09 février 2009

Plaidoyer pour un fonctionnement non démocratique des partis politiques

Après une longue série d'article consacrés à l'économie, voici de quoi satisfaire les lecteurs de ce blog plus intéressés par les questions politiques.


Les partis politiques doivent-ils être démocratiques dans une démocratie ? A priori, la réponse à cette question semble aller de soi : comment imaginer que les principaux acteurs de la vie démocratique d’un pays puissent se soustraire aux règles de la démocratie ? Mais il faut accepter de mener la réflexion au-delà de cet apparent paradoxe, en partant de cette remarque du philosophe Alain Finkielkraut « Tout ne doit pas être démocratique dans une démocratie ». Pour lui, il s’agit d’abord et avant tout de parler de l’Ecole. Cette institution est en effet le lieu même de l’inégalité entre celui qui sait (le maître) et celui qui ne sait pas (l’élève) et on imagine mal que les programmes scolaires soient choisis de manière démocratique par les élèves. Peut-on étendre ce raisonnement au fonctionnement des partis politiques ?

Il faut tout d’abord distinguer deux façons de considérer la démocratie. Partons de la célèbre citation de Winston Churchill « La démocratie est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres », pour certaines personnes, il s’agit d’une maxime politique tandis que pour d’autres n'y voient qu'un bon mot : voici comment je définis le clivage sur la démocratie. Pour être plus précis, les premiers vont considérer que la démocratie est un « mal nécessaire », c’est-à-dire le seul régime qui puisse avoir une légitimité durable et celui qui recourt le moins à l’arbitraire. Les seconds estiment, quant à eux, qu’il s’agit d’un « bien absolu », d’un processus plus qu’un état stable, indissociable du progrès humain ou de la civilisation. La démocratie peut donc être considérée comme un moyen ou comme une fin en soi. Même si cette schématisation est sans doute un peu abusive, ce clivage recouvre le traditionnel clivage droite/gauche, ce qui peut expliquer les différences fondamentales dans le fonctionnement des principaux partis politiques comme nous l’a montré l’actualité récente au PS et à l’UMP.

On peut distinguer trois grandes fonctions d’un parti politique dans une démocratie : incarner une ligne et un héritage idéologique, conquérir ou conserver le pouvoir et enfin proposer des solutions pour l’avenir. On retrouve là les trois temps de la vie politique : la passé auquel il faut être fidèle, le présent, temps de l’action par excellence et le futur qu’il s’agit de construire. Ces fonctions sont essentielles pour la vie démocratique d’un pays, il s’agit donc de se demander si un fonctionnement démocratique (au sens du "bien absolu" et non du "mal nécessaire") des partis permet, ou non, de mieux les remplir.

Le passé : le temps de la fidélité

Chaque parti politique est l’héritier d’une longue tradition idéologique, et il s’enracine donc dans l’Histoire nationale. Le libéralisme, le socialisme, le bonapartisme, le communisme ou encore le nationalisme ont structuré, et continuent à le faire, la vie politique française. Seul le mouvement écologiste a émergé au cours des dernières décennies pour s’ajouter à ces grands mouvements de pensée, même si on peut considérer qu’il est une synthèse entre le libéralisme politique et une nouvelle forme de conservatisme.

Chaque parti politique doit donc être comptable de cet héritage historique. Cela ne fait pas pour autant de cet héritage un dogme rigide, des évolutions idéologiques sont toujours possibles et même inévitables pour s’adapter au monde, mais il ne peut s’agir de ruptures conceptuelles. Pourtant, aujourd’hui, on assiste à une grande confusion idéologique, le nouveau patron de l’UMP, Xavier Bertrand, d’affirmer même que « le clivage entre la droite et la gauche n’a plus de sens, qu’il faut être pragmatique et que la vraie ligne de partage aujourd’hui se situe entre les réformateurs et les conservateurs ». Cette confusion est encore plus grande chez les militants politiques qui connaissent souvent très mal (à l’exception de l’extrême gauche à la rigueur) la culture et l’histoire de leur mouvement politique.

Un fonctionnement démocratique des partis politiques se traduirait très certainement par une confusion et un émiettement idéologique généralisé. De même que chaque individu pioche aujourd’hui dans les différentes religions pour se constituer sa propre doctrine du Salut, chaque militant viendrait faire son marché entre les différents corps de doctrine politique, en choisissant ce qui lui plaît, rejetant le reste, au mépris de toute cohérence d’ensemble. Il faut bien comprendre que la démocratie, comme le marché, conduit à une inévitable atomisation des acteurs, c’est-à-dire à un individualisme total. Les partis politiques, si l’on poursuit cette comparaison, sont l’équivalent des monopoles, ils servent de repères et peuvent structurer le « marché politique ». Autant l’atomisation des marchés économiques présente d’incontestables bénéfices, autant celle de la vie politique pose beaucoup plus de problèmes. Si personne n’a de « pouvoir de marché » dans la démocratie, c’est-à-dire de pouvoir d’entraînement, comment la collectivité des individus peut-elle encore prendre son destin en main ? Les mouvements spontanés d’une partie conséquente de la population semblent totalement utopiques, au point que même les communistes ont toujours pensé qu’une avant-garde du prolétariat était indispensable pour accomplir l’égalité parfaite.

Les partis politiques doivent donc fournir des repères et offrir des grilles de lecture, à la population, ils ne peuvent prétendre être la simple synthèse idéologique de ce que pensent leurs militants. Cet éclairage provient essentiellement de la tradition idéologique dans laquelle ces partis s’inscrivent. Pour clore l’analogie avec le marché, on peut donc dire que ces institutions sont des monopoles naturels et légitimes, indispensables au bon fonctionnement de la démocratie.

Le présent : le temps de l’action

Selon la Constitution de 1958, les partis politiques « concourent à l’expression du suffrage », superbe euphémisme pour dire qu’ils se battent d’arrache-pied pour gagner les élections. Avec le passage au quinquennat et la Présidentialisation de la vie politique, cette fonction est devenue prééminente au point d’écraser toutes les autres. Les grands partis politiques sont aujourd’hui des machines de guerre pour gagner l’élection présidentielle. Dans cette optique purement utilitariste, le fonctionnement démocratique d’un parti politique est-il la garantie du succès électoral ?

Pour certains, la désignation démocratique du candidat du parti lui permet de bénéficier d’un certain élan. Cette affirmation est sans doute d’autant plus vraie que ces primaires sont ouvertes à tous les sympathisants et pas seulement aux militants. Mais là encore, les contre-exemples ne manquent pas : défaite de Ségolène Royal en 2007 malgré les primaires organisées au sein du parti socialiste ou encore la défaite de Walter Veltroni en 2008 face à Silvio Berlusconi, alors qu’il avait bénéficié du soutien de plusieurs millions de gens de gauche lors des primaires. La désignation démocratique ne semble donc pas être gage de succès.

Le premier écueil de ce type de désignation démocratique du candidat, est que la base militante coïncide souvent assez mal avec le corps électoral : pour le dire autrement, les personnes qui s’engagent politiquement ne sont pas représentatives du reste de la population. En particulier, les militants sont souvent plus enclins à choisir un candidat « radical » plutôt qu’un centriste. C’est ce qui fait qu’on parle de candidats de premier ou de second tour. Laurent Fabius a d’ailleurs parfaitement théorisé ce fait stylisé (à défaut de l’avoir appliqué avec succès) en déclarant que le congrès du PS se gagne toujours à gauche.

Le deuxième problème posé par la désignation des candidats directement par la base militante, c’est l’incertain qui peut résulter de cette procédure. L’exemple des primaires américaines est ici particulièrement probant, puisqu’elles peuvent aboutir au meilleur (Barack Obama) comme au pire (George W. Bush). Par opposition, la désignation plus classique (en France en tous cas) par les caciques du parti permet de sélectionner un candidat qui a fait ses preuves tout au long de sa carrière, ce qui évite de se retrouver avec un candidat qui arrive là par hasard. On se prive par conséquent du pire, mais certainement aussi du meilleur par ce type de désignation.

Enfin, à l’heure du matraquage des sondages, la désignation démocratique des candidats présente le risque de créer des « bulles politiques » comme il existe des bulles économiques. Ségolène Royal est un bon exemple en la matière puisque son principal argument pour gagner l’investiture du PS était que les sondages faisaient d’elle la candidate la plus crédible pour battre Nicolas Sarkozy. Le choix des militants s’est donc en partie fondé sur de mauvaises raisons, en écoutant plus ce qu’avaient à dire Ipsos ou la Sofres que les différents candidats à la candidature. Les primaires démocrates ont également montré à quels points l’emballement démocratique pouvait être important : si les premières élections n’avaient pas eu lieu dans l’Iowa mais dans un état plus favorable à Hillary Clinton, il fait peu de doutes que cette dernière aurait été finalement désignée. Même s’il serait malvenu de se plaindre du résultat final de ces primaires, on peut néanmoins s’interroger sur l’importance que peuvent avoir de tels éléments contingents (la date des primaires de chaque Etat) sur le résultat final.

Le futur : le temps de la construction

Un parti politique doit également être à l’avant-garde du débat et des propositions. Pour citer une nouvelle fois Xavier Bertrand (ce qui est lui faire trop d’honneur certainement), « l’UMP doit avoir des idées d’avance », ce à quoi Dominique Strauss-Kahn répond « le PS doit changer de logiciel politique ». Au-delà de ces slogans de mauvaise facture, il faut bien reconnaître qu’une fonction essentielle des partis politiques est de comprendre les évolutions de la société et de proposer des solutions politiques adéquates.

Dans ce cadre, on peut adopter le raisonnement (complètement démagogique à mon goût) suivant : en faisant un parti de masse, on fait remonter les problèmes auxquels fait face la société et en laissant les militants définir le projet politique on s’assure que les réponses apportées seront adéquates. Cette croyance aveugle dans l’intelligence collective est la négation même de l’esprit critique, si cher à notre pays. Pour penser la société, un parti politique ne doit pas être englué dans la société, il doit chercher du recul, des analyses et pour cela être en liaison très étroite avec le monde intellectuel. C’est ce qu’a fait l’UMP lors des dernières élections présidentielles : une série de conventions thématiques ont réunis sur chaque sujet des experts et des intellectuels, ce qui a permis de constituer l’ossature du programme de Nicolas Sarkozy. A l’inverse, Ségolène Royal a choisi de s’appuyer sur la démocratie participative, attendant par là-même que les idées jaillissent de la base. Si l’on regarde le résultat final (les fameuses 100 propositions), on ne peut que constater que ce « jaillissement » n’a pas eu lieu.

Au-delà de l’expertise nécessaire dont doivent bénéficier les partis politiques pour constituer leur programme, la cohérence exige que ce programme soit rédigé par un nombre limité de personnes. La synthèse de milliers voire de millions d’avis individuels est un exercice impossible, en revanche, il est tout à fait possible de « tester » différentes propositions auprès de la base militante et de faire valider a posteriori le programme par un vote.

Conclusion

En adoptant un fonctionnement totalement démocratique, c’est-à-dire en faisant en sorte que les militants dessinent la ligne idéologique, qu’ils choisissent le candidat et qu’ils définissent le programme, les partis politiques prennent le risque d’être une tautologie inexacte, une pâle copie, un écho sourd de la démocratie réelle. Un parti n’est pas que la somme de ses militants, il doit également s’appuyer sur une Histoire et développer un lien fort avec le monde intellectuel.

Faut-il en conclure que le fonctionnement d’un parti doit être anti-démocratique ? Certainement pas, il doit être démocrate au sens de Churchill. Il est donc essentiel que le choix des déclarations de principes, des candidats et des programmes soit validé de manière démocratique par les militants. Mais cette validation doit se faire a posteriori plutôt qu’a priori. Dans le même esprit, à la démocratie directe comme mode de fonctionnement du parti, il faut préférer une organisation plus hiérarchique faite de sections, de fédérations et d’un conseil national (c’est d’ailleurs le cas aujourd’hui pour le PS comme pour l’UMP). Ce système à plusieurs étages, cette démocratie indirecte doit être l’occasion de faire remonter « naturellement » les attentes, les inquiétudes et les compétences à la tête du parti. Ce type de fonctionnement démocratique, certes plus complexe et plus rigide, peut être beaucoup plus vivant et fécond que la démocratie intégrale. Cette dernière forme de démocratie, également appelée participative, est en fait bien souvent le plus court chemin vers le despotisme.

04 février 2009

La Fable de la Relance



A la sortie d’une séance au Parlement, un tribun de l’opposition rencontre un ministre du gouvernement. Très vite la conversation s’engage sur les réponses à apporter à la crise économique qui touche le pays et les moyens de relancer l’activité.





- Bonjour Monsieur du Gouvernement.
- Bonjour Monsieur de l’Opposition.
- Avez-vous entendu le peuple : il gronde. Il vous faut changer de politique.
- Pourquoi changer une politique que je viens à peine de mettre en place et qui n’a pas encore pu produire ces effets. Par ailleurs je suis convaincu que les principes qui guident l’action du Gouvernement sont les bons : notre Salut viendra de la relance par l’investissement.
- Notre Salut, n’y allez vous pas un peu fort ?
- Et bien, jugez par vous-même : cette politique nous conduit aujourd’hui à emprunter à nos amis Chinois pour construire des routes, des ponts et d’autres infrastructures qui généreront des profits dans l’avenir, ce qui nous permettra de rembourser nos amis Chinois. Nous donnons donc de l’activité à court terme sans dégrader nos finances sur le long terme. Au final notre pays sortira renforcé de cette crise.
- Comment voulez-vous que notre pays en sorte renforcé si tous ses habitants se trouvent appauvris par une telle politique. Ce que vous appelez « pays » me semble bien abstrait si cela ne recouvre pas le sort de l’ensemble de sa population.
- Mais qui vous dit que j’oublie le peuple ? En lançant ces grands travaux, je redonne du travail et donc des revenus aux chômeurs. Vous le voyez, ma politique n’oublie personne.
- Vous vous occupez du chômage, fort bien, mais il ne s’agit pas là du seul problème. N’avez-vous point entendu le peuple : il réclame un meilleur niveau de vie, une hausse conséquente et immédiate du pouvoir d’achat. C’est ce que nous autres membres de l’Opposition proposons également avec une relance de la consommation.
- Pouvez-vous m’en dire plus sur votre politique, je crains ne pas tout à fait la comprendre.
- Rien de plus simple, puisqu’elle tombe sous le sens. En distribuant de l’argent aux gens, ils vont le consommer, ce qui augmentera la demande et fera repartir l’activité. Cette politique est parfaite puisqu’elle améliore la vie des gens et qu’elle relance la croissance, c’est la conjugaison de l’efficacité économique et de la justice sociale.
- Mais quel argent comptez-vous distribuer ? N’ignorez-vous pas que les caisses de l’Etat sont vides ?
- J’en conviens, nous comptons donc utiliser la même méthode que celle employée par votre relance par l’investissement : nous allons emprunter auprès de nos amis Chinois.
- Si je comprends bien, vous souhaitez augmenter l’endettement du pays pour distribuer du pouvoir d’achat à nos compatriotes.
- C’est bien cela.
- Dans ce cas, permettez-moi de vous dire que cette politique est totalement contraire à la morale, en plus d’être inefficace sur le plan économique.
- Comme vous y allez !
- En effet, elle est inefficace tout d’abord car une grande partie de l’argent distribué servira à acheter des biens produits hors de nos frontières, ce qui n’aura pas d’impact sur l’emploi. Mais cette politique est surtout immorale : vous souhaitez en somme que les Français d’aujourd’hui reçoivent chacun une télévision de la part des Chinois d’aujourd’hui, charge aux Français de demain de donner deux télévisions aux Chinois de demain. Cela consiste à financer une augmentation de notre de niveau de vie sur le travail de nos enfants, voilà pourquoi je parle d’immoralité.
- Mais qui vous parle de faire payer nos enfants ?
- Ignorez-vous qu’il faut un jour rembourser sa dette ? Et qu’en raison des intérêts il faut rendre plus que ce qu’on nous a donné ?
- Votre raisonnement est peut-être fondé, mais le peuple souffre trop, la relance par la consommation est donc une nécessité.
- Si on vous suit dans votre raisonnement, pouvez-vous m’expliquer pourquoi les habitants du Mali, dont vous m’accorderez qu’ils souffrent davantage que les Français, n’appliquent pas la politique que vous proposez, à savoir emprunter aujourd’hui pour devenir plus riches, consommer davantage, générer de l’activité et rembourser ensuite les sommes empruntées. Le niveau de vie, ou le pouvoir d’achat, n’est pas un choix politique, c’est une résultante économique : on ne peut distribuer que l’argent que l’on produit.
- Cela signifie-t-il qu’on ne peut rien faire pour nos compatriotes en grande difficulté, particulièrement touchés par la crise ? Votre logique comptable ira-t-elle jusqu’à fermer les yeux devant une telle détresse humaine ? Par ailleurs, votre argumentation économique me semble un peu courte : votre relance par l’investissement ne touche pas tous les secteurs d’activité. Si les entreprises de construction y trouvent leur compte, celles qui produisent des biens de consommation continueront à voir leurs carnets de commandes diminuer si la consommation n’est pas relancée.
- Vos objections sont parfaitement recevables, mais que puis-je y faire ?
- S’il n’est pas moralement possible de s’endetter auprès de nos enfants, pourquoi ne pas augmenter les impôts des plus riches pour donner de l’argent aux plus pauvres ?
- Vous n’y pensez pas, les impôts sont déjà très élevés dans notre pays. De surcroît, augmenter les impôts est toujours très impopulaire, je ne veux pas prendre ce risque. Je préfère encore emprunter et attendre que l’inflation réduise le fardeau de la dette pour notre pays.
- Cette fois, c’est moi qui vous arrête : taxation, voilà l’autre nom que je donne à l’inflation. En effet, elle appauvrit tous les consommateurs et diminue la valeur de l’épargne des Français.
- Vous avez raison, nous ne devons pas chercher à gruger le peuple, il faut plutôt adopter un discours de vérité. Je vous propose donc ceci : je m’engage à compléter mon plan de relance par des aides ciblées sur les plus pauvres, qui seront financées par une hausse temporaire des impôts une fois la crise passée.
- Voilà qui me convient parfaitement.
- En retour, vous soutiendrez mon nouveau plan de relance et vous approuverez les hausses d’impôts futures pour ne pas que nos enfants supportent le poids de notre endettement.
- Si tel est l’intérêt du pays, bien que cela me coûte, je le ferai.



Ainsi se quittèrent le tribun de l’Opposition et le ministre du Gouvernement, heureux d’avoir pu dépasser leurs désaccords afin d’œuvrer pour l’intérêt général et intergénérationnel. Bien entendu, tout ceci n’est qu’une fable, dont la morale est parfaitement utopique, surtout appliquée à notre pays.

30 janvier 2009

Bastiat, encore et toujours

En complément de l'article sur la croissance ci-dessous, ce merveilleux passage de l'économiste Frédéric Bastiat dans une réponse au socialiste Proudhon. Ce passage illustre l'une des causes possibles de la croissance que je soulevais dans mon article, à savoir l'augmentation des ressources (ici, le capital). Bastiat en profite pour donner la seule interprétation possible du concept de croissance (même s'il ne prononce pas ce mot) : le soulagement du sort de l'humanité. Il met donc les choses à leur juste place en faisant de la machine économique un moyen et le bonheur une fin. On est loin du "travailler plus pour gagner plus", parfaitement incontestable dans l'optique d'une augmentation quantitative de la croissance, plus discutable en ce qui concerne l'évolution de la qualité de la vie.

Quelle que soit mon admiration sincère pour les admirables lois de l'économie sociale, quelque temps de ma vie que j'aie consacré à étudier cette science, quelque confiance que m'inspirent ses solutions, je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle embrasse toute la destinée humaine. Production, distribution, circulation, consommation des richesses, ce n'est pas tout pour l'homme. Il n'est rien, dans la nature, qui n'ait sa cause finale; et l'homme aussi doit avoir une autre fin que celle de pourvoir à son existence matérielle. Tout nous le dit. D'où lui viennent et la délicatesse de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa puissance d'admirer et de s'extasier? D'où vient qu'il trouve dans la moindre fleur un sujet de contemplation? que ses organes saisissent avec tant de vivacité et rapportent à l'âme, comme les abeilles à la ruche, tous les trésors de beauté et d'harmonie que la nature et l'art ont répandus autour de lui? D'où vient que des larmes mouillent ses yeux au moindre trait de dévouement qu'il entend raconter? D'où viennent ces flux et des reflux d'affection que son cœur élabore comme il élabore le sang et la vie? D'où lui viennent son amour de l'humanité et ses élans vers l'infini? Ce sont là les indices d'une noble destination qui n'est pas circonscrite dans l'étroit domaine de la production industrielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle? Ce n'est pas ici le lieu de soulever cette question. Mais quelle qu'elle soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindre si, courbé sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne lui reste aucun loisir pour développer ses organes, ses affections, son intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus élevé dans sa nature; ce qui est en germe chez tous les hommes, mais latent et inerte, faute de loisir, chez un trop grand nombre d'entre eux.

Quelle est la puissance qui allégera pour tous, dans une certaine mesure, le fardeau de la peine? Qui abrégera les heures de travail? Qui desserrera les liens de ce joug pesant qui courbe aujourd'hui vers la matière, non-seulement les hommes, mais les femmes et les enfants qui n'y semblaient pas destinés? — C'est le capital; le capital qui, sous la forme de roue, d'engrenage, de rail, de chute d'eau, de poids, de voile, de rame, de charrue, prend à sa charge une si grande partie de l'œuvre primitivement accomplie aux dépens de nos nerfs et de nos muscles; le capital qui fait concourir, de plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la nature. Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les hommes, et particulièrement des classes souffrantes. Ce qu'elles doivent désirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie, se répande sans compte ni mesure, — Et s'il y a un triste spectacle au monde, — spectacle qu'on ne pourrait définir que par ces mots: suicide matériel, moral et collectif, — c'est de voir ces classes, dans leur égarement, faire au capital une guerre acharnée. — Il ne serait ni plus absurde, ni plus triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se concerter pour paralyser les bras et tuer le travail.

25 janvier 2009

La croissance économique existe-t-elle ?

Cet article fait en partie suite aux nombreux échanges fructueux autour du précédent article « Croissance Verte : un nouvel Eldorado ? ». Il est particulièrement long mais j'espère que les lecteurs auront le courage de le lire jusqu’au bout, sans se laisser rebuter par le formalisme mathématique.

Introduction

Parmi tous les concepts développés par la science économique, c’est certainement celui de croissance qui prend le plus de place dans le débat publique. La politique économique d’un gouvernement, la puissance d’une nation, le bien-être d’une population : tout semble se ramener à un seul et même indicateur : celui de croissance économique. Nos dirigeants œuvrent donc naturellement pour « augmenter la croissance ». Cette expression toute simple est en réalité d’une formidable abstraction. En effet, si on réfléchit un peu, on remarque que la croissance c’est la variation du Produit Intérieur Brut qui est lui-même la somme de toute la valeur ajoutée de l’économie qui est elle-même la variation de la richesse d’un pays. Augmenter la croissance, c’est donc augmenter l’augmentation de l’augmentation de la richesse nationale, une sorte de dérivée troisième en quelque sorte. Dis comme cela, on comprend bien que cette notion ne va plus tout à fait de soi…

Revenons donc aux définitions : la croissance économique désigne l'augmentation de la production de biens et de services dans une économie sur une période donnée, en particulier sur une période longue. A court terme, les économistes préfèrent parler d’expansion ou de récession. Pour la calculer, on étudie les variations d’une grandeur macroéconomique bien connue, le Produit Intérieur Brut, qui est, selon la définition que l’on retient, la somme des valeurs ajoutées des entreprises, la production finale totale, la demande totale ou encore les revenus totaux d’un pays sur une année. Ces équivalences sont en effet quasi-immédiates : ce qui est produit doit être consommé à partir des revenus des individus qu’ils retirent de leur activité productive. La boucle est bouclée !

L’objet de cette article est de rentrer plus en détail dans cette notion de croissance économique en essayant de retirer un à un les voiles qui pourraient entraver notre compréhension (comme nous y invite Frédéric Bastiat) et d’aboutir à une critique de la croissance économique. Avant de développer ce point de vue, commençons par dire ce que cette critique n’est pas…


Cette critique n’est pas une interrogation sur le bien fondé du développement économique

On reproche souvent aux partisans de la croissance économique de vouloir ramener toute l’existence humaine à sa dimension socio-économique. L’homme ne serait plus qu’un homo economicus uniquement capable de produire et de consommer. Cette critique est totalement justifiée et mériterait un article (que dis-je, un livre) entier. On peut en effet se demander quel est le sens de tout cela et si les hommes sont plus heureux grâce à la croissance économique.

De même, il ne s’agit pas ici d’entrer dans le débat entre croissance et décroissance, qui a émergé ces dernières décennies avec les différentes problématiques environnementales. En effet, il est légitime de s’interroger sur la conciliation d’une croissance continuellement positive, qui implique un développement exponentiel avec le monde fini dans lequel nous vivons. Pour ceux que le sujet intéresse, on ne saurait que trop conseiller la lecture des travaux de l’économiste Nicolas Geogescu Roegen (cliquer ici) qui centre son analyse sur l’idée d’entropie empruntée à la thermodynamique.

Enfin, il n’est pas question de rentrer non plus dans le débat entre richesse et puissance. La croissance s’intéresse à la richesse, qui est une variable extensive et qui peut par conséquent augmenter dans tous les pays à la fois et chez tous les individus à la fois. On peut objecter que les seules variables « réelles » c’est-à-dire celles qui ont un impact sur le bonheur des individus sont d’abord et avant tout relatives, que ce qui compte n’est pas d’être riche mais « plus riche que… ». Sous cette approche, qui est celle de la puissance, ce que l’un gagne, l’autre le perd et il n’y a donc pas de croissance possible. Chacun est libre d’avoir sa propre opinion sur ce sujet, en prétendant parler de croissance économique, je me place par principe dans l’hypothèse d’un jeu qui n’est pas à somme nulle.


Cette critique n’est pas une interrogation sur la pertinence du PIB pour calculer la croissance

Le calcul du PIB est une opération technique complexe, qui requiert le travail de nombreux fonctionnaires aguerris de l’INSEE et qui est donc l’objet de conventions et d’erreurs de mesure multiples. Que le lecteur se rassure : il n’en sera pas question par la suite, d’une part parce qu’il ne s’agit pas là de mon domaine de compétence et d’autre part parce là ne situe pas le cœur du sujet.

Des critiques plus fondamentales remettent en cause la manière même dont est constitué le PIB, par exemple en ne tenant pas compte de la production et des services réalisés au sein des ménages. Comme le dit l’adage « épouser sa cuisinière est le plus sûr moyen de faire diminuer le PIB ». Cet argument tout à fait recevable n’a en fait que peu d’importance dès lors qu’il s’agit de calculer la croissance du PIB : on imagine mal en effet que le nombre de mariage entre un homme et sa cuisinière évolue significativement d’une année à l’autre. Ainsi, si le PIB est biaisé, la croissance du PIB l’est certainement beaucoup moins. Notons d’ailleurs que beaucoup de biens et de services non-marchands (ceux que produit l’Etat par exemple) sont bel et bien comptabilisés dans le PIB en étant évalués à leur coût de revient.

Vient ensuite la fameuse question qui a agité bon nombre d’économistes : est-il légitime de compter les services dans le PIB ? Un lourd héritage matérialiste m’a longtemps amené à répondre à cette question par la négative, en ne voyant de croissance possible que dans les biens matériels. Mais force est de reconnaître que les biens et les services ne sont pas si différents que cela du point de vue de l’économie : tous deux nécessitent des ressources (matières premières et/ou temps de travail) et procurent de l’utilité à celui qui les achète. Si la distinction entre services et industrie ne semble pas pertinente pour ce qui concerne le PIB, on peut toutefois s’interroger sur les activités qui créent de la richesse ou de l’utilité de manière globale et celles qui ne font que la déplacer. La croissance n’a en effet rien à voir avec l’idée de justice ou de redistribution. Ainsi, on peut se demander si l’activité des juges, des avocats ou encore des conseillers fiscalistes doit être comptabilisée dans le PIB. Si ces activités sont absolument indispensables à la société (sauf la troisième certainement), en répondant à l’impératif de justice, elles ne peuvent pas être considérées comme des activités productives, c’est-à-dire qu’elles ne permettent pas de faire grossir la taille du gâteau.

Une fois posées tous ces prémices, entrons dans le vif de cette « critique de la croissance »…


Une définition générale de la croissance

Ce qui fait la particularité de la croissance, c’est sa nature duale, à la fois objective et subjective. En effet, on sent bien que si la croissance à quelque chose à voir avec des données purement matérielles comme le nombre de barils de pétrole, le nombre d’heures travaillées ou encore la masse de métal nécessaire pour fabriquer une voiture, elle est également liée à ce que les gens sont prêts à acheter c’est-à-dire à leurs goûts subjectifs. La croissance, ce n’est donc ni tout à fait dans les mains (activité productive), ni tout à fait dans la tête (activité de consommation), mais un peu dans les deux à la fois.

Des tentatives ont été faites pour tenter d’objectiviser la notion de croissance et donc les goûts des individus en se concentrant sur les besoins humains et non sur leurs désirs. Manger, se loger sont en effet des activités nécessaires à tous les individus et peuvent donc être partiellement objectivisables. Telle a été la démarche des physiocrates qui ont en quelque sorte assimilé l’économie à la science de la subsistance. Mais cette distinction entre besoin et désir ou plaisir est en réalité très fragile et on peut très facilement se convaincre que la civilisation consiste à transformer les plaisirs d’aujourd’hui en besoins de demain et à créer de nouveaux désirs. Se concentrer sur les besoins, c’est donc en quelque sorte ramener la vie humaine à sa simple survie.

La tentative inverse, qui consisterait à vouloir faire de la croissance une notion totalement subjective n’est pas plus satisfaisante. Imaginons que tous les individus voient du jour au lendemain doubler l’utilité qu’ils portent à tous les biens et services, rien ne changera alors dans ce qui est consommé ou dans ce qui est produit : l’utilité n’a pas de sens dans l’absolu mais seulement de manière relative, elle est ordinale (permet de hiérarchiser les choix) et non cardinale.

Pour conserver cette dualité objectivité/subjectivité, on peut donc proposer la définition suivante : la croissance économique c’est l’augmentation des biens et des services utiles. Pour ce faire, on peut imaginer d’emblée deux possibilités : fabriquer plus efficacement des objets appréciés par les consommateurs ou alors que les goûts des consommateurs se tournent davantage sur des produits plus faciles à fabriquer. La productivité comme les goûts peuvent donc influer sur la croissance économique.

Les choses deviennent tout de suite plus complexes dès qu’il s’agit de mesurer cette croissance…

L’impossibilité théorique de calculer la richesse d’un pays

Commençons par décrire le plus généralement possible ce qu’est une économie en se focalisant sur les grandeurs « réelles ». Tout d’abord, une économie s’appuie sur des ressources R, qui comprennent à la fois les matières premières, le capital et le travail humain. Pour des raisons de simplicité nous ne nous distinguerons pas entre ces ressources de nature différentes, en particulier, nous ne nous intéressons pas ici à la dynamique d’accumulation du capital. Ces ressources sont utilisées pour générer des biens selon une certaine fonction de production. Pour le bien i, on note cette fonction Fi, on a donc Xi=Fi(Ri) où Ri représente la quantité de ressources utilisées et Xi la quantité de biens i produits. Enfin, dernier élément majeur de l’économie : les goûts des consommateurs, qui sont des préférences entre tous les paniers de biens possibles. Pour les représenter mathématiquement, on utilise une fonction dite d’utilité ordinale U(X1,…Xn). Cette fonction d’utilité n’a pas de réalité en soi puisque toute transformation croissante de U convient également pour décrire les préférences des consommateurs, ce qui existe, c’est donc, pour être rigoureux, la classe d’équivalence des transformations croissantes de U.

Dans cette économie, les individus apportent des ressources (temps de travail, prêt du capital, matières premières) et en échange ils peuvent consommer des biens qui leur apportent une certaine utilité. Pour bien fixer les idées, nous prendrons par la suite l’exemple le plus simple possible, à savoir une économie à deux biens A et B, avec une ressource homogène R, des fonctions de productions linéaires et une fonction d’utilité qui respecte la décroissance marginale de l’utilité qu’apporte chacun des biens (la premier yaourt consommé apporte plus d’utilité que le second…) :
Pour savoir quelles ressources sont utilisées pour la production de quels biens, le plus naturel est de regarder quelle allocation des ressources maximise l’utilité des individus. En effet, à long terme ce sont bien les goûts des individus qui entraînent des modifications de l’appareil productif. On peut donc, avec quelques calculs assez simples, déterminer les quatre quantités Ra*, Rb*, Xa* et Xb* qui sont réalisées à l’équilibre :

Toutes les valeurs « réelles » de l’économie sont ainsi exprimées, indépendamment du fait que l’on soit en économie de marché ou dans un régime totalitaire et centralisateur particulièrement efficace. Vient alors la question principale : qu’est-ce que la croissance ou plutôt qu’est-ce que le PIB dans ces conditions ? Il est définit comme étant égal à la production totale, on est donc tenté d’additionner Xa* et Xb*, mais ces deux biens ne sont pas homogènes, imaginons qu’il s’agisse de trombones et de voitures, il serait absurde de faire une simple addition entre ces deux quantités. On peut alors être tenté de définir le PIB comme étant égal à l’utilité à l’équilibre U*. Toutefois, rappelons que cette utilité est ordinale et non cardinale et donc que U ne peut pas être définie de manière unique. Pour reprendre notre exemple, les paramètres a et b n’ont pas d’existence réelle, en revanche les rapports entre ces valeurs en ont une puisqu’ils indiquent des préférences entre A ou B.

Il ne semble donc pas possible de mesurer le PIB et donc impossible de calculer la croissance d’une telle économie. On peut en revanche continuer à parler de développement économique, au moins de manière qualitative. Regardons pour cela ce qui peut augmenter l’utilité totale à l’équilibre : il peut s’agir d’une augmentation des ressources R, d’une augmentation des productivités alpha ou beta ou enfin d’une augmentation relative des préférences vers les biens de consommations qui utilisent le moins de ressources. Ce simple petit modèle fournit donc l’essentiel des facteurs qui peuvent influencer positivement le développement économique. Augmenter R, c’est travailler plus, disposer de plus de capital ou prélever davantage de matières premières. Augmenter alpha ou beta c’est améliorer la productivité du travail (éducation) ou des machines (progrès technique, effet d’échelle). Enfin, le dernier effet, moins évident, consiste à dire qu’un peuple a tout intérêt à ne pas avoir de goûts trop « luxueux » qui consommeraient trop de ressources. On peut s’arrêter rapidement sur ce point en comparant rapidement la France et les Etats-Unis. Un fait marquant est l’importance de la fonction sur la finition chez les Américains par rapport à chez nous (j’aurais certainement l’occasion d’y revenir dans un prochain article). On peut dès lors se demander si ce tropisme Français pour la finition n’est pas un handicap au développement économique.

Une autre conséquence de ce qui précède, c’est que comparer la « richesse » de deux peuples n’a pas de sens clairement défini dès lors que leurs préférences sont différentes. Imaginons en effet qu’un premier peuple qui « préfère » le bien A produise 5 quantités de A et 4 quantités de B à partir de ses ressources et qu’un deuxième peuple qui « préfère » le bien B produise 4 quantités de A et 5 quantités de B. Comment peut-on décider lequel de ces pays a le plus grand PIB ou la plus grande richesse ? C’est tout simplement impossible, on peut juste dire que le peuple 1 préfère son panier de consommation, de même que le peuple 2 préfère le sien.


L’introduction des prix pour mesurer partiellement la croissance

Pour sortir de simples considérations qualitatives sur le développement économique, une solution consiste à introduire des prix dans l’économie. Notons P(A), P(B) et P(R) les prix d’un bien A, d’un bien B et de l’utilisation d’une ressource R. Ces prix n’ont pas d’existence réelle (ce sont des grandeurs nominales qui dépendent de la quantité de monnaie en circulation), seuls les rapports entre eux sont réels. Nous allons donc supposer que P(R)=1 et que tous les prix s’expriment donc en fonction de R. La quantité totale de monnaie échangée au cours de l'année vaut donc R et si l'on considère que les individus sont payés et font leurs achats une fois par mois, la masse monétaire nécessaire est donc R/12 (plus généralement, on a la relation Mv=PY ou v est la vitesse de circulation de la monnaie, P le niveau général des prix et Y la production). Par ailleurs, la rémunération des biens A ou B sert intégralement à rétribuer les facteurs de production R(A) et R(B) (autre façon de dire que la valeur ajoutée est répartie entre le travail et le capital), on a donc :

Dans ce modèle simplifié, les prix ne dépendent que de la productivité des facteurs de production et non des goûts des consommateurs, cela tient uniquement au cas particulier d’une fonction de production linéaire, dans le cas général on a P(A)=R*(A)/F(R*(A)), qui dépend donc de R*(A) et donc des goûts des consommateurs pour A. On peut donc désormais calculer le PIB :

Bien entendu, comme tout ce qui est acheté sert à rémunérer l’utilisation des ressources, le PIB est alors égal à la quantité des ressources. Cela signifie t-il que seule l’augmentation de R peut générer de la croissance ?

Commençons par ce cas le plus simple, si la quantité des ressources R a une croissance g, alors le PIB aura également une croissance g entre l’année 1 et l’année 2. Ce résultat n’est guère surprenant et, disons-le, d’un intérêt limité.

Prenons désormais le cas d’une augmentation de la productivité dans la fabrication du bien A (progrès technique ou augmentation de la productivité des travailleurs) d’un taux g. Dans notre modèle cela se traduit par une hausse de alpha qui devient alpha(1+g). Le prix du bien A devient donc 1/(alpha(1+g)) et le calcul du PIB redonne R. On devrait donc en conclure qu’une hausse de la productivité n’a pas de conséquence sur le PIB. Mais, objectera-t-on à juste raison, le prix du bien A a baissé entre l’année 1 et 2, il faut donc en tenir compte dans le calcul du PIB, c’est-à-dire corriger les effets de l’inflation ou de la déflation. Pour cela on décide d’évaluer le PIB de l’année 2 à partir des prix de l’année 1. C’est ce tour de « passe-passe » et UNIQUEMENT lui qui permet d’aboutir à une estimation quantitative de la croissance. Dans ce cas, regardons ce que devient le PIB :


Dans, ce cas, le taux de croissance du PIB, définit par PIB’/PIB – 1 vaut :

Si l’on observe en détail ce taux de croissance, on peut tirer quelques conclusions intéressantes. Tout d’abord, la croissance du PIB est d’autant plus importante que la productivité a lieu sur un bien « désiré » par les consommateurs, c’est-à-dire d’autant plus que a est grand par rapport à b. Ensuite, ce taux de croissance est d’autant plus important que alpha est grand par rapport à beta, ce qui consiste à dire qu’augmenter la productivité sur des biens où celle-ci est déjà élevée est préférable pour la croissance. Ce résultat ne saurait toutefois être général et il dépend certainement de la modélisation utilisée ici (dans laquelle une augmentation de la productivité chez A entraîne une plus grande consommation de ressources au profit de A).

Après l’augmentation des ressources et de la productivité, regardons maintenant ce que donne une modification dans les goûts des individus. Supposons par exemple qu’ils se mettent à préférer davantage le bien A que le bien B par rapport à l’année précédente. Cela se traduit par une hausse de a, qui passe à a(1+g). Calculons désormais le PIB :



Dans ce cas, la modification des préférences d’une année sur l’autre n’a aucun impact sur le PIB même si cela déplace la production en faveur de A au détriment de B. Ce résultat entre donc en contradiction avec l’idée exposée par le paragraphe précédent, à savoir que les individus devraient être plus ou moins heureux selon que le bien A nécessite moins ou plus de ressources que le bien B pour être produit. Il y a donc ici une déconnection assez fondamentale entre l’idée de croissance économique et d’augmentation de l’utilité totale des individus. Ce n’est d’ailleurs pas la seule…



Limites du calcul de la croissance à partir des prix

On a vu que le calcul de la croissance était rendu possible par la convention qui consiste à fixer les prix de l’année n+1 comme étant égaux aux prix de l’année n. Cela suppose donc qu’aucun bien nouveau n’est créé au cours de cette année. En effet, supposons qu’en année 1, il n’existe qu’un seul bien de consommation A, avec la même fonction de production que précédemment. Son prix s’établit donc à 1/alpha, et le PIB s’établit à R. Au cours de l’année 2, un nouveau bien B apparaît avec la même fonction de production et les mêmes préférences que dans les paragraphes précédents. Son prix s’établit à 1/beta tandis que le prix de A ne varie pas. En se basant sur l’évolution du prix du bien A, on en conclut donc que l’inflation a été nulle au cours de l’année, on peut donc calculer le nouveau PIB, qui vaut également R (calcul déjà effectué plus haut), la croissance entre l’année 1 et l’année 2 est donc nulle, quelle que soit la nature et l’utilité procurée par le nouveau bien B. On comprend bien qu’il y a ici un problème fondamental. En pratique on évite cette difficulté en considérant que les nouveaux biens produits au cours d’une année représentent une faible proportion des produits consommés et qu’on peut donc compter un indice d’inflation global et un PIB nominal pour calculer la croissance. Ce faisant, on sous-estime tout de même la croissance.

Un deuxième écueil peut être parfaitement illustré par les rasoirs ou les « box » Internet. Il s’agit de biens de consommation qui s’améliorent continuellement en restant à peu près au même prix. Les rasoirs voient leur nombre de lames augmenter tandis que les box offrent de plus en plus de services (téléphone, télévision…). La fonction de production reste globalement la même mais cela masque un double effet : la qualité des biens A est améliorée de même que la productivité, si bien qu’il faut toujours autant de ressources pour produire un bien, mais que ce bien n’est plus tout à fait le même. Il est évident que dans ce cas, il y a bien progrès économique puisque l’on augmente l’utilité des individus à ressources utilisées inchangées. Pourtant, cette évolution n’a aucun impact sur le PIB (si l’on considère que le nombre de rasoirs ou de box vendus n’évolue pas significativement). Là encore, la croissance du PIB semble s’éloigner de l’idée de développement économique.



Conclusion

On le voit, la notion de croissance économique est loin d’aller de soi, principalement parce qu’elle consiste à ramener à un même indicateur, à une même jauge, la production de biens très divers. La monnaie est alors utilisée comme « la mesure de toute chose » pour pouvoir additionner les choux et les carottes, mais alors ce n’est plus la croissance économique que l’on mesure mais la croissance de la masse monétaire (à vitesse de circulation de la monnaie constante). On défalque donc l’inflation pour s’approcher de la croissance réelle, ce qui suppose quelque part qu’aucun nouveau bien n’est créé ni qu’aucune amélioration de la qualité des biens n’a lieu.

Cela signifie-t-il pour autant que le calcul du PIB n’a aucun intérêt ? Pas du tout, il est même certainement, parmi les indicateurs calculables, celui qui permet le mieux de quantifier le développement économique. En revanche, le calcul de la croissance trimestrielle à deux chiffres après la virgule, et surtout l’utilisation qui est faite de ces chiffres par les politiques, journalistes et économistes, est complètement démesurée. Ce qui doit guider l’action publique, ce sont les éléments qualitatifs du développement économique qui ont été développés au cours de cet article et en premier lieu l’augmentation de la productivité des facteurs. Tout le reste n’est qu’illusion (dépense publique massive, qu’il faudra bien rembourser un jour), pillage (utilisation intensive des matières premières) ou abaissement de la qualité de vie (augmentation de la quantité de travail).

15 janvier 2009

En attendant la suite...


Difficile de suivre le rythme d'un article par semaine sur ce blog ! Rassurez-vous, un article est en cours sur la croissance, mais il implique de nombreuses lectures et clarifications. A cette occasion, j'ai découvert un économiste français du XIXème siècle plutôt méconnu : Frédéric Bastiat. Bizarre de s'intéresser à un homme dont les écrits furent les livres de chevet de Ronald Reagan et de Margareth Thatcher, au moment ou tout le monde célèbre le grand retour du keynésianisme. Précisément, ces périodes d'engouement pas toujours rationnelles doivent être le moment de se plonger dans des oeuvres qui offre un autre son de cloche. La lecture de Keynes aurait été ainsi bien profitable lors des dernières années.

Mais là n'est pas l'essentiel, Bastiat c'est avant tout un style très agréable et une manière inégalée de décrire l'économie à partir d'idées simples. Ces "idées simples" que j'aime tant en économie car elles permettent de rester au contact de la réalité et de ne pas transformer une science sociale en un édifice d'abstraction. Parmi elles, la nécessité de rappeler la différence entre la richesse et la monnaie et donc de lever le voile monétaire qui repose sur l'économie. C'est ce que fait Bastiat dans ce texte formidable intitulé "Maudit argent". Ce texte DOIT être lu par tous ceux que l'économie intéresse ! Autre série de textes intéressants, les "Ce que l'on voit, ce que l'on ne voit pas", que l'auteur introduit comme suit : "Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets. De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas; heureux si on les prévoit. Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence: l'un s'en tient à l'effet visible; l'autre tient compte et de l'effet qu'on voit et de ceux qu'il faut prévoir. Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que, lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences ultérieures sont funestes, et vice versa. — D'où il suit que le mauvais Économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand bien à venir, au risque d'une petit mal actuel".

Enfin, suite à l'article "Pourquoi l'impôt doit-il être progressif", j'aimerais faire partager le commentaire tout à fait intéressant (pour ceux que les mathématiques ne rebutent pas) d'un lecteur de ce blog (A.P.), ce texte figure juste à la fin de cet article. Sur le fond, on en revient un peu au même à savoir que ma façon d'aborder le problème n'est pas vraiment convaincante. J'ai trouvé depuis quelle était la justification microéconomique couramment avancée pour justifier cette progressivité de l'impôt. Il s'agit de considérer que les pertes marginales d'utilité dues à l'impôt sur un euro de revenu supplémentaire soient les mêmes pour tous. On exige donc la condtion suivante : U(R+eps)-U(R+(1-t(R)eps)=A*eps (où eps est une petite somme supplémentaire ajoutée au revenu R et taxée au taux marginal t(R)). Cette condition s'écrit autrement t(R)=A/U'(R). La progressivité est donc justifiée pour toute fonction d'utilité concave.

Cette explication n'est toutefois pas vraiment convaincante selon moi, d'une part car on compare des utilités absolues et cardinales entre individus (alors qu'il me semble que seule les pertes relatives d'utilité puissent être comparée) et d'autre part parce que la justice sociale ne commande pas que chaque effort marginal du à l'impôt soit le même pour tous mais bien que la charge totale que représente l'impôt soit comparable d'un individu à un autre. Le débat continue donc sur cette question, place désormais à la contribution de ce mystérieux lecteur :



Les propriétés minimales de la fonction d’utilité U sont les suivantes: de classe C0, croissante, concave, de domaine de définition R+. On remarquera alors qu’à moins d’être constante à partir d’un certain moment, elle est strictement croissante, ce que nous supposerons. La relation de définition du taux marginal d’imposition s’écrie : (1-A)U(R)=U(R(1-t(R)). Pour éviter de dire des trivialités nous supposerons 0
La relation de définition du tm d’imposition contient une condition cachée. Nécessairement on doit avoir 0≤t(R)≤1, dans ces conditions en faisant tendre R vers 0 dans la relation, par continuité de U, il vient U(0)=0. Réciproquement on vérifie, par le TVI que cette condition assure l’existence et l’unicité de t(R) pour R#0. A ce stade, on peut remarquer qu’aucune des fonctions données en exemple dans le texte ou les commentaires, à l’exception notable de R^1/2 et de la fonction construite à partir de cette dernière dans le commentaire, ne vérifie cette relation. On ne peut donc légitimement les considérer comme fournissant des exemples ou des contre-exemples. Ceci dit, examinons ce que nous pouvons dire de plus.

La croissance de U donne R1≤R2 => U(R1)≤U(R2) soit (1-A)U(R1)≤(1-A)U(R2) d’où U(R1(1-t(R1)))≤U(R2(1-t(R2))) donc par stricte croissance R1(1-t(R1))≤ R2(1-t(R2)). La hiérarchie des revenus est préservée.

Plus intéressant (1-A)U(R)=U(R(1-t(R)))≥t(R).U(0)+(1-t(R))U(R)=(1-t(R))U(R), par concavité de U pour l’inégalité. Donc pour R#0, A≤t, le tm est au moins égal à A.

Supposons que U soit de classe C1, (dérivable en 0 devrait suffire), alors à l’aide d’un développement limite en 0, on constate que la limite de t en 0 est alors A, valeur que l’on adoptera dans ce cas pour t(0), qui n’était jusqu'à présent pas défini.

Avec ces hypothèses, le tm des plus pauvres est alors le tm minimal. On peut donc observer le cas pathologique d’un tm décroissant que lorsque lim0 U’(R) est infini. On comprend mieux la situation : seule l’utilité marginale infinie des plus pauvres peut entrainer un tm supérieur au tm des plus riches.

Si l’on reprend l’exemple de U(R)=(R+1)^(1/2), transformé d’après nos explications en U(R)=(R+1)^(1/2)-1, alors on constate que le tm croit de A a 2A-A^2, brave fonction qui satisfera une mentalité socialiste.

Si l’on considère la fonction U(R)=R pour R≤1 et U(R)=(R+1)/2, le calcul donne alors t=A pour R≤1, t=(A+1)/2-(1-A)/(2R) pour 1≤R≤(1+A)/(1-A) puis t=A+A/R pour (1+A)/(1-A)≤R. Le taux d’imposition croit de A à 2A/(1+A) en R=(1+A)/(1-A) pour décroitre ensuite vers A. Le poujadiste criera à l’exploitation de la classe moyenne.

Considérons enfin la fonction d’utilité U(R)=R+R^(1/2). On se convainc par des calculs que le tm baisse de 2A-A^2 à A. L’aristocrate est content : l’impôt est dégressif.

Nul doute qu’en jouant avec les pentes on puisse produire à peu près n’importe quoi.

08 janvier 2009

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22 décembre 2008

La « Croissance Verte », un nouvel Eldorado ?

Merci à Julien, François, Olivier, Samuel et Sofyane pour les échanges utiles que j'ai pu avoir avec eux sur ce sujet.


En pleine récession économique mondiale, une idée est en train de prendre corps : notre salut viendra de la révolution écologique. Alors que l’économie industrielle et financière classique marque le pas, les politiques et les investissements respectueux de l’environnement sont prêt à prendre le relais. C’est en tous cas le discours des partisans de la Croissance Verte, qui s’oppose en quelque sorte à la « décroissance » prônée jusque là par bon nombre d’écologistes. Ainsi, Jean-Louis Borloo de déclarer récemment que le respect de l’environnement n’était plus une contrainte, mais une opportunité. Un nouvel Eldorado en quelque sorte ? Cette vision témoigne d’un optimisme excessif et pourrait donc conduire a des décisions inefficaces, il convient donc de l’analyser plus en détail.

Les externalités environnementales ont un impact négatif sur la croissance mondiale

Avant toute chose, il s’agit de bien définir ce dont on parle : la Croissance Verte, si l’on suit le Ministre d’Etat dans ses propos, consiste en un surcroît de croissance du fait d’investissements écologiquement responsables par rapport à une situation où ne poseraient pas les problèmes du réchauffement climatique ou de l’épuisement des ressources naturelles. Il ne s’agit donc pas de comparer une situation où l’on cherche à préserver la nature à une situation où l’on ne ferait rien. Ainsi, on peut parfaitement être préoccupé par la lutte contre le réchauffement climatique sans croire pour autant à la croissance verte, de même qu’on peut parfaitement croire à la croissance verte et y voir une opportunité de développement sans se soucier véritablement de la dégradation de l’environnement.

Si l’on schématise à outrance, on peut dire que l’économie est un système à l’intérieur duquel les acteurs cherchent à maximiser leur richesse. Le réchauffement climatique et les autres problématiques environnementales qui ont émergé ces dernières années peuvent être considérés comme des contraintes supplémentaires sur ce système, ce que l’on appelle généralement des externalités négatives. Mais comment les acteurs économiques pourraient-ils améliorer la situation en présence de ces nouvelles contraintes ? Bien entendu, le monde ne se réduit pas à une fonction à plusieurs variables à optimiser et la présentation qui vient d’être faite est certainement trop sommaire, elle permet néanmoins de poser le problème et de montrer que l’idée de Croissance Verte ne va pas de soi. La complexité de la réalité ne doit pas être une raison pour nous éloigner des idées simples en économie.

On peut commencer à raisonner sur un exemple simple, le captage et le stockage de CO2 sur les centrales électriques (au charbon principalement). Cette technologie est l’une des principales réponses au problème des émissions de gaz à effet de serre, on peut même dire que si elle ne se met pas en place rapidement de façon généralisée, ces émissions ne pourront qu’augmenter dans les années à venir. Ce système consiste à séparer le CO2 des autres gaz relâchés par la centrale puis de l’orienter vers des réserves géologiques dont il ne sortira pas. Pour cela, on utilise une partie conséquente de l’énergie produite par la centrale, ce qui dégrade significativement son rendement, et on est amené à réaliser des investissements supplémentaires : toutes ces mesures ont un coût qui sera nettement supérieur à zéro quelque soient les avancées technologiques des années à venir. On comprend bien que le captage et le stockage du carbone, s’il est absolument indispensable dans les années à venir pour lutter contre le réchauffement climatique, se traduira par des coûts très importants et aura donc un impact négatif sur la croissance économique puisque plus de ressources seront nécessaires pour produire la même quantité d’électricité.

La problématique de l’épuisement des ressources nous mène peu ou prou aux mêmes conclusions : nous vivons globalement dans un monde où les matières premières, en particulier les hydrocarbures, sont bon marché et relativement abondantes et nous entrons dans un monde de la rareté, où les matières premières les plus rares ou les plus recherchées verront inexorablement leur prix monter. Si aucun substitut n’est trouvé à ces matières premières, leur raréfaction viendra donc peser significativement sur la croissance mondiale (même si la situation sera contrastée entre les pays importateurs et exportateurs de pétrole), si d’autres sources énergie sont progressivement utilisées en substitution (énergies renouvelables), alors elles coûteront plus cher que les matières fossiles à leur prix actuel ce qui affectera également le PIB.

Pour justifier l’idée de croissance verte, il faut faire l’hypothèse que l’énergie alternative qui va être utilisée puisse devenir compétitive, c’est-à-dire moins chère que ne l’est le pétrole aujourd’hui. On peut être sceptique sur ce point pour au moins deux raisons : la première c’est le principe d’économie qui guide les sociétés humaines, si le développement de ces deux derniers siècles s’est fait avec le charbon et le pétrole, c’est certainement parce qu’il s’agit des sources d’énergie les moins chères à exploiter. Rappelons au passage que c’est lors de la révolution industrielle que les moulins à vent ont été peu à peu abandonnés car ils n’étaient plus compétitifs. La seconde, c’est que les hydrocarbures sont le résultat du travail réalisé par le soleil sur la matière organique pendant des millions d’années : nous profitons donc aujourd’hui des bénéfices d’une énergie dont nous n’avons pas eu à supporter le coût, ce qui la rend particulièrement compétitive. On peut néanmoins espérer que l’augmentation de notre niveau technologique rende accessible à un coût modique des sources d’énergie qui ne l’étaient pas jusque là (vent, soleil, uranium 238,…).

Une autre justification possible de la croissance verte tient à la non-rationalité des acteurs. En effet, rien n’indique qu’en l’absence de contrainte environnementale, ces acteurs économiques parviennent à atteindre un optimum global. En braquant les projecteurs sur la problématique climatique ou sur l’épuisement des ressources, les pouvoirs publics peuvent donc espérer rendre le marché plus efficient. Telle est la philosophie des eco-prêts à taux zéro où l’Etat accepte de prêter à des ménages qui décident d’investir dans l’isolation de leur logement, en se faisant rembourser sur les économies d’énergie réalisées. Une fois le remboursement effectué, la situation est donc à peu près neutre pour l’Etat et elle est meilleure pour les ménages, d’où un gain collectif qui doit se traduire par un impact favorable sur la croissance économique. Ce raisonnement est tout de même conditionné au coût de l’investissement à réaliser et au prix de l’énergie : toute mesure qui consiste à réduire la consommation d’énergie n’est pas viable économiquement pour autant. Pour prendre un exemple caricatural, demander à un individu de pédaler la moitié de la journée pour produire une partie de l’énergie qu’il consomme n’est vraisemblablement pas une idée pertinente quelle que soit l’évolution des prix de l’énergie.

Les pratiques écologiquement responsables sont également réputées tirer un meilleur usage des ressources à disposition, limitant ainsi leur gaspillage. Le tri et le recyclage sont évidemment des pratiques vertueuses, qui ont certainement un impact favorable sur la croissance quoi qu’il ne faille pas en ignorer les coûts. Il n’en va pas de même de l’agriculture biologique qui consiste précisément à tirer un moins bon usage de la ressource (les surfaces cultivables) en réduisant les rendements au moment même où ces surfaces diminuent à l’échelle mondiale et que la population s’accroît. L’impact de ces politiques ne saurait donc avoir un impact favorable sur la croissance puisqu’elles diminuent la productivité.

Croissance Verte ou Décroissance ?

Au-delà de ces exemples sectoriels, on peut se demander si la notion de Croissance Verte n’est pas une façon trop commode de faire face au péril environnemental. C’est en tous cas la thèse défendue par certains écologistes, adeptes de la décroissance. Selon eux, la crise environnementale appelle à un changement radical de nos modes de vie et rien n’indique donc que cela permette de maintenir la croissance économique au niveau auquel nous l’avons connue ces dernières années. Il est en effet assez rassurant, pour ne pas dire confortable, de se dire que l’humanité est en mesure de répondre à l’un de ses plus grands défis en maintenant son rythme de développement. De plus, faire de la Croissance Verte l’alpha et l’oméga de toute politique environnementale, c’est prendre le risque de mettre au placard des mesures nécessaires mais qui pèseraient sur la croissance, comme la diminution générale de notre consommation.

Poussons en effet le raisonnement jusqu’au bout : un objectif de croissance positive stable sur les années à venir implique une augmentation exponentielle du PIB alors que le monde est fini et que certaines ressources sont rares. N’y a-t-il pas là une contradiction fondamentale entre la notion de croissance et celle de développement durable ? Bien entendu, il faut jeter un œil aux échelles de temps en jeu, car si l’épuisement de certaines ressources ne survient que dans plusieurs milliers d’années, on peut considérer qu’à l’échelle de l’humanité, en tous cas de nos sociétés, il s’agit là d’une ressource durable. Si tel n’est pas le cas, la seule solution pour maintenir une croissance stable est de la dématérialiser progressivement c’est-à-dire que le ratio PIB/(matières premières « rares » consommées) diminue significativement dans les années à venir.

Facile, répondra-t-on, à l’heure de l’économie de la connaissance et de l’innovation, mais rien n’est moins sûr. Jusque là, la croissance économique soutenue que nous connaissons depuis la révolution industrielle doit beaucoup à la consommation intensive des ressources naturelles. Les innovations (machines à vapeur, moteur à combustion,…) offrent des perspectives de croissance qui sont ensuite réalisées par la consommation « matérielle » de ressources naturelles. De nouvelles innovations permettent de rendre exploitable de la matière qui ne l’était pas, c’est le cas de l’uranium utilisés dans les réacteurs nucléaires. Dématérialiser la croissance ne consiste donc pas à se reposer sur de nouvelles innovations, il s’agit de faire en sorte que ces innovations n’aient plus besoin de « carburant » pour produire de la croissance, en tous cas qu’elles n’entraînent pas la consommation de ressources rares.

La désindustrialisation de ces dernières années dans les pays occidentaux pourrait faire penser que nous nous dirigeons tout droit vers une économie de service et rendrait donc possible cette dématérialisation de la croissance. Mais il s’agit là d’un trompe l’œil, en réalité, il n’existe quasiment pas de services qui ne s’appuient au final sur une industrie : le mouvement de ces dernières années est un exemple typique de partage du travail sur le plan mondial avec les pays émergents utilisés comme atelier du monde et les pays occidentaux qui se spécialisent dans les activités de service, supposées à plus forte valeur ajoutée. La croissance mondiale de la production industrielle n’a donc pas fléchi au cours des dernières décennies, et par conséquent, l’économie ne s’est pas encore « dématérialisée ».

Il y a un autre phénomène économique qui permet de générer de la croissance sans utiliser plus de ressource, c’est ce qu’on appelle les bulles économiques ! On définit d’ailleurs une bulle par la déconnection entre la valeur de marché d’un bien avec sa valeur réelle. Drôle de définition quand on sait que d’après les préceptes de l’économie de marché, ces deux valeurs devraient se confondre à tout moment puisque la valeur n’existe que dans les yeux du consommateur, c’est-à-dire qu’elle est essentiellement subjective. Parler de valeur réelle, c’est chercher une interprétation objective, pour ne pas dire … matérielle. Retournons alors le raisonnement : dématérialiser la croissance peut-il se traduire par autre chose que par l’apparition de bulles ? L’engouement actuel autour des CleanTechs ou des énergies renouvelables correspond-il à quelque chose de tangible ou est-on en train de préparer la prochaine bulle, c’est-à-dire la prochaine crise économique ?

La Croissance Verte : un nouveau protectionnisme ?

Faut-il retenir de tout cela que la Croissance Verte, cela n’existe pas ? A l’échelle mondiale probablement : les investissements à mettre en œuvre pour capter et stocker le CO2, l’utilisation de sources d’énergie non-polluantes mais plus chères aura forcément un impact négatif sur la croissance, ce qui ne remet pas du tout en cause leur caractère nécessaire. Mais dès que l’on descend à l’échelle régionale ou nationale, les choses sont assez fondamentalement différentes puisque d’autres facteurs stratégiques comme l’indépendance énergétique ou les avantages compétitifs entrent en jeu. La Croissance Verte peut être une excellente opportunité pour certains pays développés, souvent mal lotis en ressources de matières premières, d’être moins dépendant des pays producteurs de pétrole.

C’est en tous cas le sentiment partagé par de nombreux dirigeants européens et surtout américains dont les motivations sont davantage stratégiques qu’environnementales. John Kerry, proche du nouveau Président Barack Obama affirmait très récemment à propos de l’environnement : « C’est notre futur. Là où nous pouvons nous recréer un avantage concurrentiel vis-à-vis des pays émergents. L’afflux d’investissements dans ce secteur va bouger les États-Unis beaucoup plus fondamentalement que nous ne l’imaginons ». Certains pays européens, dont l’Allemagne et le Danemark, ont choisi d’investir très tôt dans les énergies renouvelables avant de pousser fortement à des objectifs ambitieux au plan d’européen ce qui va permettre à leurs entreprises leaders sur le marché d’avoir une activité soutenue et de créer beaucoup d’emplois. Dès lors que le virage écologique semble inéluctable, il est en effet de bonne politique que d’anticiper le mouvement. Cela explique l’engouement actuel des Etats-Unis dans ce secteur dont ils comptent bien faire leur prochain relais de croissance après celui des nouvelles technologies. Ajoutons enfin qu’en plus de l’aspect « indépendance énergétique », certains pays industrialisés voient dans la prise de conscience environnementale un moyen détourner de lutter contre les délocalisations ou la concurrence des pays émergents. Le « dumping environnemental » est ainsi parfois invoqué pour habiller certaines mesures protectionnistes afin de préserver certaines industries nationales et créer des emplois non-délocalisables.

Le problème, c’est que si la limitation de l’externalité environnementale par des politiques volontaristes a un impact globalement négatif sur la croissance mondiale et que certains pays espèrent malgré tout en tirer profit, d’autres devront bien payer : les pays émergents. On comprend alors pourquoi ils sont pour l’instant réticents à tout accord international contraignant sur le sujet. De leur point de vue, le différentiel de niveau de vie entre eux et l’Occident s’explique en partie par la possibilité qu’ont eue les pays riches de polluer sans se poser de questions depuis la Révolution Industrielle : au nom de quoi viendrait-on aujourd’hui leur donner des leçons et les freiner dans leur développement économique ? S’ils sont prêts à limiter leurs émissions de CO2, ce sera certainement en échange de transferts de technologie ou de compensation financière. Toutes ces considérations expliquent pourquoi la signature d’un traité international sur les émissions de gaz à effet de serre sera si difficile à réaliser, bien qu’absolument nécessaire.


Conclusion : contraintes et créativité

Il convient donc d’être particulièrement vigilant face à cette notion de « Croissance Verte » qui laisserait penser qu’on peut à la fois lutter efficacement contre des externalités environnementales négatives et préserver notre modèle de croissance. En guise de maxime économique trop souvent oubliée, nous dirons qu’il est difficile d’obtenir à la fois « le beurre et l’argent du beurre ». Cela n’implique pas que les politiques environnementales ne doivent pas être poursuivies car les conséquences de l’inaction en matière environnementale pourraient être largement plus handicapantes pour l’humanité. Prendre au sérieux le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, c’est accepter de perdre une partie de notre croissance pour bâtir un monde plus durable.

Pour finir sur une note plus subjective et plus optimiste, on peut dire que plutôt que de diminuer l’optimum, les contraintes peuvent parfois stimuler la créativité. C’est en particulier vrai dans l’art où elles donnent parfois un bien meilleur résultat que la liberté totale (règles du théâtre et de la poésie classique, règles de la composition musicale,…). On peut donc se dire qu’il en ira de l’économie comme il en va de l’art et que l’humanité, face à un défi sans précédent, saura trouver en elle les ressources et la créativité suffisante pour le surmonter. A ce moment là, et à ce moment là seulement, on pourra parler de Croissance Verte.

14 décembre 2008

L'impôt doit-il être progressif ?


Dans la quasi-totalité des pays développés, l'impôt sur le revenu est progressif c'est-à-dire que la proportion d'argent prélevée par l'Etat augmente avec les revenus des individus. Pour obtenir ce résultat, plusieurs méthodes sont possibles, le plus courant consistant à recourir à des taux d'imposition marginaux qui augmentent par tranche. Dans le cas de la France en 2008, les revenus (annuels, divisés par le quotient familial) compris jusqu'à 5687€ ne sont pas imposables, ensuite jusqu'à 11344€ les revenus sont taxés à 5,5%, ceux compris entre 11344€ et 25195€ à 14%, ceux compris entre 25195€ et 67546€ à 30% et au-delà les revenus sont taxés à 40%. A noter qu'à partir du moment où l'on fixe un seuil au-dessous duquel les revenus ne sont pas imposables, un taux d'imposition unique (comme la flat tax) est tout de même progressif, pour s'en convaincre, notons t le taux d'imposition marginal unique, S le seuil à partir duquel on paye des impôts et R le revenu. La part des revenus prélevée par l'Etat vaut : t(R-S)/R, qui est bien une fonction croissante du revenu.

Remarquons dès à présent que seuls l'IRPP (impôt sur les revenus des personnes physiques) et l'impôt sur les successions sont progressifs et qu'ils représentent une part de plus en plus faible des rentrées fiscales. La TVA ou la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers), qui représentent 56% des rentrées fiscales de l'Etat français ne tiennent absolument pas compte des revenus des contribuables. Et même si certains produits de luxe sont davantage taxés que des produits de première nécessité, cet effet "progressif" est gommé par le fait que la consommation représente une part plus importante des revenus des ménages les plus modestes. Au total, si l'on considère l'ensemble des impôts et des taxes qui servent à alimenter le budget de l'Etat, rien ne dit que la progressivité soit encore respectée, surtout si l'on tient compte des multiples niches fiscales.

Vient alors la question de fond : pourquoi l'impôt devrait-il être progressif ? L'impôt se caractérise essentiellement par deux aspects : son montant global, censé équilibrer les dépenses de l'Etat, et la manière dont il est réparti entre les contribuables. Nous ne nous intéresserons ici qu'au deuxième aspect, en considérant que le montant total des impôts est une variable exogène. Il s'agit donc essentiellement d'un problème de répartition des efforts et donc de justice sociale. La première idée, la plus simple, serait de diviser l'impôt de manière égale entre chaque citoyen, chacun contribuant ainsi à la même hauteur au budget de l'Etat. On sent bien que cette répartition n'est pas juste, et pour cause, un euro prélevé sur un haut revenu représente un effort beaucoup plus faible que s'il est prélevé sur un bas revenu. Raisonner en termes "absolus" n'a pas de sens, il faut réfléchir en termes "relatifs". L'effort d'un contribuable ne se mesure pas à la somme qu'il a à débourser pour l'Etat mais à la fraction de son revenu qu'il doit payer en impôt. Ainsi, une manière de rendre plus juste le système fiscal est de demander à chaque contribuable de donner une même proportion de ses revenus à l'Etat : il s'agit d'un système proportionnel.

Pour arriver à l'idée de progressivité, il faut ajouter un autre élément : la décroissance de l'utilité marginale d'un euro supplémentaire avec le revenu. En clair, cela signifie que donner un euro à un riche lui procurera moins de plaisir que si on le donne à un pauvre. A cet effet, les économistes ont introduit la nation de fonction d'utilité des individus (que l'on suppose ici identique pour tous les individus, toujours dans une optique de justice sociale), qui définit l'utilité procurée par chaque niveau de richesse, on notera U(R) l'utilité associée à une richesse (ou un revenu) R. La décroissance de l'utilité marginale se traduit en termes mathématiques par le fait que la fonction U(R) est supposée concave. Cette question ne va pas du tout de soi, comme le montre un papier très intéressant de Milton Friedman expliquant que cette concavité expliquait de manière satisfaisante les comportements assurantiels (je préfère avoir un revenu certain plus faible que l'espérance des revenus d'une opération risquée) mais absolument pas le succès des jeux de hasard. En d'autres termes, une fonction d'utilité concave est caractéristique d'une aversion pour le risque tandis qu'une fonction d'utilité convexe définit un goût pour le risque de l'individu. La réponse de Milton Friedman est que la fonction d'utilité doit être concave, puis convexe et redevenir concave (cf. "The utility analysis of choices involving risks"). Cette hypothèse n'est pas réellement convaincante car on imagine mal comment certaine personnes pourraient se trouver dans la partie convexe de cette courbe, c'est-à-dire qu'elle serait prête à jouer à tous les jeux risqués mais refuserait tout mécanisme d'assurance. Pour simplifier les choses, considérons, comme cela est couramment admis, que la fonction d'utilité des individus est une fonction croissante et concave de la richesse.

Ayant introduit cette fonction d'utilité, le problème de justice sociale doit s'énoncer de manière différente : il ne s'agit plus de demander à chaque citoyen de se priver d'une même proportion de son revenu, mais de se priver d'une même proportion de son utilité. Pour le dire autrement, la perte relative d'utilité due aux impôts doit être la même pour tous les individus. Si l'on combine cette exigence avec la concavité de la fonction d'utilité, on aboutit alors à l'idée qu'il faut taxer les individus de manière progressive et pas seulement proportionnelle. Du moins, c'est ce que je croyais avant d'entreprendre rapidement de faire les calculs sur un coin de table, et je me suis rendu compte que les choses n'étaient pas si simples. Pour le comprendre, il faut poser quelques notations...

Soit R le revenu d'un individu, t(R) le taux d'imposition retenu pour un revenu R, U(R), l'utilité procurée par la richesse R et A la perte relative d'utilité de chaque individu (paramètre qui est fixé de telle manière que l'Etat puisse couvrir ses dépenses). On doit avoir, pour tout revenu R la relation suivante : [U(R)-U(R-t(R)R)]/U(R)=A. Quelques petits tours de passe-passe mathématiques plus loin, on obtient : t(R)=1-V((1-A)U(R))/R, où V est la fonction réciproque de U, c'est-à-dire telle que V(U(R))=R pour tout R. Pour comprendre un peu ce qui se passe, on peut appliquer cette formule avec un exemple particulier de fonction concave : la fonction logarithme. On a donc U(R)=log(R) et V(x)=exp(x). Dans ce cas, on a : t(R)=1-1/R^A (où ^ signifie puissance), le taux d'imposition est donc bien une fonction croissante du revenu, qui vaut même 1 quand le revenu est infini, c'est-à-dire qu'on finit par tout prendre aux gens très très riche. La progressivité de l'impôt s'en trouve donc légitimée.

Mais prenons un autre exemple de fonction d'utilité, U(R)=RACINE(R) ou R^1/2. Dans ce cas, des calculs rapides montrent qu'on a : t(R)=1-RACINE(1-B), c'est-à-dire que le taux d'imposition est constant, on retombe donc sur le cas proportionnel. Allons même un peu plus loin en choisissant une fonction d'utilité non-plus concave, mais convexe, U(R)=R^2 par exemple, et on constate avec surprise que le résultat est également le même : t(R)=1-B^2, c'est-à-dire que le taux d'imposition doit lui aussi être constant. Ce n'est donc pas la concavité de la fonction d'utilité qui permet de justifier la progressivité de l'impôt.

Si la fonction RACINE implique une imposition proportionnelle, on est en droit de se demander si d'autres types de fonction d'utilité (toujours concave et croissante) ne pourraient pas justifier que le taux d'imposition ne décroisse avec la richesse des individus, c'est-à-dire à un impôt non pas progressif mais dégressif. Je lance donc un grand jeu, pour la première fois dans l'histoire de ce blog, sachant que bon nombre des lecteurs sont des mathématiciens aguerris, cela ne devrait pas poser trop de problème. Si l'un d'entre vous parvient à mettre en exergue une fonction d'utilité (concave, croissante) qui justifie une dégressivité de l'impôt au moins pour CERTAINS revenus, je lui offre une bouteille de champagne. Si vous parvenez à exhiber une fonction d'utilité qui justifie une dégressivité de l'impôt pour tous les revenus (c'est-à-dire qui entraîne une fonction t(R) constamment décroissante), j'offre deux bouteilles de champagne. Enfin, si vous parvenez à démontrer que la relation [U(R)-U(R-t(R)R)]/U(R)=A couplée à la concavité de U entraîne nécessairement que l'impôt soit au moins proportionnel, je vous offre une bouteille de Champagne et une bouteille de Calvados véritable, distillé chez moi en Normandie avec les pommes de mon jardin. Ce concours a bien entendu une date limite qui est le 25 décembre 2008 et il peut être interrompu prématurément si je trouve la solution le premier.

A vos crayons !

09 décembre 2008

La relance, quelle relance ?


Ca y est, Keynes est de retour ! Après des décennies de mise au placard au profit de la révolution libérale, ses idées ont été remises sur le devant de la scène lors du G20 de novembre dernier, où les principaux chefs d’Etats de la planète se sont engagés à soutenir l’activité en menant des plans de relance coordonnés dans le temps. Ce résultat prouve au passage que cette réunion était tout sauf un cocktail mondain destiné à grossir l’ego de notre omni-président comme on a pu le lire dans la presse française, dont la myopie égale certainement celle de Louis XVI qui écrivit dans son journal intime le jour du 14 juillet « Rien ».

Dans ce cadre, la France, par la voix de Nicolas Sarkozy, a annoncé son propre plan de relance la semaine dernière. Contrairement à la Grande-Bretagne de Gordon Brown qui a choisi une relance par la consommation en baissant provisoirement de 2 points son taux de TVA, le gouvernement français (ou plutôt l’exécutif français) a choisi une relance par l’investissement basée notamment sur une politique de grands travaux. Quelques mesures concernent toutefois la consommation des ménages les plus pauvres, comme la prime de 200 euros que toucheront les ménages éligibles au futur RSA.

Ce choix est salutaire étant donné la situation sociale, économique et financière de notre pays. En effet, commençons par rappeler que si la crise touche très durement les populations précaires (chômeurs, CDD, interim), elle épargne pour l’instant une très grande partie de la population (fonctionnaires ou CDI notamment). Quand bien même la crise s’aggraverait, les Français, qui ont un taux d’épargne très important, pourraient alors piocher dans leur bas de laine pour passer ces moments difficiles. Dans ces conditions, une relance globale de la consommation serait à la fois injuste socialement et inefficace sur le plan économique : si relance du pouvoir d'achat il doit y avoir, elle doit cibler exclusivement les Français les plus exposés dont on est certain qu’ils consommeront tout de suite l’argent distribué. C’est ce que fait le plan de relance avec la prime de 200 euros, certainement de manière trop timide.

Sur le plan économique, il faut savoir qu’une relance basée principalement sur la consommation se traduirait d’abord par une augmentation de nos importations, c’est-à-dire qu’elle assurerait avant tout une relance dans les pays exportateurs que sont la Chine ou l’Allemagne. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les plans de relance doivent être coordonnés dans le temps afin que chaque pays profite des externalités positives des plans de ses voisins sans pouvoir adopter un comportement opportuniste de « free rider ». Autant la baisse de la TVA en Angleterre augmentera en partie l’activité en France des entreprises qui exportent outre-Manche autant on imagine mal l’impact des grands travaux annoncés en France sur l’économie britannique. C’est d’ailleurs l’un des principaux reproches que nos voisins européens seraient justifiés à faire à la France, à savoir qu’elle se conduit de manière opportuniste. L’autre raison économique a été avancée par le Président de la République lui-même : après des mois d’inflation, l’heure est aujourd’hui à la baisse des prix et le risque de la déflation se fait à nouveau jour ; inutile dans ces conditions pour l’Etat de participer à la baisse des prix en baissant la TVA.

C’est sur le plan financier que ce plan semble le plus intéressant. En effet, malgré les chiffres annoncés, son impact sur la dette et le déficit public sera assez limité. Les nouveaux investissements annoncés sont très souvent des projets qui étaient prévus pour plus tard, il s’agit donc uniquement de les décaler dans le temps. Bien entendu, cela n’est pas tout à fait neutre sur les comptes de l’Etat puisqu’en avançant les dépenses, on creuse la dette à court terme et on augmente ainsi la charge de la dette. D’après les calculs du gouvernement, les perspectives de déficit de 2012 sont même légèrement améliorées puisque certaines dépenses auront été effectuées plus tôt. Il s’agit donc d’une manière assez habile de combiner la relance à court terme avec la maîtrise des déficits à moyen terme. C’est sans doute la raison pour laquelle ce plan a été bien accueilli au niveau européen, où l’on devait craindre qu’une fois de plus, la cigale France profite de la situation pour détériorer sa situation financière. Les choses seraient fondamentalement différentes avec une relance de la consommation par une diminution de la pression fiscale puisque les sommes ainsi dépensées ne seraient pas compensées ultérieurement, sauf à annoncer dès maintenant qu’une hausse des impôts suivrait la baisse à court terme. Un tel scénario paraît toutefois peu compatible avec le calendrier électoral français et la perspective des élections présidentielles de 2012.

Le plus important dans ce plan, c’est qu’il remet au goût du jour la politique de l’offre si longtemps différée par le gouvernement alors qu’il s’agissait d’un des axes de campagne du candidat Sarkozy. Disons-le une fois de plus, le gouvernement s’est lourdement compromis dans le plan de relance avant l’heure que constituait le paquet fiscal. En mangeant dès 2007 son pain blanc, la France se retrouve aujourd’hui en situation de ne pouvoir mettre sur la table qu’un modeste 1,5% de son PIB. De plus, sur le plan social, l’extension des heures supplémentaires, mesure efficace en période de croissance économique, pourrait aggraver le chômage en période de récession en créant des effets d’aubaine chez les entrepreneurs. Le risque était donc grand de voir le gouvernement privilégier une nouvelle fois une politique de la demande (pourtant tellement plus porteuse sur le plan politique comme le prouve le positionnement opportuniste de l’opposition sur ce sujet). Bien au contraire, la crise va permettre à la France de renforcer sa compétitivité à moyen terme en relançant les grands investissements dont elle a besoin : en plus de l’effet keynésien de court terme d’une relance de l’activité, cette politique générera donc des externalités positives dont nous profiterons dans les années à venir, ce qui ne serait pas le cas avec une relance de la demande. Quand bien même la dette de l’Etat augmenterait, il en ira de même de ses actifs, les générations futures ne seront donc pas lésées.

En ce qui concerne les mesures d’aides sectorielles, ciblées sur le bâtiment et l’automobile, elles sont bien entendu nécessaires puisqu’il s’agit des secteurs les plus touchés (car ils sont directement affectés par la crise du crédit). Qui plus est, ils représentent la colonne vertébrale industrielle de la France, c’est-à-dire une fraction très importante des emplois, il n’est donc pas concevable de les laisser tomber au moment même où les autres pays, Etats-Unis en tête, s’engagent à aider leur propre industrie automobile à se restructurer. On a également constaté à quelles extrémités (cf. la faillite de Lehmann Brothers) ont menées les politiques de lutte contre "l'aléa moral", si cher aux microéconomistes, qui consistent à laisser tomber les entreprises en difficulté pour punir leur comportement passé et leurs erreurs stratégiques. Il faut toutefois éviter de s’écarter trop fortement des lois du marché en créant une compétitivité fictive de ces secteurs à travers des subventions toujours plus importantes et toujours moins coopératives au niveau des échanges internationaux. La prime à la casse des voitures de plus de 10 ans et le fonds de restructuration de la filière automobile vont dans le bon sens et s’inscrivent parfaitement dans la politique de décarbonation du parc français. La mise en chantier de nombreux logements sociaux a, quant à elle, l’avantage de faire baisser les prix de l’immobilier à long terme en augmentant l’offre locative et d’éviter dès aujourd’hui que ne se créé la bulle immobilière de demain. Là encore, une politique de soutien au pouvoir d’achat pour aider les ménages à payer leur loyer aurait de forte chance de subir un effet d’éviction via une augmentation desdits loyers.

Le succès de ce plan dépend beaucoup de l’évolution de la crise dans les mois à venir. Le pari de l’exécutif est que la crise ne s’aggravera pas de manière importante, sans quoi un deuxième plan serait inéluctable, et qu’elle pèsera sur le moyen terme, période où les investissements publics annoncés viendront jouer un rôle contra-cyclique. Si la crise est, comment le disent certains économistes, un choc négatif de la demande à très court terme, une relance par la consommation aurait alors été certainement le choix le plus efficace. Dans ce cas de figure, la France devra attendre son tour et profiter éventuellement des plans de relance dans les autres pays. Il est en revanche absurde de dire que la relance par l’investissement met plusieurs années à produire des effets sur la croissance sous prétexte qu’il faut attendre que les nouvelles infrastructures soient construites. Ceux qui affirment cela confondent l’effet keynésien de court terme des investissements et l’externalité positive qu’apportent ces investissements à moyen terme. Pour le dire autrement, c’est la construction des lignes TGV et non leur utilité qui relancera la croissance à court terme : on pourrait tout aussi bien demander à la moitié de la population de creuser des trous et à l’autre de les combler. Si délai il y a entre une relance par la consommation et une relance par l’investissement c’est en raison du temps nécessaire pour faire démarrer les chantiers, d’où la simplification temporaires des procédures administratives proposée par le gouvernement.

Enfin, le fait de confier à un ministre à part entière le suivi de ce plan de relance est avant tout une opération de communication (assez astucieuse reconnaissons-le), elle permet surtout de solutionner un problème de personne interne à la majorité. La plus grande crise économique depuis 1929 aura permis de régler le cas Devedjan à l’UMP, comme on dit dans ces cas-là « petite cause, grands effets » ! Cela ne doit pas occulter l’essentiel à savoir que ce plan de relance est relativement bien inspiré bien que certainement sous-dimensionné en raison de nos faibles marges de manœuvre budgétaires.

04 décembre 2008

Pourquoi les Américains hochent-ils la tête ?


Voici deux semaines que je suis installé aux Etats-Unis, et déjà, en bon Français, je ne peux m’empêcher d’observer à la loupe le peuple américain (ou plutôt Californien, gardons-nous dès a présent de toute généralisation hâtive) pour en relever certains traits caractéristiques. Je vais donc m’efforcer, à travers ce blog, de décrire périodiquement certains éléments qui m’ont marqué, en espérant simplement que je sois davantage inspiré par Alexis de Tocqueville que par Bernard Henri-Lévy.

Le premier article de cette série concerne un point de détail qui a tout de suite attiré mon attention lors des quelques réunions et conférences auxquelles j’ai assisté, à savoir la tendance qu’ont les Américains, quand ils écoutent quelqu’un parler, à hocher ostensiblement la tête pour marquer leur accord. Tentons d’y voir plus clair…

Ce signe est-il un élément de communication, en d’autres termes, s’adresse-t-il à quelqu’un ? A l’origine, cela me semble incontestable, en opinant du chef, un Américain cherche à exprimer son adhésion, sa solidarité avec la personne qui est en train de s’exprimer. Il ne s’agit pas, dans la plupart des cas, de flatter l’orateur : très souvent, les deux personnes ne se regardent même pas, il est d’ailleurs très fréquent de voir des gens hocher la tête tout en prenant des notes. Il y a plutôt une forme de reconnaissance en direction de la personne qui s’adresse en public, exercice respecté et très valorisé aux Etats-Unis.

Autre piste : en hochant la tête, on s’adresse aux autres spectateurs, c’est une manière de leur montrer qu’on est absorbé par ce qui est dit et surtout qu’on participe, à sa manière, à la discussion. Même s’il ne parle pas, un Américain cherche à ne pas se retrouver hors-jeu, il doit nécessairement agir et ne pas se contenter d’être un simple spectateur. On entre alors dans une course à l’ostensibilité pour savoir qui parviendra à afficher le plus clairement son accord avec le propos tenu.

A noter que le signe symétrique : la dénégation ostensible, si présente chez nous, n’existe pas aux Etats-Unis, il n’y a de place que pour l’approbation et le consensus. Cela révèle bien à quel point les Américains cherchent à tous prix à rendre la vie sociale la moins conflictuelle possible, mais s’ils ne pensent pas un mot de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font. Les formes, la politesse ont ainsi une place très importante outre-Atlantique, et sont interprétées par les Français comme de l’hypocrisie et un manque de sincérité. Difficile, en effet, de ne pas émettre ce jugement quand on voit à quels moments du discours certaines personnes hochent la tête : chaque banalité, chaque tautologie, chaque évidence est immanquablement saluée.

Mais s’agit-il d’hypocrisie ou d’un simple réflexe ? Il ne m’étonnerait pas que les Américains hochent également la tête quand ils écoutent une émission à la télévision, même s’ils sont seuls chez eux. Ce signe semble être passé dans l’inconscient collectif, il fait désormais de la culture américaine, ce qui n’a pas échappé aux nouveaux arrivants, comme les Indiens (d’Inde) par exemple, qui sont les plus prompts à hocher la tête en signe d’approbation avec une envergure qui fait craindre pour leurs cervicales.

Autre preuve qu’il s’agit d’un geste réflexe, je me suis habitué, à la longue, à anticiper les hochements de tête alors même que je ne comprenais plus tout à fait ce que disait l’orateur. Il suffit pour cela d’écouter la musique du discours, son intonation et on remarque à quel point celui qui parle réussit à appeler les signes d’approbations à son endroit par des techniques diverses.

La plus répandue est celle du « stand-up », style humoristique très répandu (pour ne pas dire exclusif) aux Etats-Unis où la personne qui parle évoque un fait personnel plutôt drôle qui rappelle au public sa propre expérience et ses propres souvenirs. Dans ce cas, le hochement de tête est un élément de langage qui signifie « moi aussi, cela m’est arrivé, je fais donc partie de ceux qui comprennent ». L’auditoire est ainsi flatté d’être en totale adéquation avec l’orateur et le fait savoir à ce-dernier en opinant du chef.

Comme on le voit, ce simple signe de tête, dérisoire au premier abord, en dit assez long sur l’état d’esprit des américains. Comme tout élément de communication, ce serait une erreur de penser qu’il est anodin : son caractère ostensible ne peut pas tromper. J’imagine dorénavant le désarroi que peut ressentir un Américain qui vient faire une présentation devant des Français et qu’il peut lire sur leurs visages une impassibilité totale, sauf quand il s’agit d’exprimer leur désaccord. Nous devons vraiment passer pour un peuple de sauvages.

26 novembre 2008

L'état du PS


Le dénouement final du scrutin pour le poste de premier secrétaire au Parti Socialiste, qui a vu la victoire de Martine Aubry, ne saurait masquer le profond trouble qui secoue le principal parti d'opposition. Le PS semble au plus bas, trop occupé à ses luttes intestines pour pouvoir prétendre à gouverner le pays. Sûr que si des élections nationales avaient lieu aujourd'hui, la victoire de Nicolas Sarkozy serait écrasante, quelle que soit sa relative impopularité. Il faut toutefois éviter de tomber dans l'excès en pronostiquant une quasi-disparition du parti socialiste, comme en attestent les résultats des dernières élections municipales. La crise est profonde mais elle finira par se résorber et le PS se retrouvera confronté aux trois questions essentielles qu'il n'arrive pas à trancher : le leadership, l'orientation politique et les alliances.

Le leadership d'abord. En effet, la politique n'est pas une confrontation d'idées désincarnées, c'est un combat. Dès lors, la question du leadership est essentielle : aucune idée novatrice n'émergera au PS avant que ne soit clairement identifié le ou la chef incontesté pour la prochaine présidentielle, de même que rien ne s'est fait à l'UMP avant que Sarkozy n'en prenne le contrôle. Le PS a plusieurs options : Ségolène Royal, Martine Aubry, Bertrand Delanoë, Dominique Strauss-Kahn ou encore François Hollande. Trop de leaders potentiels diront certains, au contraire, il semble bien qu'il n'y en est pas assez, car aucun de cette liste ne semble en mesure de remporter la prochaine présidentielle. Delanoë et dans une moindre mesure DSK ne sont pas des candidats suffisamment populaires et auront beaucoup de mal à affronter la droite au cours d'une élection longue où seront forcément évoqués des thèmes comme l'immigration ou la nation. Pour le dire autrement, il semble impossible de courtiser en même temps l'électorat bobo et l'électorat populaire. Martine Aubry et François Hollande apparaissent comme trop marqués à gauche et surtout comme trop partisans, leur seule chance serait une crise sociale profonde à l'approche de la prochaine présidentielle. Reste Ségolène Royal, personnalité populaire, qui semble encore être la meilleure chance pour le PS, si seulement elle arrive à se hisser au niveau de la compétition pour ne pas rééditer sa piètre performance de 2007.

Vient ensuite la question de l'orientation politique. Le PS peut choisir de se positionner clairement à gauche, sur une ligne néoprotectionniste en profitant de la crise actuelle pour proposer une transformation profonde de l'économie et de la société. Cette ligne serait toutefois clairement minoritaire au sein de la gauche européenne, ce qui en ferait davantage une utopie qu'une réalité politique. L'autre positionnement consiste à devenir une sorte de "Parti Démocrate", libéral au sens politique, cherchant à corriger les effets de la mondialisation et à réguler le marché. Cette voie est certainement souhaitable, mais elle présente le désavantage ne pas susciter l'enthousiasme des foules : c'est une forme de socialisme de résignation. Dans ces conditions, il y a fort à parier qu'une fois de plus, le PS préférera ne pas sortir de l'ambiguité et tiendra ces deux discours de concert pour chercher une nouvelle fois la synthèse improbable entre les bobos libéraux et les ouvriers protectionnistes. C'est là tout le dilemme du PS : ces deux populations sont minoritaires dans les pays, mais ensemble elles sont clairement majoritaires. Au-delà de ce choix fondamental, le PS devra très vite se remettre à travailler en faisant revenir les intellectuels et en organisant des conventions, à l'instar de ce qu'a fait l'UMP avant la présidentielle de 2007, sur tous les grands sujets politique : santé, éducation, finances publiques, économie, environnement... Le PS a besoin de bâtir une nouvelle ligne sur la plupart de ces sujets afin de ne plus apparaître comme un parti conservateur.

Enfin, vient la question des alliances : l'alternative est claire, ce sera soit Besancenot, soit Bayrou, les Verts et le PC jouant dans tous les cas un rôle d'appoint négligeable. Le plus probable est une alliance avec le Modem qui se dessinerait sur le tard, c'est-à-dire entre les deux tours de la présidentielle puisqu'il faudra bien attendre ce scrutin pour savoir lequel de ces deux partis arrivera en tête. Bayrou a préparé son électorat à cette alliance, conséquence logique de son parcours depuis 2002. L'alliance avec Besancenot serait la garantie de la victoire de la droite, en même temps, le PS ne peut pas se permettre de laisser prospérer un tel mouvement sur sa gauche, c'est sans doute pourquoi le choix de Martine Aubry comme premier secrétaire est plutôt une bonne chose pour le PS. La "dame des 35 heures" apparaît comme clairement ancrée à gauche et tiendra certainement solidement la barque dans les années à venir.

A l'heure actuelle, la meilleure chance pour le PS de revenir aux responsabilités sur le plan national serait certainement de réaliser une alliance forte à gauche, sous l'égide de Martine Aubry, puis de choisir un candidat plus au centre, comme Ségolène Royal ou Dominique Strauss-Kahn (à condition que la campagne soit courte pour ce dernier), de devancer Bayrou puis de s'allier à lui entre les deux tours. Ce scénario est loin d'être aujourd'hui le plus probable, Nicolas Sarkozy apparaissant comme le plus apte à diriger le pays, même si sa politique n'est pas majoritairement soutenue par la population. Mais les choses peuvent changer d'ici là, Martine Aubry peut se révéler comme un leader incontestable de l'opposition ou encore une nouvelle figure du PS peut émerger. Cette dernière hypothèse semble irréaliste étant donné l'opportunisme et la faiblesse idéologique qui règne dans cette génération (Valls, Peillon, Montebourg, Moscovici, Hamon) : ces responsables politiques qui reprochent à leurs aînés de s'accrocher au pouvoir reproduisent tous leurs défauts et changent d'avis à peu près tous les ans, au gré des rapports de force internes au parti.

Si un homme ou une femme providentiel se cache au PS, il est donc grand temps qu'il fasse son apparition...