
C'est bien une vague bleue qui a déferlé lors du premier tour des élections législatives et qui a submergé une opposition déjà mal en point. Nul doute que Nicolas Sarkozy bénéficiera d'une majorité écrasante à l'Assemblée Nationale pour appliquer sa politique. D'une certaine manière il s'agit là d'une bonne chose : la vie politique a besoin de clarté et les Français ont voulu conforter le nouveau pouvoir en place. C'est donc la cohérence, plus que l'enthousiasme qui a guidé les électeurs, ce qui explique en grande partie la très faible participation : pour de nombreux citoyens, tout a été réglé lors de l'élection présidentielle, ils n'ont pas pu se passionner à nouveau pour des thèmes et des programmes mille fois rebattus lors de cette très longue campagne présidentielle. L'absence de tous contre-pouvoirs doit-elle cependant être le prix a payer en échange de cette cohérence ?
La notion de contre-pouvoirs, comme celle de séparation des pouvoirs est parfois floue. Certains, comme Francois Bayrou, en font la valeur cardinale de la vie politique, l'élément qui assure l'équilibre dans la société et qui permet le débat. On comprend bien à cette aune pourquoi les électeurs français ne semblent pas inquiets de la disparition de ces contre-pouvoirs : ils n'ont pas choisi l'équilibre mais la rupture, ils n'ont pas appelé à plus de débat mais à plus d'action. Si le but des contre-pouvoirs est de freiner la modernisation du pays promise par le nouveau pouvoir en place, alors il faut donner une immense majorité a l'UMP semblent penser les électeurs qui se sont rendus aux urnes. En période d'état de grâce, pas de place pour les sceptiques donc pas ou très peu de députes pour l'opposition.
Il ne faut pas s'inquiéter d'une telle approche, il faut s'en alarmer. Car c'est bien l'équilibre qui permet le mouvement et le débat qui conduit à la réforme. Se priver des contre-pouvoirs institutionnels comme le sont l'opposition, les syndicats ou la presse, c'est donner carte blanche à la protestation et au blocage ce qui peut mener a l'effet inverse de celui recherché : l'échec des reformes. Pour comprendre les enjeux d'un tel débat, il faut dépasser la vision classique de Montesquieu de la séparation des pouvoirs. Dans les démocraties modernes, il y a deux façons d'équilibrer les pouvoirs : cela peut se faire sur l'opposition entre l'exécutif et le législatif (comme c'est le cas aux Etats-Unis principalement) ou entre la majorité et l'opposition (comme c'est le cas en Grande-Bretagne). Plusieurs raisons font penser que la France doit opter pour la seconde solution.
Tout d'abord, la mondialisation pousse les Etats à devenir agiles, réactifs et stratèges : l'exécutif et le législatif doivent donc travailler de concert plutôt que de s'affronter. De fait, les institutions de la cinquième République et en particulier la double reforme quinquennat-inversion du calendrier électoral conduisent a des majorités très claires qui puisent essentiellement leur légitimité dans l'élection du Président de la République.Un deuxième effet de la mondialisation est de recentrer les Etats sur les politiques intérieures : la réussite des modèles économiques et sociaux est aujourd’hui un enjeu stratégique, aussi important qu’ont pu l’être la défense ou la diplomatie auparavant. On l’a bien vu pendant la campagne : les électeurs attendent que le Président de la République réponde à leurs préoccupations principales : pouvoir d’achat, emploi et logement. On peut regretter que le débat Présidentiel soit consacré presque exclusivement à des enjeux qui relèvent de la politique gouvernementale, et qu’en conséquence, les candidats à la députation discutent principalement de sujets locaux, mais il s’agit là d’une tendance lourde dans l’opinion. Le Président est toujours, selon l’expression consacrée, « l’homme en charge de l’essentiel », mais l’essentiel a changé de nature au cours des dernières années. Dès lors, la confusion des genres entre l’exécutif et le législatif est monnaie courante et il serait vain de vouloir continuer à opposer ou même de vouloir équilibrer ces deux pouvoirs.
La véritable distinction doit se faire entre la majorité et l’opposition, ce qui induit un certain nombre de conséquences. Tout d’abord, dans cette logique, il est naturel d’assister à une bipolarisation de la vie politique : rien n’empêche que les majorités soient des coalitions, mais les positions de chaque parti politique doivent être suffisamment claires pour pouvoir donner corps à un véritable statut de l’opposition. Ensuite, un mimétisme des formes, comme il existe en Grande-Bretagne, entre les deux principaux camps doit contribuer à éclairer les citoyens : l’opposition doit donc avoir un chef de file clairement désigné pour faire contrepoids au Président de la République et quelques dirigeants identifiés par l’opinion comme de possibles ministrables. Le président du groupe minoritaire à l’Assemblée doit être le porte-voix de la critique de l’action du gouvernement, une sorte d’alter ego du Premier Ministre dans l’hémicycle. Une proposition intéressante formulée par Nicolas Sarkozy est de confier la Présidence de la Commission des Finances (la plus importante) à un député de l’opposition. Cette mesure va dans la bonne voie mais elle ne doit surtout pas être vécue comme une aumône ou un cadeau de consolation de la majorité à l’opposition, c’est la Constitution qui doit la garantir et ce ne peut être qu’une des facettes du statut de l’opposition qu’il faut construire.
Allons enfin au bout de la logique et tirons toutes les conséquences de ce qui s’est passé lors du premier tour des législatives. Une réforme des institutions semble nécessaire pour éviter ce double effet pervers abstention et victoire écrasante de la majorité. Prenant acte de la confusion des débats présidentiels et législatifs, une solution serait de fixer ces deux élections aux mêmes dates. L’effet sur la participation serait évident et le phénomène d’amplification des tendances électorales, observé à chaque élection, ne pourrait plus se produire. Ainsi, l’enjeu principal des élections serait de savoir quel camp devient la majorité et quel camp devient l’opposition. D’autres contre-pouvoirs s’ajouteraient ensuite, comme les collectivités locales, élues à mi-mandat, la presse dont il faut tout faire pour renforcer l’indépendance face aux pressions politiques et économiques, les syndicats dont il faut asseoir la représentativité en incitant les salariés à y adhérer ou encore les ONG. Alors, nous aurions déjà fait un très grand pas vers la modernité.