29 juin 2009

Forces et faiblesses du Libéralisme et du Socialisme

Depuis l’origine du débat politique moderne, que l’on peut faire remonter à 1789 pour ce qui concerne notre pays, deux grandes conceptions de l’économie politique s’affrontent. D’un côté le Libéralisme, qui entend faire prévaloir le principe de liberté des échanges et des services entre les individus, et de l'autre le Socialisme, qui estime que l’Etat, dépositaire de l’intérêt général, doit exercer certaines contraintes dans la sphère économique et sociale. Bien entendu le socialisme n’est pas la seule doctrine qui prône une intervention contraignante de l’Etat dans le jeu des intérêts privés : il en va de même du communisme, du nationalisme, du protectionnisme ou encore du colbertisme.

Pour simplifier, nous retiendrons uniquement le socialisme qui est aujourd’hui l’idéologie alternative au libéralisme la plus en vue. D’un côté la liberté vertueuse, de l’autre la contrainte nécessaire : voici ce qui résume le mieux l’opposition des grands systèmes de pensée sur le plan économique et social. L’objet de cet article est de proposer un éclairage original sur le fait qu’aucun de ces systèmes ne soit parvenu à triompher de l’autre après plus de deux siècles d’affrontement. Pour cela, j’ai relevé ce qui me semble être la grande force et la grande faiblesse du libéralisme et du socialisme.

1. La force du libéralisme : sa cohérence

Que l’on soit libéral ou antilibéral, il est un fait établi que le libéralisme est une doctrine particulièrement cohérente, qui a subie très peu de modifications fondamentales depuis le XVIIIème siècle. Smith, Ricardo, Say, Bastiat, Friedman… tous pourraient se retrouver sur des conceptions de l’économie et du rôle de l’Etat extrêmement proches. Cette cohérence vient de la simplicité du contenu positif à la base du libéralisme, à savoir que les intérêts des individus sont harmonieux et donc que la meilleure façon de parvenir à un optimum social est de laisser libre court au jeu des intérêts privés.

Cette force conceptuelle est d’autant plus grande que le libéralisme s’applique à des domaines plus larges que la simple économie politique : éducation, mœurs, culture… Partout le même axiome libéral peut s’appliquer et entraîner la même conséquence : un engagement minimal de l’Etat dans la société. L’intervention de l’Etat, pour un libéral, ce ne peut être qu’un mal nécessaire, quand il n’y a pas d’autre choix. L’exemple le plus symptomatique est certainement le monopole public de « battre monnaie », qui se traduit aujourd’hui par les pouvoirs dévolus aux Banques Centrales qui sont des institutions publiques à peu près partout dans le monde.

Le libéralisme, on l’a vu, a un contenu positif extrêmement limité, il ne prétend pas instituer un ordre économique nouveau mais plutôt permettre l’application d’un ordre « naturel ». Un libéral, c’est donc quelqu’un qui s’extasie devant la fabuleuse mécanique sociale qui se met naturellement en place : c’est un contemplateur.

2. La faiblesse du libéralisme : c’est une doctrine indirecte

Commençons tout d’abord par remettre les choses en place : au même titre que le socialisme, le libéralisme est une doctrine sociale (contrairement au capitalisme par exemple). En effet, c’est une méthode de gouvernement dont l’objectif est de parvenir à un optimum social. Le libéralisme ce n’est donc pas la loi de la jungle, le droit de chacun de faire ce qu’il veut. A cet égard, l’expression « libéralisme social » est un pléonasme qu’il serait bon d’éviter. De façon plus générale, dans une démocratie, toutes les doctrines de gouvernement ont pour but le bien du peuple, c’est-à-dire un optimum social. Rien ne sépare les libéraux, les socialistes ou les protectionnistes de ce point de vue, pourvu qu’ils croient à ce qu’ils disent.

La faiblesse principale du libéralisme, c’est que c’est une doctrine indirecte, c’est-à-dire qu’elle emprunte un détour pour parvenir à son but : l’optimum social. Ce détour, c’est le libre jeu des intérêts particuliers qui est sensé induire l’intérêt de la société toute entière. Ce détour, c’est la « main invisible » de Smith ou « l’harmonie » de Bastiat. Présenté comme cela, le libéralisme peut sembler déroutant : comment le bien (optimum social) peut-il émerger d’une forme de mal (somme des égoïsmes individuels) ?

Quelles qu’elles soient, les critiques du libéralisme en reviennent toujours à cette contradiction apparente. Cela est dû au fait que nous ayons intégré (malgré nous) le modèle de l’oppression, qu’elle soit politique, sociale ou économique. Nous sommes tous des marxistes en puissance de ce point de vue. Mais tout est différent sous le régime de la liberté : comme rien n’oblige aucune partie à contracter un échange, cet échange est nécessairement bénéfique à toutes les parties en présence. Un gouvernement libéral, ce n’est donc pas un gouvernement qui regarde les trains passer, il doit au contraire faire triompher le régime de la liberté dans les échanges (c’est-à-dire la concurrence), ce qui peut passer par des politiques extrêmement interventionnistes. La politique « libérale » de la Commission Européenne en fournit un bon exemple avec la lutte contre les monopoles.

3. La force du socialisme : c’est une doctrine directe

A l’inverse, la force principale du socialisme, c’est que c’est une doctrine économique directe. C’est-à-dire qu’elle entend apporter des solutions immédiates aux différents maux de la société. Il y a de la pauvreté : fournissons une allocation aux pauvres. Il y a des bas salaires : mettons en place un salaire minimum. Il y a des métiers pénibles : fixons une durée limite au travail hebdomadaire. Comment pourrait-on, a priori, s’opposer à une telle politique d’éradication du « mal » social ?

Cette doctrine politique est la plus à même de répondre aux attentes légitimes de la population. C’est ce qui explique sans doute que les discours véritablement libéraux se fassent rares lors des campagnes électorales. Comment, en effet, défendre une doctrine indirecte face aux urgences sociales ? Il y a un biais interventionniste dans la vie politique. C’est ce qu’a très bien compris Henri Guaino, qui s’enorgueillit d’avoir transformé un Nicolas Sarkozy « libéral et atlantiste » en un « patriote promoteur du pouvoir d’achat » et, par conséquent, de l’avoir fait gagner.

Le socialisme est donc en phase avec la conviction partagée par bon nombre de citoyens que la politique c’est d’abord et avant tout de la morale. Dès lors que le « mal social » est identifié, il suffit de le combattre directement par la politique. La complexité du monde, à laquelle tout gouvernement doit faire face, se trouve réduite à une opposition manichéenne entre le bien et le mal. Mais le présupposé implicite du socialisme, c’est l’absence d’adaptation des acteurs économiques face aux contraintes dont ils font l’objet. Dans le cas du droit du travail, cela revient à penser que la difficulté de licencier n’a pas d’impact sur la faculté d'embaucher. C’est le propre d’une doctrine directe que de faire quelque peu l’impasse sur les effets indirects ou secondaires qu’elle induit.

4. La faiblesse du socialisme : son incohérence

La première qualité d’un socialiste, c’est finalement son inventivité, sa capacité à élaborer le bon système de contraintes. Il y a donc autant de socialismes qu’il y a de socialistes. C’est Frédéric Bastiat (encore lui, toujours lui !) qui en a fourni l’explication la plus convaincante : « La Liberté n’a qu’une forme : s’abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts. La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et selon des vues infinies. Les écoles Socialistes n’ont donc encore rien fait pour la solution du problème social si ce n’est qu’elles ont exclu la Liberté. Il leur reste encore à chercher, parmi les formes infinies de la Contrainte, quelle est la bonne. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter universellement par des Hommes, des agents libres, cette forme préférée de la Contrainte ».

En ces quelques phrases se trouve résumé tout le problème du socialisme, un problème dont on peut dès à présent dire qu’il ne pourra jamais venir à bout. Il est dans l’essence même du Socialisme d’être une doctrine instable en évolution permanente pour répondre aux multiples et nouvelles formes que peut prendre le mal social. Il faut donc périodiquement « refonder » le socialisme, comme le répètent à l’envi les différents responsables du PS depuis 2002. Il faut se demander ce que cela signifie d’être de gauche au XXIème siècle. Question légitime qui est pourtant totalement incongrue pour un libéral. En effet, à la question qu’est-ce qu’être libéral au XXIème siècle, la réponse serait immanquablement : c’est la même chose qu’au XVIIIème siècle.

Le libéralisme, doctrine de la contemplation sociale, n’a donc nullement besoin d’être refondé. Le socialisme, doctrine de la construction sociale, doit l’être périodiquement, à chaque fois que cette construction s’affaisse ou qu’une nouvelle construction semble plus prometteuse. Le socialisme est donc bien une doctrine historique, au sens marxiste du terme.

Conclusion

Libéralisme et Socialisme sont donc appelés à continuer à structurer la vie politique pendant de nombreuses années, tant leurs forces et leurs faiblesses respectives sont fortes. La cohérence du libéralisme et l’attrait du socialisme continueront à emporter la conviction des uns ou des autres.

Bien entendu, Libéralisme et Socialisme n’épuisent pas le champ des possibles sur le plan des doctrines politiques, on peut notamment penser à l’écologie politique. Comme tout conservatisme, il s’agit en fait d’une doctrine politique aux contours mal identifiés qui peut tout à la fois s’accommoder du Libéralisme (marchés de CO2) ou de la Contrainte (interdiction de telle ou tellle activité industrielle). Car finalement, quel que soit le problème posé, les deux seules façons de le résoudre sont et demeureront la Liberté ou la Contrainte.

22 juin 2009

Protection sociale et variabilité de l’économie

La crise financière, devenue crise économique, tourne actuellement à la crise sociale. L’occasion pour beaucoup de saluer la protection qu’apporte le modèle social français, qui est désormais érigé en amortisseur de crise. Mais la question fondamentale est : contre quoi ou contre qui ce modèle social nous protège-t-il ? En effet, les notions de sécurité sociale, de transferts sociaux, de mutualisation des risques ou de protection du travail sont trop souvent employés les uns pour les autres et il convient d’y remettre un peu d’ordre.

A la base, tout le monde doit s’accorder sur le fait que l’économie est variable par essence. Cette variabilité est le résultat du progrès technique, des changements de goûts des individus, des aléas individuels (accident, maladie,…) ou encore des aléas naturels (tempêtes, sécheresses…). Cette variabilité entraîne une nécessaire flexibilité de l’économie ou, en d’autres termes, la stabilité complète de l’économie n’est pas un objectif tenable. La protection sociale a pour objectif d’amortir les variations inéluctables de l’économie sur le tissu social. Examinons dans le détail si les principales formes du modèle social français répondent à cet objectif.


La mutualisation des risques


L’essentiel du modèle social français consiste à mutualiser certains risques entre tous les salariés, qu’il s’agisse de l’Assurance Maladie, de l’Assurance Chômage ou de la retraite par répartition. Il convient de séparer les risques universels (maladie, veuvage…) qui concernent l’ensemble des citoyens, les risques propres aux salariés (accident du travail, perte d’emploi,…) et enfin la prévoyance (retraite, que certains présentent parfois sous l’angle du « risque de survie » après 60 ans).

Ces risques sont de plusieurs natures et doivent donc être financés de manière différente. Les risques universels concernent tous les individus, ils doivent donc être financés par l’impôt, ce qui commence à être le cas avec la CSG qui s’est substituée à certaines cotisations maladie. Les risques salariaux doivent être financés par des cotisations sociales assises sur les salaires puisqu’ils ne concernent que les salariés : cette branche de la Sécurité Sociale est de ce point de vue l’héritière directe des Sociétés de Secours Mutuels du XIXème siècle et qui étaient gérées par les salariés eux-mêmes. La prévoyance, enfin, peut être imposée ou pas et peut s’organiser par répartition ou par capitalisation, selon le degré de maturité que l’on accorde aux salariés. Il s’agit, en tout état de cause, d’un salaire différé qui doit être, d'une manière ou d'une autre, financé par les salariés eux-mêmes.

Dans tous les cas, il ne s’agit pas de réduire les risques (maladie, chômage, retraite…) mais d’en limiter la portée sur les individus en les mutualisant. C’est le résultat de l’aversion naturelle des individus pour le risque : ils préfèrent, par exemple, payer un peu tous les mois pour leur santé que prendre le risque de payer d’énormes sommes le jour où ils seront gravement malades. Inutile donc de préciser que ces branches de la Sécurité Sociale doivent être financièrement équilibrées : il n’y a pas dans ce système d’apport d’argent extérieur, ce sont les individus qui se payent leur propre protection sociale. En termes mathématiques, il s’agit d’un système d’espérance nulle mais qui réduit la variabilité pour chaque individu, d’où son utilité sociale.

Cet équilibre financier ne doit pas forcément être réalisé à court terme, car il faut bien amortir les crises économiques. Il ne peut pas simplement viser l’équilibre à long terme car la protection sociale bénéficie uniquement aux générations actuelles et ne doit en aucune façon être financée par les générations suivantes (contrairement à certaines dépenses d’investissement de l’Etat). C’est donc à moyen terme, c’est-à-dire à l’horizon d’un cycle économique, que l’équilibre doit être trouvé. Or ce n’est absolument pas le cas aujourd’hui, puisque la sécurité sociale française est en déficit chronique depuis 20 années, qui n’ont tout de même pas toutes été des années de crise ! Il semble donc que les Français se mentent à eux-mêmes, ou que les dirigeants politiques les trompent sur ce sujet, ce qui revient un peu au même.




Il faut donc clarifier les financements. L’Etat doit prendre totalement la main sur l’Assurance Maladie, en assurant son fonctionnement par l’impôt et par diverses contributions directes (ticket modérateur, franchise médicale, non-remboursement de certains soins laissés aux mutuelles et aux assurances,…) et en limitant l’augmentation des coûts par sa politique de santé (réforme de l’hôpital, recours aux médicaments génériques…). C’est lui qui a toutes les cartes en main dans ce dossier. Pour s’assurer de l’équilibre de cette branche, il serait bon qu’un financement dédié (l’actuelle CSG) y soit directement affecté.

En revanche, l’Etat doit se désengager de la mutualisation des risques salariaux en confiant directement leur gestion (chômage, accidents du travail,…) aux syndicats de salariés et en fusionnant les cotisations salariales et patronales (distinction qui n’a aucun sens). Les entreprises se contenteraient de verser ce qu’on appelle aujourd’hui le salaire hyperbrut directement aux salariés et les salariés décideraient, par branche, du montant des cotisations, du montant et de la durée des remboursements en votant pour leurs représentants syndicaux. Ces syndicats seraient responsables de l’équilibre financier du système, c’est-à-dire en dernier ressort du versement des allocations.

En ce qui concerne la prévoyance, un système par points qui assurerait mécaniquement l’équilibre financier (en fonction du ratio actifs/retraités et de la croissance) éviterait de relancer périodiquement le débat sur les retraites et permettrait de pérenniser le système par répartition auxquels les citoyens sont à juste titre attachés.


Les transferts sociaux

Les transferts sociaux (RSA, allocations familiales, CMU, minimum vieillesse…) consistent, en dernier ressort, à mettre certaines catégories de la population à contribution aux bénéfices d’autres catégories. Par exemple, la carte Famille Nombreuse ne revient pas à faire financer par l’Etat une partie du billet de train des familles mais à demander aux gens qui ont peu d’enfants ou qui n’utilisent pas le train de payer une partie du ticket des gens qui ont beaucoup d’enfants et qui utilisent le train. C’est ainsi que les choses doivent être présentées.

Un transfert social est donc un choix politique qui ne peut être financé que par l’impôt et absolument pas par des cotisations sociales. Il serait également sain que ces impôts soient dédiés afin que l’on s’assure que le système est bien équilibré à moyen terme et que les générations futures ne contribuent pas aux transferts sociaux des générations actuelles. Notons, de plus, que le caractère obligatoire de l’Assurance Maladie ou de l’Assurance Chômage participe aux transferts sociaux puisque cela revient à faire contribuer les riches et bien portants au-delà des risques qu’ils encourent en réalité.

Dans le cas des transferts sociaux, il s’agit de protéger les individus contre la précarité et de réduire certaines inégalités (si on laisse de côté la politique nataliste). Cet objectif peut se ramener à un problème d’aversion pour le risque dans le cadre de la théorie de la justice de Rawls : il s’agit d’une assurance sur laquelle les individus s’accorderaient avant qu’ils puissent évaluer leur propre fortune par rapport au reste de la société.


Le droit du travail

On a vu que les systèmes de protection sociale consistaient avant tout en une mutualisation de certains risques, qu’ils ne cherchaient pas à supprimer la maladie, le chômage ou « la survie après 60 ans » mais plutôt à rendre ces aléas acceptables par le corps social. Dès lors, qu’en est-il du droit du travail français réputé particulièrement protecteur ? Protecteur contre quoi, protecteur contre qui ? Il ne saurait bien évidemment être question de vouloir supprimer la flexibilité de l’économie puisque cette flexibilité est inéluctable, c’est une « donnée » du problème, pas une variable.

En réalité, le droit du travail est protecteur POUR les insiders (fonctionnaires, CDI dans des grandes entreprises…) CONTRE les « outsiders » (CDD, interim, salariés d’entreprises exposés à la concurrence internationale). C’est l’une des bases du malaise français. La crise actuelle en est l’illustration : la France des insiders, dont je fais partie, n'en vois pas du tout les conséquences, le taux de chômage de cette catégorie est certainement resté stable et relativement bas au cours des derniers mois. En conséquence, tout l’ajustement économique se fait sur la France des outsiders qui sont massivement envoyés au chômage. Autre exemple : l’augmentation du SMIC profite essentiellement à ceux qui ont déjà un emploi assez stable au détriment de ceux qui en cherchent un et dont la productivité est assez faible.

Bref, le droit du travail français semble fonctionner à rebours du reste de la Protection Sociale : il ne mutualise pas les risques : il les concentre ! Pour remédier à cette situation, la fin des coups de pouce au SMIC, un contrat de travail unique et la fin de l’emploi à vie pour les fonctionnaires (dont je fais encore partie) semblent s’imposer. C’est l’une des conditions de la mobilité sociale et de la lutte contre la précarité.


Conclusion


La protection sociale est donc nécessaire pour lisser la variabilité de l’économie sur le corps social en mutualisant un certain nombre de risques. Cette mutualisation doit impérativement se traduire par un équilibre financier à moyen terme, car ce sont les générations actuelles qui profitent de la Protection Sociale. Les rôles et les responsabilités doivent pour cela être clairement établis entre l’Etat et les syndicats de salariés. Enfin, une protection sociale qui aboutit à concentrer les risques économiques sur certaines catégories de la population manque évidemment son but et doit être radicalement modifiée.

09 juin 2009

Les leçons d’une campagne

Cette campagne européenne, qui n’a pas passionné les foules, a été l’occasion pour moi de m’impliquer assez fortement pour défendre les listes UMP. Au regard de cette expérience, j’aimerais tirer quelques conclusions, sur les résultats du scrutin tout d’abord mais également sur l’engagement politique de manière plus générale.

Les résultats de dimanche soir sont assez simples à analyser : deux grands vainqueurs (UMP et Europe Ecologie), deux grands perdants (PS et MODEM), un vote extrême contenu (droite comme gauche) et une abstention record qui témoigne de l’éloignement des citoyens pour le fonctionnement des institutions européennes. L’UMP a gagné avant tout sur un bilan : la Présidence Française de l’Union Européenne, Europe Ecologie sur un projet environnemental qui a le vent en poupe et qui présente la particularité de ne pouvoir s’articuler qu’au niveau européen ou mondial. Le PS et surtout le MODEM ont perdu sur leur incapacité à parler d’Europe et sur leur antisarkozysme stérile.

Cette première lecture doit cependant être affinée pour saisir tous les paradoxes de cette élection. L’UMP tout d’abord a profité du mode de scrutin proportionnel à un tour qui bénéficie aux listes d’union, la majorité bénéficie donc d’un effet de loupe qui masque son absence d’alliés potentiels. Nul doute que les élections régionales, qui se dérouleront sur deux tours, seront beaucoup plus difficiles à gérer pour l’UMP. Sur le fond, l’UMP a beaucoup parlé d’Europe durant cette campagne, mais finalement assez peu du rôle du Parlement Européen. C’est inévitable pour un parti qui privilégie une approche intergouvernementale de l’Europe, on est donc en droit de se demander quelle sera la valeur ajoutée réelle des députés de la majorité élu dimanche dernier.

Europe Ecologie s’est illustrée d’abord et avant tout par le talent de sa tête de liste Daniel Cohn-Bendit, pour qui il est difficile de ne pas éprouver de la sympathie tant il semble à la fois sincère et enthousiaste. Il est apparu comme un recours pour les électeurs de gauche ou du centre qui ne se sont pas reconnus dans les campagnes ternes du PS ou du MODEM. Sur le fond, l’unanimisme écologique qui règne depuis dimanche ne doit pas être une occasion d’évacuer les vrais problèmes, à commencer par celui du nucléaire. C’est l’urgence climatique qui a porté la dynamique en faveur d'Europe Ecologie, ce qui implique de trouver toutes les réponses qui permettent de limiter les émissions de gaz à effet de serre : les écologistes ne peuvent plus continuer à esquiver le débat sur l’intérêt du nucléaire dans ce contexte.

Le Parti Socialiste a été durement sanctionné, certainement beaucoup plus qu’il ne le méritait. Il faut reconnaître l’effort qui a été celui du PSE de bâtir un programme commun pour cette élection. Le problème, c’est que l’idéologie sous-jacente à ce programme – la social-démocratie – est dépassée. La mondialisation a rendu caduque le présupposé selon lequel le progrès économique et le progrès social vont de pair. Le retour en force de la régulation n’a pas pu profiter aux PS européens en raison de la conversion des partis conservateurs au pouvoir à ces thèses. En réalité, le PS n’a pas grand-chose à offrir aux Français que ce que fait Nicolas Sarkozy, et les électeurs le ressentent. S’il y a un terrain idéologique qui demeure inoccupé aujourd’hui, c’est plutôt celui du libéralisme.

Le Modem paye l’obsession présidentielle de son leader maximo François Bayrou. Jamais un parti issu de la grande famille de la Démocratie Chrétienne n’aura aussi peu parlé d’Europe. Dévoré par l’ambition, rongé par la paranoïa, l’éternel 3ème homme a perdu tous ses nerfs quelques jours avant le scrutin en insultant Daniel Cohn-Bendit. Cet épisode lui a certainement coûté de nombreuses voix. Malgré ce naufrage électoral, le Modem reste en position centrale : ni la droite ni la gauche ne peut revendiquer la majorité des voix sans lui. Ce serait donc une erreur d’enterrer François Bayrou trop tôt, sa capacité de nuisance reste forte même si ses chances présidentielles sont aujourd’hui très faibles. C’est la seule bonne nouvelle de ce scrutin pour le PS qui voit s’éloigner son concurrent le plus dangereux.

L’abstention record en Europe, enfin, frappe le nouveau Parlement d’une certaine illégitimité. Que pèsera ce Parlement élu par si peu de citoyens, sur des bases aussi peu claires ? A quoi bon consulter les électeurs par des scrutins de liste quand il s’agit de désigner avant tout de « bons » députés européens qui devront rechercher un consensus afin de peser face au Conseil des Ministres Européen ? A l’avenir, j’entrevois une possibilité de politiser davantage le scrutin européen : imposer que tous les membres de la Commission soient issus du nouveau Parlement et qu’ils cèdent leur place à un suppléant. Dans ce cadre, le Président de la Commission ne serait plus proposé par le Conseil Européen mais par le Parlement. Le Conseil désignerait quant à lui le véritable homme fort de l’Union : le Président du Conseil.

Après ces considérations électorales, j’aimerais évoquer la question de l’engagement politique. Certains lecteurs de mon blog ont pu trouver étrange que je prenne fait et cause pour un parti au cours de cette campagne, prenant le risque d’abandonner tout esprit critique. Je pense en fait que la vie politique est faite de périodes d’action et de périodes de réflexion. Je récuse l’idée qu’il y aurait un « au-dessus » à la politique, un « arrière-monde » composé d’idées pures qui s’opposerait à la fausseté de l’affrontement électoral. Aussi élaborée et complexe soit-elle, une réflexion politique se termine par un bulletin dans une urne, et c’est très bien ainsi. On peut décrier à longueur de temps la faiblesse de l’offre politique, je préfère me dire que cette offre répond à la demande du corps électoral et que si un projet irrésistible existait, il verrait immanquablement le jour dans une société libérale.

Dans ces conditions, il me semble noble de « rentrer dans l’arène » et de défendre une liste ou un camp. Bien entendu je ne partage pas l’intégralité des vues de l’UMP, cela ne m’a pas empêché de défendre avec sincérité ce avec quoi j’étais d’accord. Parfois, j’ai été conduit à interpréter la ligne de l’UMP, à me détourner du discours officiel et compassé qui prévaut lors des campagnes électorales, pour exprimer le fond de la pensée conservatrice et libérale. J’ai également été aidé par le sujet dont il était question au cours de cette campagne : l’Europe, car je me reconnais parfaitement dans la politique du Président de la République, ce qui n’est pas forcément le cas de la politique intérieure qu’il mène.

Merci en tous cas aux lecteurs de ce blog, et un grand merci à Sof avec qui nous avons réussi à maintenir un désaccord constructif. Car une bonne ligne politique, c’est une ligne qui peut être contestée : le consensus, loin d’être un aboutissement, est fondamentalement apolitique.

22 avril 2009

Nouveau blog sur les Européennes

Que cachait ce trop long silence depuis mon dernier article ? Il s'agissait de la mise sur pied d'un nouveau projet : un blog à deux voix le temps de la campagne européenne. Il me reviendra de défendre l'UMP face à Sof qui défendra le PS. Eloignement provisoire de la pure réflexion politique pour entrer un peu dans l'arène !

Ce blog s'appelle Politique Ping-Pong, pour y accéder, il suffit de cliquer ici : http://politiquepingpong.blogspot.com/.

Je compte sur vous pour participer pleinement à ce blog par vos commentaires, que vous preniez parti pour l'un ou pour l'autre, que vous defendiez d'autres parti que le PS ou l'UMP... Bref, à vous de faire que ce blog soit le lieu du débat !

Ensuite, il sera temps de revenir à mes premières amours : la réflexion politique.

29 mars 2009

Citoyen du Monde ?


L’expression « Citoyen du Monde » est aujourd’hui couramment utilisée et de plus en plus acceptée. Elle semble prendre sa source dans des idéaux très nobles tels que l’humanisme et la non-discrimination. Pourtant, elle élude volontairement une grande partie des problèmes propres à la politique, je dirais même qu’elle est une contradiction dans les termes, une sorte d’oxymore.

Se nomment Citoyens du Monde certaines personnes estimant que les habitants de la Terre forment un peuple commun avec des droits et des devoirs communs, en dehors des clivages nationaux, et qui placent l’intérêt de cet ensemble humain au-dessus des intérêts nationaux. Bien entendu, ce mouvement de pensée s’est en grande partie développé en réaction aux atrocités commises au nom du nationalisme à partir de la fin du XIXème siècle. Il porte l’évidence que ce qui sépare deux humains de nationalités différentes est beaucoup plus faible que ce qui les unit. L’organisation politique est en effet en grande partie contingente, elle est le résultat d’une histoire, de hasards, tandis que l’appartenance à l’espèce humaine est une réalité biologique qui saute aux yeux. Tocqueville explique très bien que le mouvement démocratique est porté par le fait que l’Autre est considéré comme un semblable. Levinas, quant à lui, insiste sur la sacralité du visage d’Autrui : même si j’éprouve de la haine à l’encontre d’un individu, le fait de me retrouver face à face avec lui me pose comme un interdit, qui témoigne que dans cet Autre il y a un peu de moi. Dès lors, la guerre, la compétition économique ou la rivalité sportive entre nations paraissent complètement dérisoires.

Mais qu’est-ce que la citoyenneté ? C’est l’appartenance à une communauté et la participation à sa vie politique. Je suis citoyen dès lors que je souhaite participer à un projet collectif, qui dépasse ma propre existence et qui prend, très souvent, les contours d’une Nation. Il faut bien noter que l’appartenance à la Nation ne suffit pas, c’est d’ailleurs ce qui distingue le sujet du citoyen. A ce titre, l’appartenance à l’espèce humaine évoquée précédemment ne suffit à faire de moi un Citoyen du Monde, tout au plus serais-je alors un sujet-du-monde. Si l’on revient au projet politique qui sous-tend la citoyenneté, il prend tout son sens parce qu’il existe un « extérieur » à la communauté ou à la Nation. Régis Debray explique d’ailleurs que la Fraternité, qui est une des facettes du projet politique, est d’abord définie contre cet extérieur, en remarquant que les grands épisodes de la Fraternité ont eu lieu quand la patrie en danger faisait face à une menace extérieure. La Fraternité ce n’est donc pas l’humanisme, c’est au contraire une fille directe de la politique, qui se définit, comme chacun sait, comme l’art de désigner l’ami et l’ennemi, c’est-à-dire de discriminer entre les hommes.

Car que signifierait un projet politique qui engloberait toute l’humanité ? Cela impliquerait qu’entre l’individu et l’humanité, il n’y aurait plus d’ensembles intermédiaires, ce serait, à dire vrai, le triomphe de l’individualisme. Que signifie se sentir solidaire de tout le monde sinon ne se sentir solidaire de personne ? La suppression du lien national, c’est en réalité la suppression du devoir de loyauté à l’égard d’une communauté politique, c’est-à-dire la suppression de tous les devoirs exigés par cette appartenance spécifique. Quelle loyauté resterait-il pour un citoyen du monde ? Je suis un homme un point c’est tout, c’est ce qui me définit et cela suffit à m’incorporer à la communauté des hommes, je ne suis comptable d’aucun héritage culturel, d’aucun système de protection sociale, d’aucune organisation politique. Quelle serait le projet politique d’une telle communauté mondiale ? Sans aucun doute la réalisation, en tous lieux, des Droits de l’Homme. Mais comme le fait très justement remarquer Marcel Gauchet, les droits de l’homme ne sont pas une politique. Ils ne sont pas un projet, ils sont un état, surtout, ils refusent cette spécificité propre à la politique d’arbitrer entre les priorités et entre les groupes sociaux. Il n’y a pas de choix dans les droits de l’homme, c’est une table de la loi, beaucoup plus proche en cela d’une religion ou d’une philosophie que d’une politique.

Qui sont ceux qui, aujourd’hui, se revendiquent réellement citoyens du monde ? Ce ne sont pas les altermondialistes, qui utilisent cette expression pour masquer un autre projet, politique celui-là, qui est celui de l’anticapitalisme. En réalité, les citoyens du monde sont aujourd’hui bien davantage l’avant-garde du capitalisme que l’avant-garde du prolétariat. Ce sont les individus pour qui la mondialisation est une chance et pour qui le cadre national est un carcan. Face à un monde qui leur tend les bras et leur offre d’innombrables opportunités, ils sont retenus par un Etat qui leur demande des comptes, qui leur réclame de l’argent afin de mettre en oeuvre, en particulier, la solidarité et qui demande fidélité à une histoire et à des valeurs. Toutes ces contraintes sont vécues comme des entraves illégitimes à la liberté de l’individu, surtout quand cet individu à l’impression de tout devoir à son propre mérite.

En réalité, cette liberté de l’individu, l’existence même de l’individualisme est une illusion. Car ce sont les organisations politiques, c’est-à-dire les Etats, et pour être plus précis les Etats-Providence qui ont créé l’individualisme en rendant cette aspiration possible. Ces structures politiques ont en effet substitué la dépendance vis-à-vis de la société en général à la dépendance vis-à-vis de chacun en particulier. Si je suis dépendant de tout le monde, de manière impersonnelle à travers l’action de l’Etat, j’ai en fait l’impression de ne dépendre de personne. Ma liberté et le sentiment de tout devoir à mon mérite sont alors des illusions qui naissent tout naturellement. J’oublie que je suis le fruit de l’organisation politique dans laquelle j’ai vécu, qui m’a apporté une formation, une culture, une autonomie vis-à-vis des structures traditionnelles (famille, corporation,…) et une liberté politique.

Ironie de l’Histoire donc, que l’Etat-Providence, forme la plus aboutie de socialisation et de solidarité ait pu donner naissance à l’individualisme moderne. Ironie, toujours, que les Citoyens du Monde doivent tant, souvent sans s’en rendre bien compte, à la Nation dont ils sont issus. Il y a donc une double raison de combattre cette expression de Citoyen du Monde : soit il s’agit d’une manière bien commode de justifier un individualisme total, qui refuse toute loyauté (culturelle, politique, financière) à l’égard de sa communauté d’origine ; soit il s’agit d’un projet politique visant à créer une sorte de Nation mondiale, dont l’ONU pourrait être l’ébauche d’un gouvernement et les Droits de l’homme l’ébauche d’un programme et alors ce serait, en réalité, la mort de la politique et donc de la citoyenneté.

22 mars 2009

Faut-il sortir de la crise au plus tôt et à tout prix ?


Une question obsède actuellement l’ensemble des gouvernements mondiaux, les partis politiques et les économistes : comment sortir au plus vite de la crise économique et financière dans laquelle nous sommes plongés. L’essentiel du débat porte donc sur les moyens les plus efficaces à mettre en œuvre pour remédier au mal, faut-il relancer par l’investissement ou par la consommation ? Faut-il interdire les licenciements aux entreprises qui font des bénéfices ? Faut-il modifier les règles du capitalisme mondial pour redonner confiance aux acteurs ? L’objet de cet article est de s’interroger sur le bien-fondé même de cette volonté de sortir de la crise au plus tôt et surtout à n’importe quel prix. Plus qu’une réponse complète, il s’agit plutôt ici d’une réflexion ouverte sur le sujet, tant les certitudes manquent actuellement en matière économique.

Il faut pour cela distinguer deux problématiques assez largement différentes. La première consiste à savoir quelle préférence on doit collectivement accorder au présent, c’est-à-dire aux générations actuelles. Il va sans dire, en effet, que le sort de la génération actuelle nous importe plus que celui des générations passées ou à venir, ce serait faire preuve d’hypocrisie que de le nier. Comme le dit Keynes, la seule certitude c’est qu’à long terme nous seront tous morts, il est donc légitime d’essayer de régler en priorité les problèmes qui se posent aujourd’hui. Cependant, cette préférence pour le présent ne saurait être totale, elle doit cohabiter avec le souci de laisser un monde vivable aux générations futures, mais aussi, et on l’oublie trop souvent, de respecter l’héritage des générations passées. C’est cet altruisme intergénérationnel qui explique que l’on puisse se soucier du réchauffement climatique ou encore du niveau de la dette publique.

Il n’est donc pas question de remettre en cause l’endettement en soi, dès lors qu’il s’agit de construire des choses utiles, surtout quand l’Etat peut se financer à peu de frais sur les marchés. En revanche, la question devient légitime si la relance n’a d’autre buts que conjoncturels, c’est-à-dire qu’elle aide à faire passer la crise sans rien laisser de durable une fois celle-ci passée. La vraie question devient, par exemple, jusqu’à quel point a-t-on le droit de risquer la signature de la France sur ses bons au Trésor au nom de la lutte contre la crise ?

La deuxième problématique concerne l’efficacité économique globale de la relance. Il s’agit de savoir ce qu’il convient de faire aujourd’hui pour maximiser la situation dans les années à venir. Trois visions s’affrontent : pour la première, ne rien faire aujourd’hui, c’est compromettre gravement la situation future, pour la seconde, quoi que l’on fasse, rien ne changera véritablement, ni en bien ni en mal, pour la dernière, enfin, vouloir à tout prix corriger les effets de la crise aujourd’hui aggravera la situation demain. Plutôt que de trancher entre ces différentes hypothèses, ce dont je suis bien incapable, essayons au moins de les expliciter.

La première thèse est retenue par la quasi-intégralité des acteurs politiques et économiques aujourd’hui. Elle consiste à dire que le coût de l’inaction pourrait être considérablement plus important que celui de la relance. Ainsi, quand bien même le niveau de la dette serait l’objectif à retenir, il serait plus judicieux de dépenser aujourd’hui beaucoup d’argent pour relancer la machine économique plutôt que de subir plusieurs années de récessions qui coûteront également très cher au budget de l’Etat. On suppose ainsi un fonctionnement de l’économie non-réversible, c’est-à-dire que dépenser aujourd’hui pour rembourser demain n’est pas considéré comme quelque chose de neutre mais de bénéfique. L’explication sous-jacente s’appelle l’effet d’hystéresis : en essayant de lisser la conjoncture économique, on évite que des gens se retrouvent au chômage, que des entreprises fassent faillite, ce qui évite que des compétences soient définitivement détruites, de même on essaye de maintenir de la confiance dans l’économie. Dès lors qu’il y a un coût à la formation de personnes longtemps éloignées de l’emploi ou la création de nouvelles entreprises, cet effet d’hystérèse est justifiable. Bien entendu, dès que la situation économique s’améliore, il faut cesser ces politiques conjoncturelles et commencer à rembourser leur coût, ce qui est rarement le cas (particulièrement en France). Pour résumer cette thèse en une proposition, on dirait qu’une conjoncture stable a un impact positif sur la croissance structurelle de l’économie, en évitant les pertes dues aux multiples hystéresis.

La deuxième thèse est celle de la neutralité. Elle postule, au contraire de la précédente, que la politique conjoncturelle (budgétaire et monétaire) n’a d’impact que sur … la conjoncture, par définition. Elle est donc en particulier totalement neutre sur le long terme. Le choc positif provoqué par les mesures de relance aujourd’hui se traduira donc, vraisemblablement, par un choc négatif de même ampleur quand il s’agira de rembourser le coût de ses mesures. Bien entendu, ce choc négatif peut-être dilué dans le temps, au rythme du désendettement et de la hausse des impôts. L’exemple le plus probant est celui de l’équivalence Ricardienne, où chaque agent anticipe une dépense publique comme une augmentation future des impôts, et qui épargne donc l’argent qui pourrait lui être distribué, d’où une annulation des effets de la politique conjoncturelle. Cette thèse ne signifie toutefois pas qu’il ne faille rien faire, on peut très bien envisager que, même si elles n’ont aucun impact économique à long terme, les mesures conjoncturelles permettent d’amortir les variations des cycles économiques pour éviter les crises sociales. C’est un peu ce qui a inspiré les 2,6 milliards de dépenses supplémentaires qu’a consenti le gouvernement français après le sommet social du 18 février dernier.

La troisième thèse, plus « Shumpeterienne », pense que les crises sont inhérentes au système capitaliste et qu’elles ont leur vertu. Dès lors, il est vain et même contreproductif, d’essayer d’en limiter les effets. Le meilleur exemple est certainement celui de l’industrie automobile. Les aides apportées aujourd’hui par les gouvernements à cette filière peuvent être un frein à sa restructuration nécessaire. En refusant de regarder la réalité en face, on ne fait alors que prolonger artificiellement une situation dont on sait qu’elle n’est pas durable (encore que je ne sois pas tout à fait convaincu que l’automobile soit dans la crise structurelle décrite par beaucoup). Bref, mieux vaut laisser agir la crise, le monde qui en sortira pourra alors repartir sur des bases saines pour un bon moment. Là encore, cela n’empêche pas des dépenses publiques pour permettre la reconversion des salariés dans les industries en difficulté.

Face à ces trois thèses semble émerger un consensus parmi les politiques, les économistes et les syndicalistes : il faut agir tout de suite. C’est donc la première thèse qui serait la bonne. Doit-on être rassuré par un tel consensus ? Je n’en suis pas convaincu. Tout d’abord, la science économique est actuellement en plein doute, et tous les consensus qui émergent devraient donc nous sembler suspects, tant les vérités absolues sont rares dans cette science. Mais surtout, la plupart des acteurs précités sont à la fois juges et parties dans cette affaire : ils ont tous plus ou moins intérêt à ce que ce soit la première thèse qui soit juste. Les responsables politiques sont incités, de par la durée limitée de leur mandat, à rechercher des solutions aux résultats rapidement visibles, les syndicalistes se doivent de répondre à l’urgence sociale du moment, enfin, les économistes sont jugés sur la capacité à sortir de « cette » crise-là, quand bien même leurs solutions seraient le germe de la crise future.

La réponse apportée à l’éclatement de la bulle Internet est de ce point de vue éclairante : à l’époque, il existait également un consensus pour que la Réserve Fédérale baisse fortement ses taux, ce qui a été fait par son président de l’époque, Alan Greenspan. Pourtant, tout le monde reconnaît aujourd’hui que cette politique monétaire accommodante est l’une des causes principales de la crise que nous connaissons aujourd’hui. Pour faire un raccourci, pour sortir de la dernière crise, on a créé les conditions de la suivante. Le soldat Greenspan a servi de fusible, on lui a imputé l’entière responsabilité de cette décision, mais ce « lâchage » est d’autant plus facile à réaliser a posteriori, une fois que les conséquences des décisions prises sont connus. Dès lors, on est en droit de se demander si la résolution de la crise actuelle, qui passe par des déficits publics massifs et des politiques monétaires encore plus accommodantes n’est pas en train de préparer le terrain à une prochaine crise, qui pourrait être celle de la faillite des Etats ou de l’hyperinflation.

Personnellement, je pense que chacune des trois thèses à sa part de vérité : les effets d’hystéresis existent, les mécanismes de neutralisation également, tout comme les éléments bénéfiques de la crise pour assainir la situation économique, la politique choisie dépend donc de la pondération que l’on apporte à ces différents éléments. Une réponse possible consiste à trouver des mesures qui sont compatibles avec chacune des trois thèses, afin d’être sûr de ne pas se tromper. J’en retiendrai deux : tout d’abord, les dépenses sociales conjoncturelles, ciblées sur les plus fragiles semblent nécessaires, au pire elles n’ont aucun impact économique majeur au mieux elles favorisent le retour à l’emploi mais dans tous les cas elles permettent d’amortir le choc économique pour qu’il ne se transforme pas en choc social. Ensuite, il semble opportun que les Etats limitent au maximum leurs dépenses de fonctionnement, afin de pouvoir éventuellement agir de manière massive et temporaire en investissant quand la crise se fait sentir. Pour pouvoir assurer cette politique conjoncturelle ambitieuse, l’Etat ne doit pas être paralysé par un déficit structurel. Ainsi, la volonté actuelle du gouvernement de poursuivre le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite est non seulement compatible avec la lutte contre la crise, elle est même nécessaire.

La question reste donc ouverte, faut-il sortir au plus vite de cette crise et à tout prix ? Je suis particulièrement intéressé par les réponses que les lecteurs assidus et avisés de ce blog apportent à cette question.

14 mars 2009

Morale et politique


Une citation d’André Malraux m’a toujours fasciné, au point qu’elle a longtemps figuré comme citation principale de ce blog : « On ne fait pas de la politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans ». A première vue, ce propos a tout l’air du sophisme, du paradoxe qui n’apporte rien au débat. Pourtant, il me semble que se trouve là condensé en le moins de mots possibles, toute la question des liens entre morale et politique. Mon interprétation de cette citation est la suivante : si la morale doit inspirer tous les principes politiques, elle n’est pas pertinente dès qu’il s’agit de mettre en pratique des politiques.

Faire de la politique, c’est vouloir défendre ce que l’on croit être juste. De ce point de vue, en creusant dans les convictions politiques de chacun, on finit irrémédiablement par tomber sur des valeurs morales. Etre de gauche, de droite, libéral, conservateur… ne peut se comprendre qu’au nom d’une certaine vision de l’Homme. C’est donc principalement sur le terrain moral que se forgent les convictions politiques des individus. La morale a donc pleinement sa place pour tout ce qui concerne la philosophie politique. Dans l’espace démocratique et libéral, les différents acteurs de la vie politique s’accordent pour dire que les convictions de l’autre sont légitimes. Un socialiste qui participe au processus démocratique reconnaît qu’il est possible d’être de droite et que cela n’a rien d’infâmant. De même pour un conservateur qui accepte que soient également représentés les libéraux. Ainsi, chacun reconnaît que la morale de l’autre est défendable, même s’il ne la partage pas tout à fait.

La morale, dans ce contexte ne devrait pouvoir être employée que dans des débats de philosophie politique, c’est-à-dire plutôt réservée aux intellectuels qu’aux hommes politiques. En effet, en pratique, on ne fait pas de grands débats sur les bienfaits comparés du libéralisme et du conservatisme tous les matins en se rasant. L’essentiel du débat politique est beaucoup plus terre-à-terre, c’est-à-dire qu’il doit parler de la réalité et agir sur cette réalité, au nom de principes politiques. Dans ce débat politique « concret », les questions morales paraissent hors sujet. Pourtant, elles inspirent l’immense majorité des arguments employés par les principaux responsables politiques. Cette critique morale est principalement le fait de la gauche, qui prétend représenter le bien et stigmatise la politique de la droite non pas au nom de son inefficacité mais parce qu’elle chercherait à aggraver la situation des plus fragiles et des plus faibles. Mais la droite n’est pas exempte de tous reproches en la matière, surtout quand elle accuse la gauche à demi-mot de mener une politique qui va systématiquement contre les intérêts de la France. Si on radicalise un peu ces deux points de vue, on peut dire que le débat droite/gauche dans notre pays se résume en une opposition entre l’Anti-peuple d’un côté et l’Anti-France de l’autre.

Ainsi, une politique est déclarée mauvaise en raison de l’immoralité des principes qui la sous-tendent. Le paquet fiscal du gouvernement est jugé inefficace parce qu’il a voulu avantager les riches contre les pauvres, le capitalisme est en crise parce que les « puissants » ont voulu exploiter la misère humaine. Il faut donc tout moraliser : interdire à Total de supprimer des postes, interdire aux entreprises qui font des bénéfices de licencier, interdire les fortes rémunérations des patrons,… Soudain, tout devient clair et limpide : en ramenant toute la réalité à sa composante morale, chacun se croît libre d’émettre un avis sur la politique menée par le gouvernement ou sur les réponses à apporter à la crise. Tout le monde, en effet, se sent capable de juger ce qui est bien de ce qui est mal, pas besoin d’expertise pour cela, pas besoin de connaître l’état des finances publiques, pas besoin de comprendre ce que sont les subprimes, pas besoin de comprendre le fonctionnement d’une entreprise.

« Je ne comprends pas donc j’interdis », tel semble être le discours de bon nombre de responsables politiques face à la crise, soutenus en cela par une majorité de la population. Pourtant, la politique c’est tout sauf cela. Quelque soient les positions morales de principes adoptées, la difficulté de la politique réside dans la prise en compte de la complexité du réel. La politique n’est pas l’arbitrage systématique entre le bien et le mal, c’est l’art du choix, en tenant compte de multiples contraintes. De ce point de vue, la phrase la plus anti-politique qui existe est « l’intendance suivra ». En tenant un discours essentiellement moral, on fait comme si ces contraintes n’existaient pas : la santé est quelque chose d’essentiel alors augmentons les crédits de la santé, l’éducation est fondamentale alors embauchons plus de professeurs, la pauvreté est intolérable alors distribuons du pouvoir d’achat. Ce discours n’a aucun sens s’il n’est pas accompagné par une réflexion sur la manière de dégager les moyens nécessaires pour mettre en œuvre de telles politiques.

Comme l’indique le philosophe Marcel Gauchet, le retour de la logique des Droits de l’Homme dans le débat public depuis l’écroulement de l’idéologie marxiste a largement contribué à cette vision moralisatrice de la politique, qui s’insurge contre le réel quand il se traduit par la souffrance, sans proposer les moyens de le corriger. Selon les Droits de l’Homme « les faits sont les faits, le mal est le mal, l’écart entre l’être et le devoir-être se signale comme un scandale appelant correction immédiate. Chercher à savoir, chercher à comprendre, c’est vouloir différer par rapport à l’urgence de l’intolérable, c’est commencer à pactiser avec l’inacceptable, c’est chercher des excuses à l’inexcusable. Ruses de politicien ou déformations d’intellectuel qui ne peuvent pas tromper un homme ou une femme de cœur. Il faut quelque chose, séance tenante, et on peut faire quelque chose. » (Marcel Gauchet, Quand les Droits de l’Homme deviennent une politique).

En plus de cette tendance de fond propre à toutes les sociétés occidentales, vient s’ajouter un simplisme qui fait porter la responsabilité des difficultés posées par le réel sur les épaules de quelques uns. Si le monde ne tourne pas rond, c’est uniquement à cause de quelques politiciens malhonnêtes, de quelques banquiers avides et de quelques patrons inhumains. Sans nier les dérives et les excès de certains comportements individuels, il faut réfuter cette façon d’aborder la politique. En réalité, l’essentiel des problèmes qui se posent aux sociétés sont de nature systémique, la politique consiste alors à arbitrer entre peuples, entre groupes sociaux ou encore entre générations. Les difficultés rencontrées par les systèmes de protection sociale (retraite, assurance maladie…) s’expliquent bien plus par l’augmentation globale de l’espérance de vie, qui est tout de même une très bonne chose, que par l’incurie des gouvernements ou encore par les fraudes relevées ici ou là. De même, la crise des subprimes n’est pas le mythe avancé par certains d’affreux banquiers qui ont cherché à s’enrichir en ruinant des pauvres ménages américains, c’est plutôt l’alliance objective pendant de nombreuses années des banques et des ménages qui ont pu bénéficier de taux relativement bas pour accéder à la propriété.

Comprendre le monde, ce n’est donc pas chercher où se cachent les « méchants » mais analyser les rapports de force, les intérêts souvent divergents de différentes catégories de la population. L’imaginaire collectif a petit à petit donné une existence propre et extérieure à l’humanité à des entités abstraites comme l’Etat ou les entreprises. L’opinion publique a cru tenir ses boucs émissaires, en oubliant que derrière ces entités il y avait des « vraies gens », à savoir les citoyens qui élisent leurs représentants, les salariés, les consommateurs ou les actionnaires. Quelles que soient la complexité de l’organisation sociale, la politique reste un dialogue entre la société et elle-même, elle ne doit pas chercher d’ « arrière-monde » qui serait responsable de ses tourments et de ses malheurs.

La moralisation croissante du débat politique a provoqué son appauvrissement. A la complexité du réel s’est substitué le manichéisme de la morale. Quand on écoute l’extrême gauche ou le parti communiste se complaire dans cette critique morale des puissants, on en vient à regretter le bon vieux temps du marxisme. Dans le Manifeste du Parti Communiste écrit par Marx et Engels, on ne trouve pas de trace d’une critique morale de la bourgeoisie, les deux auteurs expliquent même que la prise de pouvoir de la bourgeoisie sur l’aristocratie a constitué un progrès qui allait dans le sens de l’Histoire et qui a permis un plus fort développement économique des sociétés. Ce sont les crises de surproduction du XIXème siècle qui font penser aux deux auteurs que la bourgeoisie a accompli son office historique et qu’elle doit désormais passer la main à la véritable force vitale de la société : le prolétariat. C’est donc dans une perspective historique et d’efficacité de l’organisation sociale qu’a été fondée le communisme, pas par une dénonciation du mal absolu que représentait la bourgeoisie, comme on peut l’entendre aujourd’hui dans la bouche de bon nombre de responsables politiques (pas seulement d’extrême gauche).

Pour répondre au paradoxe soulevé par la citation de Malraux, on serait donc tenté de dire que la politique se décompose en deux parties. La philosophie politique, pour laquelle la question morale est essentielle et l’action politique, pour laquelle c’est la complexité du réel qui importe. Une politique san morale, ce serait donc une gestion du monde sans savoir où se diriger, une politique réduite à la morale, ce serait une négation pure et simple du réel. C’est ce dualisme qui fait la richesse et l’intérêt de la politique.

06 mars 2009

Deux bonnes raisons ne valent pas mieux qu’une


Qui n’a jamais essayé, pour justifier un retard, d’invoquer un malencontreux concours de circonstance ? « Mon réveil n’a pas sonné, et en plus ma voiture a eu du mal à démarrer ». Cette surabondance de bonnes raisons est très souvent un révélateur efficace de la tromperie : en voulant faire plus vrai que nature, le menteur se révèle au grand jour.

Il en va de même pour le débat public, où chaque acteur tente de multiplier les bonnes raisons, toutes sur un plan différent, pour justifier une opinion ou une mesure politique. Tel militant écologiste explique que la lutte contre l’effet de serre, en plus d’être nécessaire pour l’équilibre de la planète, permettra de créer de la croissance économique « verte ». Tel leader syndical voit dans la relance globale du pouvoir d’achat un moyen de répondre à une aspiration légitime qui contribue, de surcroît, à lutter contre la crise économique. Tel Président de la République voit dans le nouveau mode de financement de la télévision publique l’occasion de hausser la qualité des programmes tout en sécurisant France Télévisions à un moment où les recettes publicitaires s’érodent.

Tous ces discours sonnent faux, de la même manière que celui de notre individu en retard. En cherchant à multiplier les arguments d’ordre complètement différent (efficacité, nécessité, justice…) on perd le fil directeur, « la » raison essentielle qui justifie ce que l’on cherche à prouver. Comme si la conviction s’obtenait par un système de points accordé à chaque argument avancé. Cette vision comptable du débat d’opinion ne rend pas compte du fait que l’accumulation de plusieurs raisons mineures ne saurait l’emporter face à une position de principe. Quitte à faire une analogie, il faut préférer celle du comptage des points au judo : une accumulation de koka ne battra jamais un yuko, de même qu’une série de yuko restera inférieure à un waz-ari. L’obsession de celui qui monte sur le tatami du débat public, doit donc être de trouver « la » bonne raison, l’ippon qui lui permettra d’emporter la conviction de la majorité en rendant caduques tous les autres arguments invoqués par ses contradicteurs.

La juxtaposition des arguments de nature différente est par ailleurs assez risquée. Prenons le cas de la peine de mort aux Etats-Unis : en plus d’une position philosophique qui sacralise la vie humaine, certains opposants agitent de plus en plus fréquemment un argument économique selon lequel un condamné à mort coûterait nettement plus cher qu’un prisonnier à vie. Plutôt que de renforcer leur thèse, cet argument supplémentaire la fragilise : qu’adviendrait-il en effet si le fait économique avancé se retournait, si les Etats-Unis, à l’image de la Chine, pratiquaient une exécution sommaire en faisant payer la balle à la famille du condamné ? Devrait-on renoncer alors à la position de principe de refus de la peine capitale ? A l’évidence, non, ce qui prouve bien que l’argument supplémentaire invoqué n’en est pas un et qu’il contribue à altérer la force de « la » raison essentielle, qui ne peut être ici que philosophique. Pareil péril semble guetter le paradigme très en vogue de « croissance verte » : devrait-on renoncer à lutter contre le réchauffement climatique s’il était prouvé que cela entraîne un coût et non un bénéfice économique supplémentaire pour la société ? Prendre en considération un tel argument, c’est reconnaître de facto qu’il y a un arbitrage à faire entre la nature et l’économie. Y recourir de façon systématique, cela revient, en définitive, à évacuer la question écologique.

Multiplier les approches argumentatives, c’est également prendre le risque de passer pour un rhéteur opportuniste qui tente de faire feu de tout bois. Tel est le problème posé, par exemple, aux opposants aux éoliennes qui s’appuient tantôt sur des arguments esthétiques de dégradation des paysages, tantôt sur des arguments économiques de surcoût important pour la collectivité. Il est évident que deux arguments de nature aussi différente ne peuvent être avancés sur un pied d’égalité comme justification du refus de l’implantation d’éoliennes. L’un doit nécessairement prendre le pas sur l’autre chez chacun des opposants et c’est sur cet argument qu’il doit concentrer son propos, au risque de manquer de sincérité. Plus généralement, il est très rare que les questions du beau, du juste ou de l’efficace, qui sont complètement disjointes, s’emboîtent de façon si harmonieuse dans l’argumentation qu’il devienne impossible de les démêler les unes des autres.

Surtout, la multi-argumentation est un moyen de refuser de regarder en face les véritables problèmes et d’éloigner du débat public la question, pourtant centrale, du choix. Citons à cet effet l’un des postulats de la social-démocratie qui fait de la justice sociale une condition du progrès économique. Cette présentation, qui s’accorde de plus en plus mal avec les faits depuis l’essor de la mondialisation, a tout d’une croyance naïve qui évite de se poser la vraie question du maintien de la justice sociale sous la pression de la compétition économique. Le débat politique gagnerait à poser comme principe l’adage populaire selon lequel « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ». Plutôt que de se placer a priori dans la situation ou le juste rencontre l’efficace, il convient de réfléchir comme si tel n’était pas le cas, afin de faire ressortir les vraies priorités et de trancher les choix fondamentaux.

Cette vigilance envers la multiplicité des bonnes raisons invoquées pour justifier une même opinion dans le débat public est une forme d’esprit critique assez proche de celle qui consiste à nous méfier, à titre individuel, des idées qui nous font plaisir et qui peuvent éloigner ainsi notre Raison de la recherche de la vérité. Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui est vrai doive nous faire du mal, ni que chaque idée ou chaque mesure ne puisse être justifiée que par une raison unique. Mais rien n’indique, a priori, que des arguments de nature différente entrent en parfaite harmonie sans que l’un ne domine l’autre. De la même façon qu’il n’y a aucune raison qu’un individu qui a un problème avec son réveille-matin ait également du mal à faire démarrer sa voiture.

16 février 2009

L'économie, c'est quoi ?

Comme le fait remarquer un lecteur assidu de ce blog, cet article traite du processus Production-Consommation et pas de l'economie au sens large. En particulier, il n'est pas question ici d'échanges. J'essayerai de consacrer bientot un article a ce sujet.


Avant de discuter des théories, il est préférable de s’accorder sur le cadre général dans lequel elles s’inscrivent. C’est le cas de la physique quantique, qui est une théorie-cadre, dans laquelle peuvent se développer des théories plus particulières comme l’interaction entre la matière et le rayonnement ou encore la chimie. C’est également le cas de la philosophie, qui expose tout d’abord une « theoria », c’est-à-dire une représentation du monde (le cosmos pour les stoïciens, l’amour pour les chrétien, le chaos pour Nietzsche) dans laquelle peut se déployer une morale. Il en va de l’économie comme de la physique ou de la philosophie, l’objet de cet article est donc de préciser quelle est ma représentation globale de l’économie, la matrice à partir de laquelle examiner l’ensemble des théories économiques.

Pour être générale, cette théorie doit faire abstraction des systèmes économiques, c’est-à-dire qu’elle doit être également valide dans le cadre du capitalisme que du communisme, du libéralisme comme du totalitarisme ou de l’esclavagisme, du troc comme de l’échange par la monnaie. En effet, il y a bien eu une économie en URSS comme il y en a eu une sous le régime nazi qui, bien qu’étant basées sur des principes complètement antagonistes, s’inscrivaient dans le même cadre général que l’économie de marché. Une autre condition de la généralité est de restreindre au maximum le nombre de concept nécessaire pour décrire la réalité. Pour reprendre l’exemple de l’électrodynamique quantique, elle permet d’expliquer tous les phénomènes physiques et chimiques à l’exception de la gravitation et de ce qui se passe dans le noyau des atomes à partir seulement de trois briques élémentaires : le déplacement d’un photon d’un point à un autre, le déplacement d’un électron d’un point à un autre et l’interaction entre un photon et un électron (obsoprtion ou émission).

Pour l’économie, cinq briques élémentaires sont selon moi nécessaire, ou plutôt quatre plus l’être humain qui est l’origine et la finalité de toute action économique. On peut donc reprendre la célèbre phrase de Protagoras en ce qui concerne l’économie « l’Homme est la mesure de toute chose ». En plus de l’homme, il faut ajouter les concepts de capital, de ressource, de biens (ou de service) et d’utilité. Ces cinq briques essentielles de l’économie forment un cycle représenté schématiquement ci-dessous :



1. Définitions des principaux concepts

Commençons par définir les termes. L’Homme ne pose pas de problème, si ce n’est le politiquement correct qui devrait m’inciter à utiliser les termes « Etre humain » ou « Individus » et que je vais choisir ici d’ignorer tant pour des raisons pratiques qu’idéologiques. L’Homme est le constituant élémentaire de la société dans laquelle va s’opérer les échanges qui caractérisent l’économie.

Le Capital a ici un sens très général, ce n’est pas simplement l’opposition au travail comme dans la théorie marxiste. J’appelle Capital tout ce qui est productif, c’est-à-dire ce qui est à la base du processus de production mais qui ne disparaît pas dans ce processus, même s’il peut s’user. Cette notion recouvre bien évidemment l’ensemble des machines, les lopins de terre ou encore les mines. Mais il faut y ajouter l’être humain en tant que force de travail, d’animal laborans. Ce capital humain se décompose en un capital physique (substituable à la machine) et à un capital intellectuel.

La principale caractéristique du Capital est de fournir des Ressources productives. A la différence du capital, la ressource disparaît au cours du processus de production, c’est le carburant de l’économie. Reprenons les différents types de capitaux pour voir à quelles ressources ils correspondent. Pour les machines, il s’agit de leur utilisation pendant une période donnée, par exemple, la ressource d’un marteau c’est sa capacité à enfoncer des clous. Pour les mines, il s’agit bien évidemment des matières premières (minerai, pétrole, gaz,…) qui y sont extraites pendant une période donnée. Pour la terre, il s’agit de la récolte, par exemple la moisson de blé. Vient alors une question intéressante : un sac de blé, est-ce du Capital ou une Ressource ? Tout dépend en fait de l’usage que l’on en fait : si on l’utilise comme semence pour l’année suivante, c’est du capital, si on l’utilise pour produire de la farine, c’est évidemment une ressource. Enfin, le Capital humain a pour ressource le travail, qu’il soit manuel ou intellectuel. A travers tous ces exemples, on voit bien qu’alors que le Capital peut être évalué de manière ponctuelle, les Ressources n’ont de sens que sur une certaine période.

Les Biens (ou les services) sont le résultat du processus de production, ils sont formés à partir des ressources utilisées et, généralement, ont une valeur supérieure à la somme de ces ressources, c’est lors de cette étape de l’économie que l’on peut parler de valeur ajoutée. Ces biens sont soit consommés, soit épargnés pour venir augmenter le stock de Capital. Ce qui distingue principalement les biens et les services, c’est la nature des ressources qu’ils emploient : alors qu’un bien nécessite des matières premières, des machines et du travail, un service requiert principalement du travail.

L’Utilité est le résultat du processus de consommation pour les individus. C’est une notion essentiellement subjective, qui recouvre à la fois les besoins et les plaisirs de chacun. Cette utilité ne doit pas être confondue avec le bonheur puisqu’elle ne tient compte que de la satisfaction apportée par les biens et les services produits par l’économie. Chaque discipline doit savoir trouver ses limites, pour l’économie, il s’agit précisément de s’arrêter à la notion d’utilité et de ne pas se laisser entraîner par l’idée de bonheur. C’est pour cela qu’aucune politique ne saurait se réduire à des considérations économiques. De par sa subjectivité, la notion d’Utilité est plus difficile à définir et surtout à représenter, en particulier on peut s’interroger sur son caractère absolu ou essentiellement relatif (utilité cardinale ou ordinale).


2. Relations entre ces différents concepts

Après les avoir définis, il s’agit désormais d’esquisser les principales relations qu’entretiennent ces cinq concepts les uns avec les autres. Si l’on reprend le schéma ci-dessus, cela revient à expliciter chacune des flèches.

La relation Homme – Capital

Cette relation est la question essentielle du système économique et du régime politique dans lequel s’inscrit l’économie. Dans le système capitaliste, cette relation repose sur la propriété : chaque individu possède un certain nombre de capitaux : des machines, des outils et bien entendu des forces de travail. Dans un monde libre, chaque Homme est propriétaire de sa propre force de travail et uniquement de celle-ci, contrairement à ce qui se passe sous le régime de l’esclavage. Dans un régime communiste et centralisateur, c’est l’Etat qui possède tous les capitaux et qui les assigne aux différentes individus, la relation n’est donc plus directe mais indirecte. Notons d’ailleurs que même dans les démocraties libérales, un grand nombre de capitaux sont publics c’est-à-dire également possédés par l’Etat. On pourrait également imaginer d’autres systèmes d’organisation, comme l’anarchie où les capitaux n’appartiennent à personne ou encore une organisation pré-sociale où s’appliquerait à tout moment la loi du plus fort. Une autre question fondamentale à propos de cette relation concerne la transmission des capitaux. En effet, si le Capital humain disparaît en même temps que celui à qui il appartient, il n’en va pas de même pour les machines ou les mines. On peut imaginer un système où les biens d’une personne décédée sont donnés à l’Etat qui les redistribue ensuite à toute la population, ou bien qu’ils deviennent la propriété de ses enfants, de sa veuve ou encore d’une personne de son choix. C’est donc au sein de cette relation entre l’Homme et le Capital que s’établissent les grands choix politiques et en particulier la question de la propriété et celle de la succession.

La relation Capital – Ressources

La distinction entre le Capital (qui est un stock) et les Ressources (qui sont un flux) est l’élément essentiel de cette « théoria » économique que j’essaye de construire. La société a en effet tout à gagner à ce que ceux qui possèdent les capitaux les utilisent au maximum de leurs possibilités. Une machine inutilisée au fond d’un garage, un château qui tombe dans l’abandon : voilà des pertes irréversibles pour l’économie. C’est la raison pour laquelle la fiscalité sur le capital est importante : d’un point de vue strictement économique, une personne qui possède un capital dont elle n’arrive pas à assumer l’entretien et l’utilisation doit le céder à ceux qui en ont les moyens. Si l’on s’intéresse maintenant au Capital humain, on est amené à inverser la relation habituellement supposée entre développement économique et chômage. L’idée couramment avancée (et qui est juste à court terme) est que la conjoncture économique détermine l’emploi et donc le chômage. On parle souvent du taux de croissance minimal d’une économie en-dessous duquel on détruit des emplois. En réalité, dans un raisonnement à plus long terme, il faut inverser la causalité pour dire que le chômage se traduit par une sous utilisation et une plus forte dépréciation du Capital humain ce qui limite donc le développement économique. Le « bon capitaliste », d’après ce que je viens d’esquisser, ce n’est pas celui qui possède que ce qui lui est utile mais celui qui permet de tirer le plus de ressources du Capital qu’il possède.

La relation Ressources – Biens

Cette relation recouvre la quasi-totalité du processus productif : il s’agit de l’utilisation des ressources mise à disposition par les Capitalistes pour produire les biens de consommation et d’investissement. Le lieu de cette relation, c’est l’entreprise privée (dans un régime capitaliste) ou la manufacture nationale (dans un régime communiste). Très souvent, cette relation entre les Ressources et les Biens n’est pas directe, elle est intermédiée : on trouve ainsi des agences pour l’emploi qui mettent en relation les travailleurs avec les entrepreneurs ou les banques qui mettent en relation les détenteurs de capitaux avec les entrepreneurs. Cette étape du processus économique, où les Ressources sont transformées en Biens, est essentielle puisque c’est là que se forme toute la richesse de l’économie, c’est-à-dire toute la valeur ajoutée. Pour évaluer la performance d’une économie, on ne s’intéresse d’ailleurs qu’à cette relation en calculant la somme de toutes les valeurs ajoutées de toutes les entreprises pour aboutir au Produit Intérieur Brut. Comment répartir cette richesse créée dans les entreprises ? Il est convenu que cette valeur ajoutée doit se répartir entre le Travail, le Capital et les impôts payés à l’Etat. Dans le cadre proposé dans cet article, cette répartition prend tout son sens : seuls les Capitalistes sont rémunérés, selon la productivité de leurs capitaux. Il n’y a donc pas de différence fondamentale entre l’actionnaire qui réclame son dividende en échange du prêt de ses capitaux-machines, le travailleur qui réclame son salaire en échange de l’utilisation de son capital-humain ou de l’Etat qui réclame des impôts en échange de l’utilisation de biens et de services publics (infrastructure, police, justice, éducation…).

La relation Biens – Capital et la dépréciation du Capital

Comme on l’a déjà indiqué, le Capital est un stock, entre deux périodes il peut donc être diminué ou bien être augmenté. La diminution, c’est ce que l’on appelle la dépréciation du Capital, ce qui correspond généralement à son usure. La machine s’abîme quand on l’utilise, la mine se vide quand on l’exploite, le travailleur se fatigue physiquement et oublie des choses qu’on lui avait enseignées. Il y a donc un risque qu’année après année, le stock de Capital s’amenuise et qu’au bout d’un certain temps aucune activité économique ne soit plus possible (même si certains lecteurs attentifs de ce blog m’objecteront qu’une suite positive décroissante ne tend pas forcément vers zéro !). Pour augmenter le stock de Capital, il faut donc utiliser une partie de la richesse ou de la valeur ajoutée obtenue par la création de Biens pour le renouveler. C’est ce que j’appelle l’épargne ou l’investissement, qui sont dans ma bouche parfaitement synonyme l’un de l’autre. Un bien épargné c’est un bien qui n’a pas vocation à être consommé mais à être investi pour augmenter le stock de Capital. On peut ainsi épargner du travail ou de l’utilisation de machines pour construire d’autres machines, de même on peut épargner du travail pour se former et augmenter ainsi son Capital humain. Entre l’artisan qui construit un outil et le futur travailleur qui étudie, il n’y a donc pas de véritable différence : il s’agit de travailler aujourd’hui pour une activité pas immédiatement productive mais qui augmentera sa productivité à l’avenir. C’est donc l’épargne ou l’investissement qui fait intervenir l’idée de temps dans l’économie et plus particulièrement la notion de calcul intertemporel. Quelle préférence faut-il accorder au présent sur l’avenir et comment la société peut-elle inciter les individus à épargner pour assurer la prospérité future ? Cette réflexion nous conduit inévitablement à la notion de taux d’intérêt qui sert grosso modo à rémunérer le temps que l’artisan a sacrifié pour fabriquer son outil quand il décide de le prêter. Pour le travailleur, l’incitation à se former ne vient pas du taux d’intérêt mais de l’espoir de toucher un meilleur salaire s’il fait de plus longues études. Là encore, intérêt, salaire, impôt, tout ceci n’a qu’un seul nom : rémunération du capital.

La relation Biens – Utilité

Cette relation porte un nom très simple : c’est la consommation. On peut d’ailleurs envisager cette relation dans les deux sens : les individus retirent de l’utilité des biens qu’ils consomment ou les entreprises produisent les biens qui procurent de l’utilité. Tout dépend qui si l’on prend le point de vue de l’offre ou celui de la demande. Il faut avoir à l’esprit que l’augmentation de l’Utilité des consommateurs est la raison d’être de toute l’économie : la propriété, le travail, l’investissement n’en sont que des moyens. Citons à ce propos cette réplique amusante d’un économiste américain à propos du plan de relance de Barack Obama « On nous annonce que ce plan va relancer la croissance et faire baisser le chômage, c’est une bonne nouvelle, même si cela aurait été encore mieux qu’il relance la croissance sans augmenter le travail ! ». La consommation repose sur deux intermédiaires principaux : la distribution et le marketing. Idéalement, ces intermédiaires sont un système de logistique et d’information qui met en relation des consommateurs qui ont des envies avec des entreprises qui ont des produits. Plus souvent, ils consistent à vendre de gré ou de force aux acheteurs ce qui a été produit.

La relation Utilité – Homme

C’est la partie un peu philosophique de l’économie, qui consiste à se demander « A quoi bon ? ». Pourquoi vouloir à tout prix augmenter son utilité, ses plaisirs ? Cela nous rend-il plus heureux ? La réponse la plus sage que l’économie puisse faire à ces questions est précisément de ne pas chercher à y répondre et de laisser cette réflexion fondamentale à la philosophie, à l’art et à la politique, qui semble beaucoup mieux placés pour y répondre. L’économiste, comme le scientifique, doit davantage se focaliser sur la question du comment que sur celle du pourquoi.

3. Questions en suspens et Conclusion

Plusieurs questions mériteraient (et mériteront certainement dans les semaines à venir) d’être traitées à travers cette représentation de l’économie. Tout d’abord, quel est le rôle de la monnaie dans l’économie, quelle est son influence sur chacune des relations explicitées au cours de cet article ? Ensuite, comment valoriser les Capitaux ? Théoriquement, la valorisation d’un Capital doit être la somme actualisée des revenus futurs que ses ressources permettent de produire. Cette valeur se rapproche de ce que Marx appelle la valeur d’usage, valeur que le marché est sensé refléter à tout instant. Comment se fait-il que la valeur d’usage et la valeur de marché puissent différer (bulles financières) ? Enfin, quelle place accorder au prêt et au crédit dans cette représentation de l’économie ?

S’il fallait résumer la résumer en un minimum de mots, je dirais que « l’économie, c’est de la compatibilité et de la morale ». Par comptabilité j’entends une prise en compte de la réalité matérielle du processus de production (on ne peut pas utiliser plus de ressources qu’il n’y en a de créées, on ne peut pas emprunter plus de biens qu’il n’y en a de prêtés…) et par morale j’entends une organisation collective tacitement acceptée par l’ensemble de la société. On a bien vu en effet que toute l’économie repose au départ sur un choix politique qui est celui de la relation entre l’Homme et le Capital. C’est parce que l’esclavage était moralement inacceptable qu’il a été abandonné, de même que l’expropriation de masse par l’Etat. Un système économique ne peut donc persister que s’il est jugé légitime.

L’économie, c’est donc à la fois les marchés et la politique, les premiers apportant l’efficacité quand le second apporte le consensus social. A l’heure où le capitalisme est considéré comme le pire de tous les maux, je reprendrais donc à mon compte cette citation d’Henri Guaino : « le capitalisme est essentiellement moral ».

11 février 2009

Retour sur l'intervention de Nicolas Sarkozy


L'actualité va vite, très vite, surtout avec Nicolas Sarkozy. Une annonce succède à un plan, un déplacement à une intervention médiatique. L'objet de ce blog n'est pas de suivre cette actualité au jour le jour mais de prendre du recul pour analyser les faits. C'est pourquoi un retour sur la dernière prestation télévisée du chef de l'Etat s'impose. Après les manifestations du 29 janvier et avant la rencontre des partenaires sociaux le 18 février, cette prise de parole du chef de l'Etat était très attendue pour comprendre la politique poursuivie par la France face à la crise. Reprenons donc, point par point ce qu'a dit le chef de l'Etat.


"La crise du siècle"

Nicolas Sarkozy a commencé son intervention en expliquant que la crise économique actuelle est la plus importante depuis 1929 et qu'elle marquera donc le XXIème siècle. Sans sous-estimer l'importante dégradation de la conjoncture internationale, on est en droit de se demander s'il est du devoir du chef de l'Etat de dramatiser ainsi cette crise. L'économie, pour prospérer, a besoin de confiance, pas de défiance, et dire que tout va de mal en pis, c'est contribuer à cette spirale négative. En procédant de la sorte, Nicolas Sarkozy essaye de se dédouaner des conséquences sociales de cette crise. Effectivement, contrairement à ce que clame l'opposition, sa politique économique n'est pour rien (ou en tout cas pour pas grand chose) dans la mauvaise situation actuelle, mais ce faisant, le Président de la République pense plus à protéger sa popularité qu'à restaurer la confiance. Il joue donc sa carte personnelle avant l'intérêt général.


Le plan de sauvetage des banques

Nicolas Sarkozy a eu raison de dire que le plan de sauvetage des banques était indispensable. Là encore, tout responsable politique aurait été contraint d'adopter des mesures similaires s'il avait été aux responsabilités. Il était donc essentiel de dénoncer ce mythe de "miliards d'euros donnés aux banques en récompense de leur mauvaise gestion". Notons seulement que Nicolas Sarkozy est ici victime de son excès de communication de l'automne dernier : en parlant de milliards à tout bout de champ, il a voulu montrer que son volontarisme était capable de grandes choses. Le Président de la République a ensuite fait preuve de génie politique : pour démontrer que l'Etat ne faisait aucun cadeau aux banquiers, il a assuré que l'argent prêté rapporterait 1,4 milliards d'euros en 2009 et que cette somme servirait à financer des mesures sociales. D'une pierre, deux coups. Il convient toutefois de prendre certaines distances avec le propos présidentiel. D'une part, les détails du calcul de ces intérêts n'est pas très clair : a-t-on bien pris en compte ce que coûte l'argent emprunté par l'Etat pour le prêter aux banques (4% environ) ? Ensuite, il faut également considérer l'argent que l'Etat a emprunté pour monter au capital des établissements bancaires : dans ce cas on verra s'il y a plus-value au moment où l'Etat se désengagera. Enfin, il faut bien comprendre que si les banques préfèrent se financer à 8% auprès de l'Etat plutôt que d'aller sur le marché (à 10 ou 11%), c'est que le marché estime qu'il y a un risque de défaillance des banques, l'Etat supporte donc ce risque puisqu'il assume le différentiel entre le taux de marché et les 8% auxquels il prête. Le calcul de 1,4 milliards ne vaut que si aucune banque ne fait défaut, dans le cas contraire (peu probable), ce ne sera pas un gain mais une gigantesque perte pour l'Etat.


Le modèle social Français

Interrogé par David Pujadas (pour une fois pertinent) sur sa critique du modèle social Français au cours de la campagne électorale, le Président de la République a feint de n'avoir jamais parlé de cela et a relativisé la rupture promise. Il a ainsi profité de l'amnésie chronique qui frappe l'opinion et la classe journalistique. Pourtant Nicolas Sarkozy a bien clamé haut et fort, aidé en cela par tous les déclinologues qui l'ont soutenus (Nicolas Baverez) que le modèle social Français était nul et qu'il fallait vite regarder du côté des Etats-Unis ou de l'Angleterre. Au point que dans le programme du candidat de l'UMP, figurait un dispositif proche des "subprimes" pour faciliter l'accession à la propriété des classes moyennes. Aujourd'hui, ce discours est passé de mode, et Nicolas Sarkozy a donc choisi (avec raison) de retourner sa veste en déclarant que quand on regardait la situation des pays anglo-saxons "on avait pas envie de leur ressembler".


La relance par l'investissement

Nicolas Sarkozy a été convaicant dans sa justification de la relance par l'investissement. La priorité du gouvernement doit effectivement être l'emploi, il faut donc trouver des projets qui peuvent démarrer tout de suite sur tout le territoire. Cette relance présente également l'avantage de créer des actifs (même si la liste des 1000 projets du gouvernement laisse parfois pantois) qui pourront être mis en face de la dette contractée par l'Etat. Le Président a également eu raison de défendre la suppression d'un poste de fonctionnaire sur deux pour chaque départ à la retraite. Si l'Etat veut, aujourd'hui comme à l'avenir, investir massivement, il doit diminuer ses dépenses de fonctionnement qui lui font perdre en agilité.


Chômage partiel et chômage des jeunes

Le Président, décidément dans une bonne phase, a ensuite proposé des pistes intéressantes d'utilisation d'une partie des 1,4 milliards d'euros pour des dépenses sociales. Il s'agit en particulier d'augmenter ce qui est versé aux chômeurs partiels et d'aider les jeunes qui sont au chômage et qui sont non-éligible au système d'allocation chômage. La priorité de l'Etat doit être, en effet, de garder au maximum les personnes dans l'activité pour éviter les effets d'hysteriesis qui résulteraient d'un éloignement prolongé de l'emploi. De même doit-il soutenir la trésorerie des PME pour éviter que les faillites ne se multiplient. La crise et ses conséquences sont inévitables, il faut tout faire pour que les dégâts qu'elle engendre ne soient pas irréversibles.


Le soutien du pouvoir d'achat des classes moyennes

Après cette bonne passe, Nicolas Sarkozy s'est laissé entraîné à la facilité. On savait depuis une demie-heure qu'il n'était plus question de "rupture" mais on a été surpris de le retrouvé quasiment "chiraquisé", c'est-à-dire en égrénant une série de mesures dont il n'a pas le premier centime en poche. Suppression de la première tranche de l'impôt sur le revenu (décision à laquelle il souhaite associer les partenaires sociaux alors que c'est le Parlement, dans notre pays, qui décide de la fiscalité), hausse des allocations familiales... Après avoir brillament expliqué pourquoi il fallait relancer par l'investissement, le voici qui prétend relancer le pouvoir d'achat par l'endettement. J'ai déjà eu l'occasion de dire sur ce blog à quel point ce type de relance était immoral, sauf à augmenter les impôts après la crise. Qu'on le dise une fois pour toutes : le pouvoir d'achat ne se décrète pas, c'est une résultante de l'activité économique d'un Etat. Faire croire qu'on peut vivre mieux en s'endettant c'est mentir ! Nicolas Sarkozy prend ainsi le risque d'alourdir la dette de manière structurelle et pas simplement passagère.


Le partage des profits

On a eu ensuite droit à la ritournelle sur le partage des profits en trois tiers : un tiers pour les salariés, un tiers pour les actionnaires et un tiers pour l'investissement. Pour information, aujourd'hui les profits se répartissent de la manière suivante : un tiers pour les actionnaires, plus d'un tiers pour l'investissement et moins d'un tiers pour les salariés. Nicolas Sarkozy pense donc que les entreprises Françaises investissent trop. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ce débat n'a absolument aucun sens. Le profit est une notion comptable pas vraiment pertinente pour la question du partage des richesses, ce qui compte c'est le partage de la valeur ajoutée. En effet, une entreprise achète des biens intermédiaires et vend des produits finis, la différence entre les deux s'appelle la valeur ajoutée. Ce montant lui sert à rémunérer ses salariés, ses actionnaires (qui lui fournissent son capital) et l'Etat ! Mieux vaut une entreprise qui paye très bien ses salariés et ne les intéresse pas aux profits que l'inverse, surtout dans une période de crise où les profits sont bas. La vraie question c'est donc le partage de la valeur ajoutée, qui est d'ailleurs assez stable en France depuis le milieu des années 80 selon l'INSEE contrairement à ce que l'on entend dans la bouche de tous les politiques (la rémunération du travail a même plutôt progressé). De plus, vouloir instituer une règle rigide de partage des profits c'est méconnaître la diversité des situations des entreprises françaises. Va-t-on obliger une entreprise de services à investir 1/3 de ses profits alors qu'elle est très peu capitalistique ? Va t-on empêcher EDF d'investir plus d'1/3 de ses profits au moment où les constructions de centrales nucléaires se multiplient ? Tout cela n'a pas de sens.


La suppression de la taxe professionnelle

Seule annonce véritable de l'intervention présidentielle : la suppression de la taxe professionnelle. Reconnaissons là qu'il s'agit là d'un impôt qui pénalise l'investissement et dont tout le monde (ou presque) réclame la disparition. Mais là encore de deux choses l'une : ou bien la disparition de cette taxe n'est pas compensée et la dette publique s'aggravera de manière spectaculaire, ou bien, et c'est ce qu'a sous-entendu le chef de l'Etat, elle sera complètement compensée et dans ce cas on comprend mal quel impact cela pourrait avoir sur la compétitivité des entreprises et leur propension à délocaliser. On peut surtout se demander si cette réforme complexe était vraiment la priorité et si elle ne va pas se transformer en usine à gaz. En effet, la taxe professionnelle est une partie conséquente des ressources des collectivités locales, ce qui a du sens puisque l'assiette de cet impôt est local. Pour schématiser, le "deal" est le suivant : j'accepte que vous implantiez une centrale nucléaire dans ma commune car je vais toucher la taxe professionnelle. La taxe carbone, évoquée par le Président, cumule les désavantages : tout d'abord son assiette n'est pas locale ce qui rendrait nécessaire des péréquations entre territoires particulièrement complexes, ensuite l'assiette de cet impôt est destinée à se réduire au fil du temps et enfin elle frapperait principalement les industries les plus délocalisables (sidérurgie...) : beau résultat ! Si le but est vraiment de réduire les délocalisations à coût nul pour l'Etat, la seule solution est de faire payer moins l'industrie et davantage les services, nettement moins délocalisables (en taxant la valeur ajoutée des entreprises par exemple).


L'appel à l'unité européenne

Nicolas Sarkozy a raison quand il en appelle à l'unité européenne, notamment dans le cadre du prochain G20, ou quand il dénonce les méfaits du protectionnisme. Il a tort quand il stigmatise d'autres pays européens (Grande-Bretagne, Allemagne, République Tchèque) et quand il propose des solutions protectionnistes, notamment dans le secteur automobile. Lequel faut-il croire ? Par ailleurs, son analyse sur la nécessité d'une meilleure régulation au niveau mondial pour prendre acte du fait que le marché est devenu mondial est tout à fait pertinente. Sa détermination, avec Angela Merkel, à lutter contre les paradis fiscaux est louable, souhaitons qu'elle aboutisse à Londres.


La baisse de la TVA

Suivez bien les deux étapes du raisonnement Sarkozien "La Grande-Bretagne a baissé la TVA pour relancer la demande, ce qui ne marche pas c'est donc une mauvaise idée. Pourquoi ne pas baisser la TVA sur les produits propres, la restauration et le chocolat au lait ?". L'incohérence du propos se double ici d'erreurs factuelles assez graves. Tout d'abord, Nicolas Sarkozy explique que la Grande-Bretagne a décidé de relancer par la consommation car elle n'a plus d'industrie, contrairement à la France : c'est tout simplement faux, les deux pays ont exactement la même proportion de leur PIB qui vient de l'industrie (13% environ). Ensuite, si la consommation a effectivement baissé en valeur en Grande-Bretagne depuis la baisse de la TVA, c'est principalement en raison de la baisse des prix, les ventes en volumes ont au contraire progressé. Enfin, quand la droite Française arrêtera-t-elle avec sa rengaine de la baisse de la TVA sur la restauration ? Cette dépense est jugée par tous les économistes comme totalement improductive et surtout, l'Etat n'en a pas les moyens. Il ne reste donc plus qu'à prier pour que les Allemands continuent à nous empêcher de réaliser cette promesse démagogique.


Sanction du préfet de la Manche

La rhétorique sarkozyenne de la responsabilité m'a toujours été insupportable (cf. l'article "L'irresponsabilité Sarkozyste" dans ce blog), elle est également totalement incohérente. Rappelons quelques faits : un militaire tire à balles réelles sur la foule lors d'une journée portes ouvertes, Nicola Sarkozy exige la démission du chef d'Etat major de l'armée de Terre. Jérôme Kerviel contourne les règles de la Société Générale et lui fait perdre 5 milliards d'euros, Nicolas Sarkozy exige la démission de Daniel Bouton. Des manifestants particulièrement remontés accueillent le Président de la République à Saint-Lô, Nicolas Sarkozy exige la mutation du préfet de la Manche. La raison "Quand il y a un problème, je suis responsable, il en va de même pour tout le monde". Vient alors la question que tout journaliste normalement constitué aurait du lui poser : "Monsieur le Président, il y a des problèmes en France, du chômage, pas de pouvoir d'achat, alors prenez vos responsabilités et démissionnez !". Certes Nicolas Sarkozy n'est pas responsable de la crise actuelle, mais pas plus que les trois personnes contraintes à la démission mentionnées ci-dessus. C'est donc le deux poids, deux mesures.


Réforme de l'audiovisuel public

Passons enfin rapidement sur l'erreur de Nicolas Sarkozy à propos de la nomination du Président de France Télévisions. Les commissions culturelles du Parlement ne devront pas approuver cette nomination aux 3/5, elles pourront seulement s'y opposer si elles réunissent 3/5 des voix : ce qui est loin d'être la même chose. Pour reprendre les propres mots de Nicolas Sarkozy à ce sujet "c'est tellement plus simple de dire les choses de manière exacte".


Bilan

Au global, cela fait beaucoup d'incohérences et d'erreurs factuelles. J'ai donc été particulièrement déçu par la prestation de Nicolas Sarkozy qui a manqué une occasion de faire de la pédagogie et a préféré lancer des promesses en l'air même s'il n'a pas de quoi les financer. Etait-il possible de faire mieux ? Très certainement. Lui qui se réclame du Général de Gaulle, il devrait prendre exemple sur ses conférences de presse, notamment celle-ci (passionnante) : Cliquez ici. Sa connaissance des dossiers, sa compréhension de l'économie et son sens de la pédagogie ont de quoi faire pâlir notre Président.


Pour autant, il ne faut pas accabler Nicolas Sarkozy, je détournerai à son endroit cet adage populaire : "quand on le regarde, on se désole, quand on le compare aux autres, on se console".