
Enzo, Lucas et Mathis pour les garçons, Emma, Léa et Clara pour les filles, tels sont les prénoms qui figurent au top 3 des prénoms les plus donnés pour l'année 2006. L'information peut sembler anodine, elle est en fait révélatrice du modernisme compulsionnel actuel. Nous sommes en train de vivre une rupture patronymique dont il convient d'étudier les ressorts.
En effet, jusque dans les toutes dernières années, la plupart des parents utilisaient des prénoms français "classiques" tels que Jean, Michel ou Philippe (les trois plus portés). Ainsi, si l'on considère les prénoms les plus donnés depuis 1900, on constate qu'aucun prénom "exotique" ne figurent dans les 50 premiers. Bien entendu, les modes ont toujours existé, mais elles s'effectuaient auparavant sur des échelles de temps plus longues et, surtout, elles recyclaient des prénoms tombés en désuétude pour les faire revenir au goût du jour. Ce phénomène est toujours à l'oeuvre, ainsi, après un creux dans les années 70, Paul et Louis sont aujourd'hui aussi populaires que dans les années 30. Là où notre époque se singularise, c'est par l'importation ou la création de nouveaux prénoms qui ne sont plus reliés au patrimoine Français.
Et alors, me direz-vous, où est le problème ? Il vient en partie de ce que les prénoms sont une part de l'identité d'un pays, ils reflètent un certain passé et une certaine culture. Si la France n'avait pas été largement influencée par le catholicisme, il n'y aurait pas eu autant de Marie, Joseph, Madeleine, Paul ou Pierre. Nous vivons sur un héritage judéo-chrétien qui s'est enraciné dans les patronymes de presque chacun d'entre nous. Et même quand la religion a reculé dans notre pays, cet usage n'a pas été remis en cause au nom de la culture et de la tradition. C'en est encore trop pour le modernisme actuel. Toute attache au passé est perçue comme une chaîne dont il faut se libérer. En laissant libre cours à notre créativité patronymique, nous sommes comme le Dernier Homme de Nietzsche, à la fois satisfaits ne nous-mêmes et libérés du passé.
On peut faire remonter le phénomène actuel à une dizaine d'années, à l'époque, les prénoms les plus fréquemment donnés étaient Nicolas, Alexandre et Thomas pour les garçons et Manon, Marie et Laura pour les filles. Des prénoms originaux existaient bien avant, mais ils restaient marginaux. Ce n'est que dans les années 90 que l'explosion a eu lieu : de 1990 à 2000, le nombre d'Enzo a été multiplié par plus de 20, même chose pour Mattéo, Killian et autres Théo. Il y a cependant eu un précédent avec les prénoms d'origine américaine qui ont connu une croissance encore plus rapide à la fin des années 80, leur apogée au début des années 90 et qui sont en chute libre depuis les années 2000. Ce phénomène n'a rien à voir avec celui décrit plus haut, en effet, il concerne presque exclusivement les couches populaires peu instruites, qui choisissent le prénom de leur enfant en fonction de ce qu'elles entendent dans leur environnement : pendant plusieurs siècles cela s'est traduit par des prénoms français classiques et depuis l'irruption de la télévision et des séries américaines (regardées au quotidien dans certains foyers) certains prénoms anglo-saxons ont fait leur apparition. Pour preuve, beaucoup d'enseignants, en début d'année, peuvent à la simple lecture des noms de leur future classe pronostiquer ceux qui seront en échec scolaire lourd : les Kevin, Jonathan et Christopher ne semblent pas bénéficier des mêmes chances que les autres.
Ce ne sont pas les classes populaires qui emploient aujourd'hui des prénoms originaux mais plutôt les classes moyennes et supérieures de la population. Pour utiliser un raccourci un peu grossier : ce sont les bobos qui appellent leur fils Enzo ! Deux facteurs sont à l'oeuvre, tout d'abord le multiculturalisme devenu la valeur cardinale de la société. Un prénom français paraît bien trop étriqué, il faut savoir s'ouvrir aux autres cultures, notamment en leur employant leurs prénoms. La deuxième explication réside dans l'essor de la marchandisation et de la consommation : désormais on choisit le prénom de son enfant comme on choisit un yaourt dans un rayon de supermarché, il faut avant tout qu'il plaise, qu'il soit joli et qu'il sonne bien. Pourtant, un prénom est un élément fondamental de l'identité, il accompagne l'individu tout au long de sa vie et pas seulement quand il est enfant. Cette évolution consumériste de certains parents se rapproche des choix des entreprises quand elles cherchent un nouveau nom : la signification s'efface devant le son, comme c'est le cas pour Véolia, Vivendi ou Areva. C'est la dictature de la forme sur le fond, l'obsession du paraître.
Pour ne pas être en reste, le législateur a cru bon de laisser, depuis le 1er janvier 2005, un pouvoir discrétionnaire aux parents pour le nom de famille de leur enfant. On peut ainsi donner le nom du père, de la mère ou des deux dans l'ordre souhaité. Victoire de la parité pour certains, cette décision constitue surtout une rupture avec un usage en vigueur dans la quasi-totalité des sociétés humaines, à savoir que la mère donne la vie à l'enfant et que le père lui donne son nom. Mais, ici comme ailleurs, le bon sens doit s'effacer devant la bien pensance. L'identité complète (nom et prénom) est donc devenu un catalogue dans lequel on vient piocher à l'envi, au gré des humeurs. A croire que tous les repères sont destinés à disparaître, que l'homme était arrivé à un tel degré de maturité qu'il pouvait se défaire définitivement du passé.
Plus que jamais, je n'appelerai pas mon fils Enzo.