28 septembre 2008

Le grand désordre politique mondial


Les tractations de couloir et les débats de personne qui agitent la rue de Solférino semblent être un symptôme de la profonde crise idéologique qui touche la social-démocratie européenne. Comme le dit si trivialement Dominique Strauss-Kahn, la gauche a besoin d'un nouveau "logiciel", c'est-à-dire d'un corps de doctrine cohérent en prise avec la nouvelle donne mondiale. Face à ce doute existentiel, la voie semble donc toute trouvée pour la droite européenne, au pouvoir désormais dans la grande majorité des pays de l'Union, qui a réussi son retour en force en alliant un programme économique libéral à un discours centrés sur les valeurs. Et puis patatra : la crise financière mondiale vient rappeler à tout le monde que la droite non plus ne sait plus où elle habite.

En témoigne le discours de Toulon de Nicolas Sarkozy, très critique sur un libéralisme dont il s'était pourtant fait le hérault, au cours duquel il en a appelé à un retour en force de la puissance publique. Arrière toute et retour aux fondamentaux du gaullisme social, qui n'est finalement pas si éloigné que cela de la social-démocratie. Le financement du RSA par une taxe assise sur les revenus du capital est l'illustration de cette politique dont on ne peut que se réjouir. Faut-il en déduire que la réhabilitation de la social-démocratie doit venir de la droite aujourd'hui ?

La vérité, c'est que la politique n'a pas encore su s'adapter aux principales évolutions du monde que sont la globalisation et, aujourd'hui, la crise financière. Même aux Etats-Unis, on sent bien que la perplexité gagne tous les esprits puisque c'est l'administration la plus libérale qui soit qui porte aujourd'hui le projet d'intervention publique dans l'économie le plus important de l'histoire de ce pays. Cette adaptation aux réalités et ce formidable pragmatisme du Trésor américain et de la Réserve fédérale montrent au passage l'extraordinaire réactivité de ce pays qui sait s'éloigner des idéologies aussi vite qu'il les a adoptées.

Cela faisait plusieurs années que la distinction gauche/droite ne faisait plus vraiment sens et qu'elle avait été remplacée par l'opposition entre le libéralisme et la social-démocratie, du moins dans les pays occidentaux. Ces deux modèles sont aujourd'hui en faillite : la confiance excessive dans le marché a mené le premier à une crise financière sans précédent tandis que la croyance naïve de la seconde selon laquelle le progrès social allait de pair avec le développement économique est systématiquement contredite par les faits. Si l'on ne peut faire confiance ni au marché, ni à l'Etat, vers qui se tourner alors ? Deux visions s'opposent selon moi et peuvent structurer les débats politiques futurs.

La première consiste à vouloir poursuivre la mondialisation en réalisant pour la politique ce qui a été fait pour l'économie. Cela suppose de donner un pouvoir beaucoup plus important qu'aujourd'hui aux institutions internationales au premier rang desquelles figurent l'ONU, le FMI et l'OMC. En effet, il faut bien reconnaître l'écart grandissant entre le pouvoir du marché, qui ne connaît plus d'entraves, et le pouvoir politique, qui reste circonscrit dans des frontières géographiques. Ce différentiel croissant explique notamment le renversement du rapport entre les Etats et les entreprises : alors que le secteur privé devait chercher l'accommodement de la puissance publique pour développer ses activités, largement ponctionnées par les impôts et les taxes, les multinationales sont désormais en mesure de faire plier les gouvernements qui doivent mettre en avant la compétitivité de leur pays et l'attractivité de leur régime fiscal.

La deuxième vision consiste à vouloir faire marche arrière par rapport à la mondialisation en poussant à l'intégration de grands ensembles régionaux unis à l'intérieur et partiellement protégés de l'extérieur. Ce système s'inspire directement du "Zollverein", union douanière des principaux Etats de la Confédération Germanique menée pendant la Révolution Industrielle. Tous les discours qui prétendent lutter contre le dumping social, environnemental ou monétaire se ramènent peu ou prou à ce système, non sans une certaine légitimité. Cette doctrine doit cependant affronter la théorie économique des échanges internationaux, portée par Smith puis par Ricardo, qui a été à la base même de la justification de la mondialisation.

Le choix politique est donc à faire entre un gouvernement -ou tout du moins une régulation- mondial et un monde multipolaire constituté de grands ensembles plus ou moins homogènes et protégés les uns des autres. Ces deux options ne sont d'ailleurs pas tout à fait exclusive l'une de l'autre et elles ont chacune trouvé bonne place dans le discours du Président de la République. Reste ensuite à savoir quel camp incarnera préférentiellement chacune de ces doctrines : aux Etats-Unis, il semble que les démocrates s'orientent davantage vers une forme de protectionnisme (les critiques d'Obama et de Clinton ont été nombreuses pendant les primaires sur le traité de libre-échange nord-américain avec le Mexique et le Canada) tandis qu'en France c'est plutôt la droite qui tient ce discours. Bien entendu, les choses ne sont pas encore figées et il faudra beaucoup de temps pour qu'un nouvel ordre politique voie le jour.

Ce choix ne se réduit pas aux seuls sujets économiques, il s'applique également aux questions énergétiques, environnementales et diplomatiques. Quoi qu'il en soit, cette crise prouve que la thèse de la fin de l'Histoire, popularisée par Francis Fukuyama, ne tient pas. Pas plus que l'Etat-providence keynésien au moment des Trente Glorieuses, le modèle libéral qui s'est imposé à partir des années 80 ne constitue une vérité définitive et indépassable. Contrairement aux vérités mathématiques, les vérités économiques ne sont valables qu'un temps : gare à ceux qui ne s'adaptent pas aux évolutions du monde.

21 septembre 2008

Sarkozy et l'action


Après une longue trêve estivale, je reprends ce blog en espérant que je n'aurai pas perdu trop de lecteurs en route. Pour commencer cette nouvelle saison, j'ai choisi un sujet ô combien original et à peine rebattu : Nicolas Sarkozy. En effet, cet homme, dont la personnalité m'apparaissait complètement transparente après la lecture du portrait de Yasmina Réza dans "L'aube, le soir ou la nuit", s'avère beaucoup plus difficile à saisir que je ne me l'imaginais. Le Président de la République est rempli de paradoxes et possède de nombreuses facettes.

Pendant la campagne électorale, cela pouvait passer pour de l'opportunisme électoral, il n'était d'ailleurs pas le premier à adapter son discours en fonction de son auditoire. Cela ne l'a pas empêché d'emporter la conviction des foules de manière éclatante pour une raison assez simple selon moi : Nicolas Sarkozy croyait, à chaque fois, à ce qu'il disait. Si on doit lui faire un procès, ce n'est pas en raison de son cynisme mais par son manque de cohérence : Nicolas Sarkozy accepte trop facilement la contradiction interne de ses propos.

Cette vision de la politique a longtemps heurté à la conception rationnelle que je m'en faisais, héritée certainement de ma formation scientifique où la non-contradiction est le préalable indispensable à la réflexion. Mais la politique n'est pas la science, elle est davantage le lieu de l'action que celui de la réflexion et elle doit être jugée en fonction de son efficacité plutôt que de sa vérité. La parole de l'homme politique est en cela fondamentalement différente de celle de l'écrivain, du philosophe ou du scientifique : elle n'a pas vocation à décrire la réalité mais à la modifier, en un mot, elle est performative.

C'est parce qu'il a compris cela que Nicolas Sarkozy est un homme politique d'envergure et pas un gestionnaire ou un administrateur, il refuse la fatalité et ne se résigne pas au statu quo du monde qui l'entoure. Ce trait de caractère peut s'incarner en lui de manière simpliste et vulgaire, notamment quand il fait du volontarisme l'alpha et l'oméga de sa politique, car la volonté de changer la réalité ne doit pas se transformer en déni de la réalité, à ce titre, "aller chercher la croissance avec les dents" est aussi stupide qu'inefficace.

En revanche, ce refus de la fatalité peut prendre une tournure beaucoup plus subtile comme le montre le débat sur la suppression de la publicité à la télévision. Nicolas Sarkozy a expérimenté ici le discours le plus performatif qui soit en lançant cette idée sans aucune concertation au milieu d'une conférence de presse, peu lui importaient alors les détails d'intendance ou les obstacles qui se dresseraient contre cette mesure, il la jugeait simplement souhaitable et possible. Dans ce cas de figure, nul doute qu'une consultation préalable aurait vidé l'idée de sa substance, on aurait trouvé toutes les raisons du monde pour en reporter l'application, pour diminuer la publicité plutôt que de la supprimer... Si le résultat de cette mesure sur l'équilibre économique de France Télévisions n'est pas encore connu, il est en revanche indiscutable que ce débat a conduit les chaînes publiques à modifier leur grille de rentrée en affirmant leur différence par rapport aux chaînes commerciales, en cela Nicolas Sarkozy a gagné en partie son pari. Tous ceux qui l'accusent d'agir de la sorte pour aider les chaînes privées dirigées par ses amis font ici preuve d'une mesquinerie qui n'est pas à la hauteur du débat, alors même qu'ils ont réclamé la suppression de la pub sur le service public à corps et à cris sans jamais l'obtenir.

La politique étrangère est le lieu de l'action par excellence, celui finalement où Nicolas Sarkozy devrait se sentir le plus à l'aise, pourtant le bilan est ici plus mitigé. La gestion de la crise du Tibet a en effet était tout à fait catastrophique, la France réussissant l'exploit de s'attirer les foudres de Pékin alors même que Nicolas Sarkozy a fini par se rendre à la cérémonie d'ouverture : "la guerre et le déshonneur" pour reprendre les termes de Churchill. La réintégration de la France dans le commandement intégré de l'OTAN et le lancement de l'Union pour la Méditerranée, quant à elles, illustrent la capacité de mouvement et d'impulsion de la diplomatie française sans que l'on voit très clairement les intérêts que pourrait en retirer notre pays. Il en va tout autrement du dernier évènement en date, à savoir la crise géorgienne, on peut bien évidemment trouver que l'Europe n'a pas été assez ferme face à la Russie mais elle a réussi, pour la première fois, à s'affirmer comme une puissance politique (alors que les divergences entre Etats étaient au moins aussi grandes qu'au moment de la crise irakienne), à obtenir l'essentiel, c'est-à-dire le cessez-le-feu dans les tous premiers jours du conflit et à commencer à réfléchir plus globalement à une politique russe commune des 27. Cette unité n'a été possible en grande partie par l'intervention très rapide de Nicolas Sarkozy en Russie et en Géorgie, pour une fois l'Europe se trouvait incarnée en une personne physique capable de discuter avec les autres puissances. Le Président de la République, à travers ces différentes crises ou initiatives est donc en train de trouver sa voie et de se départir de sa naïveté et de son amateurisme initial.

Sur le plan économique, les résultats de la politique de Nicolas Sarkozy sont plus décevants car dans ce domaine la cohérence redevient un élément incontournable. Le Président a cru à tort qu'il pouvait à la fois mener une politique de l'offre (car il savait que la faiblesse de la France était là) et une politique de la demande (pour répondre aux préoccupations sur le pouvoir d'achat). La crise financière actuelle fait craindre à certains (et espérer à d'autres) un effondrement de la confiance des Français dans l'exécutif, je pense qu'ils se trompent complètement. En homme d'action, Nicolas Sarkozy se nourrit des crises qui sont des moments exceptionnels où les cartes sont rebattues, il sait pertinemment que les grands hommes ne se révèlent que dans les grandes circonstances. Sa faible connaissance de l'économie ne lui permet pas de trouver par lui-même les solutions, ce travail doit incomber à ses conseillers, mais son audace et son intuition politique peuvent lui permettre, une fois le cap choisi, de l'atteindre dans de bonnes conditions. De ce point de vue, son discours du 25 septembre sur la crise revêt une importance considérable, car si le cap annoncé n'est pas le bon, Nicolas Sarkozy cherchera tout de même à l'atteindre par tous les moyens.

La crise financière, économique, géopolitique et énergétique, s'il est douloureuse pour les individus, est un terreau idéal pour révéler les grands hommes, Nicolas Sarkozy en a conscience et c'est pourquoi il se soucie si peu des attaques personnelles qu'il subit, notamment sur sa conception autoritaire du pouvoir. Même s'il y prête la plus grande attention, il arrive à regarder au-delà de cette agitation politicienne : plus que par ses contemporains, c'est par les livres d'histoire qu'il veut être jugé. Curieuse conclusion à propos d'un homme qui passe une partie de son temps le nez dans les enquêtes d'opinion, le paradoxe n'est en fait qu'apparent : Nicolas Sarkozy sait à quel point le chemin emprunté est aussi important que la destination finale en politique, et qu'avoir raison trop tôt ou trop tard revient au même que d'avoir tort.

21 juillet 2008

Rapport sur les éoliennes


Je vous invite à consulter mon rapport sur les éoliennes, réalisé pour l'Institut Montaigne. Il est disponible à l'adresse suivante : http://www.institutmontaigne.org/medias/amicus_eolien-bd.pdf.

Bonne lecture.

19 juillet 2008

L'irresponsabilité Sarkozyste


Nicolas Sarkozy n'a que le mot "responsabilité" à la bouche, qu'il s'agisse de réclamer la démission de Daniel Bouton après le scandale Kerviel, d'obtenir celle du général Cuche après le drame de Carcassonne ou de mettre la pression sur Anne Lauvergeon après les fuites d'uranium au Tricastin. Mais cette obsession de la responsabilité, qui consiste à trouver un fusible, le plus haut possible, à chaque dysfonctionnement masque en fait l'irresponsabilité la plus totale.

Quel sens y'a-t-il en effet à exiger la démission d'une personne qui est tellement haute dans la hiérarchie que l'on peut être sûr qu'elle n'avait quasiment aucun levier ?cela relève de tout sauf du sens des responsabilités. Le comble du grotesque a été atteint quand le Président de la République a justifié la démission du chef d'Etat major de l'armée de Terre, le Général Cuche, en indiquant que sa responsabilité de chef des armées l'exigeait. Il suffit de pousser le raisonnement jusqu'à son terme pour arriver à la conclusion que c'était alors au Président de la République lui-même de démissionner.

Derrière cette fausse conception de la responsabilité, se cache une attitude quasi-féodale : les hauts responsables sont la nouvelle noblesse, ils doivent donc faire preuve d'un grand sens de l'honneur, ce qui suppose de remettre leurs titres en jeu s'ils perdent la face. En échange, cette nouvelle noblesse jouit des privilèges de l'époque moderne, à savoir des salaires très élevés. Cette vision est aujourd'hui complètement obsolète et ne devrait pas avoir lieu d'être.

Quel est le résultat de la doctrine sarkozyste de la responsabilité ? Le phénomène de cour bien évidemment, comme l'a très bien noté Dominique de Villepin. Chacun craint la disgrâce, et n'hésitera donc pas à faire porter le chapeau à un autre si cela permet de conserver son poste : la démission du patron de la Socatri, filiale d'AREVA en est l'illustration. Comme sous la Monarchie absolue, il y a une alliance objective entre le monarque et le peuple, à savoir le président et l'opinion, pour faire pression sur la noblesse, c'est-à-dire les corps intermédiaires. On taxe cette pratique du pouvoir de Bonapartisme, mais c'est oublier que durant le Consulat, Napoléon avait au contraire cherché à relever les corps intermédiaires en créant par exemple le Conseil d'Etat chargé d'orienter sa politique.

Du coup, les observateurs critiques du régime s'en donnent à coeur joie, à commencer par ce courant qui n'existe qu'en France : l'extrême-centre de François Bayrou et de Marianne. Ils ont beau jeu de dénoncer la monarchisation du régime et n'hésitent pas à exagérer cette dérive en comparant la France à une République bananière. Plutôt que d'attaquer Nicolas Sarkozy tous azimuts, ils feraient mieux de soutenir les membres des corps intermédiaires qui sont mis sur la sellette et de dénoncer ceux qui finissent par renoncer en démissionnant. Ainsi, tout le monde devrait se réjouir de l'audace et du véritable sens des responsabilités dont a fait preuve le PDG de France Télévisions Patrick de Carolis, qui a répondu vertement au chef de l'Etat tout en défendant les intérêts vitaux de son entreprise et de ses salariés. En agissant de la sorte, cet homme jusque là très révérencieux a certainement sauvé sa place, il sera intéressant de voir la réaction de Nicolas Sarkozy dans les mois à venir : soit il le maintient en poste et ce sera le signal pour les représentants des corps intermédiaires de s'affirmer davantage, ce qui prouvera que le phénomène observé jusque là était moins du à un autoritarisme du chef de l'Etat qu'à une faiblesse congénitale des élites française, soit il le remplace et ce sera alors le signe que le Président de la République ne supporte pas la moindre contradiction et qu'il se comporte comme un monarque.

01 juin 2008

Peut-on être cultivé et productif ?


Le travail, l'œuvre et l'action, telles sont les composantes essentielles de la condition humaine selon Hannah Arendt. Ces trois catégories répondent, en effet, aux principales aspirations humaines : subvenir à ses besoins naturels, dépasser sa condition de mortel et vivre parmi les autres. La spécialisation des professions, la prolifération culturelle et la complexité grandissante des problématiques politiques rendent aujourd'hui caduque l'image classique de l'honnête homme, à la fois généraliste et éclectique. Incidemment, l'homme peut-il à la fois être acteur et spectateur, peut-il mener de front une vita activa et une vita complentativa, pour reprendre la terminologie latine ? Cette interrogation prend tout sens après une interview de Jean-Martin Folz, ancien PDG de Peugeot-Citroën, qui confessait ne pas avoir ouvert le moindre livre pendant ses dix années de fonction, en raison d'un emploi du temps professionnel trop chargé. Ce cas n'est certainement pas isolé et peut être transposé à certains responsables politiques, tellement happé par l'actualité qu'ils n'ont plus le temps de se nourrir de la réflexion politique. Cette tension peut se ramener de manière un peu provocante et triviale à l'interrogation suivante : peut-on à la fois être cultivé et productif ?

La première contradiction apparente entre la culture et le travail est celle du temps qu'il faut consacrer à chacune de ces deux activités. En effet, la culture ce n'est pas le culturel, c'est-à-dire lire un livre de temps en temps où assister à quelques premières de concerts dans l'année. La culture est une activité particulièrement chronophage et exigeante, qui demande un investissement très profond de l'individu sans qu'il ne doive forcément en attendre en retour un quelconque retour sur investissement. Parallèlement, le travail, pour une bonne partie des cadres dirigeants est un véritable sacerdoce, une préoccupation permanente qui occupe pleinement l'esprit. Les rares instants de répit, comme les vacances ou les week-end, ont progressivement disparu avec l'apparition des téléphones portables, ordinateurs portables et autres blackberry. La concurrence grandissante des talents fait de chaque instant de non-travail un moment de culpabilité, de retard pris par rapport à ses concurrents, ses clients ou ses collègues. Dans ces conditions, le temps disponible dans une journée n'étant pas extensible, la culture et le travail, poussés à leur paroxysme, sont presque mathématiquement contradictoires.

Mais cette contradiction "matérielle" n'est pas la plus essentielle. Il y a une véritable différence de fond entre ces deux activités. Le travail, comme l'action politique, est une activité sociale tandis que la culture n'a d'autre finalité que soi-même : on ne se cultive pas pour les autres mais pour soi, c'est une manière de se construire, pas de s'exposer. La culture entretient un rapport étroit avec l'amour de soi mais pas du tout avec l'amour propre. Bien entendu, le travail comme effort physique est également une expérience individuelle, qui se rapproche de la souffrance, le travail est alors une nécessité, pas un moteur de l'ambition sociale comme je l'ai entendu jusque là.

La distinction fondamentale entre travail et culture est le rapport que ces deux notions entretiennent avec l'Histoire. La culture, c'est le dialogue avec le passé, c'est la recherche de la compagnie de ceux qui nous ont précédés. Se cultiver, c'est avant tout adopter une posture d'humilité face aux générations précédentes et prendre le temps de comprendre tout ce qui a pu mener à la situation actuelle. De ce point de vue, la culture est fondamentalement conservatrice, même si la création culturelle est par nature avant-gardiste. Le travail, quant à lui, est ancré dans une vision progressiste de l'Histoire, ce qui l'intéresse ce n'est pas le passé mais le présent voire le futur : la situation actuelle n'est plus ce qui doit être expliqué, comme c'est le cas pour la culture, c'est une donnée d'entrée sur laquelle il faut bâtir quelque chose de meilleur, c'est-à-dire de plus efficace et de plus productif.

Pour revenir à un exemple concret, on peut considérer le système de recrutement des hauts fonctionnaires. Si on pousse la caricature jusqu'au bout, le haut fonctionnaire est un être très cultivé mais peu productif, par opposition à un cadre du privé peu cultivé mais très productif. De par sa formation, en particulier à l'ENA, ce "serviteur de l'Etat" est l'héritier de l'honnête homme, en particulier, il connaît très bien l'histoire politique, administrative et philosophique de son pays même s'il est nettement moins performant en ce qui concerne les théories économiques récentes. On voit aujourd'hui une volonté d'ouvrir cette haute fonction publique à des personnes issues du privé, le recours de plus en plus courant aux cabinets de conseil par l'exécutif en est un exemple probant. L'affaire de la suppression de la carte de famille nombreuse SNCF a montré les limites et surtout l'absence totale de sens politique de ces cabinets privés. Il est difficile de vouloir réformer l'Etat sans comprendre son histoire et le pourquoi de la situation actuelle. Contrairement à ce qu'on essaye de plus en plus de nous faire croire, l'Etat ne se gère pas comme une entreprise et, dans ce domaine, la culture n'est pas l'ennemie de l'efficacité.

Reste la question initiale : peut-on à la fois être cultivé et productif ? J'avoue avoir de sérieux doutes sur cette question, et j'ose même affirmer qu'elle m'obsède au moment où je rentre de plain pied dans le monde du travail et où j'ai l'impression d'avoir à peine pénétré sur le pas de la porte du monde de la culture. L'avenir tranchera.

12 mai 2008

Pour une relance du nucléaire en France


Avec l’envolée du prix des matières premières et le défi climatique qui impose une réduction des émissions de dioxyde de carbone, le débat énergétique est revenu au cœur des priorités politiques. Même si ces enjeux peuvent sembler très macroscopiques, chaque citoyen en mesure l’incidence concrète sur sa vie quotidienne quand il paie sa facture d’électricité, va à la pompe ou s’inquiète des effets du réchauffement climatique. Dans ce contexte, la France doit relancer ses investissements dans le nucléaire car cette énergie est à la fois bon marché et qu’elle n’émet pas de gaz à effet de serre.

Nous devons une partie de notre prospérité aux choix faits par les responsables politiques et industriels français des années 60-70. Qu’il s’agisse du Général de Gaulle, de Pierre Messmer, de Valéry Giscard d’Estaing, de Marcel Boiteux ou de Georges Besse, tous ont participé à un choix stratégique qui s’est révélé payant pour notre pays : le développement de l’énergie d’origine nucléaire. Issue de la recherche militaire, des efforts du CEA mais aussi de la collaboration avec des industriels étrangers comme Westinghouse, cette orientation a nécessité un effort public sans précédent dans le domaine de l’énergie : 5 à 6 tranches nucléaires ont été mises en service par an au milieu des années 70 pour aboutir à un total de 58. Aujourd’hui, le nucléaire subvient à 80% de nos besoins électriques, pour un coût deux fois inférieur au thermique à flamme (charbon, fioul, gaz) et pour des émissions de CO2 quasi-nulles. Ainsi, pour ce qui est de la production électrique, la France émet moins de dioxyde de carbone que les Pays-Bas et 7 fois moins que l’Allemagne qui compte pourtant le plus grand parc éolien du monde.

On pourrait se satisfaire d’une telle situation en se contentant du statu quo, mais il faut au contraire valoriser nos atouts en choisissant de relancer le nucléaire en France. En effet, alors que la consommation électrique continue à croître dans notre pays, la France n’a pas installé de nouvelle tranche nucléaire depuis 1999. Le prochain réacteur de nouvelle génération EPR sera mis en service à Flamanville en 2012, mettant ainsi fin à une longue période de doute sur l’avenir du nucléaire dans notre pays. Ce réacteur est censé être une tête de série, il faudra bien, en effet, remplacer les tranches qui arriveront en fin de vie (comme Fessenheim) et accompagner la croissance de la consommation. La France a d’ailleurs trop tardé dans ces investissements, ce qui s’est traduit par une production électrique qui fait de plus en plus recours aux centrales thermiques à flamme et donc qui émet de plus en plus de gaz à effet de serre. Il serait erroné de tabler sur une baisse à venir de la production électrique en raison des politiques de maîtrise de la demande énergétique car il faut tenir compte du développement de nouveaux projets, en particulier la voiture électrique et la relance du chauffage électrique. La France a en effet un potentiel important de réduction de ses émissions de CO2 dans les secteurs des transports et du chauffage des logements. Malgré un piètre rendement thermodynamique, le chauffage électrique devient économiquement intéressant dès lors que le prix des matières premières s’envole. Il faudra bien des centrales nucléaires pour assurer le fonctionnement de ces nouveaux équipements.

Le développement du nucléaire est également un véritable enjeu de politique industrielle. La France a aujourd’hui deux grands atouts dans le commerce mondial : le luxe et l’énergie, il faut absolument conserver notre leadership dans ces secteurs pour rééquilibrer à terme notre balance extérieure. Aujourd’hui, EDF comme AREVA sont des fleurons que le monde nous envie, la France doit contribuer au développement de ces groupes à l’international, en prenant toutes les précautions nécessaires en ce qui concerne les risques d’exploitation, de prolifération et de gestion des déchets nucléaires. Il faut saluer à ce titre la création d’un agence française du nucléaire à l’international qui regroupe les grands industriels du secteur, l’Autorité de sûreté nucléaire, le CEA ou encore l’ANDRA qui gère les déchets radioactifs en France. Depuis son entrée à l’Elysée, Nicolas Sarkozy a réussi à faire du nucléaire un atout dans la compétition économique mondiale mais aussi un levier diplomatique, il faut l’en féliciter.

Restent deux doutes à dissiper : l’indépendance énergétique de la France et la gestion du risque nucléaire. Il faut tout d’abord rappeler que si les centrales nucléaires ont besoin d’uranium comme combustible, celui-ci ne représente qu’une petite part du coût de l’électricité nucléaire (environ 5%). En conséquence, les variations de prix de l’uranium n’ont qu’un impact limité sur le prix de l’électricité. De plus, les réserves en uranium sont assez bien réparties à travers le monde (Niger, Canada, Australie, Afrique du Sud, Kazakhstan,…) contrairement aux réserves pétrolières. Cela évite la formation de cartel et diminue le risque que peuvent faire peser les troubles politiques sur les cours mondiaux. Pour toutes ces raisons, même si la France ne produit quasiment pas d’uranium sur son sol, l’énergie nucléaire participe à la sécurité et à l’indépendance énergétique de la France.

En ce qui concerne le risque nucléaire, en particulier la gestion des déchets radioactifs, il faut ramener les choses à leur juste mesure. Les volumes de déchets hautement radioactifs, qui seront entreposés en stockage géologique profond (à 500 mètres sous terre) ne représentent que des volumes très faibles. L’image qui est souvent donnée pour quantifier la place occupée par ces déchets depuis le début du nucléaire en France est celle d’un terrain de foot sur 1 mètre de hauteur. Ce risque est donc parfaitement maîtrisable, et la France est le pays en pointe sur ce sujet grâce aux travaux de l’ANDRA. De plus, si l’on parle de développement du nucléaire, il faut résonner en termes de risque marginal supplémentaire. Chacun comprend bien que ce risque est à peu près le même que l’on ait 58 ou 65 tranches nucléaires, ainsi, il n’y a sur ce sujet que deux positions cohérentes : ou bien on estime que ce risque, aussi faible soit-il, ne doit pas être assumé et qu’il faut donc renoncer complètement au nucléaire en France, ou bien il faut développer le nucléaire autant qu’il est économiquement rentable. Toute position médiane, qui cherche à s’attirer les bonnes grâces de certains anti-nucléaires tout en maintenant les tranches en activité, est mauvaise par définition.

Le nucléaire doit donc être relancé en France et à l’international, la recherche sur les réacteurs de 4ème génération doit également être encouragée pour faire face à l’épuisement des ressources en uranium 235. Ce projet, résolument tourné vers l’avenir, est une opportunité pour notre industrie, pour les consommateurs d’électricité français et pour la lutte contre le réchauffement climatique.

27 avril 2008

La théorie du complot


Relancée bien malgré elle par Marion Cotillard, la théorie du complot est une constante dans nos société modernes. Bien entendu elle peut prendre plusieurs formes, la plus radicale consistant à remettre en cause toute vérité officielle, comme l'origine des attentats du 11 septembre ou la réalité des premiers pas de l'homme sur la Lune, tandis que d'autres formes plus douces mettent en avant une hyper-organisation de certaines structures institutionnelles (Etats, multinationales,...), qui sont censées tout connaître et tout savoir immédiatement, dans ce cas, la théorie du complot s'apparente plutôt au mythe de Big Brother.

Dans un article récent du Monde, le philosophe français Robert Redecker explique les ressorts psychologiques à l'œuvre dans les multiples formes de la théorie du complot d'une manière tout à fait convaincante : "On devine les avantages narcissiques de la croyance dans cette théorie : son adepte s'épanouit dans le sentiment de détenir un secret d'une extrême importance. Il jouit d'en savoir plus que les plus grands savants. Il n'a pas eu à produire d'efforts pour s'élever au-dessus des sommités, il lui a suffi d'appliquer une disposition d'esprit : le rejet de toute vérité affirmée officiellement. Dans cette négation triomphe le ressentiment contre les élites de la connaissance et se déploie une figure contemporaine de l'anti-intellectualisme. Plus gratifiant encore : l'adepte de cette théorie éprouve l'ivresse d'avoir réussi à déjouer un piège collectif, dans lequel l'humanité ordinaire tombe. Il se découvre plus malin que le conspirateur qui, sous des guises diverses, trompe l'humanité depuis des siècles !". Mais cette dimension narcissique, bien qu'essentielle, n'est pas la seule à l'œuvre pour expliquer l'engouement des masses pour la théorie du complot.

En effet, plus qu'une doctrine, la théorie du complot est un substitut à la religion. Ayant renoncé à donner un sens au Monde par la volonté de Dieu, l'homme moderne se retrouve sans repères, perdu au milieu d'un monde absurde complètement dénué de fins. Cette situation déroutante conduit certains au nihilisme, mais d'autres ne peuvent se résoudre à une telle absence de sens. Ils cherchent ailleurs une autorité qui redonnerait de la cohérence à ce qu'ils voient et à ce qu'ils vivent : si ce n'est plus Dieu qui régit le monde, alors se sont les hommes. Mais pas tous les hommes, car peu de gens ont l'impression, dans leur vie quotidienne, de présider aux destinées du monde, seulement une poignée, une oligarchie planétaire qui tire les ficelles, voit tout, entend tout et sait tout. Cette "élite de l'ombre" est aussi bien politique, économique que religieuse, elle chapeaute tous les lieux de pouvoirs. Bien entendu, il n'est pas nécessaire, pour être un adepte de la théorie du complot, de supposer l'unité de cette oligarchie, elle peut se répartir en groupes séparés qui ont des zones d'influences distinctes. L'intérêt de cette démarche est avant tout de retrouver du sens, ce qui conduit à une situation paradoxale : plutôt que d'inquiéter, la théorie du complot rassure. Qu'importe que le monde soit dirigé par des personnes peu scrupuleuses, au moins y'a-t-il quelqu'un aux commandes, semblent se réjouir inconsciemment les adeptes du complot.

A un degré moindre, cette disposition d'esprit conduit l'immense majorité des individus à surestimer l'organisation et le professionnalisme des institutions. Et pour cause, l'une des raisons d'être de ces institutions est d'apparaître infaillibles, nécessaires, pour ne pas dire évidentes aux yeux des citoyens. Pourtant, dès qu'on s'approche un peu, le décor en carton pâte ne fait plus illusion : aussi prestigieuses soient-elles, les institutions sont avant tout des organisations humaines, c'est-à-dire faillibles. Dans la vie politique, cela se traduit par une obsession de la signification : les observateurs politiques tentent d'interpréter et de donner un sens à tous les actes du pouvoir en place. On parle de dysfonctionnements ou de couacs, pour tout de suite insinuer qu'il s'agit de manœuvres orchestrées par le pouvoir lui-même, le Président ne cite pas le nom de son Premier Ministre lors d'un discours et on évoque une crise au sommet de l'Etat. Bref, on ne reconnaît pas au pouvoir en général, qu'il soit politique ou économique, le droit de commettre des erreurs ou de se tromper.

La réalité est bien différente, elle est beaucoup plus micro que macro. Le monde est devenu tellement complexe qu'il oblige à l'hyper-spécialisation des tâches, plus personne ne contrôle tout, ni le PDG d'une grande entreprise, ni un ministre, pas même un directeur de recherches. Qui plus est, les nouvelles technologies ont accrues de manière considérable (parfois excessive) la transparence : pour reprendre l'adage populaire, grâce à Internet "tout finit par se savoir". L'idée, pour les puissants, de travestir la réalité pour qu'elle apparaisse aux foules telle qu'ils la souhaitent plutôt que telle qu'elle est, s'avère de plus en plus périlleuse à mettre en œuvre.

Ce qu'il faut accepter, c'est la contingence du monde. Reconnaître que ce qui se joue devant nos yeux n'est pas la représentation d'un pièce écrite à l'avance mais bien la confrontation des volontés, des intérêts et des talents des individus. En un mot, il faut pousser plus loin le désenchantement du monde amorcé par le reflux des interprétations religieuses.

17 avril 2008

Couacs ou pas couacs


A en croire la presse nationale, le gouvernement vient de vivre une de ses semaines les plus difficiles depuis son installation. La succession de ce que le microcosme a choisi de qualifier de « couacs » a donné une image d’improvisation et de dissensions au sein de la majorité. On a donc ressorti tous les éditorialistes et journalistes politiques qui font la fierté de notre pays pour qu’ils puissent exprimer toute leur dimension sur les plateaux de télévision. Untel y a vu le signe de tensions croissantes entre le Président de la République et son Premier Ministre, un autre a cru déceler la révolte des parlementaires UMP face à certains ministres et un dernier a pointé les rivalités qui existent au sein même du gouvernement, en vue de remplacer un François Fillon annoncé sur le départ dès 2009.

A croire que la vie politique de notre pays se résume au jeu politicien, avec tout ce qu’il suppose de tactique et de coups bas. Ce n’est plus Le Monde qui donne le ton des débats, c’est le Canard enchaîné, ce ne sont plus les journaux télévisés qui informent les citoyens, ce sont les Guignols de l’info. Loin de remettre en cause la place de la presse satirique, qui est un élément essentiel de la liberté d’opinion, il s’agit de se demander où est passé le journalisme politique. Plus que la presse, c’est toute l’opinion française qui se passionne pour la politique politicienne : les 5 millions de téléspectateurs quotidiens des guignols, dont je fais partie, connaissent tout de la rivalité entre Xavier Bertrand et François Fillon, ils se délectent des stratégies des éléphants du PS, se demandent comment Bertrand va faire pour écarter Ségolène en s’appuyant sur Martine sans trop se fâcher avec François. Bien entendu, les Tartuffes ne sont jamais très loin pour s’indigner des querelles de personnes qui prennent trop de place dans la vie politique.

Pour revenir à notre sujet, il est donc désormais établi que le gouvernement a accumulé les gaffes, les couacs et autres erreurs de communication. Peu importe qu’il s’agisse des OGM, de la carte famille nombreuse de la SNCF, du boycott de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin ou de la diminution du nombre de postes dans l’Education Nationale, ces sujets ne semblent pas exister par eux-mêmes, ils ne sont là que pour servir la thèse du « couac » généralisé. On ne demande plus à un ministre si ce qu’il propose est juste, vrai ou efficace, on lui demande de juger de la qualité de la communication du gouvernement. On entre alors dans un cycle sans fin, complètement nombriliste, fermé sur lui-même et autoréalisateur : la démocratie d’opinion joue à plein puisque les sondages d’opinion sur telle ou telle mesure gouvernemental deviennent des arguments structurants du débat. Prenons donc le temps de sortir de cette bulle et d’analyser brièvement chacun des cas évoqué dans sa spécificité.

La question des OGM est complexe et suscite des avis très contrastés. Derrière elle, se cache un certain rapport à la nature et à la science et des interrogations quasi-philosophiques. Faut-il, en effet, que certains parlementaires aient les convictions chevillées au corps pour prendre le risque de froisser une opinion très majoritairement hostile aux OGM. Il est parfaitement sain et normal qu’un tel débat de principe ait lieu au Parlement et qu’il déclenche les passions. Telle n’est pas l’image renvoyée de ce débat par les médias : certains parlementaires de la majorité sont accusés d’être achetés et à la solde des grands semenciers comme Monsanto, on leur refuse le droit d’avoir une opinion indépendante. Les commentateurs s’indignent : les parlementaires, élus du peuple, osent remettre en cause le travail des représentants auto-désignés des associations qui ont participé au Grenelle de l’environnement ! Quel affront pour la démocratie, comment pouvons nous encore accepter d’être dirigés par cette armée de réactionnaires ? Mais soudain surgit la belle secrétaire d’Etat Nathalie Kosciusko-Morizet, qui a défaut de se faire un nom aura profité de l’occasion pour se faire un acronyme, et qui dit tout haut ce que le peuple pense tout bas, à savoir que les parlementaires UMP sont des lâches. NKM aurait-elle du démissionner au-delà de ses excuses, a-t-elle eu raison sur le fond du dossier ? Peu importe puisque 78% des Français ont approuvé son comportement selon un sondage, elle au moins a compris que la démocratie représentative ne pesait plus grand-chose face à la démocratie d’opinion et qu’un ministre devait davantage chercher la confiance des Français que celle des parlementaires. Après l’alliance entre le Roi et le Tiers-Etat pour diminuer l’importance de la noblesse au XVIIème et XVIIIème siècle, le Grenelle nous prouve qu’on assiste à une alliance d’un nouveau genre entre l’exécutif et l’opinion publique contre les parlementaires, symboles d’un autre âge, celui de la démocratie représentative. Mais si on fait le point sur le fond du dossier, peut-on dire que les Français sont plus éclairés sur la question des OGM après ces semaines de débats intenses ? Certes tout le monde connaît désormais NKM, le sénateur Legrand, le député Grosdidier ou le député Chassaigne, mais qui ose, par exemple, pousser le débat plus loin en faisant, par exemple, un lien entre le développement des OGM comme réponse face à la crise alimentaire qui touche le monde actuellement. Vu du tiers-monde, nos débats interminables pour savoir quelle distance devra séparer un agriculteur utilisant des OGM d’un producteur de bio doivent sembler bien dérisoires.

L’ « affaire » de la carte famille nombreuse de la SNCF est également un cas d’école de faux -couac qui masque un vrai débat. Même s’il faut reconnaître que certains ministres ont affiché des positions parfois contradictoires, le travail de désinformation a atteint des sommets sur ce sujet. C’est le syndrome du téléphone arabe : un rapport (celui de la Revue Générale des Politiques Publiques) comprend une mesure qui prévoit de supprimer la subvention de l’Etat à la SNCF pour cette carte familiale, la presse titre que le gouvernement veut supprimer cette carte, Nicolas Sarkozy choisit de contourner la difficulté en décidant de maintenir la subvention mais en demandant une augmentation comparable du dividende versé par la SNCF redevenue bénéficiaire à l’Etat son unique actionnaire, l’opinion estime que le Président a reculé. Comment peut-on en arriver à un tel dialogue de sourd ? Alors qu’ils sont là pour clarifier les débats, les médias semblent tout faire pour favoriser la confusion. L’idée de base du gouvernement n’est pourtant pas totalement stupide : faire payer une entreprise bénéficiaire, fût-elle publique, pour économiser des dépenses publiques, c’est-à-dire des impôts, même Olivier Besancenot pourrait se retrouver dans un tel programme.

La suppression de postes d’enseignants dans le secondaire souffre également de la confrontation entre l’opinion et la vérité. Il y a d’abord une querelle sur les chiffres un peu surréaliste : le ministre de l’Education Nationale explique que le taux d’encadrement, c’est-à-dire le nombre d’élèves par professeur, restera constant par rapport à l’année précédent, les lycéens et les syndicats lui répondent qu’on réduit le nombre d’enseignant donc la qualité du service public de l’éducation. En décorrélant ainsi le nombre d’enseignants et le nombre d’élève, on pourrait aboutir à la conclusion absurde que le système éducatif français est six fois meilleur que le belge car nous avons environ six fois plus d’enseignants. Sur ce point très précis, il n’est pas question d’opinion, et pour les journalistes, il ne suffit pas de relayer les points de vue des uns et des autres en les affectant d’un poids égal : l’affirmation du ministre est soit vraie, soit fausse, tous les chiffres sont disponibles, qu’attend-on pour mettre fin à cette querelle ? Rares sont les questions politiques aussi simples, si on ne parvient pas à ce mettre d’accord à leur sujet, cela augure mal de ce qui se passera pour les autres débats plus complexes.

Pour finir, parlons d’un « vrai » couac, celui, permanent, de la diplomatie française depuis la Présidentielle, avec, dans le rôle principal, la secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme Rama Yade. Au début, on pouvait approuver voir s’émouvoir des prises de positions courageuses de la jeune ministre, en particulier lors de la venue du colonel Khadafi en France, mais désormais le scénario répétitif d’un pas en avant suivi d’un pas en arrière finit par lasser. A tel point qu’on en vient à se demander si on n’assiste pas à une pantomyne et à un spectacle bien réglé : d’abord les protestations courageuses la main sur le cœur de Rama Yade, puis un démenti de son ministre de tutelle Bernard Kouchner et enfin la secrétaire d’Etat qui revient sur ses propos en disant qu’ils ont été mal retranscrits. Une telle pratique de la politique, qui s’affranchit de toute responsabilité, est détestable, elle s’inscrit pour partie dans une tentative de présidentialisation du régime où les ministres n’ont plus réellement de pouvoir et en sont réduits à se donner de l’importance au travers de coups d’éclats médiatiques.

Cessons une fois pour toute de ramener tous les problèmes politiques à des questions de méthode ou de communication, reconnaissons que ces sujets existent avant tout par eux-mêmes et méritent un examen approfondi. Alors discutons des OGM, de la réforme de l’Etat, de la politique de l’Education Nationale ou de la politique étrangère plutôt que d’attendre les faux-pas du gouvernements et les sempiternels couacs.

05 avril 2008

La rigueur


Le mot est dans toutes les bouches, dans toutes les têtes, il hante le microcosme, horrifie la majorité et sert l'opposition : le gouvernement va-t-il oui ou non mener une politique de rigueur ? Ce débat est assez surréaliste dans la mesure où cette notion de "rigueur" n'est pas clairement définie et que les différents acteurs politiques ou médiatiques n'y voient pas le même sens. Il rejoint la longue liste d'objets politiques non-identifiés avec la rupture, les réformes ou encore le changement. Il est intéressant de voir comment l'essentiel des débats de la vie politique française, dans chacun de ces cas, peut se faire autour d'un concept dont aucune définition précise n'est donnée.

Le terme de "rigueur" est en effet polysémique, il fait référence à la politique menée par Raymond Barre après le premier choc pétrolier mais surtout au fameux "tournant de la rigueur" du gouvernement Mauroy en mars 1983. Dans ce dernier cas, il s'agissait de se concentrer sur la lutte contre l'inflation qui atteignait fréquemment les 15% à cette époque. Pour cela, il a fallu opter pour une très forte modération salariale et une politique monétaire aussi dure qu'elle devait être crédible. Aujourd'hui, la situation est complètement différente, même si l'on parle de retour de l'inflation, elle ne dépasse que péniblement les 3%, on est donc loin des niveaux des années 80, la politique monétaire, qui plus est, est désormais menée à l'échelon européen par la même personne qui dirigeait la Banque de France en 1983 : Jean-Claude Trichet, mais le pouvoir politique national n'a quasiment plus d'influence sur lui. La comparaison historique entre 1983 et 2008 n'est donc absolument pas pertinente, et il est absurde qu'elle soit brandie par le camp politique même qui a mené cette politique de rigueur sous François Mitterrand.

Dans la bouche d'autres responsables socialistes, en particulier François Hollande, la rigueur est assimilée à la réaction que le gouvernement va apporter face aux déséquilibre des finances publiques. Cette réaction peut prendre trois formes : une augmentation des impôts, une diminution des moyens de l'Etat ou un dérapage du déficit public. A partir de ce constat indiscutable, qui relève plus de la comptabilité que de l'analyse politique, il convient de faire le tri entre les différentes voies qui s'offrent au gouvernement. François Fillon a effectivement le choix entre deux politiques : la rigueur budgétaire ou le laxisme, opter pour la seconde solution, ce serait faire le choix de la facilité en léguant aux générations futures le poids de notre incurie, mais ce serait surtout affaiblir considérablement la France face à ses partenaires européens au moment où elle va prendre la présidence de l'Union Européenne.

Un homme politique responsable n'a en réalité que deux choix : augmenter les recettes de l'Etat ou diminuer ses dépenses, l'un n'excluant pas l'autre. L'opposition insiste sur la hausse des prélèvements obligatoires inévitable selon elle pour respecter les règles du pacte de stabilité, elle en profite pour dénoncer la mauvaise politique économique du gouvernement, plutôt que d'indiquer ses solutions à la crise actuelle. Dans sa campagne, Nicolas Sarkozy s'était engagé à baisser les prélèvements obligatoires pour les remettre dans la moyenne européenne, partant du constat que la fiscalité pèse exagérément sur la compétitivité économique de notre pays. La dégradation de la croissance due à la crise financière mondiale l'a contraint à revenir sur cet objectif, il faut s'en féliciter en même temps qu'on peut condamner les promesses intenables du candidat Sarkozy lors de sa campagne.

Si l'on ne laisse pas filer le déficit et qu'on choisit de stabiliser la pression fiscale, il ne reste plus qu'à diminuer les dépenses publiques. Cet objectif rejoint celui de l'optimisation de l'utilisation du produit des impôts : un euro dépensé par l'Etat doit être le plus efficace possible. C'est tout l'objet de la Revue Générale des Politiques Publiques, qui est de loin l'initiative la plus sérieuse qui a été prise depuis le début du quinquennat. Pour chaque politique ou dépense publique, il s'agit de s'interroger sur sa pertinence, son coût et les services les plus à même de la rendre. Ce vaste effort de rationalisation de l'Etat doit permettre selon Eric Woerth, ministre des Comptes Publics, d'économiser 7 à 8 milliards d'euros sur les trois années à venir. Ces économies augmenteront au fil des ans, en particulier via le non remplacement d'un fonctionnaire sur deux qui part à la retraite.

En même temps, on voit bien que les sommes annoncées ne sont pas à la hauteur de l'enjeu, si on les compare au 50 milliards de déficit public prévu pour l'an prochain ou même aux 15 milliards que coûteront le paquet fiscal en année pleine. Il faut donc poursuivre cet effort et surtout l'étendre aux dépenses publiques qui ne dépendent pas de l'Etat comme la protection sociale ou les collectivités territoriales. En ce sens, les réformes des retraites ou de l'assurance maladie, annoncées pour cette année seront très importantes. De même, une rationalisation de la décentralisation est aujourd'hui devenue inévitable, ce qu'avait justement souligné le rapport Attali en réclamant la suppression du département en temps que collectivité territoriale. Le gouvernement serait également bien inspiré de revenir sur tout ou partie du paquet fiscal, en particulier les déductions d'impôts pour l'achat d'une résidence principale et la suppression des droits de succession. Mais qu'on ne s'y trompe pas : contrairement à ce qu'affirme l'opposition, la situation économique du pays ne serait pas significativement différente si le paquet fiscal n'avait pas été voté, et on peut continuer à penser que les mesures sur les heures supplémentaires peuvent soutenir la demande et renforcer l'offre dans ces moments de turbulences économiques mondiales.

L'urgence, c'est le long terme, c'est-à-dire la compétitivité de notre pays, sa capacité à exporter pour financer notre modèle social, le gouvernement doit donc se concentrer sur le développement des PME, la relance de la recherche et de l'innovation et le renforcement de nos universités. Le maître-mot doit être le travail, en cela, le Revenu de Solidarité Active proposé par Martin Hirsch doit être autant soutenu que possible puisqu'il permet de sortir des trappes à inactivité et de récompenser chaque heure de travail supplémentaire. Les difficultés actuelles peuvent justifier un décalage dans le temps de la généralisation de ce processus mais certainement pas son abandon.

Réduire les dépenses improductives de l'Etat et relancer le travail par tous les moyens, je ne sais pas s'il s'agit d'une politique de "rigueur", je suis en revanche convaincu qu'il s'agit de la politique économique à suivre.

15 mars 2008

Quelles qualités pour un homme d'Etat ?


Au-delà des différences de programme, le débat présidentiel de 2007 a beaucoup porté sur les qualités individuelles des candidats en lice pour l'exercice du pouvoir suprême. Il s’agissait de choisir la personnalité la plus apte à diriger le pays et à répondre aux préoccupations des Français. Plus récemment encore, le débat pour la primaire démocrate aux Etats-Unis se caractérise par une opposition de style entre Hillary Clinton et Barack Obama beaucoup plus que par des clivages politiques. C’est le combat de l’expérience et de la compétence face à la volonté de changement, une opposition qui relève avant tout du marketing politique. On peut regretter la trop grande personnalisation de ces scrutins, se dire que si ce sont désormais ces enjeux qui structurent le débat, c'est le signe que le politique a perdu tout pouvoir et qu'il ne fait plus qu’en entretenir l'illusion. Cette critique est pertinente mais elle ne doit pas pour autant évacuer la question des qualités individuelles qui font un homme d'Etat.

Il s'agit de passer au crible les différentes qualités morales, techniques ou intellectuelles qui se rapportent à l'exercice du pouvoir exécutif. En effet, ce qui distingue l'homme d'Etat de l'homme politique, c'est qu'il s'inscrit en permanence dans l'action et dans la responsabilité. Historiquement, cette expression apparaît au même moment que celle de Raison d'Etat, c'est-à-dire au moment de la guerre de Trente Ans, au moment où se constitue l'Etat moderne qui poursuit d'abord et avant tout ses propres intérêts. C'est donc Richelieu qui sert d'archétype à l'homme d'Etat. Bien entendu, le contexte historique changeant, les qualités requises évoluent, et l'image sombre du Cardinal-Ministre ne s'applique pas nécessairement à ceux qui aspirent à lui succéder. Ce qui n'a pas changé, c'est la fin ultime de l'homme d'Etat : la défense des intérêts de son pays, qu'ils soient d'ordre stratégique, géopolitique, économique ou social.

Commençons par le courage, souvent cité comme la qualité principale d'un responsable politique par nos concitoyens. On peut mettre des significations très diverses derrière ce concept. A l'évidence, la question du courage physique ne se pose pas pour un homme d'Etat, la politique cherchant à régler les différends par le dialogue et la persuasion, non par la force ou une certaine forme de violence. En ce sens, certaines apparitions du chef de l'Etat auprès des cheminots ou des pêcheurs sont complètement hors de propos. Le courage peut en revanche être envisagé dans le sens d'une résistance aux pressions, qu'il s'agisse de pressions extérieures avec les rapports de force géopolitiques ou de pressions intérieures face aux divers groupes d'influence et surtout face à l'opinion publique. L'homme d'Etat doit en effet être capable de prendre ses distances avec les sondages et ne pas céder systématiquement au mécontentement ambiant. Sa légitimité, il la tire de l'élection, pas de ses scores de popularité. Bien entendu, ce courage politique ne doit pas être entendu comme une forme d'autisme, et il est sain que l'exécutif réajuste sa politique en fonction des circonstances politiques, mais cela ne doit pas remettre en cause les fondements de cette politique.

Autre qualité très souvent mise en avant, en particulier par Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle, la volonté ou le volontarisme politique. Le Président de la République en a même fait son argument principal, avec son slogan de campagne "Ensemble tout devient possible". Bien entendu, il est préférable pour un homme politique d'être volontaire que résigné, en ce sens, le renouvellement des responsables politiques est une bonne chose puisqu'il substitue l'envie des nouveaux venus à la résignation des sortants, mais il serait dangereux de croire que la volonté politique suffit à elle seule. En effet, la principale limite à l'action politique c'est la complexité des problèmes posés, leur résolution nécessite en particulier de la durée et de la persévérance dans l'action. Faire croire que "quand on veut, on peut" relève de l'imposture intellectuelle. De plus, le volontarisme a pour principale conséquence de provoquer de la frustration et de la déception chez les électeurs : il est très dangereux de faire croire au peuple que la politique peut tout changer, cela revient à minimiser la résistance du réel et les complexités du monde, ce travers est particulièrement présent en France où le pouvoir politique tente d’entretenir le mythe de sa grandeur et de sa toute puissance.

Au-delà de ces qualités secondes que sont le courage et le volontarisme, l'homme d'Etat doit être jugé sur sa capacité d'entraînement, comme vient le rappeler la formule de Richard Nixon : "Le politicien suit le peuple alors que le peuple suit l’homme d’Etat". Cette vision classique de la politique s’oppose frontalement au concept en vogue de démocratie participative et refuse de rendre les armes face à la démocratie d’opinion. Que postulent en effet ces théories ? Que les responsables politiques sont des représentants du peuple chargés d’écouter puis de synthétiser leurs préoccupations et d’appliquer la politique qu’ils désirent. Cela revient à affirmer qu’une position politique préexiste aux débats démocratiques chez le peuple et que les élections permettent de choisir celui qui est le plus en phase avec l'opinion. Pour l'homme d'Etat, au contraire, c’est le débat démocratique qui a lieu lors des échéances électorales qui structure et fait émerger les positions politiques sur lesquelles le peuple se retrouve majoritairement. Pour prendre l’exemple de la dernière élection présidentielle, on peut penser que la victoire de Nicolas Sarkozy est due à sa bonne analyse des rapports de force politiques et en particulier qu’il fallait faire campagne très à droite, ou au contraire estimer que c’est le candidat de l’UMP qui a fait chavirer le pays à droite par sa force de conviction. Ainsi, l’homme d’Etat doit partir de l’hypothèse que la cohérence d’une politique n’est possible que si elle est élaborée par un nombre restreint de personnes, charge à lui ensuite d’agir pour qu’elle soit majoritairement soutenue dans le pays.

On touche là à la qualité essentielle de l’homme d’Etat : la lucidité. En effet, avant de partir convaincre la population, il faut s’appuyer sur un constat lucide de la situation du pays. On peut mener une très mauvaise politique avec tous les bons sentiments, tout le courage et toute la volonté du monde si l'analyse initiale est erronée. C'est en particulier pour cela que les leaders sociaux-démocrates traversent une période de crise puisque leur postulat de base d'un progrès conjoint de la démocratie, de l'économie et du social est mis en défaut par la mondialisation. Cette lucidité suppose une compréhension directe des principales problématiques économiques, sociales ou géopolitiques. En effet, l’homme d’Etat ne peut pas se permettre de passer par un tiers ou par un aréopage de conseillers et d’experts pour se faire une opinion. Il doit comprendre les hypothèses utilisées dans les modèles que lui présentent les économistes comme il doit connaître personnellement les souffrances et les aspirations des principales composantes de la population. Tous les sondages du monde, aussi détaillés et segmentés soient-ils, ne permettent pas d’accéder à la volonté profonde de la population. En clair, l’homme d’Etat doit refuser la technicisation excessive du politique tout comme sa réduction à une simple science sociale, il doit se baser sur son expérience, sa compétence et sa culture personnelle pour choisir le cap à suivre pour le pays. Pour que l’homme d’Etat ait une valeur ajoutée, il faut que ce constat ne se limite pas à un concentré d’opinions journalistiques à la portée du premier lecteur venu. S’il veut avoir raison avant tout le monde, l’homme d’Etat doit donc nécessairement remettre en cause la pensée dominante du moment.

Seule l’Histoire permet de distinguer les véritables hommes d’Etat, en reconnaissant ceux qui ont su se détacher de la nécessité. En effet, à court terme, le monde est fortement contraint et on peut presque affirmer que le pouvoir politique ne peut rien. La politique budgétaire en est l’exemple le plus criant : entre le respect du pacte de stabilité, la baisse des impôts pour rendre le pays attractif ou la reconduction quasi-automatique des dépenses publiques, les marges de manœuvre sont très étroites voire inexistantes. La plupart des mesures censées améliorer immédiatement la vie des gens sont en fait des postures démagogiques qui ne font qu’enfoncer le pays dans la crise. On peut par exemple décider d’augmenter les salaires, les retraites, de laisser filer les déficits de manière à améliorer le pouvoir d’achat, mais cela ne manquera pas de se traduire par une hausse des impôts pour les années à venir. Ce n’est qu’à moyen ou long terme que la politique peut avoir une influence décisive. Car si l’on ne peut rien pour le pouvoir d’achat à court terme face à l’envolée du prix des matières premières, on peut mettre en œuvre des politiques qui en rendent le pays moins dépendant, qu’il s’agisse de produire soi-même son énergie, de favoriser les économies d’énergie ou les filières de recyclage. Petit à petit, l’homme d’Etat voit donc la fatalité reculer, pour prendre une image, un pays est comme un gros paquebot : à court terme il est impossible d’infléchir sa trajectoire mais à plus long terme, un bon capitaine peut lui assigner le cap qu’il désire.

Franklin Delano Roosevelt constitue un cas d’école de l’homme d’Etat, notamment par sa façon de gouverner les Etats-Unis pendant la deuxième guerre mondiale. Il est tout d'abord parti d'un constat lucide de la situation, il a reconnu l'extrême dangerosité d'Hitler avant ses homologues européens, il s'est ensuite assigné un cap : l'entrée en guerre des États-Unis malgré une opinion majoritairement isolationniste. Par une détermination et une habileté totale, il a rapproché petit à petit son pays de l'Angleterre puis de la Russie, d'abord en leur fournissant des armes puis en participant directement aux opérations militaires. Pour tout cela, il restera certainement comme le plus grand Président de l'histoire des États-Unis.

Enfin, si l'homme d'État doit bannir la morale au profit de l'intérêt pour analyser la situation et mettre en œuvre sa politique, il doit la promouvoir à titre individuel. S'il veut être exigeant envers son peuple, il doit se montrer exemplaire et servir de "bouclier moral" à l'ensemble de son gouvernement. Quels que soient les moyens et les chemins employés, le peuple doit en effet être convaincu de la sincérité et de la justesse des fins poursuivies. L'homme d'État doit donc réussir à fondre ses intérêts dans ceux de l'État, en revenant à cette belle définition de la politique "faire passer le souci du monde avant le souci de soi". Cette tâche est particulièrement ardue dans un contexte de défiance généralisée à l'égard de la classe politique. Il existe une solution simple pour couper court à tous les procès d'intention instruits contre un responsable politique : qu'il s'engage à ne faire qu'un seul mandat à la tête de l'État. A coup sûr, un tel geste révolutionnaire, ce serait la marque d'un grand homme d'État.

08 mars 2008

Patrons, responsabilité et morale


Perte record à la Société Générale, scandale de l'UIMM, augmentation record des salaires des dirigeants du CAC 40, fraude fiscale en Allemagne et dans toute l'Europe : les patrons sont au coeur de l'actualité, et certainement pas pour les meilleures raisons. Ces évènements particuliers doivent être l'occasion de poser certaines questions de fond sur la responsabilité des patrons, la moralité de leurs rémunérations ou leur loyauté envers leur nation. En effet, la mondialisation a profondément changé le contexte dans lequel évoluent les grands dirigeants : leurs sociétés sont de plus en plus internationales, leurs salaires ont considérablement augmenté et les opportunités se sont multipliées pour ces personnalités souvent hors du commun qui pouvaient se sentir à l'étroit dans le cadre national.

L'affaire Kerviel a relancé le débat sur la responsabilité des grands patrons. Beaucoup, le Président de la République en tête, ont exigé la démission de Daniel Bouton, PDG de la Société Générale. Leur argumentation peut se résumer ainsi : les rémunérations très importantes octroyées aux grands dirigeants d'entreprise sont la contrepartie de leur responsabilité et du fait qu'ils doivent pouvoir servir de fusible à tous moments. En d'autres termes, le niveau de leur salaire s'explique en partie par la "précarité" de leur poste. Cette façon de présenter les termes du débat doit être dénoncée et complétement renversée. En effet, reconnaître la responsabilité du PDG face aux agissements de l'ensemble de ses salariés, au motif qu'il aurait du s'assurer que les systèmes de contrôle soient plus perfectionnés, c'est en fait célébrer un hymne à l'irresponsabilité généralisée. Il est trop commode de concentrer le poids de toutes les décisions sur une seule personne et de lui demander de prendre la porte une fois les dégâts causés, on manque ainsi une occasion de s'interroger sur les causes plus profondes des dysfonctionnements. De plus, il est moralement contestable de condamner une personne pour des actes dont elle n'est pas directement responsable, ce mode de fonctionnement s'oppose par exemple au fonctionnement de notre justice qui refuse de dissocier les notions de culpabilité et de responsabilité.

Mais ce qu'il faut surtout dénoncer, c'est l'idée que l'hyper-responsabilité couplée à la grande précarité du poste de patron justifie sa rémunération colossale. C'est une façon de reconnaître que, d'une manière ou d'une autre, le salaire d'un PDG est mérité. Or, quand on commence à parler en millions d'euros, les notions de mérite ou d'effort deviennent complètement caduques. Aucune qualité personnelle ne peut justifier de gagner 3,3 millions d'euros de salaire annuel comme ce fut le cas l'an passé pour Daniel Bouton. Pour le faire, il faudrait expliquer que cette différence d'un facteur proche de 300 par rapport à un salarié payé au SMIC s'appuie sur un mérite 300 fois plus fort ou une charge de travail 300 fois plus importante : cela ne tient pas. Pour comprendre, et expliquer en partie, un tel niveau de rémunération, il faut admettre que l'économie et le capitalisme n'ont rien à voir avec la morale. Ainsi, plutôt que de se demander si un salaire est juste, il faut comprendre ce qui peut le justifier. Lest acteurs économiques ne se définissent pas par leur moralité mais par leur rationnalité. Que se passe-t-il dans la tête d'un conseil d'administration qui accorde plusieurs millions de rémunération au dirigeant de la société ? Il se dit simplement que c'est le prix à payer pour attirer une personne qui sera capable de choisir la meilleure stratégie pour l'entreprise. Pour faire simple, si un "bon patron" permet de réaliser un résultat supérieur de quelques pourcents par rapport à un "patron moyen", ce qui peut se chiffrer en milliards d'euros, alors il est parfaitement rationnel et raisonnable de lui accorder une rémunération de plusieurs millions d'euros qui ne pésera pas grand chose par rapport au gain attendu. Bref, ce qui détermine le salire des grands patrons, c'est avant tout la loi de l'offre et de la demande, et aucunement des questions de mérite personnel.

On comprend dès lors pourquoi Daniel Bouton doit rester à la tête de la Société Générale, tant que sa responsabilité directe n'est pas mise en cause : d'une part il serait irresponsable de concentrer sur lui toute la responsabilité qui pèse au sein de l'entreprise et d'autre part le sacrifier serait une manière détournée de justifier sa rémunération sur le plan du mérite puisqu'elle serait la contrepartie à une grande responsabilité et à une grande précarité. Si on suivait une telle logique, on devrait accorder également des millions d'euros à un salarié à l'essai ou à un membre de cabinet ministériel puisque dans les deux cas ils peuvent être limogés du jour au lendemain. Plutôt que ces considérations morales inopérantes, préférons la froide réalité et la rationnalité qui prévaut dans le monde économique : chacun doit pouvoir être reconnu coupable uniquement de ce dont il est directement responsable, et la rémunération d'un individu n'est pas le reconnaissance de ses mérites, de ses talents ou de ses efforts, mais le résultat d'un calcul économique rationnel quant au gain que cet individu peut générer pour son entreprise.

Concernant l'affaire Gautier-Sauvagnac et la fameuse "caisse noire de l'UIMM", il faut bien entendu prôner la plus grande transparence dans le fonctionnement des organisations patronales et mettre fin à des pratiques opaques qui appartiennent au passé. Les partenaires sociaux doivent de ce point de vue réaliser la même révolution que celle que se sont imposés les partis politiques après les divers scandales à propos de leur financement. Mais, dans ces deux cas, il faut se méfier de ceux qui s'érigent comme des procureurs et des représentants de la vertu sur Terre. Derrière les belles paroles se cachent en effet des luttes de pouvoir, cette affaire est l'occasion pour le secteur des services de prendre le dessus sur l'industrie dans le patronat français. Des trois affaires évoquées dans l'introduction, celle-ci est donc paradoxalement celle dont il y a le moins de leçons générales et politiques à tirer.

Reste le scandale de la fraude fiscale qui a éclaté en Allemagne avant de s'étendre à l'Europe entière. D'après les premiers éléments de l'affaire, certaines grandes fortunes auraient contourné massivement le système fiscal de leur pays pour placer leur argent dans des paradis fiscaux européens au premier rang desquels figure la principauté du Liechtenstein. Cette fois, on sort du champ économique où seule compte la rationnalité des acteurs pour entrer dans celui de la politique où on demande aux citoyens un minimum de morale et de respect des lois. A ce titre, ces actes doivent donc être dénoncés le plus vigoureusement possible, ils ecoeurent et ils dégoûtent. Comment certains membres de la classe dirigeante peuvent se permettre de contourner la loi quand celle-ci s'applique avec fermeté sur le reste de la population ? Comment des milliardaires peuvent considérer que l'impôt qu'on leur demande leur est insupportable quand la totalité des smicards l'acquittent sans broncher ? Une fois la lumière faite sur cette affaire, le bras de la justice devra se montrer ferme et sévère, il en va de la paix sociale et de l'ordre public. A cette occasion, il faudrait rappeler l'immoralité dans laquelle se complaisent tant d'artistes ou de sportifs qui choisissent de s'expatrier pour des raisons fiscales. Même s'ils n'enfreignent pas la loi, leur comportement est profondément choquant et insuffisamment dénoncé par l'opinion publique.

Le patronat doit sortir des eaux troubles dans lesquelles il navigue actuellement. Cela suppose de ne pas mélanger les genres : les grands dirigeants ont tout d'abord un devoir d'efficacité et de compétence au service de leur entreprise, car un bon patron c'est souvent plus d'emploi et plus de croissance pour le pays, mais il ont également un devoir d'exemplarité et de moralité en tant que citoyen. Mettre la morale dans le champ économique, c'est prendre le risque de l'inefficacité, la soustraire au champ politique en invoquant uniquement la rationnalité des acteurs, c'est choisir la voie du cynisme le plus complet.

26 février 2008

Jusqu'où le débat politique peut-il descendre ?


Depuis le week-end dernier, la vie politique française est réduite à cette interrogation brûlante : Nicolas Sarkozy a-t-il bien fait de répondre "casse-toi pauvre con" lors du salon de l'agriculture ? Cette réplique fait la une de tous les journaux, est en tête de tous les titres des journaux télévisés, est dans toutes les conversations. Qu'a-t-il bien pu se passer depuis les dernières élections présidentielles ? A cette époque, la France avait montré au monde entier qu'elle était capable de se passionner pour un débat politique de fond, elle était venue voter en masse au nom de ses convictions en faveur du candidat ou de la candidate qui avait le meilleur programme et qui incarnait le plus ses valeurs. Aujourd'hui, on ne parle plus que vie privée et dérapages. Le Président n'a pas un comportement à la hauteur de la fonction, il baisse dans les sondages, on l'interroge sur sa baisse, il s'énerve, l'opposition en rajoute, la majorité n'ose plus se réclamer lui. La médiocrité s'est emparée du débat politique, l'invective et la violence commencent à poindre. Bien entendu, Nicolas Sarkozy porte une immense part de responsabilité, il a initié ce mouvement, et quand bien même cherche-t-il à y mettre un terme, plus rien ne semble contrôlable. Pour reprendre un terme grec : nous vivons dans l'ubris, c'est-à-dire la démesure la plus totale.

Les médias, que l'on disait inféodés au pouvoir, se livrent à un réquisitoire tous azimuts de sa politique, les éditorialistes épousent ce mouvement d'opinion d'hostilité envers le Président. Comme toujours, ils expliquent après coup de manière brillante comment cette chute dans les sondages qu'ils n'avaient pas prévue était inéluctable. Les nouveaux salons mondains que sont les émissions de talk-show ont réouvert leurs portes : l'antisarkozysme s'y déchaine, tel chanteur prône la résistance, tel acteur qualifie de rafle l'expulsion d'immigrés entrés illégalement sur le territoire, tel philosophe compare le sarkozysme au pétainisme. Certains journalistes se mettent à faire les poubelles en révélant en place publique un "supposé" SMS. C'est ce climat, cette impulsion des gens "d'en haut" qui rend possible la scène du salon de l'agriculture où un simple passant ose insulter le Président de la République. C'est cette première prise à partie qui aurait du émouvoir le microcosme, pas la réponse. Un seul homme politique a condamné avec force le mépris dont pouvait être l'objet le plus haut représentant de la nation : il s'agit de Lionel Jospin, dont on reconnaît ici les qualités d'homme d'Etat car il ne confond pas l'opposition avec le lynchage.

Nicolas Sarkozy sert de paratonnerre ou de catalyseur à toute la haine qui se répand habituellement sur la classe politique. A travers lui, ce sont tous les responsables publiques qui sont attaqués, ils sont devenus ces dernières années les carpettes sur lesquelles il est de bon ton de venir s'essuyer les pieds. Cette forme de critique se drape dans les habits de l'impertinence, force est de reconnaître qu'elle mérite amplement ce qualificatif, mais pas au sens où en l'entend habituellement. Quelle pertinence y'a-t-il en effet à interpeller le Président de la République sur sa vie et ses propos privés quand ce sont ses actions et ses prises de parole publiques qui devraient susciter la controverse ? Plutôt que de porter le débat sur la politique du gouvernement, nombre d'opposants contribuent à la diversion, ils détournent les Français des vrais problèmes politiques du pays. Pourtant les sujets ne manquent pas : laïcité, politique étrangère, réforme de l'école primaire et surtout politique économique.

En effet, le contexte économique mondial s'assombrit de mois en mois, la croissance faiblit, la crise dite des subprimes n'en finit pas de s'étendre, les matières premières s'envolent ce qui contribue à la montée des prix à la consommation. Ajoutons des problèmes plus récurrents comme l'augmentation des dépenses de sécurité sociale, l'explosion de la dette extérieure ou la nécessaire réduction du déficit public. Malgré cela, la question économique n'est plus débattue en France, la faute à un Président qui se disperse et lance d'innombrables chantiers périphériques et à une opposition trop contente de pouvoir surfer sur l'impopularité de l'exécutif sans avoir à trancher ses différends internes. Les conditions étaient pourtant toutes réunies, avec la remise du rapport Attali sur la libération de la croissance, pour que s'engage un débat de fond dans le pays. Au lieu de cela, on s'est focalisé sur la question "lilliputienne" des taxis et autres professions réglementées. Les pistes de la commission ne manquent pourtant pas d'audace avec le pari du numérique et de la société de la connaissance.

Il faut prendre garde à ce que la critique, souvent légitime, du sarkozysme ne se transforme en coagulation de tous les conservatismes et de tous les corporatismes. La tentation est forte de vouloir stopper le mouvement de réforme qui a été impulsé au sommet de l'Etat. L'année 2008 sera particulièrement éclairante, avec la mise en application de la Révue Générale des Politiques Publiques, le rendez-vous des retraites et les mesures annoncées par le gouvernement sur la compétitivité de notre pays. Chacun devra prendre ses responsabilités : le Président de la République ne devra pas fléchir malgré l'impopularité et le probable échec de la majorité aux municipales, l'opposition devra s'employer à une critique constructive et responsable, les médias devront se livrer au travail de pédagogie nécessaire pour que le pays prenne conscience de la gravité des enjeux.

Ayons toujours en tête l'exemple de la Fronde sous Richelieu et surtout sous Mazarin, ce mouvement populaire regroupant tous les conservatismes face à un mouvement de modernisation du pays sans précédent mené par les deux Cardinaux-ministres. A cette époque déjà, on pointait du doigt le comportement privé à la tête de l'Etat, les "mazarinades" se multipliaient pour moquer le Cardinal Italien, on l'accusait de manipuler, pour ne pas dire plus, Anne d'Autriche, régente du royaume et mère de Louis XIV. Malgré leur très faible popularité pendant leur gouvernement, l'Histoire a tranché en faveur de Richelieu et de Mazarin, elle a reconnu qu'ils ont été les artisans de la France moderne et unie tandis que la Fronde était le baroud d'honneur d'une société féodale et divisée. Chaque opposant doit méditer cet exemple, en recherchant l'intérêt de son pays avant l'intérêt de son parti ou de sa corporation. La sévérité du jugement de l'opinion envers Nicolas Sarkozy ne sera rien face à la sévérité du jugement de l'Histoire sur ses opposants s'ils persistent dans la voie qu'ils empruntent aujourd'hui.

17 février 2008

Non à la laïcité bisounours


Karl Marx nous l'avait bien dit : la religion, c'est l'opium du peuple. Cette maxime, bien que provenant du fondateur du communisme, n'a en tous cas pas échappé au Président de la République ou à ses conseillers. En effet, il ne se passe plus une semaine sans que Nicolas Sarkozy n'évoque ce sujet dans ses discours, comme ce fut le cas à Saint-Jean de Latran, à Ryad ou lors du dîner annuel du CRIF. Chrétiens, Musulmans ou Juifs, personne n'est oublié, chacun a droit à sa petite attention. Il n'y a rien de surprenant à tout cela, ici comme ailleurs, Nicolas Sarkozy fait maintenant ce qu'il a annoncé hier, sa vision est ainsi très clairement exposée dans son livre "La République, les religions, l'espérance". Pour faire court, Nicolas Sarkozy est un partisan de la laïcité bisounours, c'est-à-dire tolérante et naïve.

Qu'y a-t-il en effet derrière le concept de laïcité "ouverte" défendue par le chef de l'État ? Avant tout une volonté de tourner la page des oppositions passées entre les religions, au premier rang desquelles la religion catholique, et la République. Il s'agit de proposer une paix des braves, à laquelle seraient conviés les nouveaux venus depuis 1905, en particulier les musulmans. Au nom de l'égalité, on réclame donc que l'État puisse subventionner la construction de mosquées, comme il l'a fait auparavant pour les églises des catholiques, que chaque confession puisse développer un enseignement privé en France ou encore que chaque religion se dote d'organisations représentatives pour dialoguer avec l'État, comme le Conseil Français du Culte Musulman. Au nom de la menace de choc des civilisations, le Président souhaite que la France ait un rôle moteur pour faire entrer l'islam dans la modernité et pour le rendre compatible avec les valeurs de l'Occident. Toutes ces raisons sont louables et du succès de ces entreprises dépend une partie de notre vivre-ensemble voire de la stabilité géopolitique. En cela, le discours de Ryad est certainement une opération importante et plutôt réussie pour la diplomatie française.

Pour Nicolas Sarkozy, la laïcité s'apparente à la tolérance. Bien entendu cette tolérance n'est pas choquante en soi, mais elle ne suffit pas à définir ce qu'est la laïcité "à la Française". En effet, avant de ne favoriser ou de ne subventionner aucun culte, la laïcité exige en premier lieu la séparation du spirituel et du temporel, c'est-à-dire du politique et du religieux. Cela implique que les affaires de l'Église et celles de l'État n'interfèrent pas. Ainsi, il n'est pas du ressort de la République Française de chercher à combler le retard de l'Islam par rapport au catholicisme sur le plan des infrastructures ou de l'organisation ou de faire entrer l'Islam dans la modernité comme il n'est pas du ressort des religions d'imposer leurs rites, leurs traditions ou leur dogmes dans l'espace public où seul l'État fixe la norme. Dans de très nombreux pays qui se disent laïques, seule la première condition est respectée et on tolère tout à fait que la religion investisse le champ politique, notamment par le biais du lobbyisme, la France a cette particularité d'exiger une plus grande étanchéité.

Il faut ajouter la naïveté, ou plutôt la fausse naïveté, à la vision sarkozyenne de la laïcité car elle tend à faire croire qu'il n'existe pas de véritable débat entre croyants et non-croyants, ou entre laïques et religieux. C'est un fait que la laïcité s'est imposée en France avant tout contre les religions. Nous sommes, sur ce point, les héritiers directs des Lumières et en particulier de Voltaire. Le mouvement laïque, souvent anticlérical, a cherché à apporter une réponse à sa célèbre interrogation : "N'est-il pas honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n'en aient pas ?". D'ailleurs, plus que de laïcité, il faut parler en France de sécularisation, c'est-à-dire d'un processus qui vise à désacraliser et à rationaliser des pans entiers de la vie sociale jusque là investis par la religion. C'est un combat de la raison face à l'obscurantisme, de la vérité contre la croyance, de la liberté contre l'assujettissement. De ce point de vue, la laïcité est, au regard de l'Histoire, un élément essentiel de notre civilisation. Dire cela, ce n'est pas nier l'apport considérable de la civilisation chrétienne, mais justement le replacer à sa juste place : celui du culturel et non du transcendant. A Ryad, Nicolas Sarkozy n'est pas allé jusque là, même s'il a rappelé avec raison l'importance du passage d'un Dieu immanent, c'est-à-dire dans la nature, à un Dieu transcendant pour libérer l'Homme, il n'empêche que ce raisonnement ne suffit pas dans une société laïque comme la nôtre.

Là où le Président de la République a franchi le Rubicon, c'est lorsqu'il a prononcé ces mots lors de son discours de Saint-Jean de Latran : "En donnant en France et dans le monde le témoignage d'une vie donnée aux autres et comblée par l'expérience de Dieu, vous créez de l'espérance et vous faites grandir des sentiments nobles. C'est une chance pour notre pays, et le Président que je suis le considère avec beaucoup d'attention. Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance". En effet, on ne peut pas placer la morale religieuse au-dessus des valeurs républicaines véhiculées par à l'école. Un citoyen est en droit de penser cela, pas un Président de la République. Là encore, tout l'héritage des Lumières consiste à mettre sur pied une morale laïque, qui n'ait plus besoin de faire appel à des éléments transcendants pour convaincre les individus de son bien-fondé. Si tel n'était pas le cas, comment ferait-on pour maintenir l'ordre public dans un pays qui compte plusieurs millions d'athées ? On peut donc soutenir tout à la fois, c'est même une nécessité, qu'il faut rationaliser et moraliser les rapports humains.

Il y a une dizaine d'années, trois pays se déclaraient ouvertement laïques : la France, la Turquie et l'Irak. L'Irak est aujourd'hui livrée aux violences entre sunnites et chiites, la Turquie vient d'élire un Président qui refuse que sa femme apparaisse en public non voilée et qui vient d'autoriser l'usage du foulard à l'université, reste la France qui, à dire vrai, était déjà le seul pays authentiquement laïque des trois. En France il n'y a pas de religion d'Etat contrairement à la plupart des monarchies européennes (Royaume-Uni, Danemark...), les prêtres ne sont pas des fonctionnaires, contrairement à l'Allemagne ou à l'Irlande, il n'y a pas de délit de blasphème comme en Pologne, on ne prête jamais serment sur la Bible comme aux Etats-Unis. Mieux encore, la France est certainement le seul pays du monde à avoir développé l'idée de temple laïque avec le Panthéon : la République a cherché à se sacraliser et à priver petit à petit la religion de ses prérogatives.

Ne nous y trompons pas, revenir sur la loi de 1905, quels que soient les motifs invoqués, ce serait accomplir un acte de dé-civilisation. Les Français ne souhaitent pas cette évolution, ils sont fiers, à juste titre, de ce particularisme qui est si profondément ancré dans l'Histoire de notre pays. Ils puniront sévèrement les responsables qui le remettront en cause.

12 février 2008

Du mauvais usage de l'économie en politique


Peut-on encore dire, à l'instar d'un Lord Anglais du début du XXème siècle qu'il y ait deux types de problèmes dans la vie : les problèmes politiques, qui sont insolubles, et les problèmes économiques, qui sont incompréhensibles ? En effet, aujourd'hui, la politique semble se fondre entièrement dans l'économie tant et si bien qu'on ne parvient plus à les distinguer. Bien entendu, il est légitime que les préoccupations économiques et sociales soient profondément ancrées dans la population, surtout dans une période de déclin relatif, mais c'est aujourd'hui tout le raisonnement politique qui est complètement calqué sur l'économie. Cette dernière est passée du statut de science sociale descriptive et explicative à une science plus dure et normative.

Pour Keynes, qui restera certainement l'économiste qui aura le plus marqué le XXème siècle, les hommes politiques appliquent sans le savoir les recommandations d'économistes dont ils ignorent le nom. Il faut désormais inverser complètement le raisonnement : les hommes politiques mettent en avant les recommandations d'économistes de renom dont ils ne comprennent pas le contenu. Pour chaque nouvelle mesure, le gouvernement s'appuie sur les conseils de certains économistes, puis c'est au tour de l'opposition et de a presse de solliciter d'autres économistes pour en chiffrer les résultats et, dans la plupart des cas, pour en démontrer l'inutilité. Comme le Conseil d'Etat, les économistes sont aujourd'hui juges et parties : ils conseillent et ils sanctionnent l'action gouvernementale.

Ce phénomène a atteint son paroxysme lors de la dernière campagne présidentielle, à propos du chiffrage des programmes des différents candidats. A force d'arguments d'autorité, certains économistes ont calculé au million près le coût des mesures préconisées par Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou François Bayrou. Cela tenait déjà du miracle quand on connaît les incertitudes gigantesques qui entourent ces chiffrages : comment évaluer, en effet, le coût du passage du SMIC à 1500 euros sur le prochain quinquennat quand la candidate socialiste ne précise pas quelle année cette mesure entrera en vigueur ? Mais surtout, c'est regarder la politique par le tout petit bout de la lorgnette, on ne peut pas se contenter de chiffrer les dépenses en faisant abstraction des recettes qui doivent résulter de la mise en place des nouvelles mesures. La polémique actuelle sur le paquet fiscal est du même ordre : dire qu'il "coûte" 15 milliards d'euros n'a aucun sens puisque cet argent, d'une manière ou d'une autre sera réinjecté dans l'économie et qu'il reviendra donc pour une bonne partie dans les caisses de l'Etat. Un économiste de l'Institut de l'Entreprise (qui réalisait les chiffrages des programmes) expliquait à l'époque que les incertitudes sur les recettes étaient trop grandes et qu'il préférait s'en tenir aux dépenses. En d'autres termes, il avouait à mots couverts que cet exercice ne servait strictement à rien, sauf à considérer que le futur Président doit être celui qui propose le moins-disant en terme de programme.

Le problème de fond dans la relation entre la politique et l'économie est avant tout une confusion entre le descriptif et le normatif. Il faut, en effet, savoir de quelle économie on parle. Il y a tout d'abord l'économie générale, qui s'apparente principalement à de la comptabilité, et qui définit et relie certaines grandeurs entre elles, comme la monnaie, les prix, l'investissement, l'épargne, la consommation, la production, les exportations, les importations... Cette branche de l'économie cherche avant tout à décrire les moyens que les hommes ont de s'échanger certains produits et selon quels mécanismes se répartissent les richesses. Il n'est nullement question ici de théories, tout le monde doit bien reconnaître, par exemple, que la richesse produite est soit consommée, soit épargnée, soit exportée. Toutefois, si l'économie générale et en particulier la comptabilité nationale (PIB, balance commerciale,...) n'est pas sujette à l'idéologie, elle est le résultat d'un grand nombre de conventions comptables qui peuvent sembler arbitraires et qui doivent coïncider au maximum avec celles utilisées par les autres pays. On peut prendre l'exemple du calcul du produit intérieur brut, qui est censé représenter la somme de toutes les valeurs ajoutées produites sur le territoire Français. On comprend très bien ce raisonnement pour ce qui est d'une usine qui créé un bien utile à partir de matières premières et de consommations intermédiaires qui le sont moins, mais il est beaucoup plus discutable d'intégrer les services à ce calcul ou d'en exclure la valeur ajoutée produite dans chaque ménage (bricolage, cuisine, ménage,...). Malgré ses imperfections, l'économie générale est un domaine relativement solide, qui doit être impérativement maîtrisée par tous ceux qui entendent donner leur avis sur les problèmes économiques. C'est cette partie qui devrait être enseignée en priorité aux élèves de la filière ES.

A côté de cette branche de l'économie, on trouve une multitude de théories économiques, qui proposent des modèles de fonctionnement de certaines parties de l'économie réelle et qui se regroupent en grandes familles de pensée : les keynésiens, les classiques, les monétaristes... On peut prendre l'exemple de la théorie du commerce : des modèles très simples, formulés par Smith puis par Ricardo, montrent que tous les pays ont intérêt au libre-échange, chacun se spécialisant selon ses avantages comparatifs (pour Smith il s'agissait seulement d'avantages absolus). Ces théories ont mis fin à l'idée que dans un échange, il y avait forcément un gagnant et un perdant, leur portée est à ce point considérable qu'elles justifient, à l'heure actuelle, la baisse des barrières douanières ou l'existence de l'OMC. Cependant, comme toute théorie, elles reposent sur des hypothèses et sont soumises à controverse, il est donc inexact de les présenter comme une vérité scientifique. On peut, par exemple, fonder une autre théorie qui suppose que le bonheur des peuples ne dépend pas du niveau absolu de leur richesse mais du niveau relatif par rapport à ses voisins. Dans ce cas, le libre-échange ne va plus forcément de soi.

Plus récemment, en particulier grâce aux développements de l'informatique, on a vu se développer l'économétrie. Cette science, qui dérive directement des statistiques, consiste à rechercher, de manière empirique, des corrélations entre différentes variables économiques. Par exemple, on peut s'intéresser à l'impact de l'âge, du sexe et de l'ancienneté sur le salaire en France, ou encore à la relation statistique entre la criminalité et la présence policière dans les villes. L'économétrie se présente donc sous l'apparence de l'objectivité la plus totale, rompant ainsi avec le temps des modèles économiques où l'on essayait de se mettre à la place des divers acteurs pour prévoir certaines de leurs réactions. Pourtant, quand il choisit son modèle de régression (c'est-à-dire les paramètres qui doivent expliquer la valeur d'une variable), l'économètre a déjà mis beaucoup d'idéologie. En effet, on ne peut pas partir de rien et il faut bien quelques idées avant de mettre en place un modèle statistique, il n'est pas innocent de penser que le salaire varie en fonction de certains paramètres comme le sexe ou l'âge. En outre, il y a un pas entre la corrélation et la causalité, de ce point de vue, l'économétrie est soumise aux mêmes écueils que la sociologie : si l'on constate que les droitiers sont moins payés que les gauchers (ce n'est qu'une simple hypothèse), est-ce parce qu'ils sont moins productifs ou parce qu'ils sont discriminés ?

Enfin, vient la politique économique qui est, par essence, normative puisqu'elle entend prescrire la politique à suivre pour réaliser certains objectifs économiques. Pour cela, il convient de s'appuyer sur d'autres branches de l'économie : classiquement les théories économiques mais de plus en plus l'économétrie ou le "benchmarking" par rapport à d'autres pays comparables. Et c'est là que le bât blesse : il faut faire très attention pour transcrire des modèles remplis d'hypothèses ou des mesures remplies d'incertitudes en action à entreprendre. Là où une théorie économique devient de l'idéologie, c'est quand, par soucis de simplification, on ne mentionne plus les hypothèses qui sous-tendent le modèle : quel député libéral est actuellement en mesure d'expliquer les raisons profondes qui motivent le libre-échange ? Quel député socialiste peut justifier la pertinence des mesures de relance budgétaire ? Il ne faut pas non plus sous-estimer les difficultés techniques propres à l'économie : on ne peut pas se contenter de mesurer l'impact de telle ou telle mesure "toutes choses égales par ailleurs". De même qu'ils ne parviennent que très rarement à prévoir les crises ou à mesurer la croissance, les économistes sont souvent bien incapables de chiffrer l'effet d'une flexibilité accrue du marché du travail sur l'emploi ou encore d'une mesure de relance budgétaire sur la consommation et le PIB. Bien entendu il ne s'agit pas de tomber dans un excès inverse en ôtant tout intérêt aux analyses des économistes en matière de décisions politiques, mais d'être conscient des limites et des hypothèses qui leur sont propres plutôt que de les boire comme des paroles d'évangile. La faible culture économique des milieux politiques et journalistiques les rend aujourd'hui dépendants de ces "dires d'experts" souvent contradictoires.

Plus on fait d'économie, plus on se rend compte que l'on n'est pas sûr de grand chose. Comme toutes les autres sciences sociales, celle-ci se heurte à l'imprévisibilité des comportements humains, à la complexité et à la variabilité des systèmes étudiés. La politique économique ne doit, par conséquent, pas être laissé aux seuls économistes, elle doit surtout être coordonnée, cohérente et menée au bon moment.