Les tractations de couloir et les débats de personne qui agitent la rue de Solférino semblent être un symptôme de la profonde crise idéologique qui touche la social-démocratie européenne. Comme le dit si trivialement Dominique Strauss-Kahn, la gauche a besoin d'un nouveau "logiciel", c'est-à-dire d'un corps de doctrine cohérent en prise avec la nouvelle donne mondiale. Face à ce doute existentiel, la voie semble donc toute trouvée pour la droite européenne, au pouvoir désormais dans la grande majorité des pays de l'Union, qui a réussi son retour en force en alliant un programme économique libéral à un discours centrés sur les valeurs. Et puis patatra : la crise financière mondiale vient rappeler à tout le monde que la droite non plus ne sait plus où elle habite.
En témoigne le discours de Toulon de Nicolas Sarkozy, très critique sur un libéralisme dont il s'était pourtant fait le hérault, au cours duquel il en a appelé à un retour en force de la puissance publique. Arrière toute et retour aux fondamentaux du gaullisme social, qui n'est finalement pas si éloigné que cela de la social-démocratie. Le financement du RSA par une taxe assise sur les revenus du capital est l'illustration de cette politique dont on ne peut que se réjouir. Faut-il en déduire que la réhabilitation de la social-démocratie doit venir de la droite aujourd'hui ?
La vérité, c'est que la politique n'a pas encore su s'adapter aux principales évolutions du monde que sont la globalisation et, aujourd'hui, la crise financière. Même aux Etats-Unis, on sent bien que la perplexité gagne tous les esprits puisque c'est l'administration la plus libérale qui soit qui porte aujourd'hui le projet d'intervention publique dans l'économie le plus important de l'histoire de ce pays. Cette adaptation aux réalités et ce formidable pragmatisme du Trésor américain et de la Réserve fédérale montrent au passage l'extraordinaire réactivité de ce pays qui sait s'éloigner des idéologies aussi vite qu'il les a adoptées.
Cela faisait plusieurs années que la distinction gauche/droite ne faisait plus vraiment sens et qu'elle avait été remplacée par l'opposition entre le libéralisme et la social-démocratie, du moins dans les pays occidentaux. Ces deux modèles sont aujourd'hui en faillite : la confiance excessive dans le marché a mené le premier à une crise financière sans précédent tandis que la croyance naïve de la seconde selon laquelle le progrès social allait de pair avec le développement économique est systématiquement contredite par les faits. Si l'on ne peut faire confiance ni au marché, ni à l'Etat, vers qui se tourner alors ? Deux visions s'opposent selon moi et peuvent structurer les débats politiques futurs.
La première consiste à vouloir poursuivre la mondialisation en réalisant pour la politique ce qui a été fait pour l'économie. Cela suppose de donner un pouvoir beaucoup plus important qu'aujourd'hui aux institutions internationales au premier rang desquelles figurent l'ONU, le FMI et l'OMC. En effet, il faut bien reconnaître l'écart grandissant entre le pouvoir du marché, qui ne connaît plus d'entraves, et le pouvoir politique, qui reste circonscrit dans des frontières géographiques. Ce différentiel croissant explique notamment le renversement du rapport entre les Etats et les entreprises : alors que le secteur privé devait chercher l'accommodement de la puissance publique pour développer ses activités, largement ponctionnées par les impôts et les taxes, les multinationales sont désormais en mesure de faire plier les gouvernements qui doivent mettre en avant la compétitivité de leur pays et l'attractivité de leur régime fiscal.
La deuxième vision consiste à vouloir faire marche arrière par rapport à la mondialisation en poussant à l'intégration de grands ensembles régionaux unis à l'intérieur et partiellement protégés de l'extérieur. Ce système s'inspire directement du "Zollverein", union douanière des principaux Etats de la Confédération Germanique menée pendant la Révolution Industrielle. Tous les discours qui prétendent lutter contre le dumping social, environnemental ou monétaire se ramènent peu ou prou à ce système, non sans une certaine légitimité. Cette doctrine doit cependant affronter la théorie économique des échanges internationaux, portée par Smith puis par Ricardo, qui a été à la base même de la justification de la mondialisation.
Le choix politique est donc à faire entre un gouvernement -ou tout du moins une régulation- mondial et un monde multipolaire constituté de grands ensembles plus ou moins homogènes et protégés les uns des autres. Ces deux options ne sont d'ailleurs pas tout à fait exclusive l'une de l'autre et elles ont chacune trouvé bonne place dans le discours du Président de la République. Reste ensuite à savoir quel camp incarnera préférentiellement chacune de ces doctrines : aux Etats-Unis, il semble que les démocrates s'orientent davantage vers une forme de protectionnisme (les critiques d'Obama et de Clinton ont été nombreuses pendant les primaires sur le traité de libre-échange nord-américain avec le Mexique et le Canada) tandis qu'en France c'est plutôt la droite qui tient ce discours. Bien entendu, les choses ne sont pas encore figées et il faudra beaucoup de temps pour qu'un nouvel ordre politique voie le jour.
Ce choix ne se réduit pas aux seuls sujets économiques, il s'applique également aux questions énergétiques, environnementales et diplomatiques. Quoi qu'il en soit, cette crise prouve que la thèse de la fin de l'Histoire, popularisée par Francis Fukuyama, ne tient pas. Pas plus que l'Etat-providence keynésien au moment des Trente Glorieuses, le modèle libéral qui s'est imposé à partir des années 80 ne constitue une vérité définitive et indépassable. Contrairement aux vérités mathématiques, les vérités économiques ne sont valables qu'un temps : gare à ceux qui ne s'adaptent pas aux évolutions du monde.