier mal de tête mais à générer une nouvelle maladie (la bulle immobilière) qui a fini par déboucher sur un deuxième mal de tête (l’éclatement de cette bulle). Le successeur de Greenspan, Ben Bernanke propose un nouveau remède, une baisse des taux encore plus forte que celle proposée par son prédécesseur. Il y a fort à parier que cette politique monétaire expansionniste contribuera à atténuer ce second mal de tête. Mais il y a également fort à parier qu’elle en génère un troisième.

    Le problème, c’est que Bernanke, comme tous les économistes et tous les politiques est jugé sur les résultats qu’il apporte à la crise actuelle, peu importent en fait les conséquences à long terme de ses actions. Pour caricaturer, le docteur autrichien, c’est celui qui est prêt à vous laisser atrocement souffrir pour ne pas compromettre votre santé, tandis que le docteur keynésien, c’est celui qui est prêt à tout pour calmer votre douleur, quitte à mettre votre santé en danger. On prête souvent à Keynes la citation suivante « à long terme, on est tous morts », ne s’agirait-il pas en fait d’une citation tronquée, du style « si l’on suit exclusivement les principes du keynésianisme, alors à long terme, on est tous morts » ?

    Là où l’approche keynésienne retrouve du crédit face à la logique autrichienne, c’est sur la question du chômage. En effet, le chômage est à la fois un symptôme de la crise mais c’est surtout un mal à lui seul, un gâchis fantastique de ressources humaines. Le « laissez-faire » autrichien en période de crise, s’il permet une réallocation du capital efficace en faisant disparaître les investissements structurellement non rentables, peut engendrer une perte nette des ressources en termes de travail, ce que l’on appelle pompeusement l’effet d’hystérésis.

    C’est finalement tout le problème de la crise actuelle : c’est à la fois un symptôme et une pathologie, elle appelle donc des réponses pour calmer la douleur et d’autres pour soigner le mal. Mais que faire dès lors que le remède à la douleur augmente le mal et que le remède au mal intensifie la douleur ? Au minimum, cela devrait conduire économistes, banquiers et politiques à un peu plus d’humilité et à un peu moins de certitudes.

    03 août 2009

    Pour un protectionnisme mondial


    A chaque période de tension économique et sociale, resurgit le spectre du protectionnisme. Malgré les leçons de la crise de 1929, où les mesures protectionnistes ont, de l’avis général, considérablement amplifié la dépression, les néo-protectionnistes font du libre-échange l’une des causes principales des difficultés économiques et sociales actuelles. Emmenés par l’intellectuel autoproclamé Emmanuel Todd, les économistes Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, l’ancien président d’ATTAC Bernard Cassen et l’essayiste Hakim El Karoui (fils de la célèbre professeur de mathématiques financières Nicole El Karoui), cette quintessence de l’esprit français en appelle à un protectionnisme européen. Il s’agit en effet de ne pas tomber dans la ringardise et le nationalisme, incarné par le protectionnisme « Old School ».

    1. Quelle différence entre le Soleil et la Chine ?

    Les prédécesseurs de Todd & Cie avaient en effet été renvoyés dans les cordes par l’économiste Frédéric Bastiat et sa fameuse Pétition des fabricants de chandelles (disponible ici, c’est un régal à lire), dont le paragraphe principal dit ceci : « Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé, à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité par la perfide Albion (bonne diplomatie par le temps qui court!), d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il se dispense envers nous. ».

    Ainsi, tout protectionniste conséquent devrait, comme le recommande Bastiat plus loin, être favorable à la condamnation de toutes les ouvertures laissant passer le jour. Quelle différence y’a-t-il, en effet, à ce que l’avantage compétitif soit conféré à la nature (ici, le Soleil) ou à un autre peuple (la Chine pour nos néo-protectionnistes) ? Il y a en réalité une petite différence, à savoir que la nature rend toujours ses services gratuitement tandis que même s’ils ne sont pas très chers, nos amis Chinois exigent toujours quelque compensation financière pour rendre les leurs. La nature est donc un adversaire potentiel autrement plus dangereux pour notre industrie nationale et nos emplois : songez un peu aux millions d’emplois perdus par l’utilisation de l’utilité gratuite contenue dans les hydrocarbures dans le domaine des transports ! Donc, en préalable à toute conversation avec un protectionniste, j’exigerais qu’il m’explique pourquoi ce qui est ridicule à propos du Soleil et des fabricants de chandelles ne le serait pas à propos de la Chine et de notre industrie nationale.

    2. Une concurrence déloyale ?

    Le principal argument employé par les protectionnistes, c’est celui de la concurrence déloyale. La Chine ne respecterait pas les règles du jeu, elle tricherait ce qui fausserait les échanges internationaux. C’est la question des dumpings, environnementaux et sociaux, à laquelle il convient de répondre de manière séparée car les problématiques sont tout à fait différentes.

    Commençons par le dumping environnemental et en particulier les émissions de CO2. Supposons qu’en Europe chaque tonne de CO2 soit taxée à 30€ et qu’une telle législation n’existe pas en Chine. Un produit est fabriqué (prix du CO2 compris) à 50€ en Europe et à 40€ en Chine auxquels s’ajoute l’émission d’une tonne de CO2 par produit. Dans ce cas effectivement, on peut parler de dumping environnemental, c’est-à-dire que la Chine va émettre du CO2 qui va affecter notre bien-être et il est donc légitime que l’Europe prélève une taxe sur le CO2 émis par les produits importés. C’est d’ailleurs la position de l’OMC qui juge ces taxes compensatoires légitimes. Si l’on s’intéresse à des pollutions locales (en gros n’ayant pas d’impact en dehors de la Chine), le problème est tout différent et on ne peut plus vraiment parler d’externalité environnementale. A la rigueur on pourrait évoquer une externalité éthique (cela nous coûte de savoir que la Chine pollue ses rivières), mais cela me semble assez tiré par les cheveux et nous entraînerait très loin.

    Passons maintenant au dumping social. La Chine dans ce cas est sensée exercer une concurrence déloyale car elle n’assure pas de protection sociale à ses salariés comparable à la nôtre et que les Chinois acceptent de travailler pour moins cher. Dans ce cas, c’est un abus de langage de parler d’externalité de la part des Européens, le problème n’a donc rien à avoir avec le dumping environnemental de type CO2. Certains pourraient toujours argumenter en faveur d’une externalité éthique, une souffrance que nous Européens ressentirions à la pensée de tous ces Chinois avec des salaires insuffisants. Bref, l’alliance de l’Occident et des travailleurs chinois contre le gouvernement et les patrons chinois. Tartufferie que tout cela ! Qui souhaite réellement le bien-être du peuple Chinois aujourd’hui : les Européens qui réclament un protectionnisme ou le gouvernement chinois ? Demandez à un Chinois et sa réponse ne fera pas un pli.

    Donc plutôt que de parler de dumping, il faut parler de prix complet des services, intégrant le coût des externalités nous affectant. Un échange juste ou loyal, c’est un échange où ce prix est correctement établi.

    3. Le libre-échange tire la demande intérieure vers le bas ?

    Le grand argument en vogue chez les protectionnistes aujourd’hui est que le libre-échange entraînerait une compétition entre les travailleurs, donc une déflation salariale dans les pays riches et enfin par une baisse de la demande intérieure. C’est cette cause qui est mise en avant pour expliquer la crise actuelle : les travailleurs occidentaux ne gagnaient plus assez d’argent, les Américains en particulier, donc ils se sont endettés pour maintenir leur niveau de vie ce qui a causé la crise des subprimes notamment. Assez surprenant, les néo-protectionnistes expliquent que ce dommage causé par le libre-échange serait récent : en gros le libre-échange c’était bien avant mais désormais ça ne marche plus à cause de ce problème de demande. J’ai personnellement toujours du mal avec les raisonnements économiques historiquement datés : le principe du libre-échange est intemporel, on peut penser que ses conséquences sont globalement positives ou globalement négatives, mais dire que cela dépend des époques me semble suspect.

    On peut déjà s’interroger sur ce constat : en France par exemple cette théorie est invalidée par l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés sur les dernières années (même si elle a été faible) et aux USA on peut remettre en cause cette causalité directe entre modération salariale et endettement des ménages. Plutôt que d’agiter cette concurrence salariale vers le bas causée par la Chine, on gagnerait certainement à s’interroger sur la faible croissance de la productivité en Occident ces dernières années (comme nous y invite JP Cotis dans son rapport sur le partage de la valeur ajoutée).

    Les néo-protectionnistes proposent donc d’augmenter les droits de douanes pour renchérir le coût du travail Chinois, ce qui permettrait d’augmenter les salaires en Europe et donc de relancer la demande et la croissance. Comme dirait un brillant économiste français déjà cité une centaine de fois sur ce blog, « ça c’est que l’on voit ». Ce que l’on ne voit pas, c’est le renchérissement du coût des produits importés du fait des droits de douanes, ce qui se traduit directement par une baisse du pouvoir d’achat, surtout chez les catégories populaires qui consomment beaucoup de produits importés venant de Chine. Car contrairement à une idée répandue, ce n’est pas la Chine mais le consommateur européen qui paye les droits de douane, de même que ce n’est pas l’Arabie Saoudite qui paye la TIPP. Cette baisse de pouvoir d’achat induit donc une baisse de la demande et de la croissance. Si l’on cherche à faire le bilan en net de l’augmentation des droits de douanes, on se rend compte que les choses sont plus complexes et il est fort probable que le remède (le protectionnisme) ne fasse qu’aggraver le mal (la baisse de la demande intérieure).

    4. La Chine manipule sa monnaie ?

    Un autre argument employé, à raison cette fois, contre les pratiques commerciales de la Chine est qu’elle manipule sa monnaie ce qui a pour effet de la sous-évaluer. Ainsi, les produits chinois sont moins chers qu’ils ne devraient l’être ce qui est injuste. Mais injuste pour qui ? Pour les industries européennes qui ne peuvent pas s’aligner sur les prix chinois, ou pour les industries chinoises qui ne reçoivent pas la juste rémunération du service qu’elles rendent ? C’est toujours le même problème avec le taux de change : quand il se déprécie on gagne en compétitivité mais on perd en richesse. Il faudrait d’ailleurs plutôt dire : on gagne en compétitivité parce qu’on perd en richesse.

    Le taux de change du Yuan n’est donc pas injuste, en revanche sa sous-évaluation rend le système instable. De même que le déficit structurel de la balance courante américaine rend le système instable. A long terme, chaque pays devrait avoir une dette extérieure nulle, ce qui est la simple traduction qu’il a rendu autant de service au monde extérieur que le monde extérieur ne lui en a rendu. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le protectionnisme qui apportera une solution à ce problème de stabilité monétaire, une libéralisation des taux de changes avec la Chine serait une voie beaucoup plus prometteuse.

    5. Un protectionnisme européen n’est pas un nationalisme ?

    Les néo-protectionnistes, fiers de leur trouvaille de protectionnisme européen, expliquent que ce dernier évite les travers du nationalisme propres aux anciens protectionnismes. L’argument est peu convaincant, puisqu’en fin de compte les droits de douanes seraient bel et bien appliqués sur les produits chinois, et pas sur les produits pas chers en général (qui peuvent tout aussi bien être fabriqués en Chine qu’en Slovaquie).

    Il est aussi amusant de voir que cette idée est principalement agitée en France, notre pays commerçant assez peu avec l’extérieur de l’Union Européenne et ayant donc moins à craindre des mesures de rétorsions de la Chine, de l’Inde ou du Brésil. La situation est différente chez nos voisins allemands, qui sont certainement peu enclins à se laisser entraîner sur cette voie, quelle que soit la puissance rhétorique française.


    Ce qui est rassurant, ce sont les progrès effectués par Todd&Cie : du protectionnisme national, ils sont passés au protectionnisme européen. Encore un petit effort et ils toucheront au but : le protectionnisme mondial, appelé parfois libre-échange !