13 octobre 2007

Faut-il libérer la croissance ?


Parmi les innombrables commissions installées par Nicolas Sarkozy, une retient particulièrement l'attention, il s'agit de la Commission pour la Libération de la Croissance Française, dirigée par l'ancien conseiller de François Mitterrand, Jacques Attali. Il s'agit en effet de s'attaquer à la faiblesse principale de la France qui est le manque de dynamisme de son économie. Notre pays croît moins vite que le reste du monde, ce qui peut sembler normal, mais surtout, il croît moins vite que les pays voisins comparables, ce qui l'est beaucoup moins. Il s'agit donc de repérer les freins à la croissance, ce à quoi se sont attelés bon nombre d'experts et de politiques avant M. Attali. Un constat semble se dégager : notre pays souffre d'un déficit de libéralisation. En effet, qu'il s'agisse du marché des biens, du marché du travail ou du marché des services, les régulations publiques sont trop nombreuses et trop contraignantes pour la libre entreprise.

De nombreuses activités, comme la grande distribution, les taxis, les notaires ou les auto-écoles sont accusées de profiter de protections réglementaires (loi Galland, numerus clausus,...) pour se constituer des rentes au détriment du pouvoir d'achat du plus grand nombre. Cette analyse est juste et elle est mise en avant pour justifier la libéralisation d'autres secteurs beaucoup moins consensuels comme l'éducation, la médecine ou la protection sociale. C'est ici qu'il faut s'arrêter et réfléchir un peu sur cette notion de croissance : faut-il la considérer comme le but indépassable de la politique économique ? Peut-elle entrer en contradiction avec d'autres principes de la vie en société ? Est-elle l'unique déterminant de la puissance des Etats ?

La croissance mesure l'efficacité d'un système économique, elle est donc intimement liée à l'organisation de ce système. L'histoire économique montre de manière assez claire que c'est le marché qui permet d'obtenir la plus forte croissance quantitative. Ouvrir un secteur au marché n'assure pas une baisse des prix, comme on essaye de le faire croire souvent, mais bien une augmentation de l'activité totale de ce secteur. La libéralisation des renseignements téléphoniques est un bel exemple en la matière : les prix ont augmenté, la qualité de service a diminué mais le marché a explosé. Partant, si l'on considère qu'une bonne politique économique consiste à soutenir l'activité, dans le but d'augmenter l'emploi, les échanges, la production et les services, alors il faut tout libéraliser. On diminuerait très certainement le chômage en confiant au marché l'éducation nationale, la justice, la protection sociale et peut-être même l'ordre public. Chacune de ces missions serait rémunérée à son juste prix et à chaque besoin de la population, le marché apporterait une réponse appropriée.

Cette présentation du problème permet de comprendre qu'une augmentation de la croissance ne s'obtient pas sans douleur, qu'il faut que la population la "paye" d'une manière ou d'une autre, soit en acceptant de travailler davantage, en renonçant à certaines protections, en déteriorant l'environnement ou encore en renonçant à certains principes qui participaient jusque là à leur qualité de vie. Le passage à une société de consommation totale a un coût en termes culturels et civilisationnels, cela tend à remplacer complètement l'"être" par l'"avoir" et provoquer ainsi de graves crises de sens dans la société. On n'est pas forcément plus heureux si on consomme davantage, le quantitatif n'influe pas sur la qualitatif (l'augmentation des ventes de disques ou de livres ne préjuge en rien de la valeur de ces biens culturels). Il y a un grand péril à faire de l'individu un simple consommateur dont on cherche à comprendre le fonctionnement à coups de promotions, de publicité et d'organisation des rayons dans les grandes surfaces, c'est une manière d'assujétir et d'insulter la nature humaine.

La croissance est également ce qui permet de financer les politiques publiques et la solidarité nationale, c'est une des raisons pour lesquelles cet objectif ne fait pas débat entre la droite et la gauche (les moyens de l'atteindre sont moins consensuels). Mais il faut prendre garde à ce que l'Etat ne devienne pas en la matière un "pompier pyromane" en voulant soigner les dégâts sociaux qu'il aura lui-même contribué à faire naître en faisant pression sur le corps social. Ainsi il est possible de supprimer la loi Galland pour baisser les prix dans la grande distribution mais il faudra ensuite s'occuper de la situation des fournisseurs complètement dépendants et pressurisés par certains hypermarchés. Il en va de même avec la libéralisation du marché du travail, véritable opportunité pour la croissance mais risque social majeur.

Même si le sujet est l'objet d'un vif débat entre économistes, une croissance soutenue semble très bien s'accomoder de fortes inégalités. En effet, s'il est efficace, le marché ne dit rien de la répartition des richesses. La société et l'Etat ne peuvent se satisfaire de cette situation, quitte à brider le développement économique du pays. L'Education Nationale, la souscription obligatoire au système de protection sociale et la progressivité de l'impôt sont à ce titre des instruments essentiels de l'égalité des chances chère à notre République. Il est également faux de postuler l'indépendance des questions de création et de redistribution des richesses, chacune influant sur l'autre. Les délocalisations ou les exils fiscaux rendent difficile, sinon impossible, une politique sociale ambitieuse. Avec la mondialisation, l'Etat est soumis à un chantage permanent : la compétitivité de son territoire et ce que cela implique sur sa fiscalité et les caractéristiques de son marché du travail.

Il ne faut pas perdre de vue que l'action politique a une mission civilisatrice qui ne peut se résumer à la bonne tenue de la croissance. Nous ne sommes pas encore des "homo economicus", pourvus d'une simple fonction d'utilité qu'un marché efficient permettrait de maximiser collectivement. La politique, ce n'est pas que de l'économie. Reste à savoir si nous pouvons nous permettre cette réflexion critique à propos de la croissance. La France, si elle veut continuer à peser dans le concert des nations, n'a pas véritablement le choix, elle ne peut pas continuer de subir un appauvrissement relatif. C'est cet impératif qui disqualifie les partisans de la décroissance. La véritable question, c'est quelle croissance voulons-nous ? Il y a d'autres voies que la société de consommation poussée à son paroxysme, on peut favoriser une croissance riche en innovations techniques et respectueuse des questions environnementales et sociales. La libéralisation de certains secteurs ne doit pas être exclue par principe mais elle peut s'accompagner d'interventions de l'Etat. La construction du TGV Est est un bel exemple en la matière : en rapprochant l'Alsace, la Lorraine et l'Allemagne de Paris, on fait naître de nouveaux projets chez les entrepreneurs, on développe le tourisme et en même temps on promeut un moyen de transport respectueux de l'environnement.

Derrière chaque plan de relance de la croissance, il y a un projet de société. Peut-on dire que l'écart de croissance entre la France et les Etats-Unis se traduisse par une moindre qualité de vie dans l'hexagone ? Que la Commission Attali libère la croissance française, mais qu'elle n'oublie pas de s'interroger sur la "qualité" de cette croissance et sur sa soutenabilité par le corps social français.

07 octobre 2007

L'exemple ovale


L'équipe de France vient de battre les All-Blacks, ultra-favoris de la Coupe du Monde de rugby. Certes, cet exploit ne saurait à lui seul augmenter la croissance française ou réduire les déficits publics, comme certains "naïfs volontaristes" aimeraient le croire, cependant le comportement des Bleus est un exemple pour tout le peuple Français. De surcroît, la société dans son ensemble aurait tout à gagner à s'inspirer davantage des valeurs qui font le rugby.

Les grands événements sportifs sont de puissants révélateurs de ce que sont les peuples au fond d'eux mêmes, ils font apparaître leurs qualités morales comme leurs faiblesses. Ainsi, assister au match devant le grand écran de l'Hôtel de Ville de Paris m'a plus renseigné sur le peuple français que n'importe quel sondage d'opinion ou étude sociologique. Côté faiblesses, on a des spectateurs et des médias convaincus de la défaite de leur équipe et qui semblent se complaire dans les premières minutes du match où les All Blacks imposent leur rythme et leur puissance. "De toute façon ils sont trop forts pour nous, ce sont eux qui vont gagner la Coupe du Monde" explique un mari à sa femme. Ces réactions sont les mêmes que celles qui ont précédé le huitième de finale contre l'Espagne l'année dernière dans le mondial de foot, elles composent ce défaitisme si bien analysé et condamné par l'historien Marc Bloch au moment de la débâcle de 1940. Plus qu'une faiblesse, il s'agit là d'une faute morale : même s'ils sont attachés à leur équipe, les Français ne souhaitent pas sombrer avec elle et, en cas de défaite, préfèrent adopter un ton sarcastique et moqueur plutôt que d'afficher une tristesse de circonstance et d'essayer de se remobiliser pour le match suivant.

Autre faiblesse : l'apparition sur l'écran du Président de la République venu assister au match dans les tribunes du Millenium Stadium provoque les sifflets et les insultes de la foule, pourtant, une bonne moitié a du voter pour lui quelques mois plus tôt. Cette hostilité n'a rien à voir avec le désaccord politique légitime, c'est un manque de respect profond à la fonction présidentielle et donc quelque part à la France. Ce déversement de haine à l'égard du pouvoir politique est un mal bien français qui n'a pas connu d'interruption de Richelieu à Sarkozy. Par manque de maturité, le peuple français refuse de penser que ses représentants politiques n'agissent pas contre mais pour lui. Difficile de penser qu'Angela Merkel subisse le même sort en Allemagne, même de la part de militants du SPD.

Côté forces, il y a ce fabuleux hymne national, repris par toute la foule qui s'est levée pour l'occasion, symbole d'un fort sentiment patriotique, base d'un fort lien social. Les Français aiment la France, peut-être même l'idolâtrent-ils parfois. A ce moment précis, aussi ridicule que cela puisse paraître, on se sent tous frères et tous fiers. Il ne s'agit pas d'un chauvinisme étroit, l'hymne néo-zélandais a été écouté dans le silence puis applaudi, mais d'une forme de cohésion et d'identité nationale que l'on se plait à exacerber lors des grands événements sportifs. Enfin il y a cette fabuleuse deuxième période où tout une foule soutient son équipe sans la moindre retenue et laisse exploser sa joie au coup de sifflet final. Au milieu des cris et des applaudissements, on sent une émotion et une grande sincérité. On ne peut pas aimer et comprendre la politique si on ne vibre pas dans ces grands moments de liesse populaire.

Après les spectateurs, les joueurs. Ils ont été exemplaires, combatifs et courageux, surtout en défense dans les dernières minutes du match. S'ils ont su contenir les assauts des All Black c'est par leur cohésion et leur rigueur défensive. Il faut ajouter à ces qualités morales une préparation très poussée et très professionnelle. Loin de se reposer sur son "french flair", l'encadrement de l'équipe de France n'a pas hésité à s'inspirer du jeu et de la préparation des nations de l'hémisphère sud ou de l'Angleterre. Courage, cohésion, rigueur, professionnalisme : un véritable projet de société !

Le rugby est un sport magnifique, c'est un combat où l'on respecte l'adversaire, où pour avancer il faut faire des passes en arrière et donc progresser tous ensemble, un sport de force où le génie a toute sa place comme Frédéric Michalak l'a encore démontré. Puissent les enfants français rejoindre massivement les clubs de rugby pour se nourrir de toutes ces belles valeurs.

19 septembre 2007

Politique sociale et cohésion nationale


Nicolas Sarkozy vient d'annoncer son nouveau contrat social, la Belgique est sur la voie de la cission. Ces deux événements ne semblent pas avoir un quelconque rapport entre eux, ils illustrent pourtant tous les deux le lien très fort qui existe entre la politique sociale d'un pays et la cohésion nationale. En effet, au-delà des symboles fort visibles comme le drapeau et l'hymne national, ce qui génére à proprement parler le vivre-ensemble ou la cohésion d'un pays, ce sont les mécanismes de solidarité entre citoyens (riches et pauvres, jeunes et vieux,...). Cette solidarité, ce "contrat social" pour reprendre les mots du Président de la République, doit viser le rassemblement du pays ce qui implique de ne pas laisser les plus déshérités sur le bord du chemin et de ne pas demander des efforts surdimensionnés à certaines catégories de la population, aussi aisées qu'elles soient.

La Belgique vit une des crises les plus sérieuses de sa (courte) existence : Flamands et Wallons ne parviennent pas à se mettre d'accord pour former un gouvernement en raison des revendications fédéralistes des premiers. En proposant de régionaliser l'assurance maladie, au motif que les francophones cotisent moins qu'ils ne touchent, on porte profondément atteinte à l'unité et à l'existence même de ce pays. En effet, que restera-t-il de commun aux deux communautés du royaume d'Albert II si elles ne parlent pas la même langue et que leur système de protection sociale est scindé en deux ? L'exemple Belge prouve les dangers d'un fédéralisme trop poussé qui exite les tensions communautaires et nourrit le ressentiment. Malgré toutes ses imperfections, le centralisme à la Française a permis de forger une solide identité et cohésion nationale.

Venons-en à la politique sociale proposée par Nicolas Sarkozy au Sénat. Elle comprend tout d'abord des éléments de bon sens partagés par bon nombre de connaisseurs des dossiers sociaux, comme la fusion entre l'ANPE et l'UNEDIC, la poursuite de la réforme du régime général des retraites (comme le prévoit la loi Fillon de 2003) ou la taxation des départs en préretaite. Mais deux mesures sont plus directement liées à la question qui nous occupe ici : la cohésion nationale, il s'agit de la réforme des régimes spéciaux de retraites et du financement de l'assurance maladie.

Plus qu'une question financière, la réforme des régimes spéciaux est une question d'ordre symbolique : les Français, comme l'a écrit Tocqueville, ont la passion de l'égalité et ils admettent difficilement ce qu'ils perçoivent comme des privilèges. Bien entendu, les différents régimes concernés sont dans des situations très hétérogènes : certains, comme EDF ou la RATP, sont bénéficiaires et contribuent, comme le régime général au financement des régimes déficitaires comme ceux de la SNCF, des mineurs ou des marins. Mais le compte n'y est pas, l'allongement de la durée de la vie rend intenable les départs à la retraite à 55 ans, on ne peut pas trop en demander à la solidarité nationale, surtout quand on sait qu'elle provient de salariés (publics ou privés) qui voient leur durée de cotisation s'allonger au fil des réformes. L'alignement des différents régimes de retraite est donc une nécessité, c'est une des garanties (nécessaire mais pas suffisante) pour le maintien d'un régime de retraites par répartition, signe de la solidarité intergénérationnelle.

Les propos du Président de la République à propos de l'évolution de la protection sociale sont en revanche moins rassurants au regard de la solidification du contrat social entre les Français. Il est louable de souhaiter mettre en place un nouveau risque pour la dépendance, c'est une évolution nécessaire de la protection sociale du fait, là encore, de l'allongement de la vie. Il est parfaitement raisonnable de proposer une franchise sur les remboursements de l'assurance maladie pour tenter d'en combler la dette et donc assurer sa pérennité. Mais on peut s'alarmer d'une remise en cause des mécanismes de solidarité nationale au profit d'une plus grande responsabilité individuelle à travers les couvertures complémentaires. Il ne faut pas aboutir à une conception anglo-saxonne de la protection sociale ou l'Etat assurerait un minimum vital, libre aux individus, suivant leurs moyens, de cotiser dans des fonds privés pour assurer leurs arrières. Une telle évolution affaiblirait considérablement le lien social et par-là même la cohésion nationale.

Le modèle social français doit impérativement être réformé, sous peine de devenir obsolète et impossible à financer, mais il serait très dangereux de vouloir en renier les principes qui, n'ayons pas peur des mots, font partie de "l'identité nationale" française si chère à Nicolas Sarkozy. L'alternative est claire : soit on abandonne définitivement ce modèle soit on tente de le sauver en faisant un effort collectif (franchise et allongement de la durée de cotisation). La retraite par répartition, l'assurance maladie universelle et obligatoire ne sont pas des reliques à mettre au rebut, ce sont des joyaux qu'il convient de mettre en valeur.

17 septembre 2007

Le choix et la nécessité


L’action politique est perçue par bon nombre de nos concitoyens comme une suite de choix entre différentes options dans le but d’atteindre des objectifs conformes à de grands principes politiques. On essaye ainsi d’estimer l’impact de telle ou telle mesure « toutes choses étant égales par ailleurs », mais le réel est souvent peu enclin à se laisser figer de la sorte, en outre, c’est bien souvent la nécessité qui guide les choix des responsables politiques.

En effet, en politique comme ailleurs, nécessité fait loi, le choix est un luxe qu’on ne rencontre que rarement. Cette nécessité prend souvent la forme de contraintes financières : l’Etat doit honorer ses dettes vis-à-vis de ses créanciers sous peine d’inspirer une défiance généralisée. Cette préoccupation peut sembler bassement matérielle, elle est en faite bien souvent à l’origine d’évènements politiques d’une importance majeure : c’est la nécessité de financer la guerre de Trente Ans qui ont conduit les deux cardinaux-ministres Richelieu et Mazarin à augmenter considérablement les impôts pour payer les armées, ce qui a peu ou prou conduit à la Fronde. C’est la situation désastreuse des finances de l’Empire qui a condamné le retour de Napoléon lors des Cents Jours, Waterloo n’ayant fait que précipiter sa chute. Enfin, c’est le financement de la protection sociale qui a conduit Jacques Chirac à mener en 1995 une politique contraire à celle qu’il avait prônée lors de la campagne électorale et qui a fini par aboutir au départ d’Alain Juppé.

La nécessité est également omniprésente dans le domaine des relations internationales. Pour s’en convaincre, il suffit de lire « Diplomacy » d’Henry Kissinger, l’ancien Secrétaire d’Etat de Richard Nixon y dresse une histoire des relations diplomatiques sous l’angle de la nécessité. Sous sa plume, l’événement devient l’émanation inéluctable de causes profondes qu’on ne peut comprendre qu’en regardant le passé. Ce qui réduit le champ des possibles pour les gouvernants, c’est la Raison d’Etat, c’est elle qui dicte les grands choix stratégiques. Considérons le déclenchement de la Première Guerre mondiale, pour la première fois en Europe, le système de balance des pouvoirs a été remis en cause et remplacé par un système d’alliances rigides entre des Etats de forces disparates : Angleterre, France, Russie et Serbie d’un côté et Allemagne et Autriche-Hongrie de l’autre. Cet équilibre est d’autant plus fragile que les « petits » peuvent entraîner leurs alliés à entrer à guerre par un chantage au retournement d’alliance. C’est donc, au départ, conduite par la nécessité que l’Allemagne finit par céder aux demandes autrichiennes et entre dans un conflit qui n’était au départ que régional. L’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo n’a fait que précipiter ce qui devait nécessairement arriver, en fait de cause, il s’agit d’un prétexte.

Qu’en est-il de la politique fiscale ? Est-ce la justice ou l’efficacité qui commande à la levée d’un impôt ? Là encore, il semble que la réponse est à trouver du côté de la nécessité. Risquons cette lapalissade : l’impôt que l’on décide est d’abord celui que l’on est en mesure de lever. Sous l’Ancien Régime, quand l’Etat n’était pas suffisamment fort et organisé, il s’agissait des droits de douanes (comme aujourd’hui en Afrique même si cela est mauvais pour l’économie de ces pays) facilement perceptibles à l’entrée des villes, puis dans le cadre d’un Etat-nation plus structuré ce sera l’impôt sur le revenu. Avec la mondialisation, qui implique une mobilité du capital mais aussi des personnes, cette taxation devient plus délicate du fait de l’exil fiscal, de même que l’impôt sur les sociétés peut entraîner des délocalisations et que les charges sur les salaires pèsent sur l’emploi. Reste la TVA, payée par des consommateurs non-délocalisables, et qui prend une part de plus en plus importante dans les recettes de l’Etat et peut-être, demain, dans le financement de la protection sociale. On peut trouver cette situation injuste (elle l’est), inefficace sur le plan économique, ces considérations pèsent peu face à la nécessité de percevoir effectivement l’impôt.

Vision bien pessimiste de la politique qui ne peut rien et qui subit tout. Reste-t-il des choix aux responsables publics pour mener leur pays dans la bonne direction ? Heureusement, oui. La nécessité commande à court et à moyen terme : la situation passée explique en très grande partie la situation à venir ; en revanche, il est possible d’influer sur un avenir plus lointain. Un pays est un gros navire, on ne peut pas changer sa direction instantanément mais on peut choisir le cap. Franklin Delano Roosevelt illustre particulièrement ce propos : voici un homme qui a réussi par sa vision, son charisme et sa capacité de conviction à emmener un peuple majoritairement non-interventionniste (pour ne pas dire isolationniste) à entrer de plain pied dans la Seconde Guerre Mondiale. C’est en grande partie la personnalité de cet homme d’exception qui a dicté l’issue du plus grand conflit de l’histoire de l’humanité. On peut également citer le choix du nucléaire pour la France par le Général de Gaulle (relayé en ce qui concerne le nucléaire civil par ses deux successeurs Pompidou et Giscard d’Estaing) qui assure une partie de notre prospérité actuelle et qui sera probablement décisive dans l’avenir.

On peut ainsi définir le véritable Homme d’Etat, non comme celui qui est courageux, non comme celui qui est honnête, non comme celui qui est charismatique mais comme celui qui parvient à se libérer des différentes formes de la nécessité. Ces gens-là sont rares, ils réussissent l’exploit de marquer le réel de leur empreinte. Lourde tâche pour le peuple que de savoir les repérer.

01 septembre 2007

L'éléphant et le mammouth


Après avoir voulu dégraisser le mammouth, l'incorrigible Claude Allègre entendrait-il décimer les éléphants au parti socialiste, et en particulier le premier d'entre eux ? Son dernier livre "la Défaite en chantant" laisse peu de doutes à ce sujet : il conserve un ton féroce, bien qu'adouci, envers Ségolène Royal et concentre ses critiques sur François Hollande et la nouvelle garde du parti socialiste. Il n'est pas le seul à tirer à boulets rouges sur le premier secrétaire du PS, la chasse est ouverte de toutes parts : Fabiusiens, Royalistes, Strauss-Kahniens et même jospinistes s'en donnent à coeur joie. La défaite du PS c'est lui, la faillite de la gauche c'est encore lui. En réalité François Hollande est un bouc émissaire bien commode qui pourrait bien être le véritable refondateur du parti socialiste.

Tous les dirigeants socialistes s'accordent sur le désordre qui règne en leur sein et sur le climat délétère qui existe entre les différents courants, mais cette complainte lancinante qui se répand sur les ondes est bien moins un constat lucide et objectif qu'une sorte de prophétie auto-réalisatrice. Dire que tout va mal c'est quelque part faire en sorte que tout aille pour le pire. Du coup, on s'enferme dans de faux débats et les mêmes arguments ressortent comme à chaque défaite : le PS doit accepter pleinement l'économie de marché puisqu'il s'y est officiellement rangé depuis le tourant de la rigueur de 1983, il faut prendre acte de la mondialisation, il faut s'affirmer comme socio-démocrates. Plutôt que d'un exercice de réflexion ou de refondation, on assiste en fait à un grand concours d'enfonçage de portes ouvertes.

A ces débats théoriques et abstraits, François Hollande a proposé une autre méthode certainement plus prometteuse. Pour sortir des mots "reconstruction" et "refondation", il a proposé trois grands forums thématiques pour reconstruire un corps de doctrine : la citoyenneté dans la nation, le socialisme et la mondialisation et la place de la solidarité dans une société individualisée. Ces trois interrogations sont pour le moins judicieuse et peuvent se ramener à une thématique chère à Lionel Jospin : comment faire que l'économie de marché ne débouche pas sur une société de marché. Pour éviter de passer de l'un à l'autre, le Premier Secrétaire du parti socialiste avance donc trois gardes-fous : la citoyenneté, le socialisme et la solidarité.

La citoyenneté ne peut plus se contenter d'être un ensemble de droits à réclamer, ce doit être l'expression de la loyauté vis-à-vis de l'Etat et de la nation. Sans cette loyauté, l'individualisme, le communautarisme et le corporatisme prennent vite le pas sur la fraternité et sur le vivre-ensemble. Il faut réaffirmer avec force que la citoyenneté est la première des identités, devant l'origine géographique, la religion, les orientations politiques ou surtout le statut social. Face à un Nicolas Sarkozy qui semble accaparer l'idée de nation, la gauche n'a effectivement d'autres choix que de se faire la championne de la citoyenneté. Derrière ce thème, on trouve celui de la loyauté des élites envers la nation : comment éviter dans une monde ouvert où les cerveaux et les grandes fortunes circulent librement qu'ils restent attachés à leur pays et n'éprouvent pas le besoin de partir à l'étranger.

Le socialisme, l'économie de marché étant acceptée par tous, ne peut s'entendre comme une organisation de la production : c'est au marché et à l'initiative privée de s'occuper de l'allocation des ressources et de l'organisation des moyens de production. Qu'est-ce alors que le socialisme ? Le mot mérite toutefois d'être maintenu, tout d'abord parce qu'il sonne mieux que "social-démocratie" mais surtout parce qu'il exprime l'objectif ultime de la gauche : le progrès social. Un socialisme moderne doit tenter de favoriser le progrès et la croissance économique (pas de différence avec la droite de ce point de vue) mais également de la transformer en avancées sociales. Ces avancées ne doivent cependant pas prendre la forme d'avantages acquis, nouvelle forme des privilèges, elles doivent au contraire s'adapter au monde tel qu'il est. Car ce qu'il faut promouvoir c'est un progrès global pas une défense de chacun des intérêts de chacune des catégories de la population.

La solidarité est lourdement remise en question dans un monde individualisé, il appartient donc à la puissance publique de créer les conditions du lien social et de la solidarité financière entre les Français. C'est la défense - mais surtout l'amélioration - de ce qu'on appelle pompeusement le "modèle social français". Quelle meilleure preuve de solidarité pour un peuple que d'adopter un système de retraite par répartition ou la souscription obligatoire à un régime d'assurance maladie ? La gauche doit réfléchir à la pérennisation de ce système et éviter que l'Etat ne se retrouve être l'assureur en dernier ressort des plus défavorisés, les autres se tournant vers des organismes privés qui leur sont plus profitables.

Le débat d'idées peut donc être lancé au PS sur ces trois thèmes fondateurs, le constat semble juste et lucide, les solutions beaucoup plus dures à trouver. Espérons simplement qu'il ne s'agisse pas là d'une énième manoeuvre de diversion de François Hollande pour conserver, d'une manière ou d'une autre, le leadership au PS.

22 août 2007

Plutôt l'hypocrisie que le puritanisme


Quel rapport y'a-t-il entre le canular de Gérald Dahan contre Ségolène Royal, la mise à l'écart d'Alain Duhamel de la campagne éléctorale suite à ses propos sur François Bayrou, l'insulte de Patrick Devedjan proférée contre Anne-Marie Comparini et le lancement du moteur de recherche de personnes Spock ? Dans tous les cas il s'agit d'atteintes à la vie privée principalement véhiculées par Internet et parfois reprises par les médias traditionnels. Au nom de la transparence et de la lutte contre l'hypocrisie et les doubles discours, on piétine sans relâche l'intimité et on favorise la calomnie.

Qui n'a jamais "Googlé" le nom d'une autre personne sur Internet ? Cette pratique devenue courante et qui, la plupart du temps, se substitue simplement aux anciens vecteurs d'information, est également un moyen d'assouvir un certain voyeurisme en essayant d'obtenir le plus de renseignements possibles sur la vie d'autrui : quel est son métier ? Quelles sont ses opinions politiques ? Quelle est sa formation ? Est-il fan de jeux vidéos ? Est-il un catholique pratiquant ? Appartient-il à des associations ? ... Grâce aux moteurs de recherche, la vie "virtuelle" privée devient publique, maîtriser ce qui se dit sur soi et ce qui apparaît dans l'index Google devient un véritable enjeu. Mais le nom d'une personne semble plus vulnérable que celui d'une entreprise dans le capitalisme moderne, et il est le plus souvent impossible de supprimer des propos désobligeants à son encontre ou même d'empêcher qu'ils soient référencés dans les moteurs de recherche.

Au-delà de cette pratique devenue courante, certains groupes américains veulent aller plus loin en lançant des moteurs de recherche de personnes, fournissant une fiche et des liens sur des individus connus ou inconnus. Dès lors que les informations présentes sur ce type de plateforme sont librement choisies par la personne concernée, il n'y a rien de choquant, c'est d'ailleurs le mode de fonctionnement de tous les réseaux du type Facebook ou MySpace, en revanche, si la vérification des fiches est laissée à la "communauté des internautes", alors toutes les dérives sont possibles. A l'instar de ce qui se fait sur Wikipédia, où certaines firmes ou hommes politiques modifient les articles les concernant, les fiches "Spock" ne seront pas toujours alimentées avec les meilleures intentions.

La réponse de la "communauté des internautes" est sur ce point assez édifiante : des sites ont été créés pour savoir qui écrivait ou modifiait les articles sur Wikipédia. C'est la société de l'hypersurveillance en pleine action. Qui ne voit pas toutes les dérives que peuvent engendrer de tels comportements ? Cette société où tout doit être public, où les puissants doivent être épiés dans leurs moindres faits et gestes, où chaque conversation peut être enregistrée sur un téléphone portable puis diffusée sur DailyMotion ou YouTube sans l'avis des principaux intéressés n'aurait pas forcément déplu à Robespierre ou à Staline. Les nouveaux inquisiteurs de la toile sont légion (Guy Birenbaum, Loïk Le Meur,...) et prétendent mettre fin à l'hypocrisie qui règne dans les sphères d'influences, brisant volontiers le off à des fins prétendues démocratiques qui sont en fait totalitaires. Le Big Brother de George Orwell, c'est nous tous, c'est l'autosurveillance.

Les personnalités publiques sont évidemment les plus touchées par cette obsession de la transparence, elles doivent désormais être attentives à chaque instant. Pourtant, la seule chose qui engage un responsable politique, se sont ses propos publics et officiels. Dès lors, il est parfaitement légitime, qu'en privé Ségolène Royal ait répondu à un canular téléphonique que les Français ne seraient pas mécontents de voir la Corse indépendante, qu'Alain Duhamel exprime une préférence envers François Bayrou ou que Patrick Devedjan ait traité Anne-Marie Comparini de salope. Par pitié, chassons le puritanisme car il amène avec lui le ressentiment et une nouvelle forme de totalitarisme !

14 août 2007

La volonté politique face aux réalités économiques


Le chiffre de la croissance du second trimestre, 0.3%, bien inférieur aux prévisions de l'INSEE, tombe à point nommé pour tempérer l'euphorie des partisans du nouveau pouvoir en place, ceux-là mêmes qui étaient passé le 6 mai dernier du déclinisme le plus noir à l'optimisme le plus rose. Bien entendu, cette "contre-performance" ne saurait en aucun cas être imputée à la politique du nouveau Président de la République : il n'a gouverné qu'un mois durant le trimestre en question, et les réformes qu'il a entrepris n'ont pas encore eu le temps de porter leurs fruits. Ce qu'il faut avant tout retenir de cette information, c'est que la réalité économique est souvent bien loin des discours politiques, qu'elle résiste, qu'elle n'est pas sujette aux effets de manche et aux beaux discours. Plus fondamentalement, il semble que la politique économique nécessite plus de cohérence que de volonté.

On touche là au coeur de la doctrine politique de Nicolas Sarkozy : qu'il s'agisse de délinquance, de politique industrielle, de lutte contre le terrorisme ou de relations internationales, le nouveau credo de l'Elysée consiste à mettre en avant la volonté, ou plutôt le volontarisme, politique. Convenons-en, pour ce qui est du regain d'intérêt pour la politique de la part des Français et, dans une moindre mesure, des affaires étrangères, cette doctrine a été plutôt efficace voire miraculeuse. Aussi, d'aucuns se mettent à penser qu'il en sera de même pour les affaires économiques de la France. Mais si on comprend que la volonté puisse générer la confiance dès lors que des relations humaines sont à l'oeuvre (un candidat vis à vis de ses électeurs ou un chef d'Etat vis à vis de ses collègues), l'économie est un domaine trop abstrait et -malheureusement sans doute- trop désincarné pour être ainsi influencé positivement.

La confiance en économie est davantage le résultat de la visibilité à long terme et de la cohérence de la politique menée, elle ne s'encombre pas de considérations morales (là encore on peut le déplorer) dont son pourtant pleins les discours des responsables publiques. Cette indifférence s'exerce à la fois à l'encontre des principes propres à la gauche comme à ceux propres à la droite : qu'il s'agisse de laréduction des inégalités ou de la réhabilitation de la valeur travail. Nos responsables politiques nourrissent à cet égard une conception "religieuse" de l'économie, étant entendu que si les principes qui sous-tendent leur politique sont justes alors celle-ci sera efficace : rien de plus faux en l'occurence. Réhabiliter la valeur travail -leitmotiv de la campagne de Nicolas Sarkozy- est ainsi beaucoup plus un objectif social pour répondre à une crise morale de la société française qu'un levier sur la croissance économique.

Si l'action politique du Président et de son gouvernement ne manque pas de volonté, elle souffre à coup sûr d'une faible cohérence en matière économique. S'agit-il d'une politique de l'offre (réforme des universités à peine entamée, réforme de la fiscalité qui touche les entreprises, approche plus réfléchie et nuancée en ce qui concerne les délocalisations, développement des pôles de compétivité,...) ou d'une politique de la demande (baisse des impôts pour relancer la consommation...) ? Quoi qu'il en soit, relancer la demande en faisant des cadeaux fiscaux aux revenus les plus aisés (bouclier fiscal, suppression des droits de succession) ne permet qu'ajouter l'injustice à l'inefficacité.

A trop tirer à hue et à dia sur l'économie française, le gouvernement risque, en fin de compte, de la fragiliser. Une politique économique cohérente est possible, elle doit viser à développer l'offre puisque la consommation ne se porte pas trop mal dans notre pays : en tous cas, ce n'est pas de ce "paquet fiscal" fort coûteux dont nous avions besoin.

03 août 2007

La récompense du vice ?


Après la libération des infirmières bulgares détenues en Libye, la classe médiatique a unanimement salué le rôle joué par la France, et en particulier par le Président de la République et son épouse, pour mettre un terme à une affaire qui n'en finissait pas. C'était la démonstration dans le domaine des relations internationales du "credo" sarkozyste : avec la volonté politique, tout est possible. Mais très vite les premiers doutes sont apparus, l'ancien Ministre des Affaires Européennes de Lionel Jospin, Pierre Moscovici, a été le premier à s'être publiquement demandé si les contreparties accordées à la Libye ne consituaient pas une certaine "récompense du vice".

Les affaires internationales sont souvent complexes et rarement limpides, celle-ci ne déroge pas à la règle. Pour tenter de comprendre ce qui s'est passé, il faut considérer les intérêts des différentes parties en présence : La France, la Libye, l'Union Européenne et la Bulgarie. Il faut tout d'abord se demander si les efforts de la France ont eu une portée purement humanitaire ou s'il s'agissait de faire avancer, d'une manière ou d'une autre ses intérêts nationaux.

Une première réponse consiste à dire qu'il est aujourd'hui possible de concilier sans trop de difficulté ces deux objectifs. En effet, avec le développement de la démocratie et l'importance de plus en plus grande accordée à l'opinion publique, il peut être dans l'intérêt de la France de se positionner comme le défenseur des droits de l'Homme et des causes humanitaires. Les Etats-Unis ont occupé ce rôle au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, notamment en s'opposant à la politique coloniale de ses deux plus proches alliés : le Royaume-Uni et la France, il semble aujourd'hui que leurs erreurs répétées en politique étrangère (principalement en Irak) les aient discrédités au yeux du monde et que s'ils occupent toujours de manière incontestable le rôle de "gendarme du monde", la place de "conscience du monde" soit désormais vacante. En s'engageant dans un dossier où la France n'était pas directement impliquée, Nicolas Sarkozy s'est ainsi positionné comme le "meilleur allié" des Bulgares et son action a été d'autant plus appréciée qu'elle a semblé dans un premier temps totalement désintéressée. Est-ce là la nouvelle politique étrangère de la France : jouer l'opinion et les peuples plutôt que les gouvernements en espérant que des relations d'amitié forte entre les peuples naîtront des relations économiques et politiques à l'avantage de notre pays ? Cette politique peut sembler naïve et utopique, il n'est toutefois pas exclu qu'elle soit gagnante à long terme.

Plus prosaïquement, on peut envisager cette affaire des "infirmières bulgares" sous un angle purement franco-français. Dans ce cas, Nicolas Sarkozy a cherché à montrer au peuple Français que son activisme et sa détermination donnaient des résultats et que ce qui était possible sur la scène internationale serait également réalisé en politique intérieure. Pour l'instant, cette stratégie est gagnante, si l'on en croit les derniers sondages d'opinions. En plus d'approuver l'action extérieure de leur Président, les Français ont l'impression, notamment au travers de cet événement, que la parole de leur pays reprend du poids sur la scène internationale. Mais la crédibilité gagnée à l'intérieur a peut-être été perdue à l'extérieur de nos frontières : la politique du "coucou" qui consiste à faire son nid dans celui des autres, c'est-à-dire de récupérer les lauriers au dernier instant d'un travail de longue haleine de l'ensemble de l'Union Européenne (notamment les présidences Britannique et Allemande), a passablement énervé nos partenaires européens. Il n'est qu'à lire la presse Allemande pour comprendre à quel point la stratégie du Président de la République n'at pas fait l'unanimité. Faut-il, pour se rapprocher des Bulgares ou plutôt pour flatter les Français se fâcher avec les Allemands ? Ce serait là un bien mauvais calcul dans les intérêts mêmes de la France.

Vient également l'explication la plus classique et certainement la plus probable : l'application stricte de la Realpolitik. La France a pu profiter de cette crise diplomatique et de la fin de l'embargo sur les armes contre la Libye pour vendre à ce pays ses propres produits. Dans ce cas, les infirmières bulgares auront été un prétexte pour implanter Areva, Thalès et EADS dans le pays d'un Khadafi redevenu fréquentable. Bien entendu, les contrats révélés ces derniers jours ont été engagés sous le précédent gouvernement, mais il semble raisonnable que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, ne les ignorait pas. Si tel était le cas, la France aurait choisi de mettre ses intérêts avant ses valeurs et ses principes, ce qui est monnaie courante en matière de relations internationales. Une chose est certaine, on ne peut pas à la fois obtenir des contrats et se présenter comme un modèle de vertu qui n'a agi que de manière désintéressée.

Enfin, on peut s'interroger sur le rôle joué par l'épouse du chef de l'Etat, qui a relégué pour l'occasion Bernard Kouchner au rang de sous-secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères. Dès lors que cette affaire sort du cadre humanitaire pour entrer dans celui de la politique et de la diplomatie, on ne peut pas cautionner une telle attitude. Cécilia Sarkozy ne possède aucun mandat, sa parole personnelle ne saurait engager celle du peuple Français. Il reste donc plusieurs zones d'ombre dans cette affaire, une comission d'enquête parlementaire, dont le principe a rencontré l'approbation du Président de la République, paraît donc appropriée. C'est en tous cas comme cela que l'on fonctionne dans les autres démocraties.

24 juillet 2007

Faut-il un service minimum ?


Le projet de loi relatif au service minimum, présenté par le ministre du Travail Xavier Bertrand, est actuellement discuté devant l'Assemblée Nationale. Son principe suscite l'approbation de plus de deux Français sur trois mais rencontre l'hostilité des organisations syndicales. Comme souvent en politique, le diable se trouve dans les détails et les déclarations de principe ne permettent pas de saisir toute la complexité du problème.

Deux principes constitutionnels s'opposent ici : le droit de grève et l'obligation de service public. Les deux "camps" ont ainsi tous les deux raisons en même temps, cela oblige à dépasser cette opposition binaire. Il semble évident qu'un fonctionnaire n'est pas un employé comme les autres : les garanties qui lui sont offertes doivent être contrebalancées par des devoirs comme la qualité de l'offre de service public. La question est presque d'ordre moral : la fonction publique ne peut être respectée dans le pays que si son sens de l'intérêt général ne fait pas de doute, dans le cas contraire, on a à faire à une technocratie qui défend ses propres intérêts par son corporatisme. L'engagement au service de l'Etat est noble et respectable, il doit donc être préservé des attaques populistes, pour cela, les fonctionnaires doivent être irréprochables.

Une fois posé ce préalable, il faut insister sur les sacrifices en terme de salaires qui sont souvent consentis par les agents publics (en particulier dans la haute fonction publique). Les fonctionnaires ne sont ni des "planqués" ni des "privilégiés", ils doivent donc pouvoir défendre leurs intérêts au sein d'actions collectives comme les grèves. En revanche, on ne peut pas accepter la "grève par procuration" que semble parfois pratiquer le secteur public au profit du secteur privé qui ne bénéficie pas des mêmes protections de statut. Cette solidarité de classe camoufle en fait la défense d'intérêts catégoriels propres à la fonction publique (ou politiques), comme l'ont montré les conflits sociaux de 1995.

Dès lors, quelle solution adopter ? Il existe plusieurs degrés dans le service minimum : il peut être assez dur (comme en Italie), en interdisant les grèves pendant certaines périodes sensibles de l'année ou plus fexible (comme en Espagne ou en Scandinavie) en s'appuyant sur la concertation sociale et la prévention des conflits. La solution proposée par le gouvernement est à mi-chemin puisqu'elle impose par la loi l'obligation de trouver un accord dans les entreprises de transport concernées. Comme beaucoup de solutions intermédiaires elle n'est pas pleinement satisfaisante : trop souple diront certains, trop "étatique" diront les autres. Le fait est que les pouvoirs publics doivent prendre acte de la faiblesse actuelle des partenaires sociaux, on peut donc se demander si la rénovation du dialogue social n'aurait pas été un préalable intéressant au service minimum.

Quoi qu'il en soit, rien ne justifie la limitation du service minimum aux seuls entreprises de transports. Leurs obligations de service public ne sont ni plus ni moins importantes que celles de l'éducation nationale, de la santé ou des entreprises de l'énergie. Plutôt que de dresser les Français les uns contre les autres, profitons de ce débat pour redonner toutes ses lettres de noblesse à la fonction publique et faire taire à ce sujet le populisme qui sommeille en France.

13 juillet 2007

Pourquoi la politique ?


Voilà plusieurs mois déjà que je cherche, à travers ce blog, à commenter et à réfléchir sur la politique en général. Ce n'est là que l'aboutissement de longues années d'intérêt voire de passion pour ce domaine. D'abord, petit, on commence par regarder des débats politiques auxquels on ne comprend rien mais qui semblent fascinants. Ensuite, on commence à appréhender la multitude des thèmes que recouvre l'action politique, on est littéralement noyé par les informations, on se dit qu'on n'arrivera jamais à avoir une vision d'ensemble cohérente. Enfin, on prend confiance, on gagne en expertise, on commence à trouver que les débatteurs politiques que l'on prenait naguère pour des spécialistes racontent en fait souvent n'importe quoi. Tel a été mon cheminement passif vers la politique : elle s'est imposée à moi naturellement et progressivement. Mais pourquoi s'intéresser à la politique ?

Il y a deux manières d'appréhender cette question : on peut se demander l'intérêt qu'il y a de faire de la politique ou en quoi la politique est intéressante. La recherche du pouvoir, d'une place dans l'histoire et donc d'une certaine forme d'immortalité sont naturellement à l'oeuvre si l'on retient la première logique. Mais il serait inutile et vain d'essayer de trancher ici les rapports entre les Hommes et le pouvoir, c'est donc la deuxième approche qui sera ici examinée.

La politique, c'est l'organisation de la cité, elle intervient dès lors que les individus se constituent en sociétés. Il y a donc une nécessité d'organiser la société selon des lois, des normes ou des codes. Il faut ensuite faire appliquer ces règles et donc bâtir un véritable pouvoir politique. S'engager dans la vie publique permet donc d'arbitrer les problèmes entre les individus et, mieux, de les prévenir. L'homme politique est dans ce cas un "ingénieur social" chargé de prévenir les mécontentements.

Mais plutôt que de considérer, comme je viens de le faire, la politique comme une nécessité due à l'organisation sociale, on peut la voir comme une volonté ou une demande de lien social. Il ne s'agit pas, en effet, de régler simplement les problèmes qui se posent, il faut aussi mettre sur la table ce qui ne fait pas problème mais qui est susceptible d'être un progrès de la société. Ainsi, on peut considérer la laïcité comme un instrument nécessaire de la paix sociale ou bien comme une formidable avancée dans l'organisation de la société, en séparant le temporel du spirituel. On peut voir le système fiscal comme un moyen de financer les besoins de l'Etat ou comme une mise en commun, selon leurs moyens, des citoyens afin de construire des projets collectifs et de se dessiner un avenir commun.

Le XXème siècle nous invite toutefois à être prudent et à ne pas trop idéaliser la politique. Le totalitarisme a montré les dangers de l'exaltation du collectif et de la négation de l'individu, il a prouvé que l'Etat devait savoir rester à sa place et ne pas s'immiscer dans la vie des gens. Tout l'art de la politique doit être de trouver une voie entre l'individualisme forcené qui se développe actuellement au nom de la liberté et le collectivisme qui mène au totalitarisme. La révolution libérale des années 80, en partie fondée sur l'antitotalitarisme, conduit aujourd'hui à une situation où c'est bien l'individualisme qui est le principal danger qui guette nos sociétés.

L'individualisme, en effet, c'est le repli sur soi, c'est la porte ouverte aux communautarismes et aux corporatismes. Plus que de s'attaquer aux grands idéaux républicains, il porte atteinte au concept même de civilisation. C'est une régression qui éloigne les citoyens des grands principes et des grandes aventures collectives pour les enfermer dans leurs préoccupations quotidiennes et souvent superficielles. La société de consommation ou plus exactement la "société de marché" comme l'appelle Lionel Jospin, bien que consolidant les économies, détruit peu à peu les fondements des sociétés, à commencer par la culture. S'intéresser à la vie publique, c'est un moyen de rejetter cette évolution, d'affirmer que ce qui donne un sens à sa vie, se sont les autres (et pas seulement ses proches). Se consacrer à la politique, c'est faire passer le souci du monde avant le souci de soi. Ce projet idéaliste - certains diront utopiste - peut être une réponse à la crise de sens qui sévit actuellement dans le monde occidental.

La France est en cela un pays admirable : sa passion pour la politique, éclatante lors des dernières élections, grandit le peuple Français. Pendant des semaines voire des mois, les gens ont débattu, discuté des candidats et des programmes, ils ont réfléchi sur ce qui constituait l'identité nationale. Même si la plupart des citoyens ne connaissaient ou ne comprenaient que partiellement les détails des propositions avancées par les candidats, ils avaient, dans leur immense majorité, le sentiment que quelque chose d'important se jouait pour le pays. Leur vote a été beaucoup plus guidé par ce qu'ils pensaient être juste que par la recherche d'intérêts directs liés à la victoire d'un camp ou d'un autre. Le seul regret que l'on peut exprimer est que cette campagne se soit focalisée essentiellement sur des sujets économiques et sociaux domestiques et se soit détournée des questions internationales.

La politique, comme la science, la philosophie ou les arts participe du processus de civilisation. Elle est à ce titre éminemment respectable et elle exige, de la part de ceux qui l'exerce, discernement et responsabilité. Selon Aristote, "La fin de la Politique sera le bien proprement humain", cette perspective me semble plus constructive que la vision Rousseauiste d'"éradication du mal".

11 juillet 2007

Déjà un bon bilan


Bien que Nicolas Sarkozy soit installé à l’Elysée depuis moins de deux mois, son bilan est d’ores et déjà conséquent. En effet, avec la réussite du Conseil Européeen de Bruxelles, il a, avec d’autres chefs d’Etat et de gouvernement, réussi à remettre l’Europe sur les rails. Son idée de traité simplifié, qu’il a défendu ardemment pendant la campagne alors qu’il aurait été plus porteur de promettre un nouveau référendum, s’est imposée et a permis d’effacer les non Français et Néerlandais.

Bien entendu il ne s’agit pas de surestimer le rôle du nouveau Président de la République. Si son idée s’est imposée, c’est avant tout parce qu’elle était la seule solution réaliste, acceptable par l’ensemble des pays de l’Union Européenne. Profiter de l’impasse institutionnelle pour proposer de tout remettre à plat aurait été l’assurance de l’échec : la politique des petits pas ne doit pas être méprisée, surtout en matière européenne, la construction d’un espace politique, économique et social comme l’UE ne saurait être une entreprise “révolutionnaire”.

Certes, Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à se mettre en scène lors de ce sommet européen, pour montrer tous les efforts et toute la bonne volonté qu’il déployait. Il serait déplacé de lui en faire le reproche, ces manoeuvres participent également de la diplomatie. De même, il ne faut pas être dupe du jeu de rôle auquel se sont livrés l’Allemagne et la France vis-à-vis de la Pologne, maniant tour à tour le bâton et la carotte pour obtenir, in fine, l’approbation du plus grand pays d’Europe de l’Est.

Quoi qu’il en soit, la France est plus que jamais de retour sur la scène européenne, elle n’a plus à se cacher comme après la victoire du non au référendum européen. Il y a également fort à parier que l’image de la France auprès de ses partenaires, et notamment auprès des nouveaux entrants, est sortie grandie de ce sommet. Ne faisons donc pas les fines bouches et saluons comme il se doit ce succès.

Durant la campagne, j’avais expliqué les trois raisons qui m’ont poussé à voter pour Nicolas Sarkozy : il y avait son projet de traité simplifié, l’autonomie des universités et la réduction des effectifs dans la fonction publique pour réduire le déficit de l’Etat. Le premier objectif semble donc tenu, la réforme des universités est sur les rails même si certains bruits faisant état de la disparition du CNRS sont très inquiétants, enfin le gouvernement a confirmé le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.

En revanche, le scepticisme demeure à propos de la détaxation des heures supplémentaires ou de la suppression des droits de succession. Que le débat puisse s’ouvrir sur ces questions est souhaitable, en attendant, sachons saluer les premiers pas de Nicolas Sarkozy sur la scène internationale.

20 juin 2007

Vive la République sur Le Monde.fr


Désormais, les principaux articles de ce blog sont disponibles à l'adresse suivante :
http://vivelarepublik.blog.lemonde.fr

Venez nombreux !

19 juin 2007

L'étrange défaite


L’UMP a remporté les élections législatives, la gauche a retrouvé des forces et se pose désormais en opposition crédible : tout semble aller pour le mieux dans la démocratie française. Les Français ont été sages, plus sages que je ne l’imaginais puisqu’ils ont stoppé la « vague bleue » plutôt que de l’amplifier. Il ne manque plus qu’une mue sociale-démocrate du Parti Socialiste pour que la fête soit complète. Pourtant, dimanche soir, un événement est venu tout gâcher : la défaite, suivie de la démission du gouvernement, d’Alain Juppé.

Oui, Alain Juppé, en application du non-cumul des mandats, n’aurait pas du se présenter lors de ces élections législatives. Oui, on peut comprendre que les électeurs bordelais aient opté pour une « vraie » députée plutôt que pour un candidat « virtuel ». Oui, on peut trouver absurde la règle édictée par François Fillon qui pousse les ministres défaits à la démission. Oui, on peut saluer la victoire d’une femme de qualité : Michèle Delaunay qui participe au rééquilibrage de la vie politique française après les résultats du premier tour. On peut se dire tout cela et en même temps penser que toutes ces objections ne pèsent pas très lourd en regard du destin brisé d’un homme. Comme si, depuis 1995, tout le tragique de la vie politique s’était concentré sur Alain Juppé.

Cette année-là, alors qu’il est Premier Ministre, il lance une série de réformes audacieuses qui sont à peu près celles auxquelles nous sommes parvenus avec plus de dix ans d’écart. Pour qualifier la France pour l’euro, il doit mener une politique d’austérité et de réduction des déficits. C’est le gouvernement Jospin qui tirera profit de ce travail. En 2004, il choisit de porter seul la responsabilité dans l’affaire des emplois fictifs du RPR plutôt que d’impliquer Jacques Chirac : par fidélité envers cet homme qui lui a tout apporté, par respect des institutions également, il doit purger une peine d’un an d’inéligibilité. On croyait que le temps était venu de son retour en grâce lors de la composition du gouvernement Fillon. Enfin un poste à sa mesure : inventer une nouvelle politique, mettre en application pratique le concept abstrait de développement durable. Les électeurs ont décidé d’écrire autrement le destin d’Alain Juppé.

On peut sourire d’une telle déconvenue, on peut trouver grotesque la « Tentation de Venise » qui revient de manière lancinante chez cet homme. On peut aussi être ému et profondément triste. Alain Juppé est un homme dont tout le monde loue les capacités intellectuelles, qui a réussi, par son mérite et son talent, de brillantes études qui l’ont conduit dans les plus hautes sphères de l’Etat. Il est un des seuls, dans la vie politique française, à ne pas avoir dérapé, à ne pas avoir insulté ses adversaires, à avoir toujours su rester digne plutôt que de sombrer dans un populisme ambiant. Cet homme a construit toute sa vie en direction de la politique : plutôt que de vendre ses capacités dans le privé, il a choisi le service de l’intérêt général et s’est donné les moyens de son ambition personnelle. Un tel destin émouvrait profondément l’opinion publique s’il s’agissait d’un écrivain, d’un chanteur ou d’un athlète : mais la vie politique est cruelle, les perdants n’ont droit qu’aux rires acerbes de leurs adversaires et aux propos donneurs de leçon des éditorialistes. « Maintenant, c’est la curée », a dit Alain Juppé au lendemain de sa défaite : les jaloux et les médiocres vont s’en donner à cœur joie.

Moderniser la vie politique, c’est peut-être aussi prendre le temps de sortir de l’actualité et des luttes fratricides pour considérer qu’un homme politique est avant tout un homme, et que sa souffrance mérite le respect. C’est savoir abandonner momentanément l’objectivité des analyses pour succomber à la subjectivité des sentiments que nous inspirent tel ou tel leader politique. Comment savoir si c’est Alain Juppé qui est passé à côté des Français, ou si ce sont les Français qui sont passés à côté d’Alain Juppé ? Quoi qu’il en soit, cette étrange défaite me laisse un goût amer qui ne s’estompera que dans l’hypothèse d’un ultime retour de ce grand homme d’Etat dans la vie politique nationale.

11 juin 2007

Contre-pouvoirs


C'est bien une vague bleue qui a déferlé lors du premier tour des élections législatives et qui a submergé une opposition déjà mal en point. Nul doute que Nicolas Sarkozy bénéficiera d'une majorité écrasante à l'Assemblée Nationale pour appliquer sa politique. D'une certaine manière il s'agit là d'une bonne chose : la vie politique a besoin de clarté et les Français ont voulu conforter le nouveau pouvoir en place. C'est donc la cohérence, plus que l'enthousiasme qui a guidé les électeurs, ce qui explique en grande partie la très faible participation : pour de nombreux citoyens, tout a été réglé lors de l'élection présidentielle, ils n'ont pas pu se passionner à nouveau pour des thèmes et des programmes mille fois rebattus lors de cette très longue campagne présidentielle. L'absence de tous contre-pouvoirs doit-elle cependant être le prix a payer en échange de cette cohérence ?

La notion de contre-pouvoirs, comme celle de séparation des pouvoirs est parfois floue. Certains, comme Francois Bayrou, en font la valeur cardinale de la vie politique, l'élément qui assure l'équilibre dans la société et qui permet le débat. On comprend bien à cette aune pourquoi les électeurs français ne semblent pas inquiets de la disparition de ces contre-pouvoirs : ils n'ont pas choisi l'équilibre mais la rupture, ils n'ont pas appelé à plus de débat mais à plus d'action. Si le but des contre-pouvoirs est de freiner la modernisation du pays promise par le nouveau pouvoir en place, alors il faut donner une immense majorité a l'UMP semblent penser les électeurs qui se sont rendus aux urnes. En période d'état de grâce, pas de place pour les sceptiques donc pas ou très peu de députes pour l'opposition.

Il ne faut pas s'inquiéter d'une telle approche, il faut s'en alarmer. Car c'est bien l'équilibre qui permet le mouvement et le débat qui conduit à la réforme. Se priver des contre-pouvoirs institutionnels comme le sont l'opposition, les syndicats ou la presse, c'est donner carte blanche à la protestation et au blocage ce qui peut mener a l'effet inverse de celui recherché : l'échec des reformes. Pour comprendre les enjeux d'un tel débat, il faut dépasser la vision classique de Montesquieu de la séparation des pouvoirs. Dans les démocraties modernes, il y a deux façons d'équilibrer les pouvoirs : cela peut se faire sur l'opposition entre l'exécutif et le législatif (comme c'est le cas aux Etats-Unis principalement) ou entre la majorité et l'opposition (comme c'est le cas en Grande-Bretagne). Plusieurs raisons font penser que la France doit opter pour la seconde solution.

Tout d'abord, la mondialisation pousse les Etats à devenir agiles, réactifs et stratèges : l'exécutif et le législatif doivent donc travailler de concert plutôt que de s'affronter. De fait, les institutions de la cinquième République et en particulier la double reforme quinquennat-inversion du calendrier électoral conduisent a des majorités très claires qui puisent essentiellement leur légitimité dans l'élection du Président de la République.Un deuxième effet de la mondialisation est de recentrer les Etats sur les politiques intérieures : la réussite des modèles économiques et sociaux est aujourd’hui un enjeu stratégique, aussi important qu’ont pu l’être la défense ou la diplomatie auparavant. On l’a bien vu pendant la campagne : les électeurs attendent que le Président de la République réponde à leurs préoccupations principales : pouvoir d’achat, emploi et logement. On peut regretter que le débat Présidentiel soit consacré presque exclusivement à des enjeux qui relèvent de la politique gouvernementale, et qu’en conséquence, les candidats à la députation discutent principalement de sujets locaux, mais il s’agit là d’une tendance lourde dans l’opinion. Le Président est toujours, selon l’expression consacrée, « l’homme en charge de l’essentiel », mais l’essentiel a changé de nature au cours des dernières années. Dès lors, la confusion des genres entre l’exécutif et le législatif est monnaie courante et il serait vain de vouloir continuer à opposer ou même de vouloir équilibrer ces deux pouvoirs.

La véritable distinction doit se faire entre la majorité et l’opposition, ce qui induit un certain nombre de conséquences. Tout d’abord, dans cette logique, il est naturel d’assister à une bipolarisation de la vie politique : rien n’empêche que les majorités soient des coalitions, mais les positions de chaque parti politique doivent être suffisamment claires pour pouvoir donner corps à un véritable statut de l’opposition. Ensuite, un mimétisme des formes, comme il existe en Grande-Bretagne, entre les deux principaux camps doit contribuer à éclairer les citoyens : l’opposition doit donc avoir un chef de file clairement désigné pour faire contrepoids au Président de la République et quelques dirigeants identifiés par l’opinion comme de possibles ministrables. Le président du groupe minoritaire à l’Assemblée doit être le porte-voix de la critique de l’action du gouvernement, une sorte d’alter ego du Premier Ministre dans l’hémicycle. Une proposition intéressante formulée par Nicolas Sarkozy est de confier la Présidence de la Commission des Finances (la plus importante) à un député de l’opposition. Cette mesure va dans la bonne voie mais elle ne doit surtout pas être vécue comme une aumône ou un cadeau de consolation de la majorité à l’opposition, c’est la Constitution qui doit la garantir et ce ne peut être qu’une des facettes du statut de l’opposition qu’il faut construire.

Allons enfin au bout de la logique et tirons toutes les conséquences de ce qui s’est passé lors du premier tour des législatives. Une réforme des institutions semble nécessaire pour éviter ce double effet pervers abstention et victoire écrasante de la majorité. Prenant acte de la confusion des débats présidentiels et législatifs, une solution serait de fixer ces deux élections aux mêmes dates. L’effet sur la participation serait évident et le phénomène d’amplification des tendances électorales, observé à chaque élection, ne pourrait plus se produire. Ainsi, l’enjeu principal des élections serait de savoir quel camp devient la majorité et quel camp devient l’opposition. D’autres contre-pouvoirs s’ajouteraient ensuite, comme les collectivités locales, élues à mi-mandat, la presse dont il faut tout faire pour renforcer l’indépendance face aux pressions politiques et économiques, les syndicats dont il faut asseoir la représentativité en incitant les salariés à y adhérer ou encore les ONG. Alors, nous aurions déjà fait un très grand pas vers la modernité.

01 juin 2007

Un si fragile vent d'enthousiasme


Il règne sur la vie politique française un parfum étrange : un vent d’enthousiasme et de confiance porte le nouveau Président et l’ensemble de son gouvernement et leur permet d’atteindre des niveaux de popularité très élevés. Cette fois, ils tiendront leurs promesses, semble dire l’opinion publique, comme si le courage, la volonté et le respect de la parole donnée étaient de retour au sommet de l’Etat. On loue l’ouverture, l’écoute et le pragmatisme de Nicolas Sarkozy chez ceux-là même qui ne l’avaient pas épargné de critiques durant la campagne à commencer par les responsables syndicaux. Le nouveau gouvernement a donc toute latitude pour mener à bien sa politique, la France attend le changement. Reste à connaître le détail et la cohérence d’ensemble des différentes réformes annoncées et c’est là que le bât pourrait bien blesser. En effet, ces derniers jours ont été caractérisés par certaines imprécisions et déclarations contradictoires : l’état de grâce pourrait bien venir buter sur une réalité peu sensible aux élans d’enthousiasme ou aux incantations.

Nicolas Sarkozy a réussi sa rupture avec « une certaine façon de faire de la politique », il a, en quelques jours, ringardisé ses prédécesseurs avec un nouveau style de présidence qui se veut ancrée dans les préoccupations des citoyens. Sa campagne décomplexée lui permet d’être suffisamment légitime chez les électeurs de droite pour oser l’ouverture à gauche et le fait d’avoir fait connaître de manière très précise ses intentions sur un nombre important de sujets économiques, sociaux, environnementaux ou éducatifs le met en position de force dans les négociations à venir. En prenant l’opinion à témoin il oblige tous ses interlocuteurs à une plus grande responsabilité. Le changement générationnel est également pour beaucoup dans la confiance nouvelle que semblent accorder les Français à leurs responsables politiques, les innombrables séances de jogging entre les deux têtes de l’exécutif sont là pour le rappeler. Le résultat est impressionnant : le moral des ménages est au plus haut, la France a repris la main sur la scène européenne, même l’épineuse libération d’Ingrid Betancourt semble en voie de trouver une issue favorable. Cela aussi Nicolas Sarkozy l'avait clairement annoncé le soir de son élection : « La France est de retour ».

Il est tentant de succomber à ce vent d’enthousiasme, surtout quand il génère une confiance dont notre pays a tant besoin. Mais il faut prendre garde à ne pas trop s'éloigner de la réalité en idéalisant ce qui est en train de passer : si la confiance venait à se transformer en euphorie, un réveil douloureux serait à peu près inévitable pour l'ensemble des citoyens. Les Français doivent, plus que jamais, exercer ce qui fait leur réputation à travers le monde : l'esprit critique. Bien entendu, il ne faut pas sous-estimer les ressorts psychologiques et parfois irrationnels de la politique : un choc de confiance peut permettre de faire sauter certains blocages dans la société, de ce point de vue, Nicolas Sarkozy partage avec Dominique Villepin la doctrine bonapartiste des "Cent jours" au cours desquels il est possible d'agir efficacement. Mais tôt ou tard, le réel fait irruption, la froideur des statistiques officielles, qui reflètent peu ou prou les performances de notre pays, vient glacer la flamme des meilleurs tribuniciens.

Pour passer de la théorie à la pratique, il suffit de piocher dans l'actualité : suppression de la carte scolaire, déduction fiscale des intérêts des emprunts immobiliers, suppression des droits de succession, détaxation des heures supplémentaires ou encore service minimum sont autant de problèmes potentiellement conflictuels dont la résolution ne se satisfera pas de déclarations d'intentions : le diable est dans les détails. Selon quels critères les élèves seront-ils classés pour intégrer un établissement scolaire prisé ? Cette liberté de choix n'est-elle pas contradictoire avec l'obligation pour l'Etat d'assurer un haut niveau d'éducation sur l'ensemble du territoire ? Quels emprunts immobiliers pourront bénéficier de la défiscalisation ? Le coût d'une telle mesure ne va t-il pas aggraver la dette publique ? L'impôt sur les successions n'est-il pas un moyen juste et efficace en faveur de la redistribution ? L'instauration conjointe d'un bouclier fiscal à 50% et d'une probable augmentation de la TVA ne va t-elle pas venir accroître les inégalités ? N'y a-t-il pas un risque de fraude avec la détaxation des heures supplémentaires pour les employeurs et les employés, les premiers ayant tout intérêt à déguiser des augmentation de salaire en heures supplémentaires factices ? Une loi sur le service minimum peut-elle avoir un impact quelconque sans contrevenir au droit de grève ?

Les questions, on le voit, sont nombreuses à rester pour l'instant sans réponse. Cela est parfaitement normal, c'est d'ailleurs cette complexité de la réalité qui fait toute la beauté de la politique. Aussi, pour que vive le débat dans la démocratie française, il faut espérer que les rapports de force dans la prochaine assemblée ne soient pas trop déséquilibrés et qu'émerge face au pouvoir en place une opposition structurée et attentive. L'occasion est si belle de réformer et moderniser la France en profondeur qu'il faut être particulièrement vigilant pour que les choix économiques et sociaux qui seront faits soient les bons. Il n'est pas sûr qu'une nouvelle chance se présente à notre pays en cas d'échec.