09 février 2007

Tout ne va pas si mal au Parti Socialiste


Les dirigeants socialistes doivent exceller dans l'art du grand écart : après un discours "à gauche toute" prononcé par Ségolène Royal en début de semaine, qui a même été salué par Arlette Laguiller, la candidate socialiste a reçu aujourd'hui de trois parlementaires socialistes, dont son rival malheureux aux primaires Dominique Strauss-Kahn, des propositions en matière de fiscalité. Ce rapport permet de revenir un peu dans le réel, reste à savoir s'il influencera davantage Ségolène Royal lors de son discours de dimanche que les propositions de LO ou de la LCR. Examinons plus en détails les propositions avancées.

Les parlementaires socialistes souhaitent tout d'abord rendre l'impôt plus lisible en annonçant le taux moyen d'imposition plutôt que le taux marginal (qui est le taux auquel est taxé le dernier euro de votre revenu). Cette mesure est de bon sens et elle pourrait certainement montrer que si les impôts sont élevés en France ils ne sont pas aussi excessifs que certains le prétendent. Pour aller dans le sens de la simplification de la perception de l'impôt, est proposée la retenue à la source. Les socialistes sont donc sur ce point à l'unisson du gouvernement, les principaux opposants à cette réforme étant les syndicats des impôts. Espérons que cette réforme cent fois mise sur la table voie enfin le jour après 2007 quelque soit le vainqueur de l'élection. Dans le même esprit de simplification on trouve le plafonnement et la remise à plat des niches fiscales, idée partagée par certains parlementaires de droite. On comprend la logique de cette réforme qui vise à éviter le contournement de l'impôt, pour autant il est difficile pour l'Etat d'abandonner le levier fiscal pour inciter les acteurs privés à faire certains choix.

DSK propose également de revenir sur le bouclier fiscal alors que Nicolas Sarkozy propose de l'établir à 50% des revenus. Ces deux démarches me paraissent excessives, dans un cas on retombe dans ce tropisme bien Français qui consiste à nourrir du ressentiment contre ceux qui réussissent et qui font l'activité du pays, ce qui aboutit au départ de nombre d'entre eux à l'étranger, et dans l'autre cas on prend le risque d'annoncer une nouvelle baisse d'impôt dans un contexte de dette importante ce qui n'est pas très raisonnable.

Autre sujet abordé : la refonte des impôts locaux qui sont très souvent les vestiges d'impôts très anciens et mal adaptés aujourd'hui que ce soit du point de vue de l'efficacité (taxe professionnelle qui pénalise les investissements) ou de la redistribution (taxe d'habitation qui ne tient pas compte de la capacité contributive des personnes). En ce qui concerne les comptes sociaux, les parlementaires socialistes proposent d'interdire de présenter une loi de financement de la protection sociale en déséquilibre. A cette action ex ante, je préfère l'idée lancée par le site Débat2007 de Michel Pébereau d'agir ex post en ajustant le taux de CSG pour qu'il n'y ait jamais de déficit des comptes sociaux. Malheureusement, en ce qui concerne les retraites, c'est toujours la fuite en avant, on remet en cause la réforme Fillon au motif qu'elle ne solutionne pas entièrement pas le problème. Il serait temps que le PS adopte le langage de vérité sur ce sujet explosif du financement des retraites, la seule chose qui est sûre c'est qu'il faudra aller encore plus loin dans la réforme (allongement de la durée de cotisation, hausse des cotisations, baisse des pensions ou les trois à la fois).

Venons-en aux propositions les plus novatrices et les plus intéressantes de ce rapport. DSK propose d'instituer un nouvel impôt "citoyen" qui serait payé par tous les ressortissants français qu'ils soient expatriés ou non, en fonction de leur capacité contributive. Cette idée est à la fois pertinente et légitime, en effet elle répond en partie au problème de l'évasion fiscale et elle se justifie par le fait que tous les Français ont une dette vis-à-vis du pays qui les a formé et qu'ils bénéficient également de son rayonnement culturel et économique. Ce qui semble difficile, c'est la mise en place pratique de ce nouvel impôt et en particulier sa perception. En matière d'incitation fiscale, les socialistes proposent de moduler le taux de TVA en fonction du respect pour l'environnement de certains produits et d'instituer une taxe carbone, il faudra tout de même avoir l'aval de l'OMC pour appliquer cette dernière idée car certains pays pourraient y voir une arme protectionniste déguisée.

Enfin, j'ai été particulièrement intéressé par le paragraphe consacré à la réforme de l'impôt sur les sociétés puisqu'il reprend plusieurs idées que j'avais déjà avancées dans ce blog (cf. les articles "Eloge du pragmatisme" et "Un rêve : la fusion de la France et de l'Allemagne"). On propose en effet de moduler son taux en fonction de la réalisation de plusieurs objectifs fixés par le Parlement (émissions de gaz à effet de serre, pourcentage de CDI dans l'entreprise), le but étant bien évidemment que les entreprises internalisent certains risques sociaux ou environnementaux. Cette idée est une manière moderne d'envisager le rôle de l'Etat dans la mondialisation : un Etat stratège qui incite et qui contrôle. DSK propose également d'engager des discussions avec l'Allemagne pour avoir un impôt sur les sociétés identique dans les deux pays et lutter ainsi contre la concurrence fiscale qui sévit actuellement en Europe. Voilà un exemple concret de rapprochement entre nos deux pays qui peut être gagnant-gagnant.

Après avoir lu ce document on reprend un peu confiance : d'une part le débat sur la fiscalité est au coeur de la campagne ce qui est le signe que les vrais enjeux sont abordés et d'autre part on revient dans un schéma plus "classique" ou le PS a des choses à dire qui sont à la fois raisonnables et en opposition avec le programme de l'UMP : enfin un vrai débat d'idée ! Quelque soit son orientation politique, on peut donc être reconnaissant envers Dominique Strauss-Kahn et ses deux collègues. Cela fait d'autant plus regretter le résultat des primaires socialistes...

03 février 2007

Réhabiliter les corps intermédiaires


De quel mal profond souffre la France ? Qu'est-ce qui rend les réformes si difficiles dans notre pays ? Généralement, on répond à ces questions par des considérations psychologogiques ou sociologiques qui dénoncent le "tempérament Français" : nous sommes des protestataires, des idéalistes qui ne conçoivent le mouvement que dans la révolution et non dans la réforme. Nous sommes donc victimes de nos vices individuels, fruits d'un important héritage historique. Même si cette thèse a sa part de vérité, je pense que c'est avant tout de nos vices collectifs, c'est-à-dire de notre manière d'organiser la société que nous souffrons le plus aujourd'hui. En effet, en France, les corps intermédiaires n'ont pas la place qu'ils devraient occuper dans une grande démocratie, j'essayerai tout d'abord d'expliquer cette spécificité française avant de plaider pour une réhabilitation de ces corps intermédiaires.

Les corps intermédiaires sont toutes les organisations d'individus qui se situent entre le citoyen et l'Etat, il peut donc s'agir de syndicats, d'associations ou d'organisations territoriales. En France, ces corps intermédiaires n'ont pas très bonne presse, on conçoit la République avant tout comme la relation directe entre le citoyen et l'Etat. La Révolution est souvent accusée d'être la cause de la disparition de ces corps intermédiaires, et il est vrai qu'habitée par la modernité, elle a voulu casser tout ce qui rappelait l'Ancien Régime et qu'elle a substitué dans les consciences la confrontation des intérêts à la recherche de l'intérêt général. Mais le mouvement de déconstruction des corps constitués est antérieur à 1789, c'est la centralisation du pouvoir sous la monarchie absolue qui a progressivement retiré le pouvoir aux organisations locales pour tout mettre sous le contrôle de l'Etat. Comme le montre Alexis de Tocqueville (encore lui) dans "L'Ancien Régime et la Révolution", le vrai pouvoir dans les provinces françaises à la fin du XVIIIème siècle n'était pas dans les mains de la noblesse mais dans celle des intendants, souvent issus du Tiers-Etat et qui représentaient le pouvoir royal. Ce sont eux qui étaient chargés de lever l'impôt ou de recruter pour l'armée.

Nous sommes donc les héritiers de cette histoire singulière qui confère au pouvoir central un rôle omnipotent dans la vie politique, puis économique puis sociale de notre pays. Au nom de l'égalité des citoyens et de leur protection face à la société, on exige que tout soit décidé par l'Etat, qu'il s'agisse du salaire minimum, du temps de travail, du tracé des routes ou des programmes scolaires. Loin de remettre en cause l'égalité des conditions des citoyens, je pense qu'il faut mettre plus de mouvement et plus de liberté dans la société, ce qui passe nécessairement par une profonde réhabilitation des corps intermédiaires. Trois pistes doivent être envisagées : favoriser un syndicalisme de masse, approfondir et clarifier la décentralisation et donner l'autonomie nécessaire à certains organismes publics.

Si la démocratie sociale ne fonctionne pas correctement, c'est que ses principaux acteurs, à savoir les syndicats salariaux et patronaux, y sont trop faibles. Ainsi, le pouvoir qui est dévolu à certaines organisations est décorrélé par rapport à la représentativité. Ce manque de légitimité des acteurs sociaux induit de leur part un comportement moins responsable et plus contestataire. C'est donc paradoxalement parce qu'ils sont faibles que les syndicats parviennent à bloquer le pays sur certaines réformes. D'un point de vue strictement utilitaire, les salariés n'ont aucun intérêt à adhérer à un syndicat puisqu'ils bénéficieront de toutes façon des accords trouvés par les cinq centrales syndicales et les trois organisations patronales. A ce niveau, le militantisme syndical devient vraiment un acte de foi. Pourquoi ne pas envisager une adhésion des salariés aux syndicats "par défaut", libre à eux ensuite de démissionner, un peu comme ce qui se passe en Allemagne pour la déclaration de la religion. On pourrait également envisager que seules les personnes syndiquées bénéficient des accords obtenus par leur centrale. Une fois les partenaires sociaux renforcés et responsabilisés, on pourrait envisager de leur confier davantage de responsabilités comme la fixation pour chaque branche du salaire minimum ou de la durée de travail.

La décentralisation se justifie par le principe de subsidiarité : la meilleure gouvernance consiste à confier la responsabilité d'une action publique à la plus petite entité capable de résoudre le problème d'elle-même. Il tombe en effet sous le sens qu'on administre mieux quand on est près du terrain et que l'on peut vérifier les résultats des politiques menées. Toutefois, les dernières réformes de décentralisation n'ont pas convaincu les Français puisqu'elle se sont traduites par une accumulation d'échelons intermédiaires aux compétences souvent croisées. Il faut donc effectuer un double mouvement : donner aux collectivités locales plus de pouvoirs et clarifier leurs sources de financement tout en simplifiant les différents échelons administratifs. Pour faire simple il faut confier toute l'organisation de la vie locale (transports en commun, enseignement primaire, politique culturelle,...) aux communautés urbaines et aux communautés de communes, la politique sociale aux départements (du moins son exécution), le développement économique aux régions en enfin recentrer l'Etat sur ses missions régaliennes.

Enfin l'Etat doit donner plus d'autonomie à certains organismes publics. Plutôt que d'en régir le fonctionnement quotidien, il devrait plutôt donner des objectifs de résultats. Par exemple, il faut laisser les présidents d'universités libres de choisir qui ils recrutent, quels cours ils proposent, quels financements ils choisissent ou quel système de bourses ils accordent. Comme la liberté implique la responsabilité, les responsables de ces organismes publics pourraient être démis de leurs fonctions plus facilement qu'aujourd'hui. Il faut cesser d'avoir le culte de l'uniformité pour prendre en compte la diversité des situations et des territoires, ce qui ne doit pas empêcher l'Etat d'être le garant de l'égalité entre les citoyens. Plutôt que de de concevoir le salut de notre système politique par la démocratie participative qui n'a aucun sens dans un pays de plus de soixante millions d'habitants, je pense qu'il faut réhabiliter et approfondir la démocratie représentative ce qui passe par une promotion des corps intermédiaires.

23 janvier 2007

Distinction objective de la gauche et de la droite


Ce qui rend le débat politique français stérile, c'est qu'il baigne en permanence dans un océan de considérations morales souvent simplistes. Ainsi, la plupart des gens qui se disent "de gauche" estiment que le but de la droite est uniquement de favoriser les riches aux dépens des classes populaires tandis que la majorité des personnes "de droite" pensent que la gauche est incapable de gérer le pays puisqu'elle ne pense qu'à dépenser. Bref, l'immoralité pour les uns et l'incompétence pour les autres, tel semble être le coeur du débat politique français. Pourtant cette thèse ne résiste pas à l'examen des faits : plusieurs "conquêtes sociales" ont été réalisées sous des gouvernements de droite qui, s'ils cherchaient simplement à faire plaisir aux riches, n'auraient aucune chance de se faire élire tant ses derniers sont minoritaires. De l'autre côté, si on regarde l'évolution des performances économiques de la France (essentiellement le déficit et la croissance) au cours de ces dernières années, on observe que les gouvernements de gauche ont des performances au moins comparables à ceux de droite.

Une autre approche, qui vient de l'utilitarisme économique, serait de dire que chaque individu se détermine en fonction des intérêts qu'il a à voter pour tel ou tel parti. Le but des responsables politiques serait alors de coaliser suffisamment de groupes d'individus pour obtenir la majorité. On aboutirait à une sorte de lutte des classes qui aurait au moins le mérite d'être parfaitement rationnelle. Cependant on n'observe rien de tel quand on analyse la composition des électorats des grands partis politiques : tous possèdent une base populaire importante et trouvent le soutien d'une partie des classes plus favorisées. Bien entendu un certain déterminisme social subsiste, on trouve ainsi plus d'ouvriers au PS qu'à l'UMP et plus de chefs d'entreprise à l'UDF qu'au PCF, mais ils sont beaucoup plus nuancés qu'on pourrait le croire au premier abord.

La principale raison à cette situation, c'est que les grands partis républicains, quand ils sont au pouvoir, recherchent davantage un optimum social que la satisfaction de revendications catégorielles. Les Français ont en effet horreur du clientèlisme, du corporatisme et du communautarisme, ils ont, contrairement à ce qu'on entend souvent, largement conscience de ce qu'est l'intérêt général. La première chose à faire pour aller plus loin dans le débat politique que de s'en tenir à des jugements moraux simplistes et erronés est donc de faire sien le postulat suivant : le but des principaux partis politiques est d'améliorer le bien-être de la population.

Cette formulation est suffisamment vague pour permettre de distinguer la droite de la gauche. En effet, chaque camp à des opinions différentes sur les objectifs à atteindre pour augmenter ce bien-être et surtout sur les moyens d'y parvenir. Dès lors, un débat politique serein peut s'installer, valeurs contre valeurs, méthode contre méthode. On en revient toutefois à l'interrogation initiale : qu'est-ce qui distingue les gens "objectivement" de droite des gens "objectivement" de gauche ? Selon moi il s'agit principalement de la place accordée à la responsabilité individuelle face à la responsabilité collective.

Si on schématise, à droite on pense que c'est l'individu lui-même qui est responsable de ses réussites et de ses échecs tandis qu'à gauche on pense que c'est le contexte social qui prévaut. A partir de là, les principales oppositions politiques deviennent plus claires : la gauche réclame un Etat social fort, qui mutualise les risques, qui répartisse les richesses pour combler les inégalités sociales tandis que la droite estime qu'il faut encourager ceux qui prennent des risques et laisser aux individus la responsabilité de s'assurer face aux aléas de la vie par le biais d'organismes privés. Pour le dire autrement, on pourrait affirmer que ce qui distingue le plus la gauche de la droite aujourd'hui, c'est leur degré d'adhésion à la sociologie et notamment la distinction qui existe entre corrélation et causalité.

Prenons un exemple simple, on observe qu'une certaine partie de la population a un taux de chômage plus important que la moyenne nationale. L'interprétation 100% de gauche est de dire qu'une ou plusieurs des caractéristiques de ce groupe sont des handicaps sociaux (discrimination par exemple) qui sont la cause de leur faible taux d'activité. A l'inverse, l'interprétation 100% de droite est de dire que ce groupe possède des propriétés intrinsèques qui font qu'il est moins productif que le reste de la population, ce qui explique leur fort taux de chômage. Aucun de ces deux raisonnements ne peut être considéré comme faux sur le plan de la logique, il traduit simplement le fait qu'à partir de la même corrélation observée, il y a deux manières d'envisager la causalité (de la société vers le groupe ou du groupe vers la société).

Bien entendu, peu de gens sont complètement de gauche ou complètement de droite au sens où je l'entends ici, il n'en reste pas moins qu'un engagement politique réfléchi résulte selon moi avant tout d'une certaine vision de l'Homme et de sa capacité ou non à s'affirmer face au contexte. L'histoire des individus joue un rôle crucial dans la construction de cette vision de l'Homme, plutôt que de devenir qui on est, on est ce qu'on est devenu. Pour illustrer ce propos, j'aimerais m'arrêter sur deux catégories complètement opposées, une de gauche et l'autre de droite. Les premiers, qu'on pourrait appeler la "gauche caviar" (au sens noble du terme) sont ceux issus d'un milieu aisé qui ont choisi le camp d'une classe sociale qui n'était pas la leur. Une des motivations possible de ce choix peut être une sorte de culpabilité d'avoir profité d'une situation favorable sans l'avoir pleinement mérité, c'est-à-dire admettre que sa responsabilité et son mérite individuel n'a pas joué un rôle crucial dans la détermination de son niveau social. Face à eux, on trouve des personnes issues d'un milieu modeste, qui ont réalisé une forte ascension sociale et qui ont choisi un camp qui n'était, là non plus, probablement pas le leur au départ. On peut justifier ce choix par simple opportunisme si on en reste à l'opposition gauche/droite héritée de la lutte des classes, je pense plutôt que ce qui justifie cet engagement, c'est que ces personnes sont persuadées que si elles ont réussi, malgré leurs handicaps initiaux, c'est que la réussite individuelle tient avant tout du mérite et de la volonté personnelle, pas du contexte social.

Ce qui vient complexifier cette "équation politique", c'est que d'autres facteurs que la simple opposition gauche/droite (telle que nous l'entendons en France) interviennent également dans l'engagement politique. On peut ainsi citer l'opposition entre le progressisme (assez proche du libéralisme) et le conservatisme. Pour moi, ce dualisme est très largement indépendant du clivage gauche/droite tel que je l'ai défini. On peut ainsi trouver des libéraux et des conservateurs à gauche comme à droite. La France a ceci de particulier que les libéraux économiques sont souvent conservateurs sur le plan des moeurs et réciproquement, pourtant, dans beaucoup d'autres démocratie (aux Etats-Unis par exemple), c'est cette tension libéralisme/conservatisme qui est au coeur du débat politique, d'ailleurs, en Anglais, "liberal" signifie "de gauche". On touche là à la principale spécificité française : alors que dans de nombreux pays c'est autour de la question de la liberté que se déterminent les principales forces politiques, chez nous c'est le débat autour de l'égalité qui prévaut. Comme l'a écrit Tocqueville, "la France a la passion de l'égalité", ne pas en être conscient, c'est ne rien comprendre à notre pays.

18 janvier 2007

Le génie Talleyrand


Il peut sembler curieux de parler d'Histoire de France sur un blog politique. Et pourtant, la lecture de "Talleyrand" de l'historien Jean Orieux a profondément changé ma façon de voir le monde et la politique. Talleyrand fascine, soit qu'on le déteste soit qu'on l'adore, il ne laisse personne indifférent. Il y a deux manières d'aborder le personnage qui débouchent sur deux jugements qu'on peut avoir de lui et finalement qui révèlent deux manières d'appréhender la politique.

On peut tout d'abord penser que Talleyrand était un traître qui a servi puis abandonné tous les régimes de 1789 à 1838 : il a été député du Clergé aux Etats Généraux, Président de l'Assemblée, il trahit l'Eglise en portant la Constitution civile du clergé, il part en Angleterre puis aux Etats-Unis sous la terreur, revient comme ministre des Relations Extérieures sous le Directoire qu'il contribue largement à renverser pour installer Bonaparte au pouvoir, puis il abandonne l'Empereur et fait revenir Louis XVIII sous la Restauration. Enfin il est de ceux qui font tomber Charles X pour mettre en place la Monarchie de Juillet avec Louis-Philippe. Il a donc trahit tour à tour l'Eglise, l'Ancien Régime et la Révolution. De plus, Talleyrand n'a jamais hésité à confondre les affaires publiques qu'il traitait à son ministère avec ses intérêts privés, il a donc touché énormément d'argent "sous la table" en échange de certains services rendus. Moralement, Talleyrand apparaît donc comme un sinistre personnage, un courtisan qui cherchait avant tout son intérêt personnel.

Cette vision a lontemps prévalu en France et aujourd'hui encore elle trouve de nombreux adeptes. C'est pourtant regarder la politique par le petit bout de la lorgnette. Car une chose est certaine, s'il a trahi des régimes, Talleyrand n'a jamais trahi la France : "Je n'ai jamais abandonné un régime avant qu'il ne se fût abandonné lui-même", ainsi estime t-il que quelque chose de nouveau est né en 1789 et que rien ne fera revenir la France dans l'Ancien Régime, c'est pourquoi il promeut le libéralisme politique, il préfère partir en demandant un passeport (pour ne pas fuir comme tous les autres émigrés) durant la Terreur sentant que la Révolution s'égare dangereusement, il souhaite faire tomber le Directoire qui est un régime faible et discrédité qui ne se soucie pas de l'intérêt du pays, il abandonne Napoléon quand celui-ci confond le bien de son pays avec sa gloire personnelle et la volonté de bâtir un Empire continental au mépris des peuples et des nations européennes. C'est ce qui lui fait dire au Tsar Alexandre alors proche de Bonaparte "Le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont la conquête de la France, le reste est la conquête de l'Empereur, la France n'y tient pas. [...] L'intérêt de la France elle-même exige que les puissances en état de tenir tête à Napoléon se réunissent pour opposer une digue à son insatiable ambition, que la cause de Napoléon n'est plus celle de la France".

Et que pèsent ces "fausses trahisons" en regard des services qu'il a rendu à la France ? C'est lui qui permet à la France de préserver l'intégrité de son territoire et de sauver la face lors du Congrès de Vienne en 1815. Représentant du pays vaincu, il parvient, par son habileté de diplomate, à diviser les coalisés et à commencer à regagner la confiance de l'Angleterre et de l'Autriche. Ce congrès restera comme l'une de ses grandes oeuvres diplomatiques, comme ses efforts pour faire de la Belgique un Etat indépendant. Sur le plan intérieur, on oublie également que l'évèque d'Autun a proposé bien avant Jules Ferry, à la tribune de l'Assemblée, la scolarité gratuite et obligatoire. Il s'est également battu pour la liberté d'une presse qui ne le ménageait pourtant pas, bref, il est toujours resté fidèle au libéralisme politique et a toujours pensé qu'un peuple s'élevait en se développant à l'intérieur de ses frontières plutôt qu'en cherchant la gloire des conquêtes militaires.

En ce qui concerne la critique morale du personnage, et notamment son goût excessif de l'argent et des fastes, elle est symptomatique d'une certaine façon d'envisager la politique. Je me souviens qu'en sortant du lycée, je pensais que le seul homme politique "pur" de la Révolution était Robespierre et que, même s'il avait perdu le sens des réalités vers la fin de sa vie, il était le seul à ne penser qu'à l'intérêt général. J'ai appris depuis à me départir de cette façon de penser, il n'y a en fait rien de plus dangereux d'oublier complètement ses intérêts personnels en politique. Prétendre incarner l'intérêt général, se faire le chantre de la vertu comme l'a fait l'"incorruptible" est potentiellement totalitaire. Personne n'est dépositaire de l'universel ni de l'opinion générale, chaque homme politique apporte sa subjectivité, défend ce à quoi il croit en fonction (parfois) de ses propres intérêts.

Enfin, aimer Talleyrand c'est aussi, et surtout, reconnaître sa finesse d'esprit, son sens de la formule, sa manière d'ignorer ceux qui le jettent aux orties, aussi aimerais-je terminer cet article par certaines citations de ce grand serviteur de la France : "N'expliquez pas les raisons pour lesquelles vous prenez une décision : la décision peut être bonne et les raisons mauvaises", "En politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai", "Soyez à leurs pieds, à leurs genoux... mais jamais dans leur main", "Dans les temps de révolution, on ne trouve d'habileté que dans la hardiesse et de grandeur que dans l'exagération", "L'esprit sert à tous mais ne mène à rien". Enfin, gardons la plus belle pour la fin, alors que Louis XVIII l'accuse à demi-mots de trahir les régimes qu'il sert, Talleyrand répond "Mon Dieu, sire, je n'ai rien fait de tout cela ; c'est quelque chose d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent".

07 janvier 2007

Critique du volontarisme politique


Après le modèle social Français, c'est maintenant avec "une certaine manière de faire de la politique" que Nicolas Sarkozy a envie de rompre. L'entreprise peut paraître moins audacieuse et moins risquée que la précédente, elle est en tous cas symptomatique d'un discours ambiant qui fait du volontarisme politique la solution à tous nos maux.

Qu'on ne se méprenne point : je préfère les hommes et les femmes politiques volontaires plutôt que ceux qui sont résignés, mais je pense qu'il y a une sorte d'imposture intellectuelle à réduire les grands problèmes auxquels notre pays est confronté à des questions de méthode ou de "logiciel" politique. C'est un peu comme ci un mathématicien qui serait confronté à un problème qu'il ne parviendrait pas à résoudre proposait comme unique solution de changer de calculatrice. Les problèmes sont en fait plus complexes, il n'existe pas, dans la plupart des cas, de solution qui satisfasse tout le monde. Prenons le cas du financement des retraites, qu'elle que soit la manière dont on envisage le problème, il faudra bien "fâcher" certaines catégories de la population, qu'il s'agisse des actifs si l'on choisit d'augmenter la durée ou le montant des cotisations ou des retraités si la solution retenue est de diminuer les pensions. Dans ce problème fondamental comme dans tant d'autres, le volontarisme politique ne change rien, ce qui compte c'est la pédagogie, la manière d'engager les réformes et de trouver un "compromis social" entre les diverses composantes de la société.

En voulant "redonner à la politique ses lettres de noblesse", on fait plus que condamner simplement les années Mitterrand-Chirac, on tente de réintroduire la morale dans la décision politique. Plutôt que de pointer les complexités des problèmes à traiter et la rapidité des mutations du monde qui nous entoure, on met en cause le courage et la volonté des dirigeants actuels. Cette vision morale de la politique est très largement partagée par nos concitoyens, elle ne m'en paraît pas pour autant juste. Je pense en effet que l'immense majorité des responsables politiques ont une réelle envie de tout faire pour améliorer la situation de leur pays, ils y consacrent tout leur temps et leur énergie. Dans ce domaine, ce ne sont pas d'ailleurs ceux qui affichent le plus leur engagement qui sont les plus efficaces et on confond trop souvent la qualité du travail accompli avec l'activisme médiatique, comme le dit un problème Normand qu'il n'est nullement la peine de traduire "Grand disou, petit faisou".

Sous l'ère des médias et de la politique spectacle, la seule chose qui compte est de convaincre qu'on fait plutôt que de faire. Il y a là un grand danger pour la démocratie car les intérêts de court terme et la popularité deviennent l'alpha et l'oméga de la politique. Or, pour résoudre des problèmes complexes, il faut de la durée et de la continuité. La France est-elle condamnée depuis 1789 à ne vouloir avancer que par révolutions plutôt que par réformes successives ? Est-ce en cassant systématiquement ce qu'a accompli le gouvernement précédent que l'on parvient à mettre notre pays sur le chemin de la prospérité ?

En fait, derrière cette exaltation du volontarisme politique il y a un mal bien Français, l'idée que la politique peut régler tous les problèmes. Les Français surestiment les marges de manoeuvres de ceux qui les gouvernent, ils s'imaginent que tout est politique. Là encore l'Histoire de France telle qu'elle est enseignée explique ce trait de caractère très singulier. Les Français attendent un homme (ou une femme) providentiel(le) comme le furent par le passé Napoléon ou De Gaulle et qui mettrait fin aux petites combines du personnel politique. Car si les Français sont piqués de politique, ils se méfient ceux qui y consacrent leur vie, en ce sens, ils ont une vision très bonapartiste du pouvoir.

Le risque est grand que le débat présidentiel, plutôt que d'éclairer les Français sur les grands enjeux politiques à venir, ne se réduise à un choix entre un homme qui entend régler les problèmes par sa volonté et son hyper-activité et une madonne qui se fait fort de nous les faire oublier et de nous emmener dans un doux rêve, le temps d'une campagne électorale... Dans tous les cas, je prédis que les lendemains d'élection seront l'occasion d'une sévère gueule de bois pour le peuple français.

26 décembre 2006

Des méfaits du Web 2.0


Il peut sembler paradoxal de vouloir pointer les méfaits du Web 2.0 et de tenir soi-même un blog, pourtant, à mesure que je connais ce milieu je sens poindre des dangers importants qui menacent l'information et la démocratie. Aujourd'hui l'heure est davantage à l'émerveillement devant l'émergence d'un nouveau type de média avec ses "cyber-journalistes" et ses "cyber-citoyens" capables de tout vérifier, de tout remettre en question et donc de briser les vérités officielles. Mais le monde du Web 2.0 n'est pas si idyllique, et trois dérives peuvent être mises en avant : la désinformation, la violence des propos et l'hypersurveillance.

La France du Général de Gaulle avait l'ORTF comme source unique d'information, les internautes d'aujourd'hui lui ont substitué Wikipédia. Bien entendu l'argument est un peu court car Internet permet une grande variété de points de vue et de sources d'information mais comme sur chaque marché, on assiste à des regroupemements, des oligopoles voire des monopoles. Wikipédia n'est pas une encyclopédie citoyenne, c'est surtout une collection de subjectivités. Nombreux sont ceux qui ont compris l'intérêt de maîtriser ce qui se disait sur eux, sur leurs domaines d'activité ou sur leurs adversaires. Il est si facile de mettre de l'idéologie dans un discours qui se veut objectif. Bien entendu, des systèmes de vérification et de contrôle existent, mais ils sont tous basés sur la démocratie et donc sur l'avis de la communauté, il n'existe pas d'institutions comme c'est le cas pour la presse. Ainsi certaines informations fausses circulent et se répandent rapidement sur le Web ce qui les rend crédibles. Autre disfonctionnement important : le Web 2.0 défend une information subjective, ceux qui ne sont pas présents pour se défendre en sont pour leur frais, ils laisseront sans réponses les attaques dont ils sont l'objet. Un blogger se rapproche d'un procureur tandis qu'un journaliste qui fait bien son métier doit plutôt s'inspirer d'un juge d'instruction en menant son investigation à charge et à décharge, en allant chercher l'opinion de ceux qui sont mis en cause. Comme pour la démocratie participative, il existe donc un "biais idéologique", ceux qui passent leurs journées sur AgoraVox ou Le Monde citoyen ne sont pas représentatifs du reste de la population, ils sont plus impliqués dans les débats du moment et les néo-marxistes y sont sur-représentés. De toute façon il y a un problème si l'on admet que les personnes politisées ne sont plus représentatives (je ne le suis plus moi-même) du reste de la population, pour le dire autrement, en reprenant les mots du philosophe Alain, les gens qui ne sont ni de droite ni de gauche (donc faiblement politisés) sont de droite, pourtant ils ont le même poids démocratique que les autres.

Le deuxième risque du Web 2.0 est très bien décrit par le philosophe Alain Finkielkraut bien qu'il maîtrise mal, selon ses propres termes, ces nouvelles technologies. Il y a une violence permanente sur les blogs ou les forums qui s'explique par l'anonymat des gens qui y écrivent mais également par l'absence du visage du destinataire. Comme nous l'apprend Lévinas (3 philosophes en un article, c'est pas mal), quand je rencontre autrui, je reste interdit devant son visage. Qui n'a jamais prévu de dire tout le mal qu'il pensait d'une autre personne et qui, se trouvant face à elle, a perdu tous ses moyens ? Cet interdit créé par le visage est une des bases de la vie sociale et de la civilisation, la communication virtuelle fait sauter cet interdit, ce qui peut libérer un torrent de haine. Les concepteurs du site AgoraVox en sont eux-mêmes conscients puisque dans chaque mail qu'ils envoient à un rédacteur il y a la mention : "Parfois, sur certains sujets -sensibles-, les réactions des lecteurs peuvent être très violentes et apparemment disproportionnées. Essayez toujours de -calmer le jeu- en répondant de manière factuelle et courtoise afin d'éviter tout dérapage ou polémique interminable". Ce garde-fou ne suffit évidemment pas.

Le dernier point que je voudrais signaler et qui explique l'anonymat de ce blog est l'hypersurveillance qui est à l'oeuvre sur Internet. La nouvelle arme absolue pour surveiller les autres est de taper leur nom sur Google et avoir ainsi accès aux propos qu'ils ont tenus, aux actions qu'ils ont menées ou aux commentaires dont ils sont l'objet. Il n'y a plus de distinction entre privé et public, dans la démocratie totale prônée par certains, tout le monde est en droit de tout savoir. Les plus exposés médiatiquement sont littéralement traqués par la blogosphère comme les hommes et femmes politiques qui voient surgir des vidéos pirates ou des attaques personnelles. Loïc Le Meur, pape du Web 2.0, l'annonce d'ailleurs avec enthousiasme : les hommes politiques ne pourront plus mentir, il y aura toujours un portable qui pourra enregister une vidéo clandestine ou un blogger caché qui pourra retranscrire des propos off. Finie donc l'hypocrisie qui règne entre les journalistes et les responsables politiques. Ces hymnes à la vertu, ont les a déjà entendu lors de la Révolution Française et plus particulièrement sous la Terreur. Qui ne voit pas aujourd'hui qu'Internet peut devenir l'outil par excellence du flicage, de l'hypersurveillance, de la dénonciation et de la calomnie. Ensuite, il ne reste plus qu'à laisser agir le fameux adage : "il n'y a pas de fumée sans feu" et le tour est joué, la réputation de la personne impliquée est définitivement salie.

Il faut d'urgence réintroduire des institutions et des instances de régulation dans le monde de liberté infinie qu'est Internet. On pourrait d'ailleurs s'interroger sur le fait qu'autant d'anticapitalistes investissent un moyen de communication et d'information aussi libéral, c'est la mariage de la carpe et du lapin !

17 décembre 2006

Je fais partie des 13%


Si l'on en croit l'IFOP, 87% des Français ont une bonne ou une très bonne opinion de Nicolas Hulot. Ce chiffre constitue un record dans l'histoire de ce baromètre, l'animateur de télévision surclasse donc Bernard Kouchner, Ségolène Royal ou encore Simone Veil. Et d'aucuns de célébrer cette belle unanimité, pour une fois nous sommes tous d'accord sur un sujet, l'écologie, et sur les solutions à y apporter. Pour une fois un homme a su imposer aux candidats à la présidentielles les mesures qui permettront de lutter contre le réchauffement climatique. Sauf que...

Sauf que si tout le monde s'accorde sur la réalité du réchauffement climatique, il y a débat sur son impact réel et sur les moyens à mettre en oeuvre pour agir. J'aimerais tout d'abord faire remarquer à quel point la position de certains écologistes est conservatrice : le monde actuel nous est décrit comme idyllique et chaque changement est vécu comme un cataclysme potentiel. En somme, il ne faut surtout toucher à rien et respecter le bel équilibre de la nature. Cette affirmation me semble relever d'une double erreur : d'une part le monde actuel est loin d'être parfait et nos lunettes de riches occidentaux troublent notre vision de la réalité du monde et d'autre part la Terre, la nature et le climat n'ont cessé d'évoluer au fil du temps sans que cela ne se traduise par une détérioration générale de la qualité de vie. Ce à quoi je m'oppose, finalement, c'est à une vision religieuse de la nature, qui prétend que chaque action humaine est une perturbation dangereuse d'un merveilleux équilibre. C'est notamment sous cet angle qu'est abordée la question des OGM.

Cette religion a ses prêtres médiatiques, chargés d'annoncer l'apocalypse et de dénoncer la vanité des hommes : "la nature va se venger" annoncent-ils de concert. Nous sommes mis au banc des accusés pour notre prométhéisme. Cet élément devrait nous alerter car il est dangereux d'aborder des problèmes scientifiques en des termes uniquement moraux. Quelles sont les solutions avancées par ces prêtres de l'écologie : la modération qui n'est qu'une manière sympathique de dire le rationnement, c'est-à-dire la gestion de la pénurie. L'innovation technologique est perçue comme ne pouvant qu'agir à la marge. Concrètement, c'est à un certain retour de l'économie dirigée et planifiée que nous sommes invités. Pour preuve : les mesures proposées par Nicolas Hulot dans son Pacte Ecologique relèvent essentiellement de l'action de l'Etat.

Je pense que s'il est bon d'aborder de manière approfondie ce thème, la façon dont le débat prend tournure est extrêmement dommageable : à cette éloge de la modération, je préfère la confiance dans le progrès technique. L'humanité doit s'adapter à la nouvelle donne par son génie propre, dire cela, ce n'est pas faire preuve de vanité. L'Etat peut bien entendu jouer un rôle grâce à la fiscalité, en rendant rentable des investissements et des technologies propres qui ne le sont pas encore, mais d'autres pistes doivent être envisagées. Citons entre autres l'investissement socialement et environnementalement responsable, appliqué par exemple par le fonds norvégien qui gère l'argent du pétrole et qui obtient malgré les contraintes qu'il se fixe des taux de rentabilité sensiblement supérieurs à ceux du marché, il y a là le début d'un cercle vertueux.

Contrairement à ce que l'on croît en Europe Occidentale, l'énergie du futur dans le monde sera le charbon. On peut s'en offusquer mais les faits sont là : cette source d'énergie fossile est la plus abondante et les pays en voie de développement, notamment la Chine construisent à un rythme très soutenu des usines à charbon pour produire de l'électricité (de même que les Etats-Unis qui disposent d'immenses réserves). Il faut donc massivement investir dans des usines à charbon propre et développer les technologies de captage et de stockage de CO2 pour pouvoir renouveler le parc de centrales et le rendre plus propres. Cet exemple montre bien que le défi environnemental peut être demain ce que les nouvelles technologies sont aujourd'hui en matière de croissance, il y a là des opportunités fabuleuses.

Investissons donc massivement dans ce domaine, faisons de l'Europe le leader mondial plutôt que de nous replier sur nous même et d'abandonner l'idée de croissance, donc de progrès, donc de civilisation.

15 décembre 2006

Fiscalité, Citoyenneté, Johnny Hallyday


C'est désormais une certitude : la vie est injuste. Parmi les inégalités les plus fortes, il en est une qui est rarement soulignée, c'est l'inégalité de traitement des artistes et des politiques devant l'opinion. Tout est permis pour les premiers, comme vient nous le rappeler l'exil de Johnny Hallyday en Suisse dans la charmante bourgade de Gstaad. Selon un sondage réalisé sur le site Internet du Figaro, 63% des Français comprennent la décision du chanteur, rejoints en cela par Nicolas Sarkozy, qui, il est vrai est un de ses amis proches.

Bien entendu, quelques voix se sont fait entendre, de manière timide comme celles de Dominique de Villepin, Jacques Chirac, Bernard Thibaut ou François Hollande, mais ces responsables politiques ont du se montrer très prudents et ajouter systématiquement qu'ils admiraient l'artiste et l'homme. Pendant ce temps, la rock-star faisait montre de toute sa poésie en déclarant à la presse : "J'en ai rien à foutre. Tout simplement, j'en ai marre, comme beaucoup de Français, de payer ce qu'on nous impose comme impôts, puis voilà, j'ai fait mon choix". Les fans apprécieront la finesse du style, les autres comprendront que l'Abbé Pierre a enfin trouvé son successeur pour défendre les plus pauvres contre les prélèvements obligatoires trop importants.

Sur le plan de la citoyenneté, l'attitude du chanteur est inqualifiable, elle devrait provoquer dans l'opinion les mêmes réactions que lorsqu'un homme politique est accusé de détournement de fonds. Mais c'est un fait que les Français sont sans états d'âmes à l'égard de ceux qui ont décidé de servir l'Etat (et qui gagnent nettement moins que s'ils partaient dans le privé) et d'oeuvrer pour le bien commun alors qu'ils sont prêts à trouver toutes les excuses pour les artistes ou sportifs qui gagnent des fortunes et qui s'expatrient pour ne pas payer d'impôts. De surcroît, ces "stars" poussent l'indécence encore plus loin en allant jouer les donneurs de leçons chez Ardisson ou les bons samaritains aux Enfoirés. La première des générosités, c'est celle qui consiste à payer ses impôts pour financer des écoles, des routes ou les aides sociales, le reste ne sert qu'à se donner bonne conscience à peu de frais.

Certains rejettent cette vision "morale" et citoyenne et soutiennent que cette expatriation est le signe que notre système fiscal est mauvais. Mais que faut-il faire ? Aligner nos taux d'imposition sur ceux qui ont cours en Suisse ? L'Europe est-elle condamnée à se livrer une concurrence fiscale qui met à mal tous les systèmes de protection sociale ? Je suis néanmoins d'accord pour remettre le problème de l'ISF sur la table : la première qualité d'un impôt n'est pas d'être idéologiquement pertinent mais d'être efficace. Ainsi, je propose de maintenir l'ISF en l'état mais de permettre des exonérations totales si l'argent de ces riches contribuables est investi là où l'Etat le juge pertinent, comme dans les Business Angels qui viennent soutenir les PME à fort potentiel de croissance. Une fois de plus, soyons pragmatiques.

Ne soyons donc pas arc-boutés sur des positions idéologiques, mais sachons également être inflexibles sur certaines questions qui relèvent avant tout de la morale. Une chose est sûre : il faut désormais boycotter Johnny Hallyday si l'on s'estime citoyen ou tout simplement mélomane...

06 décembre 2006

Populisme et Démagogie


J'ai souvent l'occasion de dénoncer le populisme et la démagogie qui règnent en politique. Pour moi, ce sont les deux cancers de la démocratie, qui peuvent la mener jusqu'au totalitarisme. Ces mots sont toujours cités ensemble car dans l'esprit de beaucoup ils ont une signification proche, je vais essayer de montrer dans cet article ce qui caractérise chacun de ces termes.

Avant toute chose, il faut en revenir aux définitions : le populisme désigne l'idéologie ou l'attitude de certains mouvements politiques qui se réfèrent au peuple pour l'opposer à l'élite des gouvernants, au grand capital, aux privilégiés ou à toute minorité ayant "accaparé" le pouvoir, accusés de trahir égoïstement les intérêts du plus grand nombre. Les populistes dénoncent la démocratie représentative et prône une démocratie plus directe pour "redonner le pouvoir au peuple".

Etymologiquement, la démagogie est l'art de conduire le peuple. Il n'y avait pas à l'origine une connotation péjorative, comme de nos jours. La démagogie est une attitude politique et rhétorique visant à essayer de dominer le peuple en s'assurant ses faveurs et en feignant de soutenir ses intérêts. Les propos démagogiques sont proférés dans le but d'obtenir le soutien d'un groupe en flattant les passions et en exacerbant les frustrations et les préjugés populaires. Pour cela, le démagogue utilise des discours délibérément simplistes, sans nuances, dénaturant la vérité et faisant preuve d'une complaisance excessive. Il fait ainsi appel à la facilité, voire à la paresse intellectuelle, en proposant des analyses et des solutions qui semblent évidentes et immédiates. Il n'est pas fait appel à la raison et il n'y a pas réellement de recherche de l'intérêt général.

Avant d'en étudier les différences il convient de remarquer ce qui rapproche populisme et démagogie : dans les deux cas il est question de flatter le peuple et de recourir à la simplicité voire au simplisme. Mais les définitions qui précèdent montrent bien que le populisme est beaucoup plus radical que la démagogie puisqu'il demande le retrait des élites alors que la démagogie est souvent utilisée par ces mêmes élites pour garder le contact avec la population. De plus, le populisme flatte les gens "par le haut" en leur promettant de reprendre le pouvoir qu'ils ont perdu au profit des élites alors que la démagogie les flatte "par le bas" en insistant sur l'insignifiant et sur les bas instincts que nous possédons tous.

Essayons mainteant de ranger certains types de discours dans ces catégories. Toutes les conversations du type "Café du commerce" tiennent à la fois de la démagogie quand il s'agit d'insister sur des caractéristiques morales de certaines populations ("ce sont des feignants", "ce sont des voleurs", "on nous vole notre argent"...) et du populisme en ce sens qu'ils prétendent apporter des solutions sans connaître tous les tenants et les aboutissants, en clair, l'expertise est niée et n'importe qui peut s'exprimer sur n'importe quoi. Tout ce qui relève de la démocratie participative relève selon moi exclusivement du populisme, en effet, on présente cette démarche comme noble et renouvelant la politique (pas question de démagogie donc) mais en même temps on remet en cause les principes mêmes de la démocratie représentative en dimininuant les échelons intermédiaires entre le pouvoir et la population. Ce mouvement participe donc de la volonté d'horizontaliser la société en faisant des experts et des savants des citoyens comme les autres. Tous les discours anti-élites, c'est-à-dire contre les énarques, les hommes politiques ou les grands patrons sont principalement populistes même si la démagogie s'en mêle parfois, notamment quand il est question d'insister sur des détails sans importance comme les excès de vitesse réalisés par les ministres dans le cadre de leurs fonctions ou le fait que les énarques soient payés pendant leur scolarité.

Mon intime conviction est que le populisme et la démagogie ont pour principale conséquence de détourner la population des vrais problèmes. On préfère parler de sujets périphériques ou rejeter la faute sur quelques uns (les élites en l'occurence) plutôt que de se rassembler sur les questions auxquelles notre pays doit impérativement répondre. C'est ce qui me fait craindre que des problématiques essentielles comme la dette ou l'enseignement supérieur soient escamotées durant la campagne électorale. Fondamentalement, je pense qu'une société "en ordre" est une société "avec des ordres" c'est-à-dire des intermédiaires, c'est-à-dire des élites. Il n'est pas bon de vouloir trop rapprocher le peuple du pouvoir pour la raison suivante : on ne peut exercer un pouvoir sans responsabilité, le député a du pouvoir mais en contrepartie il doit équilibrer un budget, il peut voter des lois mais doit respecter les normes juridiques supérieures, un homme politique peut être battu si les gens ne sont pas satisfaits de lui, même un juge peut être démis de ces fonctions (c'est rare j'en conviens) par le CSM en cas de faute grave. Mais quelle est la responsabilité de l'individu à qui ont confierait directement le pouvoir ? Elle serait très faible puisqu'il ne serait pas sanctionnable (on ne démet pas un citoyen de ses fonctions), il ne serait pas responsable, à court terme au moins, des équilibres financiers et il ne pourrait pas être déjugé par le peuple puisqu'il est le peuple. Pour que cette société d'ordre soit pérenne, il faut que le peuple accepte de faire confiance à des élites dans des domaines spécifiques qui dépasse sa compétence (pas les mêmes élites pour chaque domaine bien entendu) et qu'en contrepartie, lesdites élites ne trahissent pas le peuple pour leurs intérêts personnels mais, au contraire, se sentent liés au reste de la population.

Prenons donc garde à ne pas trop jouer avec le populisme et la démagogie, le deuxième nourissant le premier. La demande de populisme a toujours été très forte et je ne pense pas qu'il y ait eu des évolutions majeures au cours des dernières années. Ce qui a changé, c'est l'offre politique de populisme qui dépasse les simples partis extrémistes pour couvrir désormais tout l'échiquier politique.

29 novembre 2006

Un rêve : la fusion de la France et de l'Allemagne


Bien qu'étant néfaste quand elle est surexploitée dans le débat politique, l'utopie est un moteur nécessaire pour avoir une vision de long terme. Les rêves sont mieux à même de guider les hommes que les réalités froides. Je vais essayer d'exprimer ici un des rêves politiques que je caresse depuis plusieurs années et que j'essaye de formaliser : la fusion des Etats Français et Allemand. L'objet de cet article n'est pas de présenter un projet détaillé mais de jeter les bases d'une réflexion qu'il conviendra d'approfondir.

Commençons par un constat à la fois simple et indiscutable : la France et l'Allemagne sont les deux principales puissances d'Europe continentale, elles sont désormais liées par une grande amitié, elles possèdent des cultures assez proches et partagent les mêmes valeurs. Ainsi, il va pour moi sans dire que si la France doit un jour fusionner avec un autre pays, ce ne peut être qu'avec l'Allemagne, et réciproquement.

Mais à quoi bon vouloir fusionner ? Pourquoi ne pas en rester aux nations telles qu'elles existent aujourd'hui ou, au contraire, envisager un Etat supra-national paneuropéen ? A la première question, je répondrai que dans la mondialisation, la taille des entités politiques revêt un caractère essentiel. En effet, avec l'interdépendance des nations, tout devient très vite un rapport de force entre deux puissances. Ce qui fait la force d'un Etat, c'est sa population, son PIB, son territoire et son niveau technologique, une fusion entre la France et l'Allemagne augmenterait naturellement tous ces indicateurs. Pour exemple, le nouvel ensemble ainsi constitué serait la deuxième puissance économique (entre les Etats-Unis et le Japon), le septième pays le plus peuplé (contre 14 et 20 aujourd'hui),... De plus, les complémentarités des deux pays sont assez fortes : l'Allemagne a beaucoup de PME qui exportent tandis que la France a des champions nationaux dans la quasi-totalité des secteurs (sauf les nouvelles technologies), l'Allemagne exporte beaucoup dans le monde alors que la France le fait surtout à l'intérieur de l'Europe.

Pour répondre à la question d'un Etat supra-national européen, je m'interesserai à la question de la souveraineté : je pense que la France et l'Allemagne peuvent accepter une fusion "entre égaux", où chacun ne perdrait que la moitié de sa souveraineté, en revanche, il me paraît inenvisageable de noyer la souveraineté nationale dans un ensemble trop grand, le saut à franchir est beaucoup trop important. Peut-être que si ce processus de fusion franco-allemande aboutissait, il pourrait être le point de départ d'une nouvelle intégration européenne, beaucoup plus forte, mais je pense qui faut d'abord procéder par cercles concentriques, ne pas faire avancer tout le monde au même rythme. Ainsi, je pense qu'il vaut mieux être la plus grande puissance régionale d'Europe plutôt qu'une partie minoritaire d'une Europe unifiée, en tous cas pour l'instant.

Quel pourrait être le processus de rapprochement des deux pays ? Il a déjà été commencé avec le traité d'amitié franco-allemand, la brigade franco-allemande et certains Conseils de ministres communs. De toute façon, le processus ne peut être que graduel. Ce qui doit changer en premier lieu, c'est le fait d'afficher officiellement le projet de rapprochement entre les deux pays. Puis viendra le temps d'une défense et d'une diplomatie commune (avec des amabassades communes), on pourrait également encourager les jeunes des deux pays à faire leur service civil (qui existe déjà en Allemagne et qui va sans aucun doute être instauré en France) dans l'autre pays. Il faudra également imposer l'apprentissage de l'Allemand en France et du Français en Allemagne. Puis viendra le temps de la convergence des régimes sociaux, de la politique économique et des institutions avec des collectivités locales identiques (sous le format des Länder allemands). Enfin, on pourra créer un embryon d'Etat supra-national avec un gouvernement resserré (il faudra garder deux gouvernements nationaux) et une chambre parlementaire qui serait issue d'une fusion entre le Sénat et le Bundesrät, chargée des orientations stratégiques et de long terme.

L'idée est bien de construire un Etat en conservant deux nations. Les peuples et les cultures ne se fusionnent pas, il est ainsi hors de question, de mon point de vue, d'envisager une langue commune entre la France et l'Allemagne. Si ce projet utopique (pour l'instant) aboutissait, il faudrait prendre garde à ne pas heurter nos partenaires européens en leur donnant des gages de notre bonne volonté au sein de l'Union Européenne. Un projet ne doit pas chasser l'autre.

24 novembre 2006

Eviter un nouveau 21 avril


Alors que la pré-campagne électorale bat son plein, avec son lot de petites phrases, d'attaques et de démagogie, une information vient nous ramener à la dure réalité : un sondage CSA donne Jean-Marie Le Pen à 17% d'intentions de vote au premier tour. Jamais le leader du Front National n'a obtenu un score aussi important dans un sondage pour les présidentielles, alors que le microcosme s'agite pour savoir qui de Ségolène ou de Nicolas est le mieux placé pour l'emporter, un troisième personnage semble déterminé une fois de plus à jouer les trouble-fêtes.

Comment éviter à notre pays l'humiliation d'une nouvelle présence de l'extrême-droite au second tour de l'élection présidentielle ? Il y a selon moi quatre réponses à apporter à cette situation, deux sur le plan tactique et deux sur le fond.

Tout d'abord, il faut éviter toute tentative de diabolisation du Front National, en effet, le vote Le Pen est souvent un vote contre le système, la bien-pensance et tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à l'élite. Plus on trouvera de leaders politiques et d'intellectuels qui, la main sur le coeur, en appelleront à la République en danger, plus les électeurs du Front National se retrancheront dans leur vote de transgression. Il faut, au contraire, amener l'extrême-droite sur des problématiques précises, l'obliger à préciser son programme et donc à fâcher certaines catégories de la population. En particulier, s'il est un sujet où les thèses du FN sont très largement minoritaires, c'est bien la politique étrangère. Ainsi, si la campagne présidentielle aborde les vraies problématiques auxquelles notre pays est confronté (enseignement supérieur, recherche, dette, retraites, relations internationales...) alors la tentation extrémiste sera moins grande.

Une des principales leçons de 2002 et du référendum de 2005 est qu'une campagne longue défavorise le ou les favoris. Au fil des mois, à mesure que s'opère sur eux une focalisation médiatique, ils subissent des attaques de toutes parts, se voient obligés (plus que les autres) de préciser leurs propositions et donc de se couper de certains électeurs. Une des principales garanties contre la présence de Le Pen au second tour est donc de faire une campagne relativement courte (deux mois environ), très percutante. En ce sens, Dominique de Villepin, Jacques Chirac et ... Jean-Marie Le Pen ont raison : l'assentiment des Français se gagne dans le dernier mois de la campagne, les sondages trop loins de l'échéance ne sont qu'une mesure d'une opinion incertaine et pas encore cristallisée.

Sur le fond, comme je l'évoquais dans mon article "De la théorie des jeux en politique", la critique systématique, par les partis de gouvernement de la politique qui a été conduite par la droite et la gauche depuis plusieurs années est, selon moi, l'élément principal qui fait monter l'extrême-droite dans l'opinion. Le FN n'a plus besoin d'attaquer la classe politique en place puisque cette dernière se livre à une affligeante auto-flagellation. On tait consciencieusement les réussites et les atouts de la France pour n'en retenir que les difficultés, on décrit un pays au bord du précipite, qui perd pied dans tous les domaines. Comment s'étonner ensuite que les Français n'aient pas envie de se retourner vers celui qui leur dit que tout va mal depuis maintenant 30 ans ?

Enfin, il faut répondre aux inquiétudes des Français tentés par le vote extrême sans pour autant rouler sur les terres du FN. La stratégie de "droitisation" suivie par le président de l'UMP a eu pour principale conséquence de décomplexer l'électorat du FN et pas de récupérer des électeurs vers les partis de gouvernement. Ainsi, les Français attendent des réponses précises sur la mondialisation, l'insécurité et l'immigration. Tout discours bien-pensant déconnecté de la réalité doit être aujourd'hui combattu, l'heure n'est plus au politiquement correct mais à l'écoute des inquiétudes des Français. L'Europe doit également se remettre en question, partout les partis extrémistes progressent comme nous l'ont rappelé les élections aux Pays-Bas. L'absence de démocratie au sein de l'UE, avec des lobbies et des think tank qui pèsent plus sur la Commission que le peuple européen, nourrit le scepticisme. Bref, c'est à une remise en cause des attitudes de chacun : majorité, opposition, UE, médias... qu'il faut en appeler pour maîtriser cette vague extrémiste.

20 novembre 2006

Le thème de la présidentielle


Beaucoup s'interrogent sur ce que sera la "querelle" de l'élection à venir. Après la "fracture sociale" en 1995 et "l'insécurité" en 2002, quel thème viendra s'imposer dans le débat ? Cette question est très délicate et conditionne beaucoup de choses : elle peut détourner la campagne des vrais enjeux comme elle peut être une chance inédite de moderniser notre pays. Je me suis, sur ce sujet, forgé une opinion profonde : la question de la protection des démocraties occidentales (et en particulier la France) dans la mondialisation est désormais au centre du débat politique. Pour reprendre la typologie proposée plus haut, je pense qu'il s'agit là d'une bonne question à laquelle peuvent être apporté des réponses très diverses, certaines étant de très mauvaises réponses.

C'est finalement la question de la nation qui est posée : est-elle destinée à disparaître dans la mondialisation ? Quelle est sa fonction sociale ? L'heure est-elle venue de passer au post-nationalisme ? Je pense que la nation est une étrangeté puisqu'elle s'oppose au moteur de l'histoire : la liberté individuelle. Elle prétend mettre du lien social entre des "classes" qui n'ont pas de réels intérêts communs et, en tant que République, elle fait passer l'égalité au premier plan en assurant une action redistributive. Elle est le cadre de la politique qui, par définition, s'oppose au projet individualiste.

Aujourd'hui, la modernité c'est le post-nationalisme, on se veut "citoyen du monde", rebuté par les crimes commis au nom des nations, on s'en éloigne comme on s'est éloigné des religions pour les mêmes raisons. Mais on s'en éloigne surtout parce qu'on croit que l'on a intérêt à agir de la sorte : ceux sont les individus qui s'estiment assez forts pour affronter la mondialisation qui ne supportent plus ce carcan, ce sont certaines "élites" qui cherchent avant tout à sauver leur peau et à se valoriser au maximum dans un monde plein d'opportunités et qui ne se sentent plus liées par un destin commun avec les autres couches sociales.

Ainsi, dire que la France gagne globalement dans la mondialisation (de même que les autres pays) et que tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes est un discours (faussement) naïf dans la mesure où il y a des perdants objectifs dans la mondialisation. Le discours de certains économistes est de dire qu'il ne s'agit là qu'un problème de redistribution des richesses, l'important étant d'être gagnant globalement. Sauf que cette redistribution est devenue difficile voire impossible : les Etats rencontrent des problèmes de financement de la protection sociale considérable, ils sont soumis au chantage des "gagnants de la mondialisation" et des entreprises qui peuvent partir à tout moment si la fiscalité leur est trop défavorable. Les pays européens en sont donc réduits à s'aligner sur le taux d'impôt sur les sociétés le plus bas pour ne pas voir fuir les sièges sociaux.

Ce qui fait problème, ce sont les asymétries phénoménales qui existent entre les différents acteurs de la mondialisation, les salariés Français sont mis en concurrence avec des salariés des pays émergents (notamment la Chine) qui ont des salaires très bas et pas de protection sociale, les entreprises Françaises sont mises en concurrence avec des entreprises d'Europe de l'Est qui ne payent aucun impôt sur les sociétés. Dès lors la question de la protection de la France (mais plus largement de l'Europe) dans la mondialisation doit être posée. On ne doit cependant pas y répondre en termes simplistes : le replis protectionniste serait une catastrophe pour notre économie puisqu'un salarié sur quatre travaille pour l'exportation. La France est un excellent exportateur de services, de produits agricoles et dans une moindre mesure, de produits industriels.

Comment, alors, mettre en place ce que le Premier Ministre appelle "le patriotisme économique européen", quelle voie peut-on trouver entre le replis protectionniste et l'ouverture totale des marchés sans réglementation ? Nicolas Sarkozy propose de remettre la préférence communautaire au goût du jour, les Démocrates Américains ont axé une partie de leur campagne sur une modération du libre-échange pour protéger leur industrie, des économistes de renom comme Patrick Artus s'interrogent sur les moyens de limiter les OPA hostiles sur des groupes européens venues d'entreprises issues des pays émergents. Le débat est donc ouvert, et je prédis qu'il sera au coeur de la future campagne.

12 novembre 2006

Le néant


Affligeant ! Il faut se pincer pour le croire quand on écoute Ségolène Royal au Grand Jury RTL. Au prétexte de ne pas vouloir donner de "mesures gadgets", elle refuse d'avancer toute solution concrète et en reste à un niveau de généralités ineptes. Ainsi, pour relancer la croissance, il suffit d'élire Ségolène Royal, ce qui redonnera confiance au pays, comme par enchantement. Pour réduire le déficit, alors qu'on lui demande s'il faudra aumgenter les impôts ou limiter les dépenses de l'Etat, même réponse : la confiance réglera tous les problèmes.

Ajoutons à ce manque de consistance éclatant une versatilité face à l'opinion qui n'est pas la principale qualité requise pour diriger l'Etat : après l'encadrement des délinquants par des militaires, la suppression de la carte scolaire et les jurys populaires, voilà qu'elle recule sur sa proposition de 35h au collège pour les professeurs. On comprend bien la manière dont Ségolène Royal fait de la politique : on lance des idées à droite et à gauche, ça fait toujours parler, puis, quand on voit que ça heurte l'opinion, on revient sur ses déclarations.

Le summum a été atteint en fin d'émission grâce à la question très astucieuse de Nicolas Beytout (directeur du Figaro) : sachant que les Français sont très majoritairement pour un service minimum dans les transports en commun, faut-il instituer des jurys populaires sur cette question ? La prétendante PS a alors montré qu'elle excellait dans la langue de bois (à croire qu'elle a suivi des cours à l'ENA) : le problème n'est pas là, quand il y a grève c'est avant tout de la faute de la direction de la SNCF et que si elle arrivait au pouvoir alors il y aurait de la confiance et du dialogue social et donc de la croissance et moins de grève. Définitivement, Ségolène Royal a du choisir un lycéen de 1ere ES pour peaufiner son programme économique, il est étonnant que les réactions de la classe politique et journalistique ne soit pas plus sévère et plus vive devant tant d'incompétence.

09 novembre 2006

Sarkozy et la mondialisation


Je vous recommande la lecture du discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Saint-Etienne sur la mondialisation (http://www.lefigaro.fr/medias/pdf/SarkozyDiscoursIntegral.pdf). Le président de l'UMP y présente sa vision de la mondialisation. Pour lui, c'est une donnée il faut donc l'accepter mais ne pas être naïfs quand à ces effets. En effet, si la France y gagne globalement, de nombreuses personnes sont largement fragilisées par ce processus. Il ne faut donc pas que l'Europe et la France renoncent à une certaine dose de protection qui existe dans tous les autres grands pays, en particulier les Etats-Unis et le Japon. Ce discours tranche avec le libéralisme affiché par le candidat UMP jusqu'alors. C'est le début d'un revirement vers le centre qui semble inévitable pour gagner une campagne présidentielle en France.

Seul bémol à relever dans ce discours plutôt réussi, qui transcende les clivages politiques, la volonté répétée de Nicolas Sarkozy de remettre en cause l'indépendance de la banque centrale. Cette indépendance est très importante pour donner de la crédibilité à l'euro. La politique monétaire agit sur le long terme et ne doit pas être influencée par des considérations politiques de court terme. De plus, lutter contre l'inflation est peut-être le meilleur moyen de lutter pour le pouvoir d'achat et donc pour les catégories en difficulté. L'objection émise à ce raisonnement par Nicolas Sarkozy (mais aussi par certains économistes comme Patrick Artus) c'est qu'avec la mondialisation et la baisse des coûts de production, le risque inflationniste est très faible et pas si lié que cela à la politique monétaire, l'inflation s'est elle aussi "mondialisée". Je n'ai pas l'expertise nécessaire pour trancher ce débat au combien important.

08 novembre 2006

Libéralisme, Etat et Nation


Tous ceux qui pensent que le système capitaliste et le libéralisme sont les conditions sine qua non du développement économique doivent oeuvrer pour rendre ce système durable. Cette tâche revêt deux aspects : être conscient de certaines dérives ou limites du capitalisme tel qu’on le connaît aujourd’hui et convaincre les citoyens qu’un tel régime n’est pas un mal nécessaire mais une véritable opportunité.

Ceci est particulièrement pertinent en France, pays le moins convaincu, si on en croit certains sondages récents, des vertus de l’économie de marché. Il est vrai que le discours libéral dominant dans notre pays insiste davantage sur la résignation que sur la conviction, le thème du déclin brandit par certains en est l’illustration : l’heure n’est plus à convaincre les Français de faire des réformes « libérales » parce qu’elles seraient bonne en-soi mais parce que « c’est cela ou le chaos ». De mon point de vue, il ne suffit pas d’agiter des peurs pour convaincre, il faut faire preuve de pédagogie et accepter le débat d’idée. A ce titre, il me semble incorrect de penser comme certains éditorialistes, intellectuels ou politiques qu’au fond, chacun sait exactement les réformes qu’il faut mener et la politique qu’il faut conduire pour le pays afin de le redresser.

Ainsi, il y aurait d’un côté les « milieux autorisés » qui savent et de l’autre le peuple qu’il faut convaincre coûte que coûte. Cette vision des choses amène à penser qu’il n’y a aucune différence entre la gauche et la droite et tend à nier l’idée même de débat démocratique. En politique il n’y a pas de vérités mais des convictions et des opinions, l’oublier, c’est basculer dans l’idéologie et risquer de vouloir faire le bonheur du peuple malgré lui. En effet, le système économique ne se développera jamais de manière durable contre le régime politique. Quoi qu’on dise aujourd’hui de l’affaiblissement du politique, il ne faut pas oublier qu’en dernier recours et dans les circonstances exceptionnelles, c’est lui qui prime grâce à sa légitimité populaire dont aucun autre type de pouvoir (économique, financier, social, …) ne peut se prévaloir. En démocratie, rien ne doit se faire contre les citoyens.

Quelles sont les limites du système économique actuel ? Selon moi, elles se caractérisent essentiellement par des atteintes portées au citoyen et au salarié. En effet, la principale vertu de l’économie de marché est de favoriser la libre initiative de l’entrepreneur et d’assurer une offre large à moindre coût au consommateur, mais ce mouvement s’accompagne d’une pression sur les salariés et d’une remise en cause du pouvoir des citoyens et des nations. En effet, la mondialisation brouille les cartes et met les salariés du monde entier en concurrence, c’est ainsi qu’on voit en Allemagne des ouvriers accepter un gel de leur augmentation salariale pendant plusieurs années face aux multiples menaces de délocalisation, à un autre niveau, beaucoup de cadres ont vu la pression qui s’exerce sur eux s’accentuer de manière colossale au cours des dernières années. Peut-on se résoudre à de telles dérives ? Quelle image les salariés peuvent-ils avoir de l’avenir dans ces conditions ? Une société dans laquelle « avenir » n’est plus associé à « espérance » est appelée à connaître de graves soubresauts.

Parallèlement, le pouvoir des Etats semble amoindri, ils ne sont plus les principaux décideurs en matière économique et sociale. Il faut souligner de ce point de vue que cette perte d’influence de l’Etat sur l’économie est une bonne chose, car administrer et entreprendre sont deux tâches largement indépendantes, l’essor des anciennes entreprises publiques privatisées (Air France, France Télécom,…) montre à quel point le libéralisme peut être source de développement économique et de création de valeur au sens propre. Ces éléments ne doivent cependant pas nous faire oublier que l’Etat, même s’il n’est pas actionnaire, est souvent un stakeholder incontournable. Il est à ce titre légitime qu’il s’inquiète des plans sociaux massifs, des risques de délocalisation et des OPA hostiles contre des groupes français stratégiques, car en cas de dégâts sociaux et industriels, c’est lui qui est appelé à la rescousse. Tous les sondages le montrent : les Français attendent beaucoup de l’Etat car ils voient en lui un facteur d’ordre, de justice et de stabilité dans un monde qui évolue très rapidement. Une opposition terme à terme entre libéralisme et Etat est donc selon moi vouée à l’échec.

Il faut promouvoir la liberté d’entreprendre et redéfinir le rôle moderne de l’Etat, c’est ainsi que le patriotisme économique prend tout sons sens. En effet, nous vivons en état de guerre économique permanente qui se gagne grâce à l’attractivité et à la compétitivité, cela nécessite donc une force d’impulsion et de coordination. Il faut savoir en revenir aux fondamentaux, le gouvernement doit défendre les intérêts de la nation : il ne suffit donc pas d’être les « bons élèves » du libéralisme et de la mondialisation, encore faut-il se battre à armes égales avec nos voisins. Trop souvent, les pays européens se comportent de manière trop doctrinale voire naïve sur ce sujet, en tous cas si on les compare aux Etats-Unis ou au Japon, les propos de certains membres de la commission européenne, assimilant le patriotisme économique à un protectionnisme camouflé en sont la preuve.

La faillite complète du communisme montre à quel point il faut se méfier des vérités révélées en matière économique et politique, ne soyons donc pas pavloviens en réclamant en toutes circonstances privatisations, baisse des tarifs douaniers et ouverture à la concurrence, sachons faire la part des choses en raisonnant sur des cas particuliers plutôt que sur des schémas théoriques qui ne reflètent que mal la réalité. Les évènements récents qui concernent des secteurs stratégiques pour l’indépendance de notre pays comme l’énergie et l’eau sont un très bon exemple en la matière. Est-il si évident que cela que la nationalité des entreprises opérant dans ces secteurs n’a pas d’importance ? La logique qui consiste au contraire à construire des « champions nationaux » ne se montre-t-elle pas plus pertinente ? Ainsi, on peut tout à fait concilier le libéralisme, c’est-à-dire limiter les interférences entre l’administration et les entreprises, améliorer le financement de l’économie par les marchés d’actions, développer les relations contractuelles entre salariés et employeurs, favoriser la prise de risque... avec la défense, par l’Etat, de l’intérêt national. En effet, aucun projet politique ne peut s’imposer s’il ne cherche pas à transcender l’intérêt individuel. La politique c’est avant tout, comme le souligne Alain Finkielkraut, « le souci du monde » et en particulier le souci de la nation.